X4 LE BEAU LAUZUN
menti sûrement à dessein de me faire parler. Il ne prit jamais d'argent de M. Fouquet, mais il voulait savoir si j'en avais touché. « M. Pellisson m'a donné l'assurance, lui dis-je, que je toucherais sur les dons gratuits des États de Bourgogne 4000 livres de mes appointements. — Je m'attends bien d'être payé sur le même fonds, répondit-il, de 3oooo livres que Graves, en partant de Fontainebleau, m'a promis de me faire toucher à Nantes. » Puis faisant un long détour, il se jeta sur les amours du roi et de M'ie de la Vallière et me demanda si je m'en étais aperçu. Je me tirai comme je pus de ce mauvais pas et nous retombâmes sur les pensionnaires de M. Fouquet, ce qu'il avait le plus à cœur de savoir. « Pour La Feuillade, lui dis-je, il ne s'en cache pas. — Ni moi non plus. Le roi veut bien que nous prenions l'argent que Graves nous donne. — Si cela est, tu fais bien de le prendre. On ne saurait mal faire quand on obéit au roi. » J'en restai là, et notre conversation finit par force embrassades et protestations d'amitié (i) ». Le chat écorché savait à quoi s'en tenir et pouvait rapporter au roi ce qu'il avait appris. Quelques heures plus tard, il finit la soirée en jouant avec Louis XIV et Brienne qui lui gagna 292 pistoles. Il l'en paya à Fontainebleau. < Il gagna bien pendant le voyage de Nantes 100 000 livres », note Brienne (2), un peu moins avant dans les confidences et la faveur royales.
Louis XIV avait gardé rancune à Paris des soucis et des dangers de la Fronde. Il se trouvait mieux, à portée de la grande ville, mais hors de la surveillance de l'opinion. « L'embarras des maîtresses et le danger de pousser le grand scandale au milieu d'une capitale si peuplée et si remplie de tant de différents esprits, n'eut pas peu de part à l'en éloigner. Il s'y trouvait importuné de la foule du
(1) Brienne, Mémoires, 11, 195-197. Brienne était, en fait, des amis et des obligés de Fouquet. « Je ne doutai plus de sa perte, dit-il, en rapportant les incidents de cette soirée, ce qui me causa une fort mauvaise nuit, jugeant très bien que j'étais sur le point de perdre un fort généreux ami. » (II, 203.)
(2) Brienne, Mémoires, II, 203-204.
LA .lEUNKSSi: d'ix C.aDET I.IC GASCOGNK ,5
peuple chaque fois qu'il sortait, qu'il rentrait, qu'il paraissait dans les rues. Des inquiétudes ne furent pas plus lot aperçues que les plus familiers de ceux qui étaient commis a sa garde, le vieux Noailles, M. de Laucun et quelques subalternes firent leur cour de leur vigilance et furent accuses de multiplier exprès de faux avis, qu'ils se faisaient donner, pour avoir l'occasion de se faire valoir et avoir plus souvent des particuliers avec le roi (i). » PuN-milhem avait dès lors ses grandes entrées, faveur exceptionnelle qui en |aisait un des hommes les plus en vue de la Cour Il était de ceux de qui tout était toléré. « Lauzun et Cavois rapporte Brienne, aussi fous l'un que l'autre, se gourmaient derrière le roi à trois pas de Sa Majesté. Il n'y avait que M. de Noailles, capitaine des gardes du corps et moi, entre eux et le roi. C'était sur le grand degré du Louvre. La perruque de M. Cavois vole à terre. Le roi se retourne et moi qui étais deux marches plus bas, je lève les bras en étendant mon manteau et j'empêche ainsi ba Majesté de voir ceux qui lui manquaient de respect. «Ah! sire, dis- je en même temps, il y a des choses que \ otre Majesté ne doit pas voir. . Elle m'en sut fort bon^ré et me dit : « Vous avez raison. >, Cependant, elle ne put s empêcher de dire aux combattants : « Remercie. Hrienne qui m a empêché de voir qui vous êtes. Qu'on se retire et n y revenez plus. » Et se tournant de mon côté, le roi me dit : « Je vous remercie de m avoir épargné la peine de me mettre en colère et de punir une personne que j'aime (2). , La faveur du roi, c'était celle de toute la Cour. On rencontrait Puyguilhem chez les plus belles dames. Il était a coqueluche de toutes, les traitant toutes avec insolence et assurant son empire par le mélange de galanterie et de mépris avec lequel il leur parlait. Une de celles qu II jugeait lui appartenir par droit de conquête et par '^^^^^^J^^J^^^^'' ^'était sa cousine, Catherine-Charlotte
(1) Saint-Simon, Mémoires, XII, 67.
