‹ Le Beau réveilChapitre 4 sur 13 · QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DE LA POÉSIE CATHOLIQUE D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DE LA POÉSIE CATHOLIQUE D'AUJOURD'HUI

J"ai attiré votre attention sur le courant catholique dans la littérature française de l'heure présente et tâché de découvrir les causes individuelles et sociales, éloignées et immédiates, naturelles et surnaturelles qui l'ont déterminé.

11 sera intéressant maintenant d'examiner parquels mérites les écrivains du renouveau s'imposent à l'attention sinon à l'admiration du public lettré, en d'autres termes ce qui fait la valeur et l'originalité de cette Ecole catholique, ce qu'elle apporte, aux lettres et à la vie, de neuf et de fécond, au double point de vue esthétique et moral.

Cette tâche n'est point aisée : la critique hésite, à bon droit, à porter un jugement d'ensemble sur un mouvement dont elle connaît le point de départ, mais non le point d'arrivée.

Cependant le fait religieux et littéraire dont nous nous occupons est à la fois si imposant et si important que les tentatives pour l'éclaircir et l'apprécier ne peuvent, me semble-t-il, qu'être louables et utiles. Je n'ai point l'ambition de vous présenter de l'Ecole catholique un tableau complet et une critique sans lacunes ; en ayant étudié les productions, j'essayerai simplement de voir ce qu'elles ont de caractéristique et ce qu'elles apportent de nouveau.

Le Moyen-Age français eut, vous le savez, un artCi une littérature bien autochtones, exprimant la vie e, les aspirations du peuple, et profondément marqués du double caractère national et chrétien. Au xvi' siècle |',i la Renaissance influa fortement sur les façons de pen- li^ ser, de sentir et de rendre. Avec les formes antiques, i la pensée et la sensibilité païennes s'inoculèrent à l'âme j française, modifiant profondémeîit l'idéal artistiquei|j et littéraire. Je n'ai pas à examiner ici les résultats h multiples de cette révolution intellectuelle. Le grandi méfait que nous lui reprochons, c'est d'avoir paganisé pour quatre siècles notre conception du monde, d'avoir causé le divorce de la foi et de l'imagination, c'est-àdire d'avoir établi entre la foi chrétienne et les œuvres d'imagination une cloison étanche. Depuis lors il se rencontre des poètes qui sont chrétiens dans leur vie et païens dans leurs vers. Comme on l'a fort bien dit, ils laissent leur religion à la porte de leur cabinet de travail. La foi ne nourrit plus leur inspiration. J'ai connu au front, un jeune poète, bon chrétien; plusieurs fois je le trouvai, dans une chapelle des dunes, agenouillé devant le Saint Sacrement ; eh bien ! le croira-t-on? Ses poèmes sont d'un homme pour qui les réalités surnaturelles semblent n'exister point. N'ya-t-il pas là une anomalie ? Remontez les siècles jusqu'aux classiques, jusqu'à la Pléïade, et vous rencontrerez de nombreux exemples de cette anomalie (1). Le bon Boileau n'a-t-il pas, en deux vers demeurés

(1) « Qui so douterait, à lire Rabelais, Montaigne. Racine, Molière, Victor Hugo, qu'un Dieu est mort pour nous sur la Croix ? C'ost cela qui doit absolument cesser» (Paul Claudel. Lettre à M. Rob. Vallery-Radot : citée dans l'Anthologie de la Poésie catholique, préface).

LA POÉSIE CATHOLIQLE d'aUJOURD'hUI 31

fl célèbres, exclu de la poésie les mystères chrétiens comme « trop terribles » ? Ce schisme entre l'idéal artistique et la vie religieuse intime, nos auteurs catholiques veulent y mettre fin. Du moment que l'on admet que l'art est autre chose qu'un « gay-sçavoir », un délassement superficiel, — et qui ne l'admettrait pas ? — conçoit-on qu'un chrétien fidèle produise une œuvre païenne qui contredit ses convictions intimes? Notre art doit plonger ses racines dans notre âme, puiser dans notre sang et notre vie sa sève et sa vie. La vraie poésie n'est pas un rêve ou une illusion; elle est la fleur de la vie et le rayonnement de la vérité. Pulchrum splendorveri.

Ainsi donc, les écrivains du renouveau, qui sont catholiques de vie et de pensée, le sont aussi, et toujours, dans leur art, même quand ils ne traitent pas des sujets religieux. « Ils informent de christianisme tout ce qu'ils écrivent, et leur métier s'exaite à la source intérieure de leur foi » (1).

« Ils ne sont pas du tout apologistes, écrit un des meilleurs guides du mouvement, Georges Dumesnil ; ils n'ont pas l'intention de prouver le catholicisme ; ils n'appliquent pas à du catholicisme la littérature ; mais la substance même de leurs œuvres, qui veulent être des œuvres d'art, est toute cathollq ne , elles V e(\oueril par toutes leurs branches, elles l'épanouissent par toutes leurs feuilles, elles la suent par toutes leurs fleurs et leurs parfums ; sans le catholicisme elles ne seraient pas. »

C'est dire que les sources de leur vie catholique

(1) 7i. Valléry-Radot : André Lafon : dans Les « Cahiers de l'Amitié de France ».

sont aussi les sources de leur inspiration poétique. La Bible et surtout l'Evangile, la théologie de l'Eglise romaine, son admirable liturgie, les œuvres des grands mystiques, la Vie des Saints les ont nourris de la moelle du christianisme, inspirent on soutiennent leur essor lyrique, guident leur éloquence, excitent l'ardeur de leur verbe. Paul Claudel possède à merveille l'Ecriture sainte et l'utilise fréquemment, fond et forme ; l'influence de saint Thomas d'Aquin est visible chez lui, et aussi chez Robert Valléry-Radot, Victor Kinon, et plusieurs autres. Sous le titre de « Corona Benignitalis Annl Dei », Claudel nous a donné un recueil de poèmes liturgiques qui est comme a un bréviaire historié de poésie, un missel enluminé, une (( Année liturgique » en couleurs » (1). La poésieliturgique en langue vivante est d'ailleurs un genre nouveau c\\i(t par nos poètes modernes. Verlaine l'avait essayé, mais sans succès, dans ses « Liturgies intimes », et un maître trop peu connu, le flamand Guido Gezelle (2) (qui n'est pas seulement un poète régionaliste, mais un grand poète universel; a donné dans « Rijmsnœr (^) et « Tijdkrans » (4) des modèles achevés de poésie liturgique. Les fêtes de Dieu et des Saints sont célébrées, et autrement que pour leur pittoresque, dans les poèmes de Jammes et de Le Cardonnel.

L'influence de Saint François d'Assise est sensible,

(1) J. de Tonquédec : P. Claudel.

(2) Voir pkis loin une étude sur ce grand lyrique catholique, dont l'œuvre devrait être traduite dans toutes les langues, et que Dom Bruno Destrée et Charles Grolleau ont révélé au public français.

(3) Collier de Rimes.

(i) Guirlande du Temps.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'auJOURD'iIUI 33

àous le verrons plus loin, sur tous les naturistes chrétiens d'aujourd'hui ; et la Légende Dorée de Jacques de Voraginc a délicieusement inspiré le très délicat poète qu'est Pierre Nothomb.

On pourrait ajouter à toutes ces influences celles des peintres primitifs flamands ou florentins (1). qui ont laissé une expression très pure d'un idéal chrétien très élevé.

C'est à l'école de ces classiques d'un nouveau genre que se sont formés l'idéal artistique et les doctrines littéraires des Ecrivains du Renouveau.

Quant à la forme, ils n'ont pas de doctrine commune. Beaucoup ont subi l'influence littéraire de Paul Verlaine et des symbolistes. La plupart ont essayé du vers libre. Tel est revenu au vers parnassien, frappé comme une médaille ; tel autre préfère l'alexandrin libéré — plus souple — ou l'alexandrin familier — plus naturel — ; en Belgique, Elskamp toujours et Kinon quelquefois ont imité avec beaucoup de bonheur les rythmes populaires ; il en est qui se servent très adroitement du vers polymorphe ou libre, tandis que, au-dessus de toutes les Ecoles, Claudel et Péguy se sont forgé pour leur pensée impétueuse une forme toute personnelle, le premier moulant dans une sorte de « versets » ses périodes au nombre savant, le second atteignant ses plus beaux effets dans une prose fortement rythmée et comme martelée.

Qu'importe, après tout, cette dissemblance de formes adoptées ? Toutes peuvent servir à exprimer le même

(l) Notamment sur P. Nothomb, V. Kinon, O.-G. Destrée, R. Salomé.

idéal spirituel ! Que dis-je ? — en passant par destempéraments divers, les mêmes émotions doivent nécessairement revêtir des expressions diverses. Et voilà bien un orchestre complet et magnifique, où se mêlent toutes les voix : orgues majestueuses des Odes claudéliennes, harpe céleste des Carmina Sacra de Louis Le Cardonnel, pipeau champêtre des Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes, flûte naïve des chansons de Max Elskamp.

Et que dit cette symphonie nouvelle ? Quels thèmes développe-t-elle, et comment ? C'est ici que deviendra palpable l'originalité de l'Ecole catholique, et ce par quoi elle rajeunit et enrichit l'inspiration poétique moderne. Dieu, la nature, l'âme, la vie, l'amour et la mort, aucun de ces grands thèmes humains ne lui est demeuré étranger. Mais elle les a élevés, élargis, ennoblis.

Sa conception de l'homme et de l'univers amène dans l'art une véritable révolution. Nous verrons désormais représenté l'homme complet, comme il apparaît dans les sublimes épîtres de saint Paul, l'homme en qui deux lois se combattent, celle des membres de ce corps de mort, et celle de Dieu. Nous verrons le chrétien en chair et en os, en qui opèrent les forces profondes de la vie surnaturelle. Réalistes dans le meilleur sens du mot, nos auteurs ne négligent pas la grande réalité : la grâce croissant en nous par la prière et les sacrements (1). ils ne considèrent pas les hommes

(1) « Un royaume presque inconnu à la poésie st'culière. et où seul Dante a osé s'aventurer, s'ouvre maintenant à nos yeux éblouis de tant de richesses : le royaume de la Grâce. » (H. Vallery-Radot, anthologie de la Poésie catholique : préface).

LA rOÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURD'hUI 3^5

sans les confronter avec l'Homme-Dieu. « Depuis que rHomme-Dieu est mort en croix, dit lun deux, c'est sui" cette croix qu'il faut regarder pour avoir la pleine science de l'homme, du héros. Depuis l'oblation du Calvaire, le grand artiste, le grand lettré ne peut être absolument païen. Ce serait redevenir barbare. La parole de Pilate : « Voici l'Homme » domine tous les siècles. Impossible à une intelligence moderne de pénétrer l'amour et la douleur, de connaître la grandeur infinie du sacrifice, si la Passion du Christ n'illustre pas son ciel métaphysique, si, comme le centurion, nous ne nous écrions pas : a Cet homme était vraiment le Fils de Dieu (i). » Aussi bien Emile Baumann écrit-il à propos de ses romans qui comptent parmi les plus vigoureux de la littérature française : a Je ne puis envisager les hommes que sous la clarté des deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la rédemption. »

Telle est bien, n'est-ce pas, la vision catholique.

Faut-il montrer qu'un art basé sur une telle doctrine exaltera avec ferveur le prix infini de l'âme, la douceur ou la sublimité des vertus, « l'inénarrable splendeur de la virginité » ? C'est d'un regard purifié qu'il voit la beauté sensible de l'homme qui ne consiste plus uniquement, comme pour les pa'iens, dans le galbe et dans l'attitude, mais surtout dans cette expression sereine et noble que donne aux traits une âme vierge informée par la grâce, a La chair a un prix infini ; elle est une créature de Dieu, le temple de l'Esprit-Saint. La chair a été revêtue par le Verbe lui-même, la chair est la chrysalide où notre âme

(1) R. Vallery-Radot. L'Héroïsme en Uliératare.

s'éprorne à la vie éternelle, la chair enfin ressuscitera au dernier jour pour jouir de la gloire dans tous les siècles des siècles (1) .»

a Que vos créatures, Seigneur, sont admirables ! s'écrie Francis Jammes. Que le vase d'argile, plein de Veau du baptême, est digne d'être aimé (2) ! »

Voilà donc le respect du corps imposé comme une loi au poète, autant qu'à tout homme. C'est la mort du sensualisme littéraire.

