LA LUTTE POUR LE PATRIMOINE FRANÇAIS
Parce qu'elle se trouve géographiquement entre l'Allemagne et la France, l'Alsace possède une originalité intellectuelle et morale. « En formant, écrit dans la Revue politique et parlementaire M. Anselme Laugel, ancien député au Landesausschuss, un trait d'union entre la France et l'Allemagne, ou plutôt en constituant une sorte de marché moral ou s'échangent les produits intellectuc's des deux nations, l'Alsace correspond à sa vocation séculaire. Elle reste fidèle à la tradition inaugurée par l'antique Gottfried de Strasbourg qui, avec son Tristan et Iseulty faisait profiter la poésie allemande de la grâce et de la délicatesse des vieux romans français,
et continuée plus tard par Fischart, qui fit passer, à son tour, dans la littérature allemande un peu du ton cru et de la gauloiserie qui distinguaient le génie de Rabelais. » Encore aujourd'hui, c'est un Alsacien, Henri- Albert, de Niederbronn, qui révèle Nietzsche à la France, et c'est un autre Alsacien, Henri Lichtenberger, qui nous expose sa philosophie. Or, tandis que l'Allemagne, afin de germaniser l'Alsace, veut lui imposer la seule culture allemande, l'Alsace veut conserver la culture française. Cette culture lui semble supérieure et les Alsaciens sont convaincus que sans elle ils seraient diminués moralement et intellectuellement, pour ne pas dire supprimés. Tous les efforts de ce petit pays seront dès lors tendus à résister aux efforts patients à la fois et violents de l'énorme empire qui se l'est annexé. En réclamant son autonomie, l'Alsace veut n'être plus terre d'Empire, mais Etat confédéré parmi d'autres Etats confédérés, c'est-à-dire être libre. Alsacienne, appartenir aux Alsaciens.
Mais cette autonomie politique, elle doute qu'elle l'ait jamais, car elle sera toujours contre la France, de par la volonté allemande, un glacis couvert de soldats et de canons, et le gouvernement de ce glacis ne sera jamais confié aux Alsaciens que leurs maîtres appellent les Français de l'Ouest. La constitution que lui a donnée l'Empereur — et qu'on a justement comparée à une fenêtre de prison, un peu élargie, mais munie de barreaux plus épais — lui prouve combien elle a raison de croire son désir impossible à exaucer. Aussi ce qui lui importe bien plus que l'autonomie politique, c'est l'autonomie morale, c'est-à-dire conserver le patrimoine français acquis durant deux siècles prospères et glorieux d'union avec la nation souveraine, tous les souvenirs et tous les honneurs de la participation aux joies et aux tristesses de la France, la façon même de voir, de penser et de sentir que les pères ont léguée aux fils, et réaliser un certain idéal d'égalité et de liberté, qui est l'idéal moderne et français.
De là cette lutte pour la culture et la langue françaises où s'unissent bourgeois, commerçants, industriels, maires des villages, députés, et dont le moindre ouvrier reconnaît la nécessité.
L'Allemagne voudrait persuader à l'étranger que la germanisation de l'Alsace est accomplie grâce a la victoire de la culture allemande. Et c'est justement parmi les Allemands qu'elle trouve les démentis les plus catégoriques.
En 1909, M. Werner Wittich, professeur à l'Université de Strasbourg et Allemand, publiait un article (ensuite réuni en brochure) qui, sous le titre : Civilisation et patriotisme en Alsace, faisait sensation. M. Wittich avoue d'abord que les efforts tentés par l'administration allemande pour germaniser l'Alsace ont été bien peu efficaces, car le penchant des Alsaciens pour la France demeure une piété filiale analogue à l'amour de l'enfant pour ses parents. Après trente-huit ans de domination allemande, le sentiment patriotique
allemand manque complètement en Alsace.