(2) Brienne, Mémofrei FI i"?! 'i'i'> r.,:„
de i.ails de ceU,- m .n ,'.■. , ^■"^^- B''enne cite un cert.iin nombre
i-ituus ae ccuc mansuétude peu connue de I niii« VIV ^v ;■ lamment Mémoires, II, 328-329.) "-""""^ '^^ ^ou»s AIV. (\oir no-
l6 LE BEAU LAUZUN
de Grammont. De méchantes langues ont prétendu que sa reconnaissance envers le maréchal s'était affirmée, dès le temps qu'il était son hôte, en débauchant sa fille avant même qu'elle n'épousât Louis Grimaldi, prince de Monaco et duc de Valentinois. A les en croire, Puyguilhem était si amoureux de sa cousine qu'il l'avait suivie en Italie déguisé en postillon, lors de son mariage (i). Il est probable, cependant, que l'intrigue ne se noua qu'après l'entrée en scène de Grimaldi qui était un pauvre sire, une sorte de minus habens, peu propre à satisfaire l'orgueil et les sens de cette superbe et malicieuse Grammont (2). Puyguilhem tenait-il beaucoup à sa conquête ? Il se peut, mais il avait surtout à cœur qu'elle ne lui donnât pas un rôle ridicule et il fit en sorte que leur rupture ne nuisît nullement à sa réputation de don Juan.
Il y avait encore autour du roi toute une pléiade de gentilshommes qui vivaient avec lui plutôt en camarades qu'en sujets et le prenaient volontiers pour le confident de leurs bonnes fortunes. Puyguilhem n'avait pas manqué de s'ouvrir à Louis XIV de ses amours avec M""^ de Monaco, revenue à la Cour sous prétexte d'y traiter d'une rectification de frontière. Or, c'était le temps où la faveur de Mii« de La ValUère allait en décroissant et Madame avait senti que le moment allait sonner de faire payer à l'heu-
(1) Le mariage avait eu lieu à Bidache au retour du maréchal de son ambassade extraordinaire d'Espagne. M"' de Montpensier indique que M"" de Gramont aimait dès lors Lauzun (Mémoires, III, 404).
(2) C'est l'avis notamment, du moins pour les choses essentielles, de l'auteur de ce couplet :
Au retour d'Italie,
Puyguilhem couchant avec vous,
Monaco, sur ma vie.
Le temps vous l'ut hien doux.
Le maréchal vous fit venir
Quand Guiche fut prêt de partir,
Pour tâcher de le retenir.
Le trait est d'habile homme
De se conserver des amis
Dans le siècle où nous sommes,
Mais il faut un Louis.
(Bib. nat. Mss. fd. fs. 12753, f° 141.)
LA JEUNESSE D UN CADET DE GASCOGNE
reuse favorite le triomphe qu'elle avait remporté sur elle. « Elle ne pouvait lui pardonner, raconte Daniel de Cosnac, d'avoir su si facilement se faire aimer du roi. Je ne sais si elle eût pardonné plus facilement à une autre maîtresse (i). Elle essaya de lui donner M™" de Monaco. Les hommes ne croient pas souvent que ce soit une infidélité de profiter des conjonctures que l'amourpropre, la vanité ou le plaisir peuvent offrir. Le roi avait agacé M""' de Monaco et M™«de Monaco ne s'était pas trop éloignée de ce jargon auquel elle eût bien voulu prêter l'oreille (2). »
Lauzun la surveillait de près et n'avait pas été sans remarquer les attentions du roi. De là à en prendre ombrage, il
Philibert, comte^de Grammont.
Portrait de Harding. Gravure de R. Clainp.
(Galerie du comte d'Orford.)
(1) Sur l'amour de Louis XIV pour Madame, le rôle de paravent de La Vallière et la façon dont elle fit la conquête du roi, voir notre Fouquct, iurintendant général des Finances, 22-29.
(2) Daniel de Cosnac, Mémoires, L 213. Le récit de Saint-Simon est un peu diÉFérent dans les détails {^Ecrits inédits, VII, 317-318J.
l8 LE BEAU LAUZUN
n'y avait qu'un pas. Il recommanda à sa cousine de cesser ses coquetteries. Vaine précaution. La partie n'était pas égale. Il était enragé à la pensée de se voir enlever sa maîtresse et brûlait du moins de se venger s'il ne pouvait parer à sa disgrâce. Il sut alors un rendez-vous pris et l'heure que Bontemps, premier valet de chambre, mort bien des années après gouverneur de Versailles, devait conduire le roi chez M™'' de Monaco, par les derrières, à Saint-Germain. M°>« de Monaco devait compter avec une de ses femmes, qui couchait dans son antichambre, et elle avait dû la mettre de moitié dans son secret. Ce fut cette femme de chambre à la dévotion de Puyguilhem qui le prévint du rendez-vous. L'on était convenu qu'à deux heures, le roi trouverait, en passant le long du corridor de l'appartement de M™e de Monaco, la clef que la femme de chambre aurait soin de laisser sur la porte. Lauzun paya magnifiquement l'avis, exigeant seulement que la clef fût sur la porte dès une heure du matin. Le petit escalier dérobé, qui conduisait chez M'°<= de Monaco, donnait également accès à un privé derrière les cabinets du roi. Lauzun, qui pénétrait partout, enfila le corridor, dès que tout le monde lui parut couché, ferma la porte à double tour, prit la clef et alla s'enfermer dans le privé, Vœil au trou de la serrure. Vers deux heures du matin, comme il était convenu, Bontemps amena le roi, mais ce fut en vain qu'il chercha la clef Vainement, Bontemps fouilla ses poches. Vainement un colloque s'engagea à travers la porte, chuchotements saisis au vol par Lauzun qui, l'oreille aux aguets, jouissait de sa malice avec un plaisir infini. La clef perdue amena des perquisitions sans nombre et ne se retrouva plus, Louis XIV ne connut le fin mot de l'aventure, que lorsque, Lauzun arrêté et expédié à Pignerol, on trouva dans une espèce de mémoire, enfermé dans ses cassettes, qu'il avait donné trois mille pistoles à cette ftlle de chambre de M™^ de Monaco qui lui rendait compte des actions de sa maîtresse.