Une telle conception de Ihomme. racheté par le Christ, membre de son Corps mystique, on voit comme elle doit renouveler le drame, approfondir le lyrisme, regénérer le roman. Et elle l'a fait : témoin les drames de Claudel, les romans substantiels et solides d'Emile Baumann, et ceux, poétiques et gracieux, de Francis Jammes converti ; témoin aussi les nombreuses œuvres lyriques, parmi lesquelles il faut citer ici celles de Charles GroUeau et de Germain Nouveau.

Voyons maintenant comment nos poètes catholiques comprennent le monde extérieur et à quel degré ils possèdent le sentiment de la nature, qui est une des grandes sources du lyrisme. Le sentiment delà nature n'était, chez les anciens, qu'une forme du culte de la beauté extérieure, chez les Romantiques et certains modernes, qu'une forme de l'exaltation du moi, ou une langueur morbide, ou une ivresse panthéiste. ' Pour le lyrique chrétien, la nature est plus qu'un

(1) Rob. Valiery-Radot. Le Réveil de V Esprit.

(2) Francis Jammes. M. le Curé dCOzeron.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURd'hUI 3T

spectacle coloré, mais moins qu'une émanation de l'Etre Divin. Elle est une œuvre de Dieu et donc émî- 'nemment digne de notre amour, à cause de son origine, de son essence et de sa destinée.

Le pouce du divin Sculpteur n'est-il pas empreint sur chacune des créatures ? Peut-on les envisager sans Y voir l'œuvre des Six Jours ? Sans doute l'homme a enlaidi le monde, par ses destructions et — peut-être encore davantage — par ses constructions. Mais ces grossières ratures sur la page divine n'ont point effacé la signature (1) !

(( Ouvrez les yeux ! s'écrie Paul Claudel, le monde est encore intact ! Il est vierge comme au premier jour, frais comme le tait ! » — Et ailleurs :

« Salut donc, ô monde nouveau à mes yeux, ô monde maintenant total,

(c 0 credo entier des choses visibles et invisibles, je vous accepte avec un cœur catholique !...

« Où que je tourne la tête,

« J'envisage l'immense Octave de la création ! »

Ouvrage de Dieu, reflet de sa gloire, objet de son amour infini, la nature est destinée à louer Dieu,. et elle le loue en effet, déjà par sa seule existence. Songez-vous à cette merveille : exister, être posé dans l'espace et le temps, — un, vrai, et distinct de tout (2)^ — avoir une place et un rôle dans le grandiose ensemble de la création ? « Aux heures vulgaires, dit encore Paul Claudel, nous nous servons des choses

(1) « Invisibiha enim ipsius, a creaturâ mundi, pcr ca quaî facta sunt, intellecta conspiciuntur » (Rom i 19).

(2) « Oh 1 qu'une vigne fait bien sur le moindre mur, et le rosier dessus quand il est en fleurs, qu'il est beau et que c'est réel tout ensemble » (Paul Claudel).

pour un usage, oubliant ceci de pur : qu elles soient. a La création de Dieu, lisons-nous dans le Réveil a r Esprit, a une grandeur qui dépasse notre entende ment ; il ne faut pas nous lasser de la contemple avec une piété attentive et respectueuse, nous souvç uant que tout dans le plan divin a sa place et son rôle depuis le séraphin jusqu'à l'atome, que toute créatur enfin reflète la Face éternelle par le fait qu'elle existe et que nul détail n'est négligeable, car Dieu, est-il di dans l'Evangile, sait le compte des cheveux de notr tête et des plumes du passereau. »

— Comme les trois jeunes gens dans la fournaise le poète invite toutes les créatures à louer avec lui leu Créateur, qui lésa faites pour soi même, mais auss pour l'homme. Seul doué deparole. l'homme estl'inter prête qui doit traduire leurs louanges muettes. « Qu'i se tienne debout sur la terrre, dit Claudel, comme ui prêtre auprès de la table des offrandes ! » Oui, commi à la (( collecte » de la messe, le prêtre présente à Diei les prières de tous les fidèles unies aux siennes, l poète offre au Créateur l'hommage de la créatioi entière.

u Je voue loue. Seigneur, chante un autre poète, di nous avoir révélé le sens de la terre et de nous avoi créés fraternels à toutes les créatures, si bien que pa ma bouche c'est tout l'univers visible qui Vous loue dans sa poussière et dans sa gloire (1). »

— Le sort de la terre est lié au nôtre. Elle porte avei nous le poids de malédiction du péché originel, mai avec nous elle participera à la rédemption, u La créa tion entière est tombée de sa gloire avec Adam ; ell

(1) R. Vallery-Radot : le Réveil de VEspril.

L\ POÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURd'hUI 39

gémit et enfante avec nous sa rédemption jusqu'à ce que le Fils de Dieu la consomme, quand la plénitude des temps sera venue (1). »

Cette philosophie chrétienne de la nature, si profonde et si consolante, est toute entière dans un passage de répître de saint Paul aux Romains (2).

Vue sous cet angle surnaturel, la nature devient pour le poète une source de joies pures.

Il est dit dans la Genèse que Dieu, ayant tiré les divers êtres du néant, les trouva fort bons : « Et erant valde bona. » Sans doute, je le répète, le péché d'Adam a fait perdre à la nature sa splendeur édénique ; mais par la bonté de Dieu qui s'est répandue sur elle comme sur nous, elle est encore si ravissante !

Et puis, n'est-elle pas ennoblie d'avoir porté le beril|| ceau du Sauveur, d'avoir été frôlée par la longue robe blanche du Messie (3), d'avoir reçu l'empreinte de ses pieds sacrés, d'avoir porté le repos de son corps exténué par les courses évangéliques, d'avoir bu la sueur sanglante de son agonie ? Une étoile a brillé sur sa naissance ; les rochers se sont émus à sa mort. Les maladies ont fui à son geste ; la tempête s'est calmée à sa voix. Il a marché à la lumière du même soleil qui nous éclaire ; il a respiré l'air que nous respirons.

Aussi le délicat poète Adrien Mithouard chantait-il avec raison :

« Je vénère, étant catholique.

Le souffle d'air de mes poumons :...

(1) Ibid.

(2) Rom. vni, 22.

(3) Voir : Paul Bonté : Méditations sur la Beauté da Monde (Poèmes).

... Je porte un peu, dans ma poitrine, De lair qu'a respiré Jésus !... »

Bien plus, à la terre est échu l'insigne honneur de porter, à travers le temps et les espaces, l'Hostie Sainte, Verbe de Dieu ! — A la nature est échu l'insigne honneur de fournir la matière du divin Sacrifice : « Depuis le Soleil qui a fait mûrir le blé et le raisin, dit fort bien Charles Sauvé (i), jusqu'aux éléments de la nature inférieure qui, d'après les savants, sont là en grand nombre, entrant dans la composition très complexe du pain et du vin, la Création n'apportet-elle pas sa contribution à la matière du Très Saint Sacrement ? Attention délicate de la Providence ! Honneur immense pour la nature inférieure ! »

Ce que Paul Claudel exprime en deux de ces admirables vers synthétiques comme il en foisonne dans ses odes :

« Seigneur, Vous voyez cet Univers que vous nous avez donné à consommer :

Tout a passé, ciel et terre, en ce pain, pour me nourrir. »

Un poète selon le cœur de Dieu ne voudra-t-il pas partager la tendresse du Maître envers ses créatures ? Pourra-t-il n'aimer point le lys des champs, quand Jésus en a parlé à ses apôtres en des termes pleins de poésie et d'admiration attendrie?

Aussi bien, nos poètes vouent-ils aux douces créatures une amitié quasi fraternelle, un mélange de tendresse et de respect, une familiarité candide.

(1) Charles Sauvé. Jésus intime. Méditations dogmatiques.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURd'hUI 41

Ce sentiment-là de la nature se nomme le franciscanisme, parce qu'il a trouvé pour la première fois son expression la plus touchante dans la vie et les cantiques de l'admirable François d'Assise, grand saint doublé d'un grand poète. iMgr de Reppler résume ainsi les traits les plus gracieux et les plus émouvants de la charité du grand Saint envers les créatures inférieures :

((Tout ce qui vit et entend, tout ce qui verdit et fleurit, tout ce qui vole ou rampe, tout ce qui chante ou grésillonne, l'invitait à la joie parce que tout, dans la création, lui parlait du Créateur. Le soleil, la lumière, le feu, les sources et les ruisseaux, les rochers et les arbrisseaux fleuris, les oiseaux et les brebis devenaient ses frères et ses sœurs, et il conversait avec eux comme avec ses pareils. Dans le jardin du couvent, il voulait qu'il y eût toujours une place réservée « pour ses sœurs les fleurs ». 11 a presque du respect pour l'eau, parce qu'elle lui rappelle le saint Baptême : quand il se lave les mains, il a soin qu'aucune goutte d'eau ne se répande à terre, de peur qu'elle ne soit foulée aux pieds. 11 passe avec révérence devant les rochers, en pensant à Celui qui s'est appelé la pierre angulaire. Voyant un jour un frère occupé à abattre un arbre, il le supplie d'en laisser subsister quelque chose, afin qu'il puisse repousser et reverdir. Pour que deux agneaux ne soient pas vendus et égorgés, il donne son manteau au paysan qui les porte à l'abattoir ; lorsqu'il les entend bêler, ému de pitié, il les caresse et les console comme une mère son enfant. A la Portioncule, un agneau apprivoisé le suit partout où il va, même à l'église, où il bêle doucement pendant 1 office, comme s'il faisait aussi partie du chœur. Un jour, à Sienne, un trou-

peau de moutons entoure le Saint, et les innocentes bêtes semblent le comprendre, lui parler par leurs bêlements. Un gentilhomme lui ayant fait cadeau duii faisan, il dit à l'oiseau : « Loue Dieu, frère faisan, viens avec moi » ; et à partir de ce moment l'animal reconnaissant ne le quitte plus, u Chante les louanges de Dieu, sœurCigale », dit-il un jour à la musicienne des champs; et la bestiole fait aussitôt tinterses cymbales, jusqu'à ce qu'il lui ordonne de se taire. 11 relève de terre les vers rencontrés dans son chemin, de peur que les passants ne les écrasent. A Bevagna, il prêche aux oiseaux et leur explique pourquoi ils sont obligés de louer et de bénir le Dieu qui les a créés et veille si bien sur eux ; après son naïf sermon, les oiseaux semblent lui répondre par leurs joyeux gazouillements. A Greccio, il se penche avec amour sur un nid de rouges-gorges qu'il appelle ses petits frères. A Sienne, il bâtit un nid aux tourterelles. Lorsqu'il quitte les montagnes de l'Alverne pour se rendre à la Portioncule où il devait mourir, il prend congé de ses confrères, mais aussi de toute la nature : « Adieu, sainte montagne, montagne des anges ! Adieu, frère faucon ! Merci de m'avoir réveillé tous les matins par tes cris ! Merci du soin que tu as pris de moi ! Adieu, rocher près duquel j'ai si souvent prié ! Je ne te reverrai jamais ! »

Que de joies lui avait données la nature pour qu'il se séparât d'elle avec tant de douleur (1) !

Gomme chez saint François, nous trouvons chez nos lyriques catholiques la louange de tous les êtres^

(1) Mgr de Keppler. Vers la Joie.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURD'hUI 43

depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbes, jusqu'aux herbes des fossés, jusqu'aux pierres de la roule, a 0 pierres, s'écrie F. Jammes, vous êtes belles comme les choses qui sont dans l'ombre ! » Et il avait écrit, avant sa conversion, ces mots attendris : u II y a, dans le regard des bêtes, une lumière profonde et doucement triste qui m'inspire une telle sympathie que mon âme s'ouvre comme un hospice à toutes les douleurs animales. »

Je n'ai trouvé dans aucun classique, dans aucun romantique, une tendresse comparable à celle-là.

