‹ Le bearnais professeur de seconde de MolièreChapitre 1 sur 2 · Tome XXXViU - Décembre mi, U · texte numérisé non relu

Tome XXXViU - Décembre mi, U

■ ■h ■ t I ■ --- I ■ . TtMIKiBiMÉfirimiÉ iiaiHi

date de la rhétorique d'un prince est plus facile à établir que celle d'un grand écrivain. Un gros livre de circonstance Reginœ eloquentiœ Palatiom Ta léguée à la postérité. De la date de la rhétorique (1641-1642), il était aisé de remonter à celle de la seconde (1640-1641). Le problème était résolu. Une seule inconnue persistait: le nom du maître. Ici les conjectures remplaçaient les méthodes sévères d'induction. Un document authentique que me fournit le P. Carlos Sommervogel, me permit en 1887, dans mon Etude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne (p. 15), de décliner pour le fameux auteur du Saint Lovys le trop grand honneur qui lui était fait et de le reporter sur un nom jusqu'ici inconnu: Pierre Salleneufve. Mon document était « un Status ou état de la province de France des jésuites, en 1640-1641 , dans lequel le personnel ^ de chaque maison est énuméré avec les noms et prénoms de chaque individu, son titre et la fonction qu'il exerce ». Deux professeurs de rhétorique y figurent: les PP. Philippe Briet et Nicolas Nau ; un seul de seconde ainsi qualifié en trois abréviations : Salleneufve Petr, — Pf^of. Hum. C'est peu de chose, mais cela vaut une inscription lapidaire.

Seulementquelétait ce personnage? Où était-il né? Où avait- il vécu et qu'avait-il écrit, si toutefois il avait écrit quelque chose? L'on n'en savait rien. I^b. Bibliothèque de la Compagnie de Jé^^us elle-même (3 vol. in-fol.) était muette sur cet énigmatique régent. Sans doute que ses collègues, qui se nommaient Hayneufve, vanté par Boileau, Jacques Gordon, confesseur de Louis XIII, Etienne Bauny, abîmé par Pascal, Jacques Sirmond, le grand érudit, Denis Petau, l'illustre théologien, Pierre Bourdin, le critique de Descartes, Jacques Nouet, l'ascète, Pierre Deschampneufs, l'oncle de Fouquet, Philippe Briet, le géographe, Pierre Le Moyne, Nicolas Talon,

Etienne de Champs, etc., avaient éclipsé le pauvre humaniste.

J'eus ridée de reparcourir un jour à son intention la Liste véritable et générale de tovs les Predicatevrs (1646-1715). Le père Pierre Salleneufve ou de Salleneufve (la particule était-elle ajoutée dès lors, comme de nos jours dans la Semaine religieuse de Paris j devant certains noms des plus roturiers^ pour la réclame?) y figure plus d'une fois. Rien que de 164^ à 1653, je le rencontrai ainsi mentionné :

1648. Avent. CoUège des jésuites : le R. P. Pierre Salleneufve, jésuite.

1649. Carême. Item,

1649. Avent. A Saint-Germain le Vieil. Le R. P. Pierre de Salleneufve, jésuite.

1651. Carême. Item,

Un autre jour, je feuilletais, sans plus songer à lui, la Gazette de 1650, quand aun** 77, page 688, je rencontrai un entrefilet sur sa prédication au Val-de-Grâce, en présence de la Reine, le jour de TAscension.

Le fantôme commençait donc à prendre corps et à s'animer. Il parlait et la Reine Anne d'Autriche l'avait voulu entendre. Mais, écrivait-il ? En 1895, parut une vie très documentée du vénérable père Maunoir, le missionnaire de la Bretagne et l'émule de M. Le Nobletz. Elle est intitulée : Histoire du vénérable serviteur de Dieu Julien Maunoir de la O* de JésuSy par le P. Séjourné de la môme C** (Paris, Oudin, 1895, 2 vol. in-8). Au tome i, en pièce justificative m, page 430, je tombai, en la dépouillant, sur une « lettre du R. P. Salleneufve au R.P. Provincial de la Flandro-Belgique ». Cette lettre est datée de Kimper (sic) y 30 novembre 1654, et signée « P. Salleneufve ». C'est la relation de la mort d'un père Pierre Bernard, compagnon du vénérable Maunoir; pour l'épor

que, le style et Torthographe sont d'une remarquable pureté,etmême d'une certaine élégance, témoin ce portrait :

A 55 ans, il commeaça d'apprendre le breton pour assister les habitants de la campagne dans les missions avec le P. Maunoir, et il y a travaillé depuis 14 ans avec une bénédiction de Dien toute particulière. Son humeur douce et bienfaisante le rendoit aimable à un chacun. Il alioit d'ordinaire à pied dans ses voiages, le sac sur le dos et le baston à la main^ quoy qu'il eust mal à une jambe; et les bons discours et la tempérance édifioient autant que plusieurs sermons ceux chez qui il logeoit.