« Je ne sais, ajoute Daniel de Gosnac, si le roi prit des rendez-vous plus certains ou plus commodes avec M™» de
LA JEUNESSE D IN CADET DE GASCOGNE IQ
Monaco mais ce commerce n'eut que peu ou point de suite. » Lau:un ne la tint d'ailleurs pas quitte de l'offense qu'il avait reçue. Il la trouva un jour cher Madame. Il faisait très chaud et elle était couchée sur le parquet, un bras étendu par terre. Il s'approcha, tint de petits propos et tout à coup mit son talon de bois, asser haut et aigu dans le creux de la main de M»"* de Monaco, et fit une pirouette. « M™*^ de Monaco qui le connaissait et qui craignait encore pis, raconte Saint-Simon, eut la force de n'en pas faire semblant, mais elle se crut estropiée et pensa s'évanouir. Lui se mit à sourire et puis sortit. Cela ne laissa pas de faire du bruit, mais il n'en fut rien de plus (i). » S'il n'en fut rien de plus, ce fut surtout grâce à l'intervention du roi. M, de Monaco avait juré qu'il tirerait vengeance de l'insulte faite à sa femme. Il était parti pour la Hollande pour s'y concerter avec le comte de Guiches, son beaufrère. Louis XIV, en donnant ordre à d'Estrades, son ambassadeur à La Haye, de surveiller Guiches et Monaco, lui adressait une sorte de procès-verbal très adouci de l'incident : « Vous saurez, disait-il, que lundi dernier à Versailles on jouait dans le salon un bijou de i 200 pistoles et que les dames étaient assises par terre sur un plancher fort net pour y être plus fraîchement. J'étais debout et regardais le jeu avec quelque application pour voir qui le gagnerait. Il m'arriva que m'étant retiré de deux pas pour mieux voir, ceux qui se trouvaient entre moi et le mur furent obligés de quitter ce poste et entre autres Puyguilhem, lequel, sortant de ce lieu-là' avec -quelque hâte pour me faire place, marcha malheureusement par hasard, sur une main de la princesse de Monaco, qu'elle avait, comme j'ai dit, sur le plancher pour s'appuyer, mais qui était couverte de sa jupe en sorte qu'on ne pouvait pas même la voir, circonstance fort remarquable pour tout ce que vous apprendrez par la suite (2). » Si Louis XIV ne tenait pas à
(1) Saint-Simon, Écrits inédits. Vil, 318.
(2) Cité par Lemoine et Lichtenberger, De La VaUièrc a la Moniespan, 147.
20 LE DEAU LATZUN
ce que l'incident eût des suites, vu ses origines, son premier dépit épuisé, M'"^ de Monaco comprit qu'elle ferait mieux d'accepter les explications de Lauiun et d'admettre sa bonne foi. N'avait-elle pas tout à craindre d'une rupture brutale quand on voit quelle réputation Lauzun faisait aux femmes qui l'avaient quitté? N'était-ce pas, après lui et d'après lui, que toute la Cour avait chantonné :
ViUequier(i) suffisante
Voulut se distinguer.
Pour être plus touchante
Mena son écuyer
Qui, d'un ton haut :
« Place ! c'est ma maîtresse. »
Je lui prends le téton,
Don don.
Puis je lui fais cela,
La ! La !
Nuit et jour sans cesse (2).
D'autres fois les révélations, pour être indirectes, n'en étaient pas moins sanglantes :
Si l'on en croit Pe'guillain, Villequier l'a si large Qu'on croit être dans un bain.
Quand la petite putain Décharge, décharge, décharge (3).
Cette chanson contre les dames de la Cour, dont on attribuait certains couplets à Bussy, valut à Bussy une villégiature à la Bastille (4). Lauzun ne tarda pas à aller l'y retrouver. « Et la raison du fait, a écrit Bussy- Rabutin,
(1) M"" de Villequier était Madeleine Fare Le Tellier, fille de Michel Le Tellier et sœur de Louvois. Elle avait épousé Louis-Marie- Victor d'Aumont, marquis de Villequier, fils du duc d'Aumont. Elle mourut le 22 juin 1668 à l'âge de vingt-deux ans.
(2) Bib. nat. mss. fd. fs. 12754.
(3) Bib. nat. mss. fs. 12753.
(4) Outre ses chansons et la publication de V Histoire amoureuse des Gaules, Boissy avait sur la conscience un autre méfait. Il avait passé la semaine sainte à Rozoy chez le comte de Vivonne avec 1 abbé Le Camus, le marquis de .Muncini, les comtes de Guiche et de Manicamp dans toute sorte de débauches. On dit que l'abbé Le Camus y baptisa un cochon de lait (Bib. nat. Mss. fd. fs. 12753, f" 44).