Nos poètes aiment tant la terre qu'il leur ea coûterait beaucoup de ne plus la retrouver dans l'éternelle béatitude. Aussi acceptent-ils avec joie une hypothèse de la théologie catholique, suivant laquelle, après le dernier jour et la résurrection des corps, la terre sera renouvelée et revêlira une splendeur inconnue. Emile Baumann consacre à en évoquer la beauté un chapitre admirable de son livre sur la Fin des Temps, intitulé « La Paix du septième Jour ». Et dans « Trois Villes Saintes » il avait écrit : « Que seront vos cieux nouveaux et votre terre neuve, puisque celle-ci est déjà si belle qu'on a peine à s'en arracher ? Vous qui avez fait le vent et la mer, l'aurore et la nuit, laissezmoi pleurer d'avance ce monde où vous êtes descendu, la douceur des feuilles vertes, le bœuf et l'âne de votre crèche, les enfants qui sautent sur les genoux des aïeules, les toits où nous sommes nés ! »

A chaque heure, la nature offre, à qui sait y lire, un nouveau reflet de la Beauté absolue (1), une preuve

(1) « Je souffre aussi, mon Dieu, d'avoir entrevu la beauté d'en Haut dans celle que j'ai connue sur la terre et

nouvelle de l'éternel amour. Et avec une joyeuse gratitude nos poètes nous crient, comme cette mère d'un roman de Jammes à sa petite fille : « Regarde ! Regarde ce qu'a fait le bon Dieu ! Envoie-lui un baiser » (i ) ! Ils chantent la noblesse que confère aux créatures leur inconsciente coopération aux plus sublimes actes de la religion. Le blé croît pour l'Hostie, la vigne pour le Sang de Dieu. « La splendeur des choses extérieures se meut autour de l'Hostie » écrit Jammes. Et Charles GroUcau, qu'on a appelé le poète de l'Eucharistie : « Songe au grain mûrissant et promis à la meule. Qui, loin du sillon noir, sans souci de l'éteule, Bioyé, se livrera très pur au grand feu clair, Pour devenir le Pain dont Jésus fait sa chair. » (2)

Les « Géorgiqiies Chrétiennes », qui sont le poème de la terre, sont en même temps, « presque continûment — par transparence — un poème sur TEucharistie ))(3).

Somme toute, quand on regarde le monde extérieur avec les yeux de la Foi, qu'est-ce qu'on y rencontre qui n'ait une destination liturgique ou qui ne soit le

de ne pas l'utteindre. Mais je continue de puiser le sens de celle beauté, comme l'humble graine qui, où qu'elle i soil, recherche et distingue dans le sol ce qui sera son au- ' réole et son parfum dans le ciel printanier. Je fais converger vers le centre de mon âme, à travers le monde entier, les visions nécessaires à ma vie éternelle. »

(Francis Jammes. Feuilles dans le Vent.

(i) dans « Monsieur le Curé d'Ozeron ».

(i) Gfr. Paul Verlaine :

Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie. Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et 1 hostie.

(3j Louis Gillet : Un Renouveau (dans « l'Eclair »).

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aUJOURD'hUI 45

symbole d'une réalité invisible ? Il est tout naturel qu'au sortir de la Messe, dont le souvenir embaume leur vie, nos poètes chrétiens, en voyant l'abeille, par exemple, pensent à la cire des cierges pour laquelle elle travaille et qui sont, dans la symbolique chrétienne, l'image du Sauveur, lumière du monde ; que le lin leur rappelle la nappe d'autel ou de communion, ou le corporal sur quoi reposera l'Hostie consacrée ? Mais laissons parler, ici encore, le théoricien de l'Ecole :

« La nature est une vaste liturgie. Toute la création unie dans le même concert, reflétant la même lumière, s'interpénétrant du même symbole, manifeste la profonde union de l'esprit et de la matière, la Présence continue de Celui qui a donné la vie aux plus obscurs atomes comme au plus illustre Séraphin... Tont porte le sceau du Christ, Fils unique du Père : la gerbe de blé se courb,e sous le poids de l'Hostie; le pnits évoque la Samaritaine, et l'eau qui purifie ; l'agneau qui passe a le nimbe de la victime expiatoire qui assuma les péchés du monde; l'âne marche, entouré du bruissement des palmes et des hosannahs; le buisson nous tend les épines du diadème dérisoire ; et l'arbre sur l'horizon fait à jamais de ses branches offertes le signe de la Croix rédemptrice... y (1).

(1) Robert Vallery-Radot : Le Réveil de VEsprll.

— Emile Bauniann écrit à son tour : « Les plantes souffrent une peine confuse, le deuil du premier Paradis, l'attente de la gloire et de la paix dernière. Toutes les créatures ont sur elles le signe de la Passion, puisqu'elles sont l'œuvre du Verbe fait Chair et crucifié par consentement depuis l'origine des siècles. Mais nous, nous savons quTl souffre, et à cause de nous. — Chercherons-nous dans cette vie autre chose qu'un miroir de Ja Elcdemplion ?

(Le Baptême de Pauline ArdeL)

Se pourrait il d'ailleurs que des mystiques, don toute la vie est eucharistique, ne versent pas sur le choses extérieures la lumière qu'ils portent en eux « Ils mêlent, fusionnent en une douce harmonie 1 dedans et le dehors. » C'est leur état d'âme habituel Point de procédé littéraire donc, mais la vérité, sentiet rendue, dans ces vers de Pierre Nothomb :

... Le jour est plus adorable, Et je comprends mieux la beauté du jour. Depuis que j'ai pris ce Pain délectable.

Dans ce paysage où je vis toujours.

Je vois maintenant de nouvelles choses :

D'où vient ce parfum d'invisibles roses?

Le ciel est plus bleu qu'aux matins jadis, Le ciel est plus bleu qu'un rêve de sainte, Ou qu'un chant d'amour dans le Paradis !

Ce jardin nouveau, ces champs que j'aimais, On dirait vraiment que leur cœur rustique A communié dans ce jour mystique :

Toute la campagne est eucharistique !

11 est évident que ces poètes ne chercheront plus leurs symboles et leurs images dans la mythologie. Déjà Chateaubriand avait montré la supériorité en poésie du génie chrétien sur l'inspiration païenne, Voici maintenant — et c'est tout un rafraîchissement — l'intervention, non plus des dieux, des nymphes, des satyres, mais du Dieu unique et de ses Anges, comme aux temps bibliques. C'est le merveilleux chrétien. Dans ses Géorgiqiies, Jammes remplace les

LA POÉSIE CATHOLIQUE d' AUJOURD'HUI 47

traditionnelles invocations à la Muse par une prière à l'Esprit Saint ou à la Vierge ; et à l'humble vie des braves gens qu'il décrit, comme aux scènes de la nature, il mêle les anges (I) et Dieu même. Et ceci n'est pas une fiction poétique, après tout, mais une réalité profonde (2). En pratique, nous n'y songeons pas assez. C'est pourtant cela qui donne à la A'ie chrétienne son élévation. Il y a communion étroite de Dieu à nous, des anges à nous. « Le réalisme chrétien, dit Emile Baumann, sent vivre autour de nous Jésus, sa Mère, les Anges, les Bienheureux et les Bienheureuses, comme des frères et des sœurs glorieux, secou râbles à nos besoins, émus de notre amour, et même des pauvres honneurs où nous les célébrons. »

Et ailleurs :

n Les Anges nous voient dans le Verbe, ils nous

(4) Gfr. les « Géorgiqiies chrétiennes » (chant premier) :

Des anges moissonnaient à l'heure où bout la ruche,

On voyait sous un arbre et dans l'herbe leur cruche...

... De temps en temps l'un de ces anges touchait terre

Et buvait à la cruche une gorgée d'eau claire...

... Clarté fondue à la clarté, ces travailleurs

Récoltaient du froment la plus pure des fleurs.

Ils venaient visiter sur ce coin de la Terre

La beauté que Dieu donne à la vie ordinaire.

Et le « Rosaire au soleil » (passim) :

« Petit-Pierre était à genoux, pleurant. Et son ange

gardien l'enveloppait de sa grande aile où étaient brodées

de vraies étoiles. Et l'ange du père se tenait debout... » ... <( Deux anges volaient dans les flocons au-dessus de

la vieille maison dont le porche abritait les deux enfants. » Ces gracieuses fictions ne valent-elles pas celles de la

mythologie ?

(2) « Plus souvent qu'on ne le croit en ce siècle impie, le Seigneur envoie sur terre ses anges pour dicter ou accomplir sa volonté » (Francis Jammes. Feuilles dans le Vènl).

aiment, ils combattent pour nous, et, bien qu'impai sibles, s'inclinent vers notre misère, nous enlevarj dans leurs bras miséricordieux. Si nous étions purs fréquemment ils nous apparaîtraient, et Jacques di Yoragine, au sujet de l'Annonciation, remarque ave»' profondeur que « Marie fut troublée des paroles d( l'ange, et non de sa vision, car souvent elle voyait le; anges. »

C'est ce que Paul Claudel a magnifiquement exprimé dans son « Hymne des saints Anges », qui est un très beau a poème théologique ».

]Nul ne s'agenouille et ne prie.

Nul ne donne raison à Dieu,

Nul ne pleure et ne voit sa vie,

Nul avec un cri douloureux

Ne s'ouvre au Fils de Marie,

Sans que son âme ^ nsevelie

Ne se pénètre peu à peu

De l'aimable compagnie

Des Anges délicieux :

0 éclosion de l'Ami,

Du frère spirituel.

Du guide qui nous est choisi

Pour nous communiquer le Ciel !...

... C'est pourquoi que nul ne méprise, A cause qu'il ne la voit pas, Cette main que Dieu a commise Pour tenir la nôtre ici-bas.

Nulle route n'est si raide Qu'un Ange ne nous précède.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aL'JOURD'iIUI 49"

Près de l'infirme et du vieux

Se tient quelqu'un qui voit Dieu.

Malheur à qui le scandalise !... (1)

Je n'en finirais pas si je voulais citer les poèmes en eiriionneur des Saints et des Anges que l'on trouve ^dans cette espèce d'hymnaire enluminé, d'eucologe en vers, qu'est l'œuvre de nos poètes catholiques.

Voici découverte en même temps une mine nouvelle et très riche d'images. Car les choses visibles, d'après saint Paul, sont le reflet des choses invisibles. Foin donc désormais des symboles et des mythes païens, « qui ne sont rien, suivant le mot profond de Paul Claudel, que le vide laissé par l'absence de Dieu ». Les images pourront être dorénavant chrétiennes, voire liturgiques. Une rose rouge, qui éclot dans une haie, devient pour F. Jammes « l'image la plus adoucie d'une goutte de sang que le Christ a versée pour nous »» Une tombée de neige ressemble, pour E. Baumann,. M à la descente illimitée des Hosties saintes sur les autels », des osiers rouges le m font songer aux verges de la Flagellation ». Pour Georges Virrès, le soleil est un DStensoir d'or, ruisselant de gloires eucharistiques. Hercule ou Alcyone et les constellations, P. Claudel les dit u pareilles à l'agrafe sur l'épaule d'un pontife 3t à de grands ornements chargés de pierres de diverses couleurs ». « Les pétales d'un rouge sombre » ^u'à la procession les enfants de chœur lancent en l'air fout penser F. Jammes « aux langues de feu » de la Pentecôte ; pour lui,

(1) Gorona Benignitatis Anni Dei.

Une braise d'azur dans le bluet réside,

Tombée de l'encensoir d'un séraphin splendide,

et les gerbes rangées à côté les unes des autres, u d viennent un peuple à genoux ». Un Jeudi-Saint, Vict< Kinon compose son u Printemps violet », dont l nombreuses images sont chargées du souvenir de Passion. « La terre en frémissant porte le deuil divin i et le poète retrouve dans la nature la croix, la lanc la sueur de sang, le « bruit creux du marteau sur 1 clous ».