Nous voici loin de Vadius et de Trissotin. Le petit Pocquelin a pu recevoir des leçons de bonfrançais de ce maître et en profiter. Et c'était datédeQuimper-Corentin I Il est même fort question de saint Corentin dans le cours de la lettre. Je sais bien qu'on envoyait là en exil des gens fort distingués. Mais ils n'y venaient pas apprendre la langue de la Cour. Evidemment Pierre Salleneufve s'était formé ailleurs. Quelle avait été l'odyssée de ce cadet, — peut-être de cet aîné, — de Gascogne? Et tout d'abord il avait vu le jour au pays de Henri IV, dans le diocèse d'Oloron, ce qui n'était pas si mal choisir le lieu de sa naissance pour parler comme à la Cour de Navarre et même de France.

C'est ce qu'on apprenait en 1896, par le supplément du tome vu de la nouvelle édition donnée par le P. Sommervogel, de la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Il y avait là en cinq lignes tout un état-civil avec un, vrai cursus honorum. Né le 16 août 1608, — au temps donc du bon roi Henri, — dans le Béarn et au diocèse d'Oloron, Pierre Salleneufve avait été admis au noviciat des jésuites le 21 septembre 1627.^ Il enseigna successivement la grammaire, les humanités^ la rhétorique et la philosophie, fut recteur de Quimper, de Rennes et de Bourges, et mourut dans cette dernière ville le 16 septembre 1664. La source d'information de cette courte

notice biographique étant indépendante des précédentes, il se confirmait que Pierre Salleneufve avait bien été professeur de seconde et que sa lettre datée de Quimper était bien authentique.

Désormais, il m'était facile de le suivre à la piste.

La première maison- de Tordre où je le retrouvai fut celle de La Flèche. Quel plaisir notre gascon dut éprouver à faire de 1629 à 1631 sa logique et sa physique dans le Chàteauneuf devenu le collège Henri IV ! Là s'était marié Antoine de Bourbon avec Jeanne d'Albret, héritière du royaume de Navarre; là le bon Henri avait été conçu en 1553; là on Tavait vu tout enfant se promener solitaire dans les allées du parc, les Héros de PhUarque à la main, un vrai Plutarque, point fait du tout pour y mettre des rabats, comme la Vie des hommes Ulttstres^ traduction d'Amyot, que le petit Pocquelin avait trouvé dans le mobilier paternel. Là, enfin, reposait son cœur.

Le père Salleneufve continua son tour de France. Quatre années régent de grammaire au collège de Blois (1631-1635), il y professa un an la quatrième, deux ans la cinquième et un an la troisième. En 1635, il arrivait à Paris^, terme nécessaire de Titinéraire d'un parfait gascon. C'était pour y faire durant quatre années, au collège de Clermont, rue Saint-Jacques, ses études de théologie. En même temps, il avait un petit emploi au pensionnat avec le célèbre fondateur des retraites de Vannes, le P. Vincent Huby.

En 1639-1640, il rentrait dans renseignement, et sur place, comme professeur de troisième. L'année suivante, il avait pour élèves de seconde Armand de Bourbon, prince de Conti, le futur auteur des Devoirs des fjraads qui se renfermait encore dans les deooirs de classe, et Jean-Baptiste Pocquelin auquel, dit La Grange, « une vivacité d'esprit (^li le distinguoit de tous les autres, fit acquérir

restime et les bonnes grâces de ce prince, qui Ta toujours honoré de sa bienveillance et sa protection ».

En quelle année, sinon en celle-ci, rappeler le souvenir de cette glorieuse camaraderie entre un prince de la pensée et un prince du sang ? Les belles fêtes de Pézenas aux récentes vacances ont fait revivre, auprès du nom immortel du grand comique, celui de son Mécène.