LA JEt NESSE U'UN CADET DE GASCOGNE
a été que le roi a voulu l'envoyer aux garnisons du régiment de dragons de Sa Majesté dont il était colonel, pour voir s'il était en bon état. Il fut quelque temps sans partir, parce qu'il était amoureux de sa cousine. Comme Sa Majesté l'en pressait un jour avec chaleur, lui, au désespoir de quitter sa maîtresse et un peu jaloux du roi, lui répondit qu'il quitterait sa charge, plutôt que de partir, que sa démission était toute prête et qu'il ne porterait jamais l'épée pour son service, et tout cela du ton le plus insolent du monde(i).B Son arrivée remplit d'aise Bussy, non qu'il lui voulût du mal, mais parce qu'il espérait que la faute de Lau-
2un, étant grande, ferait oublier la sienne qui n'était qu'une bagatelle, puisqu'elle ne visait que l'honneur des dames. Une fois sous les verrous, Puyguilhem avait changé de langage. « J'ai si peu l'honneur d'être connu de vous, écrivait-il à Golbert, et me sens si criminel que j'appréhende bien que la liberté que je prends de vous supplier très humblement de vouloir bien prendre la peine de
Roger de Habutin, comte de Bussy, (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
(1) Bussy-Rabutin, Mémoires, II, 231.
rendre ou de faire rendre une lettre à Sa Majesté ne vous soit importune. Mais, monsieur, j'espère que vous ne me refuserez pas cette charité. Le peu d'habitude que j'ai avec les gens qui ont l'honneur d'approcher en particulier de Sa Majesté, m'oblige à avoir recours à vous, vous suppliant Monsieur, de ne pas dénier cette charité qui est la plus grande obligation que l'on puisse donner et qui m'obligerait tout le temps de ma vie à rechercher avec soin les occasions de le reconnaître en vous assurant, monsieur, que c'est le plus sensible des plaisirs que vous sauriez faire à un malheureu.x qui sera éternellement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur (i). » Il était traité fort rudement à la Bastille. On ne lui avait pas donné de valet pour le servir (2) et il commençait à désespérer quand Bussy se mit en tête d'adresser au roi une requête en vers de la part des trois prisonniers, — le troisième était Vardes. Un peu auparavant, on avait adressé à Louis XIV des requêtes badines qui l'avaient diverti un moment et un sourire du souverain, guetté par quelques favoris bien disposés, comme le duc de Saint-Aignan, pouvait être le signal de la liberté des captifs, « Grand Roi, » disait Bussy-Rabutin (3).
Grand roi, le plus galant et le mieu.-c fait du monde,
Car nous laissons à part ces autres qualités
Qui vous font respecter sur la terre et sur l'onde,
Et nous n'avons besoin dans les adversités Qui nous obligent à nous plaindre
Que des endroits par oii vous savez tout charmer. Que de ceu.x qui vous font aimer, Et non de ceux qui vous font craindre.
Grand roi donc, que l'Amour avec des traits charmants
Forma pour attendrir les plus cruelles âmes,
Ecoutez les soupirs de trois pauvres amants,
Non pas de ces soupirs qu'ils poussaient pour leurs dames,
Ce doux tourment leur est otë, Mais ils ont bien depuis autre peine soufferte :
Ils soupirent après la perte
De leur dernière liberté.
(1) Bib. nat. Mss. fd. fs. Cinq cents de Colbert, CXXXI, f" 23.
(2) Bussy-Habutin, Mémoires, II, 23L
(3) Bussy-Rabutin, Mémoires, II, 232.
LA JEUNESSE d'lN CADET DE GASCOGNE 23
Ils sont au désespoir d'avoir pu vous déplaire. L'amour les aveuglait, il les a fait broncher. En faveur de ce Dieu, calmer votre colère; Grand prince, il pourra bien un jour s'en revancher.
Ave: pitié de ces coupables, Votre indignation les rend trop malheureux.
Quand ils ne seront qu'amoureux,
Ils seront assez misérables.
Comme il vous est aisé de vous rendre plus doux Et que les maux d'amour sont des maux incurables, Délivre: ces amants de votre âpre courroux, Ces tourments assemblés leur sont insupportables.
Personne ne saurait nier Que la prison ne soit une cruelle gêne,
Mais rien n'est égal à la peine
D'être amoureux et prisonnier.
Puisqu'à surmonter l'union ne doit point prétendre. Jugez comment des deux un cœur se doit trouver. Il les faut ressentir pour les pouvoir comprendre. L'imagination n'y peut seule arriver.
Votre sort diffère du nôtre.
Grand prince. Cependant ceci nous est commun :
Vous pouvez vous sauver de l'un,
Je ne vous réponds pas de l'autre.
Vous qui vivez si bien avecque vos alliés, Vous donnez à l'amour un sujet de se plaindre, Vous prenez des amants qu'il tient déjà liés. Cependant quoiqu'un Dieu n'ait jamais rien à craindre.
Il vous a toujours respecté, Et jamais de ces gens que votre ordre emprisonne,
(Lui qui ne ménage personne)
N'entreprit sur la liberté.