Tout le roman poétique que Jammes a intitulé « i Rosaire au Soleil » n'est qu'une application contim des quinze mystères du Rosaire à la vie, et de la \ aux mystères du Rosaire. Le même symbolisme chr tien se trouve abondamment appliqué dans « Les Sa sons mystiques » de Georges Ramaeckers et dans Cantique des Saisons, d'Armand Praviel. Et le symb lisme chrétien est supérieur, de toute la hauteur c ciel, à tout autre symbolisme.

D'une pareille conception du monde des âmes etc monde des choses, découlent comme de leur sour« d'autres sentiments, que nous voyons introduits c réintroduits dans la poésie : l'humilité, la simplicit et la joie.

Nourris d'évangile, nos poètes comprennent l'h milité, la font entrer dans la poésie où elle avait rar ment pénétré. Ils apprécient la beauté intérieure d actions quotidiennes, que divinise une intention su naturelle :

Verlaine converti avait écrit dans Sagesse :

(( La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles, <( Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'aL JOURD'iIUI 51

Et toute l'œuvre de Jammes, d'André Lafon, de Thomas Braun, ne fait que chanter

« la beauté que Dieu donne à la vie ordin.aire ».

'En vivant leur foi, ils ont senti, selon l'expression de G.-K. Chesterton, « toute la ferveur de ce plaisir dont se privent les orgueilleux, le plaisir qui vient de l'humilité. ))

« Ils ne méprisent pas les plus humbles détails. » Cette loi de leur Art poétique n'est pas, il faut l'avouer, entièrement neuve. Le réalisme moderne avait introduit, avant eux, un sentiment plus affiné du réel, l'exactitude dans les détails, le mépris de toute afféterie. Un incroyant, Maurice Maeterlinck, par ailleurs, avait, dans quelques pièces de théâtre, rendu de façon i saisissante le tragique quotidien. Les peintres, à leur tour, s'ingénient à rendre, non plus le grandiose et l'opulent, — mais le charme des simples paysages ignorés du touriste, la poésie discrète des intérieurs modestes où s'écoulent les vies cachées : cuisines de ferme, coins d'église pleins d'ombre, béguinages. L'architecture même s'applique à enjoliver, selon les lois d'un art sobre^ les demeures d'ouvriers (1) et les églises de campagne. Tout cela prouve que la réalité quotidienne n'est plus dédaignée, puisqu'elle devient sujet d'art. Nous savons d'autre part que la poésie familière

(1) En Angleterre et en Allemagne, de grands architectes ont réalisé dans ce sens des merveilles. Et un jeune artiste belge, Flor. Van Reelli, crée à Lierre une garden-city de maisons ouvrières, tiès simples et très jolies, qui sera un riant béguinage moderne, plein de poésie, de lumière et de fleurs.

avait été tentée non sans succès par Sainte-Beuve, par Brizeux, par Lamartine dans Jocelyn ; par François Coppée surtout. Mais ce que les catholiques apportent de neuf dans le genre, c'est le rayon d'en haut àoni ils éclairent la vie apparemment banale, c'est la lumière intérieure qui fait de la maison un sanctuaire et de tous les gestes quotidiens sanctifiés une manière de rite liturgique d'une profonde beauté. Le réalisme avait rivé son observation myope aux banalités de la vie, et les avait décrites d'une plume ironique ou cruelle ; pour nos catholiques au contraire rien de ce que Dieu donne ou ordonne n'est méprisable, et ils en parlent avec une chaude sympathie. Un dramaturge avait découvert le» tragiquequotidien » ; eux retrouvent le surnaturel quotidien et le divin de tous les jours. Ils savaient la sainteté de la pierre d'autel — ils retrouvent le sens « de la pierre du seuil, et de la pierre du foyer. »

Savourez, je vous prie, ces vers d'André Lafon, d'u accent et d'un sens si neuf dans notre poésie trop vt»- ^ lontiers grandiloquente :

Le jardin rafraîchi tremble à l'aube première

Et se reprend à vivre au sortir de la nuit ;

Voici que, pas à pas, la paisible lumière

Vient, touche chaque chose, et charitable, luit

Sur le toit, sur le mur incliné, la barrière,

L'herbe humide et la chaîne lourde du vieux puits

La demeure va s'éveiller, active et grave ;

Et rétable s'ouvrir obscure sur le pré :

La vache, dès le seuil, acceptera l'entrave.

Chacun retrouvera l'ouvrage commencé.

La vie est, ô mon Dieu, simple, facile, unie.

Au cœur de bon vouloir qui sait ce qu'elle vaut ;

LA POÉSIE CATHOF.IQUE d'aUJOURd'hLI 53

Donnez-nous seulement le courage qu'il faut : Celui dont vous armez l'humble femme qui plie Après que tout le jour, à genoux près de l'eau, Elle lava pour nous, et que je vois, si tôt, Suspendant à la corde raide qu'elle essuie Le linge, — de ses bras en croix levés bien haut.

Vous le sentez à ces vers de la « Maison pauvre », André Lafon, comme tous les poètes du même groupe, « ne pense pas que l'art doit être l'orgueilleuse affirmation d'une individualité qui veut dominer l'univers, mais l'expression humblement émue d'une âme pour qui la vie a un sens sacré qui nous dépasse, et un bat éternel qui resplendit ailleurs qu'ici (i). »

(1) R. Vallery-Radot dans les « Cahiers de l'Amitié de France», à propos de «l'Elève Gilles. » — La vie d'André Lafon fut simple et bonne comme son œuvre. « Presque à la même date (juin 1915) s'éteignait, à l'hôpital militaire de Bordeaux, notre cher André Lafon ; il attendait, au camp de Souge, linstant de partir pour le front lorsqu'une scarlatine mal soignée l'emporta en deux jours. L'aumônier en passant devant son lit lui demanda qui il était ; il répondit : « André Lafon, répétiteur au Collège Sainte-Croix. » Et le prêtre ignora jusqu'au jour de la mort d'André, qu'il avait parlé au premier grand prix de littérature, au poète de la « Maison pauvre », à l'évocateur insigne de « l'Elève Gilles » et de la « Maison sur la Rive », à l'âme unique de silence et de prière, en qui la création se reflétait comme aux jours de la Genèse, sainte et pensive, et comme grosse du Rédempteur à venir ; chaque heure pour lui enfantait Dieu dans notre àme. Gomme il a aimé les humbles choses quotidiennes 1 11 les portait dans son cœur comme dans une crèche où l'Enfant divin naît de notre misère et de notre désir ; lorsqu'il prenait un fruit, un vase, il semblait accomplir un rite, offrir à Dieu la splendeur cachée du monde. Il n'était pas d'être infime où il ne sut nous faire voir le signe de l'amour, de la destinée mystique ; il avait le génie du respect, de l'adoration, il avait le recueillement de l'Archange au souffle de l'Esprit.

La vertu de pauvreté, — « dame Pauvreté » comm( • disait François d'Assise qui l'appelait sa u fiancée • — rentre, elle aussi, dans la poésie. Le Pauvre occup une place importante dans l'épopée rustique di Jammes, et c'est sous les traits d'un mendiant qu'ui ange apparaît, par deux fois, dans l'histoire poétiqu. du Curé d'Ozeron. Germain Nouveau, qui s'est fail mendiant par amour du Christ, célèbre en des vei^ d'un brûlant lyrisme le saint le plus miséreux qui fn' jamais : Benoît-Joseph Labre (1).

Il ignorait rorgueil. l'envie, l'ambition, l'artifice. Il nou^ apportait au milieu de Paris le silence de notre pays i);i tal, et le voir nous faisait oublier les fièvres et les bruit de la cité pécheresse. Quand il entrait parmi nous, nou^ éprouvions comme la forte caresse dun air salubre. Il ^^ taisai-t, et sa présence dominait toutes nos paroles, ir présence puissante et douce, sans cesse attentive f oracles de la nature. On songeait à un Maurice de Guéi que le Pauvre d'Assise aurait pacifié. Son chant était - . vie ; sa vie était son chant. En lui le poète fui aussi pm que l'ami, qui était parfait.

(R. Vallery-Radot. L'offrande des Lettres Françaises).

(1) « Il a été utile, Seigneur, écrit F. Jammes, pour quf\ je vous suivisse, que vous m'ayez montré combien votre foyer est plus obscur encore et plus modeste que n'était le nôtre. Non, vraiment, je n'ai pas la conception juive du règne de Dieu, et si l'on m'eût présenté, pour me convaincre, la vision béatifique de l'Elysée à la place de celle de la crèche, où en serais-je de mon salut ? A toulet les aigles impériales je préfère un chardonneret qui s'élèvei de branche en branche en décrivant une spire. »

(De l'âge divin à l'ûge ingrat).

Il est certain que F. Jammes eut toujours comme im goût inné de la simplicité, d'une espèce d'humilité nalu-l relie, si l'on peut dire, et le don de comprendre la poésiel de la pauvreté : les vers d'avant sa conversion en font foi. Mais, sans l'Evangile, fût-il jamais parvenu à saisir le sens réel et divin de la vertu de pauvreté ?

lA POESIE CATHOLIQUE D AUJOURD HtJI 0^

En connexion étroite avec l'humilité, vous trouvez, i simplicité, qui, chez nos auteurs, n'est pas une ose, mais une vertu. La poésie l'appelait. D'être trop eDmpliquée, elle devenait obscure. Nous avions besoin 'un verre d'eau fraîclie. Les poètes catholiques nous apportent. Opposez à l'orgueilleuse poétique du ponfiant Victor Hugo ou de l'olympien Leconte de Liste, 8 doux et' humble programme qu'énonce le poète elge Max Elskamp : «-Vivre en grâce avec Dieu, en mitié îivec les hommes, en familiarité avec les bêtes t les choses. » Ce programme semble tout-à-fait celui e Francis Jammes, et aussi de la plupart des poètes atholiques belges, car, suivant la poétique expression e Thomas Braun, « la Belgique sait mieux que tout litre jouer dans la paille avec l'Enfant de Bethléem ». contez leur art poétique : « Soyons simples. La simlicité est une vertu essentiellement chrétienne. Celuii est à plaindre qui ne sait pas s'émouvoir devant un oquillage, une pierre, un chiffon. Débarrassons-nous ne bonne fois des aspects préconçus qui nous obsruent l'imagination. Plus de ces arbitraires et ridinlcs distinctions entre choses prosaïques et choses oétiques. Soyons heureux de tout ; aimons — et trouons de la beauté dans les ânes comme dans les rosignols, dans les drapeaux des consulats comme ans les bannières des rogations, dans les bacheliers ui commentent Virgile comme dans les semeurs et îS matelots. Aimons la vie et les choses qui nous utourent. Soyons simples, et pas blasés, et pas désabusés avant l'âge. 11 importe de conserver notre puisance d'étonneinent qui nous garde notre jeunesse, oyeux et bienheureux celui qui s'étonnera de la cou- 3ur rouge dont sa fenêtre est peinte, d'un jeu de lu-

niièresur la boîte de cuivre ; ou de la pendule zéla: daise où la lune apparaît à son heure et traverse le

tement le cadran !.. Soyons simples »

Aimons « l'humble, modeste et simple vie quoi dienne », disons « la joie des petites gens à leurs m tiers, la gaîté de comprendre la vie en étant bon p cheur, bon menuisier, (je ne dis pas bon pâtre et b( berger, car d'ores et déjà ceux-ci se trouvent catalogu parmi les « poétiques » ) — et qu'ici toute la Beauet tout le Bonheur résident non en des attributs pi campagnards, plus agréables ou plus traditioniu lement charmants, mais dans la simplicité et l'iiun lité joyeuse de la besogne » (I).

