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Le beau Lauzun, d'après les documents d'archives et les mémoires

A vie de Lauzun, courtisan de Louis XIV, véritable prototype des ambitieux de son temps, thuriféraire et presque amoureux du Roi-Soleil, est un roman comme il y en a bien peu dans l'histoire. ^ On ne rêve point comme il a vécu », a dit La Bruyère.

Petit cadet de Gascogne, arrivé à Paris sans sou ni maille, il mourait en 1723, après avoir acquis en quelques années de faveur, par les grâces, les donations et les héritages, les énormes domaines qu'il transmettait à sa nièce et les richesses accumulées dans son hôtel.

Les contemporains, au cours de sa longue carrière, avaient perdu le souvenir de ses débuts. Ne faisant attention qu'au but qu'il avait poursuivi et qu'il n'avait pas atteint, ils le considérèrent comme un homme qui avait échoué et dont tous les rêves avaient avorté.

Il n'en est pas de môme pour la postérité, plus juste et plus désintéressée, parce que loin d'avoir eu à souffrir de l'esprit à l'emporte-pièce du Gascon elle jouit de ses reparties et de ses traits, surtout lorsqu'ils lui sont rapportés par Saint-Simon. Pour elle, Laucun, ence temps féconden politiques habiles, estun des plus rusés et des plus curieux esprits. Général à qui les occasions manquèrent pour s'illustrer, diplomate qui

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savait manier les hommes et les femmes, comédien qui l'eût presque emporte' sur Molière par ses géniales improvisations, Lauzun ne gâta tant de dons et de qualités que par sa recherche des succès féminins. Ce qui fit sa grande réputation au xvii^ siècle, c'est en somme ce qui fut la pierre d'achoppement de sa carrière, la ruine de son avenir. Mais c'est aussi, il faut le dire, le côté par lequel il restera malgré tout populaire : l'amoureux de Mademoiselle, le don Juan qui écrasait les doigts des femmes, séduisant plus certainement les imaginations que Vauban qui, par ses fortifications, ferma les portes de la France à l'ennemi, et Villars qui sauva le pays à Denain.

M"*" de Montespan, M'"'' de Monaco, M™« de Villequier, la Grande Mademoiselle, Madeleine Fouquet, la belle Fouilloux, La Mothe-Argencourt, pareil cortège de « belles et honnestes dames », ce n'est pas tout à fait la liste des mille et trois, mais c'en est un résumé suffisamment alléchant.

L'illustration de ce livre a été empruntée aux meilleures sources : Cabinet des estampes et des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Musée de Versailles, galeries particulières qui nous ont été ouvertes avec une rare bienveillance.

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La Jeunesse d'un cadet de Gascogne.

A petite ville de Lauzun, aujourd'hui humble chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne, était, au début du xvii" siècle, dominée par un vieux château dont il n'existe plus que les ruines. Laurun s'était illustrée par la résistance aux Anglais et la fidélité à la couronne de France de ses seigneurs, les Nompar de Caumont. D'abord baronnie, puis comté, le castel était échu, au temps où Ravaillac tua Henri IV, à François Nompar de Caumont, comte de Laurun. Allié aux plus illustres maisons du Périgord, du Languedoc et de la Gascogne, maréchal de camp, le comte François de Lauzun fut député parla noblesse de l'Agenais aux États Généraux de iTui, devint en ii'hS capitaine des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin (i) et fut créé chevalier du Saint-Esprit en 1619. Il avait épousé la fille de la belle Corysande d'Andouins, Tamie d'Henri IV, ce qui le faisait l'oncle du premier maréchal de Grammont, utile parenté dont ses descendants tirèrent le plus précieux secours. En iGih, il se démit de sa charge de capitaine des gentilshommes au bec de corbin en faveur de son fils, Gabriel Nompar de Caumont, qui épousa en i63o Charlotte de la Force, file du troisième

(1) Le bec de corbin était une espèce de hallebarde à manche court, dont le fer était recourbé en bec d'oiseau de proie. C'était l'arme d'une compagnie particulière des gardes du roi. Racinet [Costume historique, pi. 372) reproduit un gentilhomme à bec de corbin, d'après un dessin de Charles-Nicolas Cochin (1737).

duc de la Force, petite-fïlle et nièce des maréchaux et, comme eux et son père, inébranlable huguenote.