\'ous déplaît-il, grand roi, qu'il occupe nos âmes? Auriez-vous là-dessus des sentiments jaloux? Vous ne le devez pas. Nous ne servons les dames Que quand nous ne pouvons nous employer pour vous.
Le serment que l'on fait aux belles N'est pas compatible avec d'autres serments
Et les plus fidèles amants
Sont les sujets les plus fidèles.
D'ordinaire, grand roi, nous vous donnons l'été Et de l'hiver encor la plus grande partie, Et nous voyons Cloris quand Votre Majesté S'enferme pour régler et l'Europe et l'Asie.
Mais fût-on encor plus charmé, Sitôt que de partir votre service presse, On prend congé de sa maîtresse A la veille d'en être aimé.
Vous qui n'ignorez rien, vous savez quel supplice C'est à des malheureux de quitter des plaisirs. Vous connaissez, grand roi, combien ce sacrifice Coûte aux pauvres amants de pleurs et de soupirs.
Mais ce qui plus les embarrasse C'est qu'ils trouvent souvent, au lieu de s'avancer,
Ou que c'est à recommencer,
Ou qu'un rival a pris la place.
Nous sommes à couvert de semblables malheurs.
Pas un de nous ne craint de peines si cruelles.
Les sujets de nos feux sont constants et nos cœurs
Sont généreu.x, grand prince, autant qu'ils sont fidèles. Nous savons trop à nos dépens
Qu'il n'est pas trop aisé d'en faire les conquêtes. Nos maîtresses sont fort honnêtes.
Mais nous sonames longtemps absents.
Ne mettez pas leurs cœurs à la dernière épreuve. Grand prince, que sait-on ce qui peut arriver. '' Tout passe avec le temps et la foi la plus neuve S'use et les plus adroits ne s'en peuvent sauver.
Laissez-nous bien espérer d'elles.
En amour quelquefois il est bon d'ignorer,
Et souvent vouloir pénétrer
Apprend de méchantes nouvelles.
Pardonnez donc, grand prince, à ces pauvres amants, Ne vous opposez plus au cours de leurs tendresses, Bien que toujours remplis de tendres sentiments, Ils vous ont plus aimé que toutes leurs maîtresses.
Quoiqu'amoureux et quasi fous Ils n'ont jamais voulu mourir pour leur Sylvie,
Et plus de cent fois en leur vie
Ils ont voulu mourir pour vous.
Vaine démarche, soit que Saint-Aignan ait manqué de courage ou de présence d'esprit, soit que les vers fussent placés sous les yeux du roi à une mauvaise heure, les prisonniers restèrent sous les verrous. Le marquis de Vardeset Bussy-Rabutin furent exilés un an plus tard. Quant à Puyguilhem, son sort n'avait pas tardé à s'adoucir. Il était
LA JEUNESS1-: D UN CADKT DE GASCOGNE
■K^ J'^^-f^y^A/^rm/^^À^-'^^'^'
se,-
Autographe de Lauzun.
Lettre h Colbert. ( Voir pages 21 el 22.) (Bibliothèque Nationale. Mélanges Colbert, 131.)
depuis deux mois à la Bastille, lorsque le marquis de Villeroy qui s'était avisé de se prendre de passion pour M.'^^ de Monaco, s'étant confié à M™« de Labaume, maîtresse du maréchal de Grammont, celle-ci lui conseilla d'écrire à M"e de La Vallière pour lui dénoncer les amours du to\ et de M»ae de Monaco. Cette fois, Puyguilhem était hors de cause, le lieu où il était lui interdisant toute correspondance (i). Les soupçons de Louis XIV ne s'égarèrent pas. Il interrogea M™«= de Labaume; il obligea le marquis de Villeroy à des aveux et lui pardonna (2). Puyguilhem, à la Bastille, manifestait les plus vifs remords de son insolence. « Il ne faut jamais résister au roi, ne cessait-il de répéter, il faut lui obéir. Il faut le suivre comme un barbet son maître. » Un homme, qui témoignait d'une telle contrition, ne pouvait rester à la Bastille. D'ailleurs, Louis XIV n'étaitil pas la cause première de toute cette aventure? Sitôt cette considération mise en avant, la grâce était certaine. On la prépara, d'ailleurs, avec beaucoup d'habileté. Le i3 décembre iGô5, celui des continuateurs de Loret qui publiait la Muse de la Cour, insérait dans sa Cinquième Semaine :
On dit je ne sais quoi du brave Puyguilhem;
Sa douleur va jusqu'au prodige.
Il soupire soir et matin.
Qui lui parle le désoblige
Et ce n'est pourtant pas sa prison qui l'afflige
Puisqu'il craint d'en trouver la fin!
Qui cause donc ce grand chagrin .•'
O Louis! ô grand roi! que qui peut vous déplaire
Trouve en soi contre soi de haine et de colère!
La Force, Noailles, Grammont, Ces vaillants ducs et pairs de France Sollicitent, dit-on, si fort sa délivrance, Qu'on croit enfin qu'ils l'obtiendront.
Ceux qui nous préparent la guerre
(1) Voir La Vie à la Bastille pour le régime des prisonniers.