Sur cette page est répandue une douce sérénii, ime joie tranquille comme en dégage une cellule > moine ou nn visage de saint homme. La religion c tholique est la patrie de la vraie joie. Parce que nous défend les joies mauvaises (qui ont d'ailleurs u arrière-goût si amer) les incroyants nous croient cedamnés à la tristesse. Gomme ils se trompent ! « S(vite Domino in laetitia ! » dit le Psalmiste. « Annecio vobis gaudium magnum » chantent les Anges

(1) Cet original « art poétique » est de Thomas Brai le meilleur des nombreux disciples que Jammes coni en Belgique. — Dans une conférence sur Charles Péc. (à Louvain, en 1921) Th. Braun insistait sur « l'amour la paroisse et l'amour du métier » du poète du « Myst c de la charité de Jeanne d'Arc ». Jammes, lui aussi^ ^' trouver la poésie dans les humbles métiers (cfr. la ji chanson du gendarme dans « Feuilles dans le vent »)ct intérieurs miséreux, (cfr. Le Livre de St Joseph.) 1 publié^ dansla « Revue des Jeunes», de touchantes épitap s pour le vigneron, le bûcheron, l'horloger, 1 antiquaire c financier, le facteur rural, le charpentier, etc..

LA. POÉSIE CATHOLIQUE l>'vi JOURD'hUI 57

la Nativité. — Le détachement et l'humilité sont à la 'et: racine de notre joie, sont la mesure de notre joie. Le Poverello d'Assise fut appelé le virtuose de la joie(l), l'homme le plus heureux qui ait jamais habité la Mf terre (2). Il donnait aux frères mineurs, ses disciples, p| le doux nom de « Jaculatores Domini, les joyeux mu- 30' siciens du Seigneur. » Et « si les frères mineurs étaient 4 si joyeux, dit Jôrge.nsen, c'est parce qu'ils avaient «I tout abandonné pour Dieu. » On a constaté de même Il que la joie fleurit dans les familles foncièrement pieuses, et chez les peuples qui ont gardé intactes les mœurs chrétiennes. Par contre, époque d'égoïsme, de jouissances frénétiques et d'impie orgueil, le xix^ siècle a soufTei t d'un formidable déficit de joie. Voyez sa littérature : elle est inondée de tristesse, depuis le ([ (( vague-à-râme » de Chateaubriand, la mélancolie de Lamartine, le pessimisme altier de Vigny, les sanglots de Musset, jusqu'au froid désespoir de Leconte de Lisle et aux imprécations de Mme Ackerman. A bien des poèmes du xix« siècle nous pouvons appliquer le ^ mot de Gœthe ; c'est de la poésie de lazaret !

Ce sont encore nos poètes catholiques qui nous ont

révélé la joie. Et bien que la tristesse ne soit pas

absen le de leurs œuvres, pas plus que la souffrance n'est

11) absente de la vie, un calme léger pourtant les pénètre,

J et souvent la joie y éclate, tantôt naïve et confiante,

tantôt profonde et enivrée comme une extase.

^ Ecoutez Louis Le Cardonnel, le prêtre-poète :

« Sourions à l'espoir de notre récompense. Et qu'à nos fronts rayonne une telle clarté,

(1) Mgr de Keppler.

(2) Julius Hart, (protestant).

Qu'il semble que pour nous , dès ici-bas commenc La Pâque de l'Eternité ! »

Et Pierre Nothomb :

« Je voudrais pleurer, tant la joie Gonfle mon cœur, remplit ma voix, — Et je chante comme autrefois Et comme ce verger, je ploie Sous les fleurs blanches de ma joie ! »

On n'appréciera jamais assez le bienfait de cett joie-là. Elle donne une impression détat de grâce elle est limpide et lustrale. Et comme une eau mira culeuse, elle a guéri et rasséréné bien des âmes. Plu communicative, plus bienfaisante encore est la nobl< joie qui déborde des Odes claudéliennes. C'est l'ivressi de posséder la Vérité divine, par la foi ; joie vraimen apologétique, qui donne envie aux âmes souffrant dt doute, de posséder aussi cette foi qui donne une tellt jouissance dans la certitude,

— (( Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré dcî idoles

Et qui faites que je n'adore que vous seul...

— Seigneur, vous m'avez appelé par mon nom.. Et voici que Vous êtes Quelqu'un, tout-à-coup!...

— Seigneur, je vous ai trouvé ; ...

Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré de h

mort !

— ... Tout s'est tu, mais l'Esprit qui contient toute cliose, ne se contient pas en moi.

L'Esprit qui tient toute chose ensemble a la science de la voix.

LA POÉSIE CATHOLIQUE d'AUJOURD'HUI 59

Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui déferle ! ...

Rien qu'un cri, la modulation de la joie, la joie même qui s'élève et qui descend.

0 Dieu ! j'entends mon âme folle en moi qui pleure €t qui chante I ...

J'entends mon âme en moi comme un petit oiseau qui se réjouit,

Toute seule et prête à partir, comme une hirondelle jubilante !))...

En résumé, il se pourrait donc bien que la littérature moderne doive à ses poètes catholiques :

1° Une conception du monde et une psychologie plus 1^ profondes et plus complètes ;

Ic: 2*^ Un sentiment plus pur, plus vrai et plus frais de la nature ;

3° Un sens plus exact du réel ;

4° Une source nouvelle d'images et de symboles ;

5° Un renouveau de simplicité ;

6° Un rajeunissement et un nouvel élan de lyrisme.

Enfin, à tous ces mérites, n'oublions pas d'ajouter le plus grand : que leur poésie est substantiellement catholique, d'une absolue sincérité et d'une parfaite orthodoxie. Nous l'avons vu : ils adhèrent de toute leur âme à la doctrine intégrale de l'Eglise ; leur Dieu est le Dieu personnel. Un et Trine de la Théologie catholique ; ils mènent la vie eucharistique et liturgique ; ils ont une tendre dévotion envers la Vierge, les anges et les saints ; ils pratiquent ce qu'ils conseillent, ils vivent ce qu'ils chantent ; selon le désir du saint Pape Pie X, ils prient et font prier sur de la beauté.

L'entrée — ou la rentrée — de l'inspiration catholi-

que dans la poésie n'est donc pas un fait d'ordre littéraire. C'est la résultante logique du changement profond, de la révolution qui s'opère dans l'âme de l'élite, éprise d'absolu, — changement qui, nécessairement, agit sur la vie intime et sur l'expression de cette vie qu'est l'œuvre d'art.

Les ouvriers de la restauration spirituelle se multiplient. Ils comprennent, eux, où est la vraie Vie, et de quelle eau notre siècle épuisé a soif. Ils savent que « c'est de certitude que le monde a besoin, et de réalisme spirituel, c'est de savoir quel est le vrai visage de l'Etre. Le monde est las d'abstractions et de formules. Il ne s'agit pas d' a idéal », de a progrès ». dé « civilisation », de « facteurs moraux », d' « intérêt national (i), » il s'agit de redonner honneur, puissance et gloire à Celui qu'on a trahi et méconnu, — et qui est la Vie (2) ! »

Quand on atteint un sommet des Alpes ou des Pyrénées, on éprouve une sorte d'Ivresse à aspirer à pleins poumons le souffle vivifiant des altitudes, à se sentir comme libéré et purifié, dans le grand vent et Téblouissement du soleil.

Cette divine émotion nous ressaisit chaque fois que nos poètes catholiques nous guident vers les cimes d'où l'on contemple l'absolu.

Et cela nous console un peu du succès persistant d'une autre littérature, — vénéneuse, celle-là, — qui continue, en bas, à vicier l'air où, hélas, tant d'âmes s'étiolent et meurent...

(1) Belles formules après tout^ mais dont on jongle souvent après les avoir vidées de leur vrai sens.

(2; R. Vallery-Radot : L'Heure du Verbe,

Les Maîtres : Paul Claudel

Il n'est pas, à l'heure présente, de poète à la fois plus attaqué et plus acclamé que Paul Claudel.

Sans lui dénier de très grandes qualités, un critique néo-classique, Pierre Lasserre, lui reproche l'absence de composition, « qui permet au poète de parler de tout à lout moment et de ne s'astreindre à aucun ordre dans la pensée », une « verbosité torrentielle qui ne participe en rien à la puissance classique du développement et de la période », des u obscurités symboliques qui ne semblent donner lieu à tant d'interprétations que parce qu'elles n'en souffrent aucune », des « monceaux d'injures prodigieuses et ininterrompues (!) à la langue, au naturel et au goût » (1).

Léon Bocquet parle, à propos de Clalidel, de h littérature artificielle » et de « procédé », de « bruit pieux » et de « solennelle cacophonie » (2).

(i) Pierre Lasserre. Les Chapelles Liltéraires : Claudel eï le Claadélisme.

(2) Léon Bocquet. La Poésie catholiqae (dans la Revue Générale d avril 1915). — La critique de M, Bocquet est trop peu nuancée pour être équitable. Il avoue ne découvrir chez Claudel ni le cri parti du cœur, ni les grands thèmes de poésie, ni les images neuves. M. Lasserre, plus juste, reconnaît dans l'œuvre de ce poète « cyclopéen », comme il. l'appelle, « un irrécusable courant de poésie et de génie, d'images neuves et créées, de traits moraux d'une délicatesse exquise, d'inventions dramatiques mal réalisées mais appartenant à l'espèce la plus grande, de sentiment élevé, fier et liaut. »

Ailleurs, M. Bocquet semble prendre P. Claudel pour un

64 LE BEAU RÉVi:iL

Et l'on trouve que leur jugement, pour être tièî sévère, n'est pas absolument injuste.

Mais à ces attaques violentes d'un camp, de lyriques éloges d'un autre camp répondent :

Dans le quatrième volume de ses Souvenues, intitulé « Salons et Journaux », Léon Daudet, qui connaît bien ses contemporains et ne craint point de saper les! renommées les mieux établies, termine ainsi une! petite galerie de poètes contemporains : « Mais si la Poésie, abstraction faite de la règle prosodique, con-i siste à être relié au monde par un réseau plus vrai et plus intime que celui des autres humains, à faire vibrer à 1 unisson des cordes éloignées et mystérieusement apparentées, à extraire l'essentiel de la circonstance et l'éternel du transitoire, alors le seul poète, grand, invincible poêle de notre temps, c'est Paul CInudel ! »

Et un docte professeur de Sorbonne, Fortunat Strowski. dont les jugements n'ont pas moins de poids, ni moins de justesse que ceux de Pierre Lasserre, dit que, comme le vieux Corneille nous a montré le sublime de la volonté humaine et Victor Hugo le sublime des choses, Claudel nous montre le sublime religieux, le sublime chrétien (l).

De tous ces jugements qui se contredisent plus soucharlatan et blâme l'édition luxueuse dos Cinq odes comme une « affirmation presque insolente de l'importance orgueilleuse qu'il attache à ses moindres conceptions )). — M. Lasserre affirme au contraire que P. Claudel est « un caractère probe et noble entre tous, incapable d'affectations publiques et de mises en scène, supérieur à l'emploi des moyens de plaire ».

(1) Forlunat Strowski. La vie catholique dans la France contemporaine : La littérature.

\ent qu'ils ne se complètent, qne faut-il conclure ? Serait-ce que Claudel doit sa gloire à la }3ruyante réclame de ses acolytes, admirateurs « dont on peut discuter la justesse desprit » ? Ou bien est-il vraiment un grand poète, l'égal d'Eschyle et de Dante, mais incompris de la foule à cause de sa grandeur même ?

Il faut se garder également d'une admiration aveugle et d'un mépris trop prompt (1).

Paul Claudel est un auteur a difficile », et «. son œuvre est moins lue que son nom n'est célèbre. Elle passe pour absconse et n'est goûtée véritablement que dans quelques milieux littéraires distingués, mais assez restreints » (2).

Comme tous les auteurs difficiles, il doit se résigner à ignorer toujours les grands succès et se contenter du culte d'un petit nombre.

Quant à nous, efforçons-nous d être équitables et impartiaux. Si je lui consacre cette étude, ce n'est point pour le ranger parmi les auteurs classiques, comme d'aucuns prétendent le faire (3). Je désire tout

(1) Nul ne s'en est mieux gardé que le P. de Tonquédec dans son étude sur Paul Claudel {L'OEnvre de P. Claudel. — Beauchesne, éditeur, 1917), que Fortunat Strowski appelle « magistrale », et Pierre Lasserre « la seule étude raisonnable qui ait été jusqu'ici écrite sur ce poète. »

(2) P. Lasserre. Les Chapelles Ultéraires. — Léon Bocquet « doute qu'il dépasse un jour cette notoriété de cénaculets ». J'estime qu'il la dépasse déjà. En tout cas, il a connu d'autres triomphes que « l'applaudissement des snobs ».