Cependant SBWeuenîye montait (wec ses élèves, suivant Fusage de la Compagnie, et était en 1641-1642 l'un des deux professeurs de rhétorique. Il avait la seconde section. Je ne saurais dire dans laquelle se trouvaient Conti et Pocquelin.

L'année 1642-1643 le voyait à Rouen faire sa troisième année àeprobatlon religieuse, sous le père Jacques Grandamy, instructeur des tertiaires. En 1645, le 15 août, fête de l'Assomption, il prononçait, en cette même ville de Rouen, ses vœux de profès. Il venait d'y enseigner la logique et termina l'année suivante (1645-1646) le cours complet de philosophie parle cours de physique. La Flèche le revit en l'année scolaire 1647-48, et Paris en 1648-49. Il y resta comme prédicateur jusqu'en 1652, époque où il devint recteur à Quimper. Mais il avait laissé trop bon souvenir dans les chaires de la capitale pour ne pas y revenir. Enfin, le 23 octobre 1658, il était nommé recteur du collée de Rennes et quittait pour toujours Paris, en cette même année où son ancien élève d'humanités rentrait au contraire de province pour s'établir dans la capitale. Molière jouait le lendemain même (24 octobre) devant Louis XIV, au Louvre, Nicomède et le Docteur amoureux. La recommandation du prince de Conti avait, dit-on, valu cette faveur au valet de chambre du roi, au directeur de « l'Illustre théâtre », à l'ancien acteur des Etats du Languedoc. Une fois encore pourtant, en 1661- 62, Pierre Salleneufve revint prêcher à Paris, f

"Tl^ "^^

Recteur du collège Sainte-Marie de Bourges le 14 septembre 1663, il retrouva dans ces vieux murs encore aujourd'hui debout, les souvenirs du grand écolier qu'avait été Louis de Bourbon, le futur prince de Condé^, et il y mourut le 16 septembre 1664. En l'année de grâce 1896, on a fait des fouilles dans l'ancienne chapelle du lycée et mis au jour un certain nombre d'épitaphes sur plomb et sur ardoise. Celle du père Pierre Salleneufve n'a pas été rencontrée. En revanche, si quelque savant auteur de la Reçue de Gascofjneveut bien medécouvrir des documents authentiques sur la famille et les premières années du Béarnais, professeur de Molière, je reprendrai volontiers mes anciennes recherches dont témoigne le complément du tome x du Molière de la collection des a Grands Ecrivains de la France ».

H. CHÉR0T,5. J.

(1) [J'ai eu l'occasion de signaler ici même, il y a trois aas(iï. de G., 1894, p. 473-174), les solides et curieuses recherches du R. P. Henri Chérot sur V Education du grand Condé. Je nommais d'après lui, parmi les jésuites qui prirent quelque part à cette éducation, « un poète latin qui a terminé au collège : d'Auch sa longue et productive carrière, le P. Henri Aubery. » Et j'ajoutais quelques lignes qu'on me permettra de reproduire : «U y a m^ne de ce dernier, k la Bibliothèque municipale d'Aucn, un poème latin manuscrit relatif à Montrond, le château des Condés (Mons Rotundus apud Boios), et qui n'est pas sans toucher à Thistoire de cette éducation. Malheureusement, le P. Chérot n'a pu jusqu'ici, malgré ses désirs, en obtenir une copie. Qu'il ne perde pourtant pas tout espoir. Je sais que cette copie, par la faute surtout d'un relieur féroce, n'est pas facile à faire. Mais noua ayons à Auch de jeunes trayailleurs si intelligents et si dévoués ! » Aujourd'hui, avec plus de précision qu'en 1894, je demande (à la même adresse) copie au moins des vers de ce poème qui concernent l'enfance du grand Condé à Montrond.

Par la même occas^ion je reconmiande aux lecteurs de la Reoue, surtout à ceux qui professent dans les petite séminaires et les collèges libres de notre région, le beau volume où le P. Chérot a réuni ses recherches sur la première jeunesse du grand Condé, de son fils et de son petit-fils, sous ce titre : Trois éducations princicros au XVII* siècle (1896. In-4' de 302 pages. Société de Saint-Augustin, Desck'e, de Brower et C'*). C'est un vrai trésor pour les amis de rhistoire puisée aux sources et regardée de près, et tout particulièrement pour ceux qu'intércsseni les études et controverses si « actuelles » touchant les méthodes et programnics d'éducation et d'instruction du temps de nos pèic^. — L. C]

Page 1