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LES NOUVELLES GENERATIONS

De 1871 à 1887, l'Alsace, persuadée que la France la reprendrait par force au conquérant, ne cessa de protester hautement, au prix de mille souffrances, contre une annexion qu'elle ne reconnaissait pas. La fièvre boulangiste lui donna le plus prochain espoir de la délivrance; mais Boulanger disparut de la scène, et avec lui s'en alla le rêve de la Revanche. De l'exaltation la plus ardente, les Alsaciens-Lorrains tombèrent dans le découragement le plus affreux : ils sentirent la France impuissante, ou lassée, ou indifférente; ils se sentirent enfin abandonnés. Il y eut alors, sous l'oppression allemande devenue encore plus féroce, une période de désarroi, de chaos, de tristesse, qui va de 1888 à

1898 et que M. Preiss, député de Colmar, a pu, d'une saisissante expression, appeler « la paix du cimetière ».

La nouvelle génération atteignait cependant sa trentième année. Celle-là n'avait connu ni le régime français ni les Français; née sur le sol alsacien annexé, elle y avait grandi, elle avait vécu au milieu des Allemands, elle avait reçu l'enseignement dans les écoles et à l'Université allemandes, elle avait servi dans l'armée allemande. Loin d'avoir, par ces rapports quotidiens avec les Allemands, acquis quelque sympathie pour eux, elle s'était tout de suite rendu compte combien elle était dissemblable de ses maîtres, combien aussi elle leur était supérieure, et ennn qu'elle leur était supérieure, parce qu'elle avait un patrimoine français.

Les Allemands, en prenant l'Alsace, prétendaient ramener à la vieille patrie des frères perdus. Or, quand les Alsaciens les virent, fonctionnaires, officiers, sous-offîciers,

employés, qui envahissaient l'Alsace et s'y installaient, ils les considérèrent à la fois comme des barbares et des grotesques. Un Allemand, M. Otto Flake, l'avoue lui-même : ({ L'Alsacien, écrit-il, éprouva ce que nousmêmes avons depuis lors éprouvé, quand parurent les charges du Siniplicissimus. Il a fallu que les caricaturistes nous ouvrissent les yeux pour nous montrer les angles, les exagérations, les prétentions de l'homme allemand dans ses différents rôles de fonctionnaire, de citoyen, de soldat, de professeur et de prédicant. Or, du premier coup l'Alsacien avait perçu tout cela, lui qui avait le sens critique, -parce qiiil comiaissait Vautre manière et que, sans effort, il saisissait le caractère caricatural de notre extérieur. » Une continuelle comparaison entre la civilisation française et la civilisation allemande s'imposait à l'Alsacien et tournait le plus souvent au désavantage de l'Allemand. Faut-il, par exemple, comme trait de grossièreté toute naturelle, citer l'incident que voici. C'était au

Congrès catholique de 1905, à Strasbourg". Un vieux prêtre de Kœnigsberg monta à la tribune et, sur un ton humoristique, raconta qu'il ne voyait pas Strasbourg pour la première fois, car, aumônier de l'armée prussienne, il avait assisté au bombardement de 1870 et était entré dans la ville avec les troupes victorieuses, a Aujourd'hui, ajoutaitil jovialement je reconquiers Strasbourg pour la seconde fois. »

En même temps que l'Alsacien se découvrait, pour les mœurs, si différent de l'Allemand, il se découvrait aussi différent sur le terrain politique. L'Allemand respecte instinctivement l'autorité; ses chefs, préfets, officiers, sont en quelque sorte encore féodaux, exerçant leur pouvoir avec le mépris d'un suzerain pour ses serfs; il y a encore des castes en Allemagne. L'Allemand, en général, accepte avec une soumission facile ce vieux régime, ravi, dès qu'il a une pareille autorité, de la faire durement sentir à ses subordonnés. L'Alsacien, lui, est démocrate : il