(3) Ni pour engager les jeunes gens de nos collèges à le lire ; il ne leur convient pas à plus d'un titre, et d'abord parce qu'il manque souvent de clarté, de mesure et de goût. Ils pourront trouver de beaux fragments de son

[ œuvre dans 1' « Anthologie de la poésie catholique », par R. Vallery-Radot (Grès, 1916), et dans les « Morceaux choi-

simplement faire connaître un peu la pensée et l'ar très original de ce chef d'école à qui la foi catholiqu4 a inspiré des pages d'une incontestable grandeur Sans pourtant les nier, j'insiste fort peu sur les défauts: il se trouvera toujours assez de critiques, impartiaux ou malveillants, pour les recberdier et les souligner

Paul Claudel na(|uit dans un village de Picardie, k 6 août 1868. « Bien que rattachée des deux côtés à deî lignées de croyants .qui ont donné plusieurs prêtres l l'Eglise D, sa famille était indifférente et, étant veuu^ se fixera Paris, devint nettement étrangère aux choses de la Foi (I). Paul fit pourtant une bonne première communion, mais qui marqua, hélas ! le terme de se? pratiques religieuses. Il fut élevé, — ou plutôt ins truit, dit-il, — d'abord par un professeur libre, pui^ dans des collèges laïcs de province, enfin à Louis-le- Grand. Dès son entrée dans ce lycée, il avait perdu la' foi. La lecture de la « Vie de Jésus » de F»enan, la phi- 1 losophie kantienne qu'enseignait alors Burdeau, n'étaient point faites pour l'y ramener. Il vivait d'ailleurs dans l'immoralité, et peu à peu tomba dans un, état u de désespoir et d'asphyxie » morale. Or, le joui.

sis des ailleurs français du x* au xx* siècle », par l'abbé J. Galvet (de Gigord 1920). Il serait souhaitable qu'on édite à l'usage des classes et du grand public un recueil des plus belles pages catholiques de Jamines, Claudel et, Péguy.

(1) Pour les détails biographiques, j'ai utilisé le récit que M. Claudel a fait lui-même de sa conversion aux lecteurs de la Revue de la Jeunesse (octobre 1913), — récit qu'on peut retrouver dans le livre du R. P. Mainage : Les Témoins du Renouveau calholi'que, — ainsi que l'étude de •Tulien Laurec {Le Renouveau catholique) et un article de l'Eueniiig S tatidard du 10 avril 1915.

Me Noël 1886, il se rendit à l'église Notre-Dame pour ifify assister aux offices... Oh ! en dilettante seulement ! Poète âgé de dix-huit ans, il espérait y trouver « la matière de quelques exercices décadents. » Mais la %râce l'attendait là, comme elle avait attendu un autre Paul, son patron, sur la roule de Damas, u C'est alors» iit-il, que se produisit l'événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus, ^fe crus, d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, ^i'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce le doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonlements, tous les hasards d'une vie agitée n'ont pu îbranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu out à coup le sentiment déchirant de l'innocence, de 'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. '■jùi essayant de reconstituer les minutes qui suivirent :et instant extraordinaire, je retrouve les éléments '';uivants qui cependant ne formaient qu'un seul éclair, 'l'ine seule arme dont la Providence divine se servait '■)Our atteindre et s'ouvrir enfin le cœur d'un pauvre "'jnfànt désespéré : « Que les gens qui croient sont leureux ! — Si c'était vrai, pourtant ?... — C'^5/ vrai î h- Dieu existe... Il est là. C'est quelqu'un, — c'est un )tre aussi personnel que moi ! — Il m'aime, il m'appelle ! )) Les larmes et les sanglots étaient venus, et le bhant si tendre de YAcleste ajoutait encore à mon émo- :ion. ))

Pourtant Claudel ne se rendit pas encore à la grâce. U résista pendant quatre ans. Il craignait surtout que ion talent fût étouffé par la foi. Et puis, il y avait le f^pect humain... Mais il ne négligea point l'étude de a religion. Il lut la Bible, les Pensées de Pascal, les

Elévations sur les Mystères et les Méditations sur l'Evan (jllede Bossiiet, la Divine Comédie, les récits de Sœui Catherine Emmerich. Mais surtout il suivait assidu ment les offices à Notre-Dame. La liturgie le captivai: Et la grâce ne le lâcha point. De jour en jour ses ot' jections devenaient plus faibles et l'exigence de Die plus implacable. Enfin il céda. 11 se confessa, et 1 jour de Noël 1890, il fit, à Notre-Dame, sa second communion. Depuis lors, comme nous le verrons e: analysant son œuvre, il fut un chrétien d'une seul pièce, sans peur et sans reproche. (( C'est un croyani — écrit Léon Daudet, son ancien condisciple — c'es un croyant qui ne barguigne pas avec sa croyance. 1 a tôt fait de rembarrer les sots et les railleurs, d'un formule rude comme il en trouve sans effort. » D^ sormais il possède la force et la fierté du chrétien, 1 joie de croire, le « gaudium de veritate » qui éclate i fréquemment dans ses œuvres lyriques.

Au sortir de Louis-le-Grand, Claudel était entr' à l'Ecole des Sciences politiques. Il y prépara le cor cours du Ministère des Affaires étrangères, qu il réu: sit brillamment. Il fut successivement consul généra aux Etats-Unis, en Extrême-Orient (à Fou-Tchéou i k Ti-en-Tsin), à Prague, à Francfort-su r-le-Mein, Hambourg, d'où la guerre le fit rappeler en 1914. E 1915-16 il fut chargé d'une mission commerciale Rome, et en décembre 1916 nommé ministre pléni potentiaire au Brésil.

Chose qui peut paraître étrange : Claudel n'est pa un rêveur, c'est un homme doué de sens pratique, uj fonctionnaire clairvoyant et exact. Son extérieur n'es pas celui d'un esthète. C'est un homme robuste, qu

a les épaules hautes, la tête solide, la figure ronde, le front très large, les traits simples, les yeux clairs et enfoncés, la moustache rude, les façons vives, la voix brève — voix de commandement mystique, dit Léon Daudet, — une extrême simplicité et une parfaite bonhomie. Nulle pose. C'est un brave homme sans façon et un peu primitif.

La robustesse de son physique se retrouve dans son œuvre et dans son style. Eux aussi ont une forte carrure, et pour ainsi parler, du poing et du biceps. La ^râce en son œuvre est passagère ; la force, l'aboniance, la solidité y sont permanentes et essentielles.

Etudions d'un peu plus près cette œuvre imposante.

' Paul Claudel est, par-dessus tout, un poète religieux. Vourri de la Bible, de la liturgie, de la philosophie et le la théologie catholiques, il a une vision vraiment îhrélienne du monde ; « il aperçoit la création entière 'mveloppée par une atmosphère infinie, imprégnée et mbibée de surnaturel, envahie par la présence et l'acion de Dieu. » Il ne voit pas le mouvement universel ans le premier Moteur, les êtres contingents sans 'Etre nécessaire, les conséquences et les lois sans la -iause première et le Suprême Législateur. Au sein des .pparences il sait la substance à laquelle elles inhérent, t à l'origine des essences Celui par qui elles sont. Constamment en contemplation devant le monde créé, I y découvre Dieu présent partout par son opération, a puissance et son essence. Et ce n'est pas une vague léité qu'il adore, mais le Dieu personnel, « le Dieu l'Abraham, d'isaac et de Jacob » qu'invoqua Pascal dans a « Nuit de feu », le Dieu Un et Trine de l'Eglise canolique. u Et voici que Vous êtes quelqu'un, tout à

coup y), s'écrie-t-il dans son Magnificat. Dieu. est que quiin, présent et agissant, — établissant dans Tint) mité de l'âme en état de grâce sa demeure. « En ui instant mon cœur fut touché et je crus — écrit GlaL del dans le bref récit de sa conversion. — Dieu exist< il est là. C'est quelqu'un, c'est un Etre aussi personm que moi. »

Claudel est le chantre de la présence de Dieu. « E| dehors des ascètes et des mystiques, dit le P. de ïor quédec, peu d'écrivains que je sache se sont laissé voi plus pénétrés que Claudel du sentiment de Dieu, <[ plus abîmés en lui. »

Tout son être, toute son œuvre tend vers Diei comme la fleur vers le soleil et le fer vers l'aimanl On peut répéter au sujet de son œuvre ce qu'Ernest Hello écrivait de la Bible : « Elle parle de tout, et toii jours de la même chose. L'unité de préoccupation rejî plendit dans cette variété d'objets. La présence à Dieu est le sous-entendu qui éclaire de sa lueur terrJ ble les objets les plus insignifiants. »

C'est eu mystique que Claudel étudie le monde de) âmes et le monde des choses. Pour lui, u être » c'ea rendre témoignage, c'est louer l'Etre dont on tiec l'essence et l'existence. Les choses, par le fait qu'elle existent, sont en u .état de prière ». Quant à l'homme doué d'entendement, il doit traduire leurs incons cientes louanges. Il doit dégager de la création mat^ rielle le sens spirituel qu'elle a réellement. « Nous n comprenons les choses, dit-il, que si nous nous met tons avec elles dans un même état de prière. »

La création apparaît à Claudel comme une « vast liturgie », dont tousles gestes sont sacrés et semblable

là des rites pleins de sens. Quant à la vie humaine,

avec ses passions et sa raison et son libre vouloir, elle

? s'agite sous l'œil terrible de Dieu, et les moindres

1 actes, les plus infimes pensées ont un écho qui se ré-

E percute dans les abîmes de l'éternité. Nul poète sans

(doute, si l'on en excepte peut-être Dante, n'a de la vie

I une conception aussi élevée et aussi grave. Et il chante

If sa foi avec une telle conviction, avec une telle joie

tranquille et forte dans l'immuable certitude, que

cette foi en devient comme rayonnante et conquérante.

Claudel n'est pas un apologiste, et pourtant il attire

certaines âmes à Dieu. Son verbe magnifiquement

affîrmatif devient impératif ; il contraint à regarder

Dieu. Des incroyants, qui ne lui ont pourtant pas

obéi, ont très bien senti cela : Georges Duhamel en

fait l'aveu avec beaucoup de franchise, et Jules Rivière

ilécrit : « Qu'on ne pense pas pouvoir lui consacrer

diune froide admiration. Ce n'est pas l'assentiment de

ijnotre goût qu'il désire, mais il exige notre âme, afin

de l'offrir à Dieu ; il veut forcer notre consentement

intime ; il veut nous arracher, malgré nous, à l'abjec-

Ififtion du doute et du dilettantisme... Refuser le chris-

es;[tianisme de Claudel, c'est se condamner à n'avoir

itjplus recours qu'en le néant. »

Ce poète-philosophe, qui plonge si avant dans les 'larcanes de la pensée et du sentiment, est loin d'être Ifiiasensible à la beauté matérielle du monde extérieur. irSa sensibilité est attentive et frémissante. La nature ; l'enivre de ses couleurs et de ses lignes, de ses sons et de ses parfums ; et s'il se meut avec une aisance ex- ; traordinaire dans l'abstraction pure et la métaphysique la plus élevée, cet étonnant génie n'en saisit pas

avec moins de miautieuse précision, dans les êtrd corporels, tous les traits, et principalement ceux qvi typent et individualisent et caractérisent. Et c'est 1' une qualité éminemment propre au poète.

Envisageons en Claudel le poète et l'artiste, maie tenant que nous avons admiré le chrétien et le per seur. A vrai dire, ce ne sont là qu'aspects différent d'une même forte personnalité en qui sinterpénètrec la foi, la science et la poésie. Claudel appelle lui-mêm ses ouvrages philosophiques a des poèmes » ; ses poè mes proprement dits sont lourds de pensées philosc phiques ; et la Foi est l'âme de toute son œuvre.