Cette union rapprochait les liens des deux branches de la célèbre et puissante maison des Gaumont en Guyenne : la branche La Force et la branche Lauzun. Elles ne portaient pas les mêmes armes, elles n'avaient pas les mêmes livrées, mais elles affirmaient leur communauté de race et se disputaient l'aînesse, sans alléguer ni l'une ni autre en faveur de leurs prétentions aucun document probant. On s'était habitué à considérer l'unité de la maison comme démontrée « par consentement réciproque et sentiment général passé en droit » (i). Ce nom étrange, resplendissant de Nompar, porté par tous les membres des deux familles, dans une suite jamais interrompue, durant quatre siècles et plus, n'était-il pas une preuve de la communauté d'origine? Que signifiait-il? Nul ne pouvait le dire que les La Force et les Laucun. Ils le traduisaient par « non pareil ». Mais cette explication ne pouvait être admise « par d'autres Gascons, dans un pays oOi il y a tant de noblesse ancienne et d'illustres et grandes maisons » (2). Des deux branches, la grande illustration, la célébrité et la fortune étaient allées à celle de La Force; la branche Lausun n'avait pas les mêmes richesses ni le même renom, et Gabriel Nompar de Caumont, père de neuf enfants, tombé d'ailleurs dans une certaine disgrâce pour avoir suivi pendant la Fronde les intérêts du prince de Condé (3), se trouvait fort en peine d'établir ses nombreuses filles et de caser ses cadets. La mort lui enleva de bonne heure l'aîné de ses fils. Le second, protestant zélé, ne quittait guère le château paternel, content de la perspective qu'il avait de recueillir la totalité de l'héritage. Suivant l'usage, c'était aux plus jeunes à aller chercher fortune. Antoine ou Antonin de Puyguilhem, — c'était ainsi qu'on nommait le

(1) Saint-Simon, Écrits inédiis, Vif, 301-303.

(2) Saint-Simon, Ecrits inédits, VII, 302.

(3) Voir une rarissime brochure : La défaite des troupes des sieurs de Litlebonne et du Plessis-ReUière et Sauvebœuf par le comte de Lauzun en Guyenne, avec la liste des morts, blessés et prisonniers, 1052.

LA JEUNESSE d'uN CADET DE GASCOGNE

troisième des garçons, né en KkSS, et qualifié de marquis, — fut envoyé tout droit à la Cour. Le maréchal de Grammont, cousin germain du comte de Lau- 2un, s'engageait à y faciliter son entrée et à assurer son avenir.

Puyguilhem était un tout

petit bout d'homme, à figure de chat écorché, à cheveux filasse, à peine âgé de quatorze ans et en paraissant doure, avec une pétulance de Gascon et un esprit de repartie, qui ne savait rien respecter.

Le maréchal de Grammont tint ses promesses et pourvut à l'éducation de son pupille et petit cousin. Il lui fit

suivre l'académie, c'est-à-dire l'école d'équitation et l'envoya à son régiment pour s'initier à la carrière des armes. Quant aux études, un gentilhomme en avait-il besoin? Si un marquis était un sot, ce n'était pas la lecture des Anciens qui lui donnerait de l'esprit. Puyguilhem en avait assez pour se permettre d'être ignorant, et il avait quelque

Olympe, comtesse de Soissons.

Portrnit de Trouvain. (Bibliothèque Nat. Estampes.)

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chose qui valait mieux que d-e l'esprit, un chœur de parentés qui lui permettrait de mettre cet esprit en valeur et de faire son chemin à la Cour.