le doit à son passé, à l'histoire de ses villes libres qui se gouvernaient elles-mêmes à la façon de petites Républiques; il le doit à l'union intime de l'Alsace et de la France, que noua dans l'enthousiasme Taurcre de 1789 et que scella le sang de tant d'Alsaciens répandu sur les champs de bataille. M. Fritz Kiener, professeur agrégé à l'Université de Strasbourg, a montré, dans une remarquable étude sur la bourgeoisie alsacienne, combien la fraction la plus vivante et la plus nombreuse de cette bourgeoisie était, par sympathie à la cause républicaine, unie de cœur et d'âme à la France. Napoléon l", les Bourbons, Louis-Philippe, Napoléon III avaient succédé les uns aux autres ; le drapeau tricolore avait alterné avec la bannière aux fleurs de lis, mais le nom de liberté restait invinciblement vivant dans les âmes. En face de l'Allemand, l'Alsacien représente la foi dans l'égalité, la haine de l'arbitraire, la conscience de la dignité individuelle. Si l'armée française a été si populaire en Alsace, et si l'Alsace a été

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pour la France une magnifique pépinière de magnifiques soldats, c'est que l'organisation démocratique de cette armée, le traitement humain du soldat, la possibilité pour chacun d'atteindre les plus hauts grades — au contraire de ce qui se passe dans l'armée allemande — répondaient aux sentiments les plus profonds de l'Alsacien.

Voilà donc, brièvement résumé, en quoi cette nouvelle génération, qui vivait au milieu des Allemands, se reconnaissait, pour ainsi dire chaque jour, différente d'eux. Ces jeunes Alsaciens ne peuvent pas être Français : ils seront donc Alsaciens, et rien qu'Alsaciens, puisqu'ils ne peuvent pas être autre chose. Mais ils ne peuvent être vraiment Alsaciens que s'ils gardent, comme une des parties constitutives de leur caractère propre, ce qui forme le patrimoine français : « Ils sentent, a écrit Maurice Barrés, ne pas pouvoir vivre, s'ils cessent de se donner la culture qui les fit tels qu'ils sont... Replié sur lui-même,

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bloqué entre la France et l'Allemagne, ne pouvant pas être Français, ne voulant pas être Allemand, l'Alsacien se retrouve tel que ses aïeux et sa terre tendent à le créer : il pense et il agit en Alsacien cultivé à la française. »

De ce réveil de la conscience alsacienne est née, tout naturellement, une nouvelle forme de l'opposition. L'ancienne protestation était utile aussi longtemps qu'on espérait la guerre : inutile et stérile, du jour où la France renonçait à l'entreprendre. La nouvelle touchait au contraire tout de suite des réalités : elle était une résistance à la germanisation avec d'immédiats résultats.

Cette protestation se manifesta d'abord timidement par une littérature dramatique en dialecte. Ce théâtre alsacien fut un théâtre populaire plein de verve et d'observation. Quand M. Gustave Stoskopf représente, dans Monsieur le Maire, un bonhomme soucieux de ménager la chèvre et le chou, et de satisfaire à la fois son ambition et les tendances

de son cœur, quand il écrit son Candidat^ c'est de la bonne comédie, du même genre que M. de Pourceaugnac ou la Cagnotte.

Autour de lui s'unissaient d'autres auteurs. Ce petit peuple exprimait sa volonté de vivre, tel qu'il est, par tous les moyens. Mais l'idée se précisait qu'il fallait surtout conserver le patrimoine français : la littérature dramatique dialectale fut abandonnée.

Une revue, alors, se fonda, sous le titre de Revue alsacienne illustrée : elle termine la treizième année de son existence. En 1905, l'Académie française lui a accordé le prix Marcelin Guérin. Ce qu'elle veut, c'est contribuer au maintien et au développement de tout ce qui, d'un mot, s'appelle la culture de l'Alsace. Ses pages sont ouvertes à tous les écrivains qui, sans arrière-pensée, travaillent à l'enrichissement du patrimoine alsacien. Dans ce labeur, le souci du passé tient naturellement une large place. Mais elle s'attache plus spécialement aux apports de la civilisation française. Avant les événements