Paul Claudel a écrit plusieurs drames : Tête d'Oi la Ville, l'Echange, le Repos du 7' Jour, Partage a J\lidl, l'Otage, l' Annonce faite à Marie, le Pain Dur ; de poèmes lyriques : Processionnal, Cinq grandes Odes Poèmes pendant la Guerre, Corona Benignitatis Ann Del, Une Messe là-bas, etc.

Les drames de Claudel, qui constituent la majeur partie de son œuvre, ne sont guère accessibles au lecteurs ordinaires. Us déconcertent, surtout ceux com posés avant 1910, par leur étrange structure, l'abstrac tion des personnages, le ton du dialogue ; on ne peu suivre ; on ne comprend pas toujours. On se sen transporté dans un monde de rêve, qui a sa beauté certes, mais qui diffère par trop de côtés du mondi tel que nous le connaissons. « Tout^ dit George Duhamel, semble étranger au monde des proportion: courantes. Il nous faut jeter la vieille balance et l vieux compas, s'il nous plaît d'entretenir commerc» avec cet homme. Nous lisons, et nous devons tout aus

jj sitôt désavouer les lois d'une perspective estimée jusqu'alors judicieuse. Pour ne pas dire que Claudel n"est j pas à notre mesure, je dirai qu'il n'est à la mesure d'aucun autre. » Mais ses derniers drames, VOtage, V Annonce faite à Marie, le Pain Dur, sont plus hu- 1 mains et plus réalistes ; la forme s'est clarifiée ; l'acal tion s'est animée et condensée ; la psychologie est plus lifouillée ; les singularités de tout genre ont disparu, 1 ou à peu près.

Pourtant, même dans ses drames, Claudel est avant tout et essentiellement un lyrique.

On chercherait en vain dans la littérature française un génie lyrique de sa trempe ; les plus impétueux sont encore faibles à côté de lui. Aucun n'a sa verve et |sa longueur d'haleine, pas même Hugo et Verhaeren, ejchez qui les sentiments violents semblaient atteindre parfois au paroxysme et battre le record de la durée. Doué d'un tempérament impétueux et d'une imagination colossale, il s'élève d'un puissant coup d'aile et plane très haut, parmi l'azur et le soleil, — et, il faut il'avouer, souvent aussi dans une ombre impénétrable, limais brusquement éclairée de temps en temps par un .éblouissant éclair. C'est à Pindare et aux grands prophètes hébreux qu'il fait songer. Comme on est loin, ici, de ces poètes français, si peu lyriques après tout, qui vont de Malherbe aux Préromantiques, et chez qui tout, même le désordre, est un effet de l'art. Chez Clau- )del, nous assistons à ce qu'il a appelé lui-même a la déflagration de l'Ode soudaine ».

Dans l'Ode intitulée « les Muses » il y a cinq versets I magnifiques qui résument les lois de son lyrisme : « 0 mon âme, il ne faut concerter aucun plan ! 0

mon âme sauvage, il faut nous tenir libres et prêt

(( Comme les immenses bandes fragiles d'hirondelh quand sans voix retentit l'appel automnal !

(( 0 mon âme impatiente, pareille à l'aigle sans art Comment ferions-nous pour ajuster aucun vers ? l'aigle qui ne sait pas faire son nid même ?

« Que mon vers ne soit rien d'esclave, mais tel qu l'aigle marin qui s'est jeté sur un grand poisson :

(( Et l'on ne voit rien qu'un éclatant tourbillon d'ail< et l'éclaboussement de l'écume ! »

Pour avoir une idée de sa manière, comparez pf exemple son « Hymne du Saint-Sacrement )) au « Laua Slon » de Thomas d'Aquin qui traite le même suje Chez l'un et l'autre, même richesse d'idées, mêm précision dogmatique, — mais quelle opposition quai' à leur art ! Chez le Docteur Angélique, les phrases sor ordonnées, symétriques, soigneusement rythmées mais trop étudiées, trop repolies, trop concises — de vrais comprimés de doctrine ; l'émotion es^ figée, trop resserrée dans les rives d'une sagesse u peu trop raisonnante ; les images m inquent de spoii tanéité ; elles ont plus de justesse que de force, plus d netteté que d'éclat. — Chez Claudel, au contraire, 1 phrase, tantôt récitative, très ample, s'épand en napp comme un beau fleuve et miroite de flots d'images tantôt gonflée d'émotion, bondit comme un torren avec une force majestueuse ; les images et les senti ments sont tour à tour sublimes et familiers ; ce n'es pas seulement une intelligence qui contemple et adore c'est un homme tout entier, avec ses sens, son imagi nation, son cœur et son esprit, qui crie sa ferveu frémissante.

La qualité la plus saillante du génie claudélieD

j; c'est la force. Un cerveau extraordinairement puissant,

t une imagination féconde, une sensibilité suraiguë, une volonté qui dirige et utilise tous les apports de ses facultés d'ailleurs admirablement équilibrées, s'affirment dans chaque phrase qu'il profère.

Des mots lourds de sens, des métaphores taillées toutes vives dans le réel, peu d'épithèteset peu d'auxiliaires ; mais des substantifs et des verbes actifs — les substances et les activités — tout cela bondissant comme des flots trop pressés dans le torrent véhément de son éloquence puissante et large. Et cette force, cette verve, ce mouvement de tempête se soutiennent

; sans faiblir en des poèmes d'une extraordinaire longueur d'haleine. On pourrait citer, à l'appui, son beau poème de guerre : « Tant que vous voudrez, mon général ! » où la satire véhémente atteint et dépasse les hauteurs de la grande Ode.

D'ailleurs, dans l'ironie, brutale ou nuancée, Claudel est un maître. 11 y touche aisément au sublime.

1^ D'autres fois, il cache une ironie presque cruelle sous la gravité comique du pince-sans-rire, et l'on devine que, derrière ses grandes lunettes, ses yeux clairs pétillent de malice :

« Le mystère premier, c'est la proposition aux Rois qui sont en même temps les Sages.

« Car, pour les pauvres, c'est trop simple, et nous voyons qu'autour de la crèche, le paysage tout d'abord I avec force moutons ne comporte que des bonnes femmes et des bergers,

« Qui d'une voix confessent le Sauveur sans aucune espèce de difficulté.

« Ils sont si pauvres, que cela change à peine le bon Dieu,

(( Et son Fils, quand II naît, se trouve comme che Lui chez eux.

(( Mais pour les Savants et les Rois, c'est une bien ai: tre affaire

c( Il faut, pour en trouver jusqu'à trois, remuer tout la terre.

(( Encore est-il que ce ne sont pas les plus illustre ni les plus hauts,

« Mais des espèces de magiciens pittoresques et d' petits souverains coloniaux.

(( Et ce qu'il leur a fallu pour se mettre en mouvement ce n'est pas une simple citation,

{( C'est une étoile du Ciel même qui dirige l'expédi tion !

a Quand une étoile, qui est fixe depuis le commence' ment du monde, se met à bouger,

« Un roi — et je dirai même un savant — quelquefoi; peut consentir à se déranger !... »

— Ilestdifïiciledeciterunepagede Claudel où ne dé \ tonne, au milieu d'une phrase très fière d'allure, uik expression familière. Et il est surprenant de rencou trer si souvent la simplicité chez un poète dont la ca ractéristique est la magnificence.

Cette simplicité se revêt parfois d'une grâce exquise comme dans ces jolis versets sur le baptême d'ui enfant : |

« 0 enfant né sur un sol étranger ! ô petit cœur de rose ! ô petit paquet plus frais qu'un gros bouquet d€ lilas blanc !

« Il attend pour toi deux vieillards dans la vieille maison natale toute fendue, raccommodée avec des bouts de fer et des crochets,

u 11 attend pour ton baptême les trois cloches dans le'mêrnc clocher qui ont sonné pour ton père, pareilles

„ à des anges et à des petites filles de quatorze ans, « A dix heures, lorsque le jardin embaume et que tous les oiseaux chantent en français ! »

— D'autres fois, elle donne une saveur toute parti- [Iculière aux traits pittoresques de petits tableaux

comme celui-ci, qui se trouve dans son Chant de la Présentation :

(c Je vois Marie sans forme ni visage sous son capujlchon et son manteau tout trempé de laine grise,

(( Tel à peu près qu'en portent aujourd'hui les Petites Sœurs des Pauvres et les Clarisses.

{( Je vois le ciel noir avec à l'Est une seule raie coujleur de citron,

« Je vois Joseph avec (le prix est dessus encore) les deux colombes dans une cage de jonc... ))

— Parfois elle descend jusqu'à une bonhomie toute proche de la trivialité, mais qui est drôle, et dont on sourit sans oser formuler un reproche :

« Joseph, avec l'humble Marie sur le petit âne, s'en ^va de porte en porte.

« L'aubergiste... refoule avec sa serviette sur le per- 'f ron et sous la branche de sapin

(( Saint Joseph qui n'a pas son auréole sur la tête,

mais une vieille casquette en peau de lapin... » i — Cette simplicité rappelle quelquefois, par la gau- Icherie et l'anachronisme (évidemment conscients et

volontaires) les procédés de ces ravissants Primitifs ^flamands, qui confondent si savoureusement les temps

et les lieux, et qui, jusque dans les tableaux religieux

de la plus haute signification, glissent des détails du -plus charmant réalisme quotidien. Ces traits d'une fa- 'miliarité ou d'une bonhomie un peu poussée semblent

parfois de mauvais goût. Mais qu'on ne s'y méprenne

point. Par l'anachronisme naïf et le détail terre à terre Claudel veutautre chosequ'imiterconsciemmentcequ faisaient naïvement les Primitifs.

Dans le fait individuel, il dislingue la loi générale Si, par exemple, il peint Renan parmi les bourreair de la Passion :

« Le valetd'Annesoufïlète Jésus,et Renanle baise(i) il veut montrer que la Passion n'est pas un fait histo! rique seulement, mais un fait permanent : la lutfc< jusqu'à la fin des temps, du péché contre la vertu, d démon contre le Christ. Ainsi donc, comme Molière € Racine faisaient de leurs personnages des types d'hn manité, Claudel, en suggérant, sous l'événement isolé une signification profonde et universelle, en fait 1 type de tous les événements analogues,

(1) Cfr. Chant de la Présentation :

« C'est en vain que Daniel a prédit le temps, et Miche le lieu, et que l'histoire complète,

« Avec le nom même de Jésus à chaque ligne, se trouv dans David et dans Isaïe,

« Tout ça, c'est des histoires de bouquins et des supers titions de sacristie !

« C'est bien plus intéressant de lire le journal et de fairi de la politique contre les Romains 1 »

— Ou encore : Chemin de la Croix. P* Station : « C'est fini. Nous avons jugé Dieu et nous l'avons con

damné à mort.

« ^ous ne voulons plus de Jésus-Christ avec nous, ca il nous gène.

« Nous n'avons plus d'autre roi que César ! d'autre lo que le sang et l'or !

« Crucifiez-le, si vous le voulez, mais débarrassez-noudo lui ! qu'on l'emmène !

« Toile ! Toile ! Tant pis ! puisqu'il le faut, qu'on l'im mole et qu'on nous donne Barabbas i «...

— Cela n'est-il pas le langage des « sages » d'aujourd'hui tout autant que celui de ces autres « sages » que le Chris a gênait ? >;

PAUL CI.AUDEL 79

Et c'est là le don du symbole. Le fait individuel est, par ce regard pénétrant, perçu directement dans ce qu'il a d'essentiel et de général ; et si, — peintre d'une part, Claudel décrit toujours à l'aide de traits choisis

ujqui campent son individu, distinct de tout autre, — îphilosophe d'autre part, il ne néglige jamais de déga-

jlger du concret le sens universel ou symbolique. 11 ne

toivoit pas les choses comme nous, c'est-à-dire qu'il les voit mieux, qu'il les pénètre davantage ; et il nous

jijforce à penser en regardant. « Nous revenons de chez lui bouleversés et méditants », a dit Georges Duhamel. Et lui-même écrit :

Dieu, faites que je sois un semeur de solitude Et que celui qui entend ma parole Rentre chez lui inquiet et lourd.