(2) Lettre du duc d'Enghien à la reine de Pologne (Marie de Gonzague) citée par Lemoiue et Lichtenberger {De La Vallière à Moniespan, 157).
LA JEUNESSE D UN CADET DE GASCOGNE 27
Auraient bien désiré qu'il ne sortît jamais. Car si ce brave est libre au gré de nos souhaits C'est un torrent, c'est un tonnerre Qui noira dans leur sang par sa rare valeur Le souvenir de son malheur.
Le i5 décembre, sur un ordre signé de LetelUer, Puyguilhem sortait de la Bastille (i). Le roi se le |ït amener e avec une barbe de capucin qu'il s'était laissé croître dans sa prison et en rit avec lui » (2). Subligny, l'auteur de la Muse de la Cour, triomphait :
Ne fus-je pas un vrai prophète
Lorsque je dis que Péguillain
Se verrait en état de marcher à la tête
De ses dragons un beau matin .-'
Il est remis en grâce enfin.
Autant qu'il a souffert, sa gloire sera grande.
Mais pour cela je lui demande
Qu'il daigne voir les vers qui servent son destin.
L'aventure avait plus servi que nui à Lauzun. Il se retrouvait à Versailles la coqueluche des dames avec toute la réclame d'un grand scandale. Bussy n'avait-il pas écrit de lui dans le livre qu'on s'arrachait puisqu'il -était proscrit : « La plupart le voulait comme amant. Cela tenait à une certaine suffisance très apparente, qui ne déplaît jamais quand elle n'est point feinte et à des qualités secrètes qui plaisent encore plus. Tout se sait grâce à la médisance. On sut ce que Lauzun valait. On le courtisa. Il fut forcé d'être brusque, inconstant, et avec cette brusquerie, cette inconstance, il ne contenta pas toutes les coquettes (3). » Le
(1) Fanck-Brentano, Les Lettres de cachet, 32. C'est à propos de ce premier séjour à la Bastille qu'elle semble dater de 1662 que M"" de Montpensier écrit un peu vaguement : « Il y eut de grandes intrigues entre force femmes, comme il y en a toujours à lu Cour, où M. de Puyguilhem fut mêlé. Le roi l'envoja à la Bastille où il fut six mois. C'était le plus joti garçon de la Cour, le plus beau, le mieux fait, et du meilleur air. Toutes les femmes lui en voulaient et il n'était pas cruel.
Mémoires, III, 541-542.)
(2) Supplément aux Mémoires de Bussy-Babulin. Lettre au comte de Limoges (datée à tort du 27 septembre 1671, mais en réalité du 27 novembre).
(3) Histoire amoureuse des Gaules, I, 133-134.
28 LE BEAU LAUZfN
bel amant était aussi un beau soldat. L'année' suivante, la Muse de la Cour, dans sa Huitième Semaine, s'adressait au Dauphin qui était avec son père au campement des troupes :
Les gens du roi, sont-ils galants,
Et croyez-vous que ces vaillants
Etant neuf ou dix mille ensemble
Fussent capables d'étonner
Ceux qui voudraient trop raisonner.''
A vous en dire avec franchise.
Et nettement ce que j'en crois,
S'il s'agissait d'une entreprise,
Ils n'en feraient point à deux fois.
On m'a dit ce qu'ils observèrent
Dans leurs e.xercices divers
Et l'ordre auquel ils se trouvèrent
Soit à Fontainebleau, soit auprès de Trevers.
D'abord un vrai dragon dont l'audace est connue
A la tête de tous occupait l'avenue
Comme pour la garde du camp,
Et c'est Péguillain qu'on le nomme.
Je raisonnais fort sur-le-champ
Quand j'ai su que c'e'tait ce maître Guillaume
Et dis au nom de Pèguillain :
L'usage n'est plus qu'une bête
Qui dit qu'en queue est le venin;
Il est maintenant à la tête.
S'il savait ce que j'ai dit là,
Il serait peut être en colère,
Mais de quoi servirait cela?
Je ne prétends pas lui déplaire
Il n'est qu'un venin en effet
Et le plus. dangereux que la nature ait fait.
On se plaint dans quelques ruelles
Que quelques cœurs atteints en sont prêts à mourir.
Et si l'Etat avait à venger des querelles
On en verrait encore nos ennemis périr (i).
La carrière de Lauzun avait été rapide. En 1660, quand le roi avait créé les dragons, il lui en avait donné le commandement (2). Depuis lors, Lauzun s'était ingénié à trouver une
(1) La Muse de la Cour, 15 juillet 1666.
(2) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 38.
LA JETNESSE D IN CADET DE GASCOGNE 29
situation qui le mît à part des autres colonels. En 1667, il fut fait maréchal de camp (i) et profita de ce qu'on avait multiplié les régiments de dragons pour faire créer en sa faveur la charge de colonel général des dragons à l'instar de celle de colonel général de la cavalerie. Jusqu'ici Lauzun avait vécu en termes à peu près passables avec Louvois. Le ministre de la Guerre poussait même le roi à s'amuser à l'organisation des dragons et Louis XIV avait pris tout à fait au sérieux cette nouveauté militaire. Puyguilhem, qui, après la vente de la terre d'où il avait tiré son m.arquisat {2} et la mort de son père, — le comte Gabriel était décédé en 1660, — porta le nom de Laurun, ne sut pas modérer ses ambitions. Les fonctions et les prétentions de sa charge de colonel général amenèrent des tiraillements entre lui et le ministre de la Guerre, et comme le (jascon avait soin de mettre toujours Louis XIV dans son jeu, à chaque conflit c'était le favori qui gagnait et Louvois qui était battu (3).