C'était une grosse question que celle des parentés en ce temps-là. « On avait encore alors des parents qui servaient à mieux qu'à donner part d'un mariage et à procurer un deuil jusqu'à la centième génération, a écrit Saint-Simon vieillissant et grincheux, comme aujourd'hui ils servent rarement, et les plus proches mêmes, à autre chose. Alors on se reconnaissait, on se soutenait, et si l'amitié n'y était pas, la bienséance et l'honneur du monde en prenaient la place et produisaient le même effet fi). » Outre le puissant appui du maréchal de Grammont, Puyguilhem pouvait compter sur celui du maréchal de Turenne dont il était le neveu à. la mode de Bretagne, sur celui de la comtesse de Fleix, dame d'honneur fort considérée de la reine mère et sa cousine germaine. Un autre de ses parents, le comte du Lude, premier gentilhomme de la chambre du roi, était fort bien vu. Quand on appartenait à des gens aussi avantageusement posés, quand on avait l'audace d'un Gascon, la mine futée et hardie d'un page, on pouvait se faufiler partout. Plus tard on prétendait qu'il avait, dès ce temps-là, adressé ses premiers rapports au cardinal, qui arrivait à tout savoir et employait tous les concours intelligents. Le maréchal de Grammont était un des plus gros personnages de la Cour pendant la jeunesse de Louis XIV. Tout le servait, même d'avoir été frondeur, avant d'être courtisan, et il avait gardé et garda une sorte de franc-parler(2). Le comte de Guiches son fils aîné, Catherine-Charlotte sa fïlle, Louvigny son second fils, qui fut plus tard duc de Grammont, donnaient le ton. Guiches était le camarade de jeu du jeune roi, un de ceux à qui tout semblait permis et à qui tout l'était en effet jusqu'au jour où il dépassa

(1) Saint-Simon, Écrits inédits. VII, 308-309.

(2) Un jour qu'il parlait au roi de quelque chose qui était arrivé du temps de la Fronde, « Sire, dit-il sans nul embarras, c'était du temps que nous servions Votre Majesté contre le cardinal Mazarin. » (^Segraisiana, \\1 .)

LA JEL'NKSSE D U\ CADET DK GASCOGNE II

la iriL^sure et, comme tous les amis de jeunesse de Louis XIV, se vit châtié de ses privautés insolentes. Ce fut Guiches qui présenta Puyguilhem chez la comtesse de Soissons, nièce de Mazarin, de chez laquelle le roi ne bougeait pas, car il en était alors amoureux (i). Puyguilhem devint comme un des meubles de ce salon, un des êtres indispensables, puisqu'ils étaient de l'escorte et de la société habituelle de celle dont le roi admirait tant la beauté. "Capitaine de chevaux-légers à vingt-deux ans, il s'était suffisamment produit, avait suffisamment brillé, pour que personne ne s'étonnât de lui voir une charge. Justement, en i655, son père renonçant à réserver la charge de capitaine des becs de corbin (2) à son aîné, boudeur et valétudinaire, démissionna en faveur du marquis de Puyguilhem. Il était bon, pensait-il, d'assurer le crédit de la famille, au moment où il expédiait une autre de ses enfants à la Cour. C'était, cette fois, sa fille Diane-Charlotte, à qui la comtesse de Fleix avait procuré une situation de fille d'honneur de la reine mère. Il s'agissait pour la jeune fille de se faire un avenir, c'est-à-dire de trouver un mari et^ pour atteindre ce but, le concours du cadet et de -la cadette de la Gascogne ne semblait point de trop à Gabriel de Lauzun. Diane-Charlotte n'avait pas moins d'esprit que Puyguilhem. Elle possédait le génie de l'intrigue. Elle sut s'assurer une dot car, lorsqu'elle épousa Armand de Bautru, comte de Nogent (avril iô63j, elle lui apportait la charge de lieutenant général du Bas-Auvergne, qu'il troquait moyennant 200000 livres contre sa charge de capitaine des gardes de la poste, qu'il cédait pour 400000 (3). Elle lui

(1) Madame, duchesse d'Orléans, Correspondance, \>\. — Voir aussi notre Fniiqiirl, .ituiniendant général des Finances, 16.

(2) Louis XIII avait supprimé les compagnies de gentilshommes le 26 mai 1621». En 1643, l'une fut rétablie au profit du vicomte de Briguier et la seconde, le 30 octobre 1646, au profit du comte de Lauzuii. (Archives nationales, 0* 9.)