Le symbolisme de Claudel enrichit et féconde la

éépensée. Sous l'influence des décadents ses premiers

maîtres, ce symbolisme se fait parfois nébuleux, mais

d'autres fois, par exemple dans ses Hymnes sacrées, il

est transparent.

Voici les symboles qu'il trouve dans la crucifixion de saint Pierre la tête en bas :

« Saint Pierre, le premier pape, est debout sur le Vatican,

« Et de ses mains enchaînées il bénit Rome et le monde dans le soleil couchant.

(( Puis on l'a crucifié la tête en bas ; vers le ciel sont -exaltés les pieds apostoliques.

« Christ est la tête, mais Pierre est la base et le ! mouvement de la religion catholique.

« Jésus a planté la croix en terre, mais Pierre l'enracine dans le ciel.

{( Il est solidement attaché au travers des vérit éternelles.

(( Jésus pend de tout son poids vers la terre ain qu'un fruit sur sa tige,

« Mais Pierre est crucifié sur une ancre au plus bc dans l'abîme et le vertige.

{( Il regarde à rebours ce ciel dont il a les clefs, ] royaume qui repose sur Géphas.

(( Il voit 'Dieu, et le sang de ses pieds lui toml goutte à goutte sur la face. »

Comme je l'ai dit plus haut, le don d'abstractioi qui est un attribut de l'intelligence, s'allie merveille j sèment chez Claudel au don d'intuition. Ses sens pei çoivent le monde des couleurs, des lignes, des bruits des sons, des parfums et des saveurs avec une acuit extraordinaire, ce qui dénote une nature admirable ment douée et saine. Mais ce qui dépasse tous le exemples connus, c'est la maîtrise avec laquelle i rend, palpitantes de vie, ses sensations. Expressioi directe, neuve par conséquent et frappante ; image hardies, sans apprêts qui défigurent, servies toute fraîches. - 1

— Voici saint André qui jette le filet à la mer, et h

retire plein de poissons :

(' Soudain, comme un grand nuage de tous côtés, sui la paix rase de l'eau,

« Le filet, savamment replié à son bras, part, s'épand s'épanouit,

(( Tombe, file, fond, comme un aigle, à pic, et comme un orage de plomb,

PAUL CLAUDEL 8t

Boit d'un seul trait sa corde, et rabat son envergure invisible vers le fond.

« t,a barque évite... ; il n'y a'plus qu'à attendre et à surveiller

« La ligne, aussi raide que du fer, qui s'enroule aux grosses mains endommagées.

(( Mais, grand Dieu ! que c'est lourd, cette fois, à remonter 1 II tire...

(( — Son frère Taide... — la prise est grande, et tous deux n'y peuvent suffire.

« Et soudain la poche énorme apparaît, pleine de choses vivantes qui bouillent,

« Le bruit gras, cher au pêcheur, du poisson qui reluit et qui grouille. )>

(( Claudel pense avec ses sens », a dit Jules Rivière, et rien n'est plus vrai : l'abstraction elle-même s'incarne, prend corps et vêtement, sous sa plume.

Je ne connais point de pittoresque plus dru, plus intense, plus vigoureux que le sien. 11 ne procède pas par tableaux détaillés aux traits soigneusementcoordonnés; sa description est ramassée. Il a le don de peindre fortement, en quelques traits essentiels et définitifs, des tableaux en raccourci d'une grande intensité, qui suggèrent autant qu'ils décrivent. Ses expressions drues nous enfoncent dans les yeux ce qu'il faut que nous voyions. « Rien de vague, tout est concret et circonstancié à l'extrême. » (1) Il faudrait rappeler ici. les métaphores et les comparaisons par lesquelles il 'fveut nous donner la sensation exacte de ce qu'il voit ou entend : « les profondes famées grelottantes des

(1) J. de Tonquédec. Op. cit.

avoines », le chœur des grenouilles semblable u à un lente ébullition de voyelles », les paupières closes de bonzes qui sont u des mèches de rides » ; — ou celle par lesquelles il concrétise des idées ou des sentiments par exemple : Sur la voie douloureuse, Marie rei: contre son divin Fils, elle le regarde, et « sou âm violemment va vers lui comme le cri du soldat qi meurt. » — et ailleurs : u Notre effort arrivé à un limite vaine, se défait lui-même comme ai pli. » 0 n'en finirait pas, surtout, si l'on voulait citer les e^ pressions d'une concision hardie, qui sont parfoi d'une grande beauté : « On l'a tiré de son fourrea comme un glaive » (saint Barthélémy écorché vif.) - Saint Jean communiant « boit jusqu'au fond son am il boit son maître, il boit son Dieu. » Et ces beau vers immenses, simples et profonds, a qui s'enfoncer dans la mémoire comme des clous d'or » :

... (( Des prêtres qui nous donnent l'âme et le corp de Dieu à manger, et les leurs avec î »

... (( Plus de crime sans un Dieu dessus et plus d croix sans le Christ. »

... <( Ce Dieu est assez pour moi qui tient entr quatre clous ! » l

Avec des phrases simples, des mots familiers, ilarriv

à d'étonnants effets, et surtout à faire vivre des pei

sonnages, avec leur geste et leur attitude typiques (

symboliques, et, derrière eux, comme un fond d

tableau qui fait rêver, une pensée profonde :

« Simon... est l'Apôtre éternellement qui part <| qu'on ne voit que de dos...

« ... Il traverse le Tanaïs, et c'est lui qu'on voit toi;| ^eul qui est assis

{( Près d'un petit feu d'argols dans ce désert qui est entre l'Oural et TObi, « Avec pour spectacle devant lui toute la courbure ^|dc la planète...

'■^i «... Tout son bagage est le nom de Jésus dans sa '^Ibouche, dans son sac un peu de vin et de farine, "1 « Dans sa main droite la croix, et la pierre de la "'messe sur sa poitrine.

^1 «... Il va vers toute fumée humaine...

« ... Les baptisés camards le regardent, bouche béante,

« Qui part, car il faut partir, quand il se retourne vers eux,

« Tout riant dans le soleil, avec des larmes plein les yeux ! »

Peut-on rendre avec plus d'intensité se^ sensations P'que Claudel ne le fait :

« Le froid matin violet ' a Glisse sur les plaines éloignées, teignant chaque ornière de sa magie.

^' « C'est l'heure où le voyageur, blotti dans sa voiture,

« Se réveille en regardant au dehors, tousse et soupire .

« ... Le jour blafard éclaire la boue des chemins, " « Et sous les haies, les feuilles de choux et les fleurs

« Versent sur la terre jaune leur charge de pluie. »

Et quelle évocation puissante que celte « entrée de Josué dans la Terre-Promise :

« Après la longue montée, après les longues étapes dans la neige et dans la nuée,

«Il est comme un homme qui commence à des-

cendre, tenant de la main son cheval par le bridon.

« Et il entend derrière lai dans le brouillard le bru de tout un peuple qui marche.

« Et voici qu'il voit le soleil levant à la hauteur d son genou comme une tache rose dans le coton,

« Et que la vapeur s'amincit et que tout à coup

« Toute la Terre-promise lui apparaît éclatante] toute verte et ruisselante d'eaux...

« ... Et l'on voit ça et là, du fond du gouffre, d grandes vapeurs blanches, comme des îles qui larguer^ leurs amarres, comme des géants chargés d'antres...

(( Il est difficile, a dit fort bien un critique, de défij nir en quoi consiste ce don de la vie qui échappe tout enseignement comme à tout calcul. Tout au plu peut-on dire qu'il se manifeste par l'expression imun' diate et totale de l'objet au moyen de certains trail essentiels et distinctifs qui suppléent aux indication absentes. »

Mais il nous faut examiner ce qui fait l'étraiig puissance de ce pittoresque condensé, quel est le secte de la force de ce style nerveux, comme aussi la caus^ de l'obscurité et de l'incohérence qui ça et là déparen son œuvre : Paul Claudel est un génie synthétique, a 1 n'analyse pas, il ne décrit pas son objet avec méthode il ne développe rien. 11 n'examine point les choses pa parties et successivement ; il les veut d'emblée et ton entières. C'est un esprit intuitif, et non discursif brusque, et non patient. En sa marche hâtive, il néglige de marquer les transitions et de compléter le^ détails (1). » De là, ces raccourcis d'expression, cQi

(i) J. de Tonquédec.

vers synthétiques, substantiels, et lourds de pensée condensée, ces métaphores directes et violentes, ces sauts lyriques, ces ellipses hardies, ces anacoluthes, ces heurts de mots, parfois étranges et parfois d'une saisissante beauté; — bref, cette marche impétueuse à travers tout, en bousculant les idées, le goût des lecteurs — et la syntaxe !

Et de mentionner ces coups de poings à la syntaxe m'amène à vous dire quelques mots de la langue de Claudel et de sa métrique ; — parce que c'est précisément elles qui rendent à beaucoup son œuvre inabordable ou déplaisante. Il n'écrit point comme tout le monde 1 — Est-ce un mal ? Neuf-cent-quatre-vingtdix-neuf lecteurs sur mille ne lui pardonnent pas cette originalité, — ne lui pardonnent surtout pas de leur imposer un effort sérieux et long pour entendre sa gangue. Mais comme il aurait tort de se soucier de leur paresse intellectuelle ! « Je me contente d'un seul lecteur, disait Montaigne ; je me contente de pas un ! » B^Glaudel n'a besoin que de l'élite. Et je crois qu'il n'écrit ^'que pour elle. Ses « Cinq grandes Odes » ne furent ^^tirées qu'à 200 exemplaires. 11 ne sera jamais la pâî^'ture du « profanum vulgus. »

Claudel connaît admirablement le français : l'actuel H l'ancien, celui de l'académie et celui du peuple, ceui des provinces, celui des arts et des métiers, de la narine et de la guerre. Son vocabulaire est des plus ■iches et des plus variés. Il connaît l'anatomie des mots, ^în a scruté le sens jusqu'au fond, les a pris à leur ori- |j[ine, leur restitue souvent leur sens primitif : par ixemple : nous appelons les choses, c'est-à-dire nous es évoquons. Il invente même parfois des étymologies

ingénieuses autant que fantaisistes, qui les bourrer de sens. Ainsi connaître, pour lui, c'est co naître, na treen même temps, parce qu'une chose que nous cor naissons commence à exister pour nous ; naître, c'e: nêtre, commencer à être ; le nom, c'est le non, lenoi autre, ce qui marque en quoi tel être n'est pas tel ai tre. Le mot sol implique essentiellement l'idée de S( paration et est apparenté à sanctus, sans, sceau, scii dere, etc.

Pour la syntaxe il a peu d'égards quelquefois. Outi les tournures archaïques, hébraïques, latines, etc., faut signaler ses ellipses et inversions insolites, ] suppression de verbes, l'abandon subit d'une constru( tion pour une autre, etc. Et de ces singularités noi n'allons pas le louer. Quant à sa prosodie, elle et tout aussi curieuse et déconcertante. Ce défenseur d l'ordre et de la tradition a montré, il est vrai, son rei pect du vers classique et son habileté à s'en servi par quelques poèmes en alexandrins d'une grande pi reté et d'une harmonie profonde et pleine ; mais le plu souvent il emploie le verset ou bien le vers libre d structure très spéciale qu'on est convenu d'appeler vers claudélien. Ce vers est basé sur la théorie d rythme respiratoire (1). La longueur d'un verset co respond à une longueur d'haleine, et la longuei d'haleine varie avec l'émotion : quand celle-ci deviei

(1) Claudel l'a défini lui-même dans « la Ville » :

« O mon fils, lorsque j'étais un poète entre les homme

J'inventai ce vers qui n'avait ni rime, ni mètre,

Et je le définissais, dans le secret de mon cœur, cet,

fonction double et réciproque

Par laquelle l'homme absorbe la vie et restitue, dai

l'acte suprême de l'expiration.

Une parole intelligible. »

Intense, la respiration devient saccadée, et le vers se librise en tronçons.

ûi Cette théorie est fondée en nature et en raison. Mais «il faut avouer que Claudel ne l'a pas toujours fidèle- 'toenl suivie ; et il se rencontre chez lui pas mal d'exliîentricités inexplicables. Il a évolué toutefois ; dans *5