S'il avait été au mieux avec M"" de La Vallière, il n'était pas moins bien avec M™» de Montespan. Il passait même pour ne pas lui avoir été indifférent au temps où elle disait à qui voulait l'entendre : « Dieu me garde d'être maîtresse du roi, mais si je l'étais, je serais bien honteuse devant la reine (4). » Louis XIV, qui s'était séparé de laplupart de ses
(1) Chavagnac, Mémoires, 116. — Bussy-Rabutin, Correspondance, I. 27. (Lettre de M"" Dubouchet, 25 avril 1667.)
(2) M"' de Monlpensier, Mi'moires, IV, 70-71.
(3) Sailli-Simon, Ecrits inédits, VII, 321.
(4) Il en est abondamment question dans les Amours de M"" de Montespan, pamphlet du temps qui contient plus d'une vérité. On reviendra sur ce sujet dans un livre prochain, La Faveur de M"" de Montespan. En attendant, il suffira de rappeler ce couplet cité par Emile Raunié dans son édition des Souvenirs de M"" de Caylus, 77.
Votre Majesté, sire, M'u t'ait un vilain tour.
Mais je n'ai fait que rire Tar je n'ai plus d'amour, .le vous laisse ma maîtresse.
Mon Dieu, que j'en él.iis las !
P"aites-en tous vos elioux Jjras.
Moi, je n'en tais plus do cas, Elle est vieille et sans appas.
3o LE BEAU LAUZUN
compagnons de jeunesse et qui avait besoin de confidents, s'était épanché dans l'oreille de Lauzun et celui-ci avait su se rendre utile en intervenant dans bien des orages qui signalèrent la période de faveur commune de M'ie de La Vallière et de M»"» de Montespan. Il était donc porté à compter pleinement sur la bonne volonté du roi et il se jugeait non moins fondé à espérer dans les favorables dispositions de la nouvelle favorite. C'est à ce moment qu'il apprit, de la bouche même de Louis XIV, que le duc de Mararin était las de la cour et qu'il voulait se défaire de sa charge de grand maître de Vartillerie. Le comte de Saint- Paul la convoitait, mais le roi ne voulait point, comme grand maître de l'artillerie, du fils de M™*" de Longueville et se proposait de donner cette charge à quelqu'un dont il fût sûr (i). Le colonel général des dragons était maintenant assez riche par les héritages et les gratifications pour n'être point embarrassé par la finance. Il estimait qu'une fois grand maître de l'artillerie, sa position de soldat et de courtisan en serait renforcée à tel point que Louvois devrait compter avec lui. Faire ce calcul et demander la place à Louis XIV furent la conséquence des ouvertures du roi. Lous XIV craignait à la fois et aimait à jouer son ministre. Il engagea sa parole à Lauzun sous condition qu'il garderait le secret sur la faveur qui lui était accordée. Lauzun se tint silencieux, attendant avec patience le jour où le roi lui avait dit qu'il le déclarerait. Mais le jour venu, fort impatient de voir couronner ses ambitions, il ne put se tenir d'aller attendre la sortie du roi, qui tenait conseil des finances, dans l'antichambre intérieure où personne n'entrait pendant le Conseil. Il comptait bien que le roi, le voyant là, saisirait l'occasion de déclarer le nouveau grand maître. Comme d'habitude, l'antichambre était déserte. Il ne s'y trouvait que Nyert, premier valet de chambre en quartier, qui attendait la levée du Conseil. Ce n'était guère l'heure d'aller chez le roi et bien que Lauzun eût les entrées des premiers gentilshommes, Nyert fut un peu surpris de
(1) M"' de Montpensier, Mémoires, IV, 69-70.