Jusque dans la masse populaire, la culture française, spécialement la langue, gardent un grand prestige; de même, la culture des sens (M. Wittich entend par cette expression tout ce qui touche à l'éducation, au savoir-vivre et aux arts) et les vues politiques et sociales sont encore absolument françaises. Quant à la bourgeoisie et aux notables, leur culture n'a presque pas subi de modifications. Dès lors, comme dans le peuple entier la culture des sens et l'esprit démocratique de la France ont poussé de profondes racines, comme enfin la vie entière de la population et de l'Etat s'est imprégnée d'esprit particulariste, on peut prévoir que, pendant un temps illimité encore, l'Alsace opposera nettement sa culture mixte ou française à la culture allemande.
La France avait toujours porté, au plus haut point, respect à cette individualité alsacienne. Il faut rendre cette justice à M. Wittich qu'il comprend et honore cette piété filiale
de l'Alsace reconnaissante envers la France et qu'il blâme le régime d'oppression que tant d'autres Allemands préconisent pour la germaniser.
M. Wittich voit bien comment les grandes guerres nationales de la Révolution et de l'Empire ont amené à son complet développement le patriotisme français des Alsaciens ; mais, ironiquement, il ne voit pas que l'inauguration du Haut-Kœnigsbourg restauré ou le raid aérien du Zep'pelin au-dessus de Strasbourg puisse produire sur l'esprit alsacien une impression comparable à la prise de la Bastille ou aux victoires des armées républicaines et impériales. Il demande donc qu'au lieu de toujours traiter l'Alsace comme un glacis, on lui accorde un régime de tolérance et de liberté : vouloir imposer à un peuple une culture dont il ne veut pas est aussi impossible que de lui imposer une foi religieuse qui répugne à ses sentiments intimes. « Peut-être, dit-il, un jour viendra où, la guerre éclatant, le patriotisme allemand
s'éveillera dans le cœur de l'Alsacien, ainsi que s'éveilla en lui le patriotisme français dans le tonnerre de la bataille il y a cent vingt ans, — mais encore faudra-t-il qu'il ne soit pas obligé de marcher contre son ancienne patrie, et il est difficile d'imaginer une grande guerre où la France ne serait pas du côté des adversaires de l'Allemagne... Alors, il faut attendre la germanisation d'une longue paix, des intérêts communs, de l'existence commune... Si elle ne pouvait naître que de l'unité de culture, le siècle s'écoulerait avant que l'Alsacien ait appris à voir dans l'Allemagne une patrie. »
Il faut retenir, il faut méditer, il faut répandre ces généreux aveux. Ils démentent avec une valeur singulière les affirmations des Allemands qui prétendent que seule l'adhésion à la culture allemande déterminera le patriotisme allemand. C'est vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, car cette adhésion, il faudrait que l'Alsace la donnât,
et elle ne la donne pas. Tandis que l'école, le régiment, les relations d'affaires contraignent les Alsaciens à la culture officielle, ils s'efforcent de trouver par eux-mêmes le contrepoids nécessaire pour rétablir l'équilibre, et ce contre-poids ils le trouvent dans la culture française. Ils veulent rester tels qu'ils sont; ils veulent qu'on ne s'oppose pas au libre développement de leur génie national; ils veulent, étant par la force des traités citoyens allemands, demander toujours à l'intelligence française de féconder la leur. « M. Spiesser, pasteur d'un village de la Basse-Alsace et pangermaniste fougueux, a conquis, écrit M. Laugel, une triste célébrité en proclamant qu'on plaisantait, si l'on prétendait que l'usage du français était avantageux aux Alsaciens. Non, monsieur le pasteur, cette tendance naturelle qui entraîne les Alsaciens vers la culture française ne résulte pas d'une superstition : elle exprime, au contraire, leur conviction instinctive de n'être plus que des demi-Alsaciens le jour où la
culture française n'aurait plus d'action sur eux, et d'être moralement diminués si jamais on arrivait à rempacer leur sens français par un sens allemand, c'est-à-dire à convertir un esprit démocratique et moderne en un esprit féodal et rétrograde. »