de 1870, un groupe d'Alsaciens cultivait les traditions d'une époque révolue. La revue a repris cette tâche dans le sens nouveau déterminé par l'annexion. Complètement indépendante, elle s'efforce à sauvegarder, malgré les attaques les plus insidieuses et les tentatives d'intimidation, la part de l'héritage menacée par l'inintelligence des hommes non moins que par la force des choses. Maurice Barrés l'appelle un cours d'éducation alsacienne complète. C'est dans ses pages qu'il faut chercher les meilleurs écrivains alsaciens, — j'entends les meilleurs écrivains français de l'Alsace, — des hommes tels que M. Anselme Laugel, ancien député au Landesaussckuss, le docteur Dollinger, l'avocat M. Eccart, pour ne citer que ceux-là Quoi qu'ils écrivent, c'est toujours la civilisation alsacienne, l'histoire alsacienne, l'art alsacien qu'ils servent : tout ce qui, enfin, dégage, maintient et prolonge la tradition alsacienne. A côté de cette revue, qui a détaché d'elle, comme l'arbre pousse un rameau puissant,

les Cahiers alsaciens^ grandit le Musée alsacieriy vivante illustration, qui touche plus directement les yeux et le cœur. Les organisateurs n'ont pas voulu seulement réunir, pour les montrer aux visiteurs, des objets amusants, beaux ou pittoresques. Ils ont voulu que ce musée fût un enseignement sensible. D'abord, il fournit les tableaux ûdèles des coutumes et des mœurs alsaciennes. La vieille maison du quai Saint-Nicolas est elle-même un admirable exemple de l'architecture alsacienne. Celui qui y pénètre éprouve aussitôt cette vénération émue qu'éveille la vue de ce qu'un peuple a marqué de son génie propre. Il monte l'escalier, il parcourt la galerie circulaire, il entre dans les chambres, et tant d'objets familiers, qu'ont usés tant de générations, meubles, poêles, moules à gâteaux, coiffes de paysannes, bijoux, costumes d'hommes et de femmes, déroulent sous ses yeux toute la civilisation de l'Alsace. Entre quatre murs, on a reconstitué pour lui, ici, le décor familier où un paysan, au milieu des

siens, se reposait, là une cuisine où la gourmandise bourgeoise préparait des plats fameux, plus loin la chambre modeste où travaillait le pasteur Oberlin. Mais si ce visiteur est Alsacien, il ne s'attendrit pas seulement : il prend conscience de ce que valaient ses morts et de ce qu'il vaut, lui, leur héritier; il sort de ce musée plus instruit et plus fort. Enfin ce musée est la maison sacrée où des fêtes reproduisent des périodes glorieuses et des périodes heureuses de l'histoire : ce jour-là, c'est l'Alsace du temps passé qui, vraiment, y revit tout entière.

A ces écrivains, historiens, philosophes, conteurs, qui constituent la nouvelle Alsace, il faut joindre les artistes. Il eût été bien étonnant que tant de villes et de villages, où le passé demeure sous des formes si pures et si curieuses, soit dans les églises, soit dans les châteaux, soit dans les maisons des paysans, soit au bord des vieux quais, ne fussent pour les Alsaciens une source conti-

nuelle d'inspiration. A l'heure actuelle, il existe, en Alsace, une véritable pléiade d'artistes originaux et remarquables : M. Charles Spindler, l'auteur des magnifiques Images alsaciennes et des fameuses marqueteries de bois; M. Paul Braunagel^ dessinateur de grand talent dont les vitraux d'art obtiennent partout un légitime succès; M. Albert Kœrrtgé, aquafortiste si pénétrant de Strasbourg; M. Gustave Kraft ^ l'aquarelliste; les lithographes Emile Schneider et Georges Ritleng; les sculpteurs Henri Bischoff et Martzloffy le portraitiste Léon Hornecker; enfin justement célèbres en Alsace, en France et en Allemagne, Hansi, le mordant caricaturiste, le père du professeur Knatschké et le délicieux aquafortiste de la charmante Colmar, condamné récemment par les Allemands à cinq cents marks d'amende, et Zislin, fondateur et directeur du journal satirique Dur's Elsass, condamné à trois reprises à la prison par les conquérants. Ainsi dans tous les domaines s'affirmait la pro-

fonde vitalité de la tradition alsacienne. Alsaciens d'Alsace, dignes frères des Alsaciens de France qui, si nombreux, rehaussaient dans les lettres, dans les sciences, dans l'armée, comme les Appel, les Schlumberger, les Lichtenberger, les Schùtzenberger, les Schuré, les Pfister, les Moll, les Fiegenschuh, les Ebener, l'éclat du génie et du courage français.

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