LA JEUNESSE d'un CADET DE GASCOGNE 3l
sa venue. Il lui demanda donc par quel hasard il se présentait à cette heure matinale? Dans la confiance qu'il n'avait plus que peu d'instants à attendre, Lauzun crut ne rien hasarder et tout au contraire se dévouer Nyert, en lui faisant confidence de ce qui allait se déclarer en sa faveur. Par malheur pour lui, Laurun ignorait que Nyert était entièrement gagné par Louvois et était même une des oreilles qu'il entretenait à la Cour. Sitôt la confidence lâchée, Nyert se répandit en compliments et en félicitations. Puis, la part faite aux bienséances, il tira sa montre et alléguant qu'il avait oublié un ordre pressé du roi et qu'heureusement, il avait le temps de l'exécuter avant la sortie du Conseil, il prit congé de Lauzun et se hâta de gravir quatre à quatre un petit escalier au haut duquel était situé le bureau, dans lequel Louvois travaillait toute la journée, quand la Cour était à Saint-Germain. Tandis que Lauzun continuait à croquer le marmot dans l'antichambre, Nyert rapporta au ministre de la Guerre la conversation qu'il venait d'avoir avec le futur grand maître de l'artillerie. « Louvois haïssait Puyguilhem, ami de Colbért, son émule, et il craignait la faveur et les hauteurs dans une charge qui avait tant de rapports nécessaires avec son département de la Guerre et de laquelle il envahissait les fonctions et l'autorité tant qu'il pouvait, ce qu'il savait que Puyguilhem ne serait ni d'humeur ni de faveur à souffrir (i). > Il remercia Nyert et, comme le temps pressait, il le chargea d'une lettre pour le roi. Le ministre savait combien on déplaisait à Louis XIV en manquant à son secret. Il lui manda donc en un court billet qu'il venait d'apprendre de quelqu'un, à qui Lauzun l'avait confié, qu'il allait être déclaré grand maître de l'artillerie. Certes, il n'avait rien à dire aux grâces qu'il plaisait au roi de faire, mais il croyait de son service de lui repré-
(1) Saint-Simon, Ecrits inédits, Vil, 312-313. Saint-Simon, qui est presque toujours l'écho des confidences malheureusement sans ordre de Lauzun. raconte la scène un peu différemment dans ses Mémoires (XIX, 167). Le récit de M"" de .Montpensier ne modifie que le nom du valet de chambre. D'après elle, Lauzun lui avait dit « qu'il nelairrait pas faire la charge à M. de Louvois et qu'il ne voulait pas être son valet ». {Mémoires, IV, 71.)
senter l'incompatibilité qui était entre Lauzun et lui, de lui rappeler ses caprices, ses hauteurs. Lauzun voudrait tout faire, tout changer dans l'artillerie. Or, cette charge avait une si nécessaire connexion avec le département de la Guerre qu'il était impossible que le service s'y fît parmi des entreprises et des fantaisies continuelles et la mésintelligence déclarée entre le grand maître et le secrétaire d'État. Le moindre inconvénient serait d'importuner le roi tous les jours de leurs querelles et de prétentions réciproques, dont il faudrait qu'il soit à tout moment juge. Bref, Louvois suppliait Louis XIV de vouloir bien différer toute déclaration jusqu'après qu'il aurait eu l'honneur de travailler avec lui le soir. Nyert emporta la lettre et, en retraversant l'antichambre, il trouva Lauzun qui attendait toujours la sortie du Conseil. Quelques moments après, le roi appela le premier valet de chambre de quartier, qui, entrant dans la chambre du Conseil, lui remit le billet de Louvois. Le roi le lut, tandis que les ministres s'apprêtaient à sortir. Il changea de visage. Il se sentait extrêmement piqué de voir son secret connu, de celui à qui il le voulait principalement cacher. Nommer Lauzun à l'insu de Louvois était une niche faite au ministre qui aurait placé celuici en face du fait accompli. L'indiscrétion commise, les avis de Louvois, contre lesquels désormais il fallait agir, parurent à Louis XIV changer la situation. Il avait voulu éviter les remontrances sans toutefois le désobliger. Maintenant il se trouvait entre son ministre et le favori auquel il avait engagé sa parole. A ces sentiments se mêlait un vif mécontentement contre la légèreté de Lauzun. Aussi, traversant l'antichambre pour aller à la messe, il le vit et passa sans rien lui dire. Qui fut bien étonné? Ce fut Lauzun. Il attendit tout le reste de la journée, puis, voyant que la déclaration promise ne venait point, il se décida à en parler au roi à son petit coucher. Louis XIV lui répondit d'un air contraint que la chose ne se pouvait pas encore et qu'il verrait. Le ton et l'ambiguïté de la réponse alarmèrent Lauzun. Il revint à la charge quelques jours plus tard, et cette fois, le roi lui dit que les rapports obligés du grand-
LA JEUNESSE D UN CADET DE GASCOGNE
maître de l'artillerie et du secrétaire d'État produiraient des querelles qui nécessiteraient son intervention, qu'il aurait' dû certainement faire cette réflexion plus tôt et qu'il lui demandait de le délivrer d'un engagement pris à la hâte et dont il lui donnerait légitime compensation.
« Suivre son roi comme un barbet » était un principe bon à émettre dans les
chambres de la ■
Bastille, Laurun, qui se sentait libre et qui avait la parole de Louis XIV, ne céda rien et, plus tard, il racontait à Saint-Simon qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être fait duc. Le roi et lui se séparèrent donc assez mécontents l'un de l'autre. Il n'y avait qu'une personne qui pût obliger Louis XIV à s'exécuter. Si, pensaitil, M"« de Montespan, qui n'était en posture de rien
lui refuser et qui n'aimait guère le ministre, consentait à intervenir en sa faveur, Louvois, dont il avait bien senti le retour offensif, serait contraint à la retraite. Nul, comme Lauzun, ne savait parler aux femmes, « Il avait, dit Saint- Simon, le vol des dames, le jargon de la galanterie. » Il s'en alla donc trouver M™^ de Montespan, lui conta ses inquiétudes. Elle lui promit de faire dans la journée même tous ses efforts en sa faveur. A partir de ce moment, elle
Frari.rois-René du Bec, marquis de Vardes. (Bibliothèque Nationale, Estampes.)