‹ Le beau et son histoireChapitre 8 sur 64 · LE SUBLIMB, LE JOLI ET LE GOUT · texte numérisé non relu

LE SUBLIMB, LE JOLI ET LE GOUT

ataisser leur idéal ou rhabiller des friperies du lemps, restent ignorés pendant des années et attendent justice de la postérité.

La forme donne Tutilité et la valeur à la matière : marbre, sons ou couleurs. Mats la forme elle-même n*est qu'une enveloppe, un vase qui ne vautquepar ce qu'il contient. Pour l'apprécier il faut savoir en dégager l'expression; là où le vulgaire passe indifférent, le sage "découvre un trésor. Quelquefois cependant c'est lui-même qui l'a caché ou prêté, comme on se plaît à attribuer toutes les perfections aux personnes que l'on aime , et à les idéaliser.

Ce que nous avons dit de l'homme s'applique à l'humanité. Dans ses évolutions historiques, certaines idées, certains sentiments semblent disparaître et sombrer dans les tempêtes qui bouleversent les sociétés. Leur expression est méconnue et bafouée par la foule entraînée vers de nouvelles. destinées, et qui, idolâtre d'un nouvel idéal, est devenue incapable de la comprendre. Les barbares et les premiers chrétiens ont détruit sans scrupule les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque, qui avaient perdu toute valeur en ne leur offrant plus de sens. Cette valeur , nous le répétons, ne consiste ni dans la matière, ni dans le labeur que les œuvres ont coûté, mais simplement dans le sens qu'elles expriment et dont dépend leur beauté. A l'époque de la renaissance, le sentiment chrétien était si complètement perdu , que les cathédrales gothiques ne disaient plus rien aux peuples, et que l'avide spéculation a pu les couvrir d'un voile de hideuses masures. Avec le sens religieux la compréhension de ces admirables œuvres nous <*«

revenue, sans pour cela que nous cessions d'admirer les temples grecs et les monuments romains. Notre* esprit, affranchi des ténèbres du moyen âge et développé dans des directions multiples , nous permet de saisir le sens qui respire dans les symboles des civilisatioDs éteintes.

Quand Texpression n*est plus appelée à rendre ui^ aspect de Tâme humaine, de la vie supérieure, mais une de ses manifestations matérielles qui nous paraissent d*ordre inférieur, comme la proportion , la souplesse, réiégance, en un mot des qualités de la matière anirmée, nous disons qu*elle est jolie. Un cheval est joli quand nous Tenvlsageons au point de vue des fornies de son corps exprimant la force , la souplesse et là rapidité ; il devient beau quand il semble nous emprunter nos sentiments , quand nous le trouvons fier , courageux » généreux. Le joli est un degré inférieur du beau; pour Tenfance, il est le beau lui-même.

Le laid, c'est le mensonge. Une figure dont les traits ne sont pas conformes aux lois de l'harmonie que nous avons rhabitude d'y rencontrer ou qui ne serait pa» complète, une cacophonie musicale, un tableau sans proportions , produisent en nous ce sentiment de répulsion que nous attribuons à la laideur. « Un enfant , dit Érasme (4), qui parlerait et agirait en bomme mûr, ce serait un petit monstre^ on ne pourrait s'empêcher de le haïr, d'en avoir une espèce d'horreur. »

Quand l'expression seule est fausse ou incomplète, on arrive à produire ]e grotesque : c'est une erreur mise en

(i)£loge(lelaFoli3.

LE sublime:, le joli et le GOUT. 39

évidence. Ce D*est plus Thorreur que nous Inspire le mensonge qui se produit alors, mais un sentiment de supériorité et de contentement qui évoque la gaîié. Le comique naît de la fausseté des situations , où ies pensées et les sentiments sont en opposition avec les événements, les actions en contradiction avec les paroles ou les intentions des hommes. Déclamer une œuvre gaie avec des gestes et des intonations tragiques, ou inversement, est grotesque; il est comique de voir « Tavare », à qui Ton demande la rançon de son fils, se préoccuper uniquement de la cause qui Ta conduite dans le péril.

On appelle goût le jugement en matière d'art, autrement dit la faculté de discerner le vrai dans Texpression artistique (i). Il est instinctif et naît du sentiment de l'exactitude. S'il parait certain que le peuple français est celui qui a le plus de goût, on peut surtout dire que c'est celui qui possède au plus haut degré le sentiment de l'exactitude et de la précision. C'est en France que les sciences exactes ont reçu le plus de développement, et elle a été le berceau de plusieurs d'entre elles. La langue française est de toutes la plus claire, la plus précise dans sa forme, celle qui vise le plus, à l'expression juste. Un- homme de goût jugeant d'un bâtiment, dira qu'il est lourd ou qu'il est maigre, selon qu'il lui semblera qu'on a employé trop de matériaux on pas assez, pour atteindre le but que doit remplir la construction. Du

(1) Le goût n'est rien qu*an bon sens délicat. Marie-Joseph Chénior. La Raison, Discours en vers.

premier coup d'œil il dira qu'une toilette est harmouieuse cl appropriée à la pei'sonne qui la porte , aussi bien qu*ù la circonstance qui Ta motivée, ou bien qu'elle est prétentieuse ou négligée. Dire une poésie avec goùl, c'est proportionner les intonations aux paroles et au sujet : les vers ne se récitent pas comme la prose , ni Tépopée comme la comédie.

Le goût est un don naturel ; mais on comprend qu'il se développe par Fétude et se perfectionne par l'usage. Quelqu'un qui s'occupe beaucoup de peinture» sans être peintre lui-même, qui a étudié un grand nombre de tableaux d'écoles et de peintres différents, arrive à saisir de plus en plus rapidement la pensée mère d'un tableau et à juger la manière plus ou moins complète, dont elle a été rendue. Par contre, à force de voir et d'entendre des expressions fausses autour de soi, on finit par s'y habituer, pi>r leur attribuer une signification conventionnelle, qui n'est pas dans leur nature, et le goût se pervertit. C'est ainsi que des Kiodes de mauvais goût peuvent s'établir petit à petit, jusqu'au moment où la raison reprend \e dessus et où elles tombent sous l>e ridicule. Il y a eependani toujours quelque chose de vrai , de commode ou d*élé^ gant au fond de ces n>odes^ elles conviennent à des jversonnes exception neiges, et la foute a eu le tort de les imiter. Une -femme de goût ne peut pas aller contre les usages, mais elle saura toujour*s tirer d'une mode, mèn»e extravagante, »n parti vrai, qui l'embellira.

Le goût comme la conception du beau lui-m6m« \arie doiac avec les. personnes et les époques ; mais

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