On devine que l'attitude des Alsaciens excite chez les Allemands une vive colère. L'article de M. Wittich leur a paru une trahison. Ils ne cessent de s'emporter, de menacer et de réclamer de l'administration les mesures les plus énergiques contre ce qu'ils appellent les menées pan-françaises. Tout leur sert de prétexte : le Souvenir français et les monuments qu'il élève sur les champs de bataille; la nomination au poste de premier ministre dans la Terre d'Empire d'un Alsacien, M. Zom de Bulach, qui pourtant... l'influence grandissante des notables alsaciens; jusqu'à la connaissance parfaite qu'a de notre langue la femme du Statthalter, la comtesse de Wedel, et jusqu'à la moindre enseigne en français. Colères inutiles, dont
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sourie le tenace bon sens alsacien. Les pangermanistes, comme MM. Martin, Gneisse et Altemoeller, ont beau lancer un appel contre la francisation de l'Alsace; d'autres, comme M. Ruland, ont beau fonder une ligue a contre ceux qui veulent imprimer un cachet français à l'Alsace et faire de celle-ci une province française sur territoire allemand » ; les Alsaciens continuent à réclamer l'enseignement obligatoire du français, et il leur est facile de prouver que les pangermanistes veulent seulement rester maîtres d'un pays où fonctionnaires et bureaucrates arrivés des régions lointaines de l'Empire jouent aux potentats et perpétuent un régime de despotisme fertile pour eux en avantages et profits. A la Délégation d'Alsace-Lorraine, presque toute l'Assemblée votait la motion sur l'enseignement obligatoire du français. Aux élections de 191 1, pour la nouvelle Chambre, les candidats, même opposés à V Union nationale, et immigrés, devaient inscrire sur leur profession de foi la nécessité de l'ensei-
gnement du français et le respect de la tradition alsacienne. A la nouvelle Chambre, les socialistes, élus avec l'appui du gouvernement, furent les premiers à évoquer l'image de l'ancienne patrie.
Deux faits marquent les débuts de cette lutte pour la langue française.
Voici le premier :
M. Edouard Vierne, professeur de déclamation française, avait donné à Strasbourg, dans l'hiver de 1907- 1908, trois matinées au théâtre de l'Union. Il voulut en faire autant pour l'hiver de 1908- 1909 et pria la Revue alsacienne illustrée d'organiser ces représentations. Le directeur de la Revue demanda à la préfecture de police l'autorisation nécessaire pour la première matinée fixée au 29 octobre, spécifiant qu'une partie des bénéfices serait réservée à des œuvres de bienfaisance. L'autorisation fut donnée tardivement et la représentation eut lieu devant une salle comble. Le 27 novembre, la Revue alsacienne illustrée fit une nouvelle demande pour la
seconde matinée, dont le bénéfice devait être versé à la caisse de secours pour les sinistrés d'Italie. Le programme comportait les Plaideurs, de Racine, V anglais tel qu'on le parle, de Tristan Bernard, et un acte de Valabrègue. Le 31 décembre, la Revue reçut une ordonnance qui interdisait la représentation. Comme le directeur de la Revue se rendait au ministère pour s'y entretenir d'une affaire de loterie, on lui insinua alors que l'affaire de la représentation prendrait une autre tournure si la Revue alsacienne illustrée voulait donner également des pièces de théâtre allemandes. Le directeur observa seulement que le théâtre municipal donnait assez de pièces allemandes pour contenter les vœux de la population, et que le succès des représentations françaises prouvait que celles-ci répondaient à un besoin. Cette conversation était purement privée. Devant l'émotion que soulevait l'interdiction, les organes officiels affirmaient que le refus opposé par la Revue alsacienne illustrée de donner des représen-
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tations allemandes avait seul causé cette interdiction. Le directeur de la Revue n'eut pas de peine à prouver comment on dénaturait la vérité. Cette date est une date importante : pour la première fois, la jeune génération alsacienne se trouvait amenée, en face de l'administration allemande, à défendre son patrimoine français. Et la presse officieuse ne se gênait pas pour déclarer que cette interdiction n'était qu'un commencement, et qu'il faudrait bien finir par avoir raison des forces occultes qui, comme la langue française, s'opposaient à la germanisation de l'Alsace- Lorraine.