(3) Réponse au Mémoire signifié pour M. Louis Armand de Bautru, chevalier, comte de Sogent, lieutenant général des armées (à sa mère Diane-Charlotte de Cauniont). Diane-Charlotte parait d'ailleurs avoir fait à la fois un mariage de fortune et d'amour. Les contemporains

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apportait encore l'honneur d'une alliance avec une des plus anciennes familles du royaume, alors qu'il était d'une noblesse toute fraîche éclose de la basoche et des présidiaux (i).

Si Puyguilhem contribua de tout son esprit à permettre à sa sœur d'attraper dans ses filets un papillon plus ou moins brillant à la chasse aux maris, il ne négligeait point de s'insinuer auprès du roi. Il avait obtenu de Vardes d'être admis aux parties les plus choisies de \'ersailles. Le capitaine des becs de corbin, très soutenu par le comte du Lude, favori qui était gouverneur de Saint-Germain et de Versailles, ne négligeait pas de servir avec distinction. Pendant la campagne de Flandre, Bussy-Rabutin le trouva à la tète de la grand'garde du côté de Mons, si fort avancé du côté de la vedette des ennemis, qu'il pria le duc d'York, devant qui il ne voulait pas donner d'ordres, de lui envoyer dire de s'en revenir (2). Louis XIV aimait ces hardiesses et quand le bruit lui en revenait, ce que Puyguilhem avait grand soin de procurer, il reconnaissait bien là le pétulant cadet de Gascogne et ses audaces. A la Cour, Puyguilhem ne négligeait aucune occasion. Il fut du fameux voyage de Nantes de lôf)!, où Fouquet fut arrêté, comme il avait été de celui de la Bidassoa (3) et quand Brienne, envoyé par le roi chez Fouquet, s'y présenta le soir du 4 septembre, il le rencontra qui en sortait (4^ « Je veux te parler, » me dit Puyguilhem, et nous nous assimes dans la salle. Il me

notèrent qu'elle porta toute sa vie le deuil de son mari à qui elle survécut quarante-huit ans. Mademoiselle, qui l'a beaucoup goûtée, l'a aussi beaucoup dénigrée après sa brouille avec Lauzun.

(1) Mémoire pour le sieur François Brochard, sieur de la Ribordière, ofjicier dans le régiment royal d'arlillerie contre le comte de Notent, 1732. C'est un joli persiflag-e de .M' Olivier, avocat à Chartres. Saint- Simon se borne, toutes les fois qu'il cite Nogent, à rappeler qu'il était Bautru. « Leur nom, dit-il, était Bautru, de la plus petite et nouvelle bourgeoisie de Tours. »

(2) Bussy-Rabutin, Mémoires, I, 443.

(3j M"' de Montpensier, Mémoires, Hl. 478, — • Brienne, Mémoires, II, 188. Voir aussi notre Fouquet, surintendant général des Finances, 131-135.

(4) Brienne, Mémoires, II, 195.

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questionna fort longtemps et battit la campagne pour me tendre divers panneaux. J'eus l'adresse de les éviter tous. Il voulait que je lui avouasse que je savais le sujet pour lequel Sa Majesté était venue à Nantes et me demanda une fois ou deux si elle n'irait point à Belle-Isle. Ce mot qu'il dit avec beaucoup de négligence, et par unà-proposfort mal à propos, me mit sur mes gardes et je connusson dessein. Changeant alors de ruse et de discours, il me demanda si je ne m'étais point aperçu que La F'euillade fût une créature du surintendant. « Il faut, dit-il, en jurant le nom de Dieu, que ce b...-là soit son pensionnaire.

— Ma foi, lui dis- je fort simplement, si cela est, il n'est pas le seul. Graves, à ma connaissance, a répandu plus de cent mille écus en son nom, parmi les courtisans à Fontainebleau, pendant le séjour que le roi y a fait; mais, par bonheur, je n'ai point eu part à cette distribution. Kt toi, lui dis-je en riant, et le regardant fort attentivement, ne t'en es-tu pas ressenti? — Oh que oui! — Tu es bien hardi de prendre de l'argent! Cependant le roi t'aime. Que dirait-il s'il venait à le savoir? » Alors il me fit une fausse confidence et continua ainsi son mensonge, car il avait

Le maréchal de Grammont.

Portrait par Eduîinck. (Bibliothèque Nat. Estampes.)

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