Voici le second fait :
Au mois de mars, M. Kubler, député de Colmar, déposait au Landesausschuss la motion suivante : a Veuille le Landesausschuss décider d'inviter le gouvernement à faire en sorte que l'enseignement français soit introduit dans les écoles primaires et qu'il lui soit consacré plusieurs heures par semaine. » Aussitôt, trois pangermanistes partaient en
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guerre, le docteur Martin, professeur à TUniversité; M. Altmoeller, conseiller de l'instruction publique; le docteur Gneisse, directeur du lycée de Colmar. Par un appel publié dans la Strassburger Post, ils jetaient le cri d'alarme, appelant à la rescousse contre ce qu'ils appelaient « la francisation » tous les pangermanistes de l'Allemag-ne. Mais, hélas ! au moment même où ils lançaient leur appel, les derniers membres du Landesausschuss qui avaient résisté à la motion de M. Kubler étaient, sous la pression de l'opinion, obligés d'en présenter une qui demandait que le français fût au moins enseigné là où le conseil municipal en exprimerait le désir ; ce n'était même plus, dans cette motion, l'autorité scolaire qui tranchait la question d'opportunité, mais une assemblée de laïques. Le docteur Gneisse, le type le plus représentatif du pangermaniste dans ce qu'il a de ridicule et d'odieux, continua sa campagne par de violents articles. Verwelschungy verwelschung, francisation, M. Gneisse et ses amis n'avaient plus que ce
mot sur la langue et au bout de leur plume. L'abbé Wetterlé répondait au docteur Gneisse dans le 'Nouvelliste d' Alsace-Lorraine avec cette verve toujours heureuse qui est le propre de son talent. Le caricaturiste Hansi publiait sur le docteur Gneisse des caricatures qui soulevèrent le rire général. Le docteur Gneisse traîna Hansi devant les tribunaux, Hansi fut condamné à 500 marks d'amende. Quelque temps après, l'abbé Wetterlé, directeur du journal où avaient paru les dessins de Hansi, était condamné à deux mois de prison. C'était la seconde fois que la jeune génération alsacienne se trouvait amenée à défendre son patrimoine français.
Dès lors, tous les Alsaciens, à de rares exceptions près qui s'expliquent par les intérêts et les ambitions personnelles, furent unis pour la défense du patrimoine acquis par leurs ancêtres. Cette même année, où Hansi était condamné, l'Alsace élevait, au sommet du Geissberg, sur les lieux où la division de Douay avait résisté durant six heures à l'ar-
mée allemande, un monument aux soldats français tombés pour la patrie, et tandis que flottait le drapeau tricolore, des milliers de paysans chantaient, tête nue, la Marseillaise que leurs aïeux avaient chantée à travers l'Europe conquise. Les conquérants ont pu, dès 1871, supprimer complètement la langue française dans les écoles populaires et dans les salles d'asile, la réduire à la portion congrue dans les écoles normales, ne lui laisser dans les lycées et les collèges qu'une place ridicule : le haut allemand n'a pas gagné de terrain. La petite bourgeoisie, les artisans et les classes supérieures parlent le français, et les paysans et ouvriers le dialecte alsacien. On peut avancer, sans être taxé d'exagération, qu'on parle plus le français aujourd'hui en Alsace qu'avant la guerre, et le nombre des journaux de langue française a doublé. Les conférences de Strasbourg, de Colmar, de Mulhouse, de Sainte-Marie-aux-Mines amènent chaque année en Alsace les écrivains français les plus connus; des cercles se fon-
dent pour entretenir et développer l'usage du français; un club vosgien-alsacien se crée pour concurrencer le club allemand. Fidèlement enfin, chaque hiver, les étudiants défilent, à minuit, tête nue, en silence, autour de la statue de Kléber, solennelle protestation du souvenir... Et l'Allemand, qui n'est pas né délicat et qui manque vraiment trop de psychologie, s'étonne que les Alsaciens, sujets de l'Empire depuis quarante ans, ne pleurent pas sur léna et ne se réjouissent pas de Sedan... Avec quelle persévérance inconsciente il aura servi en Alsace la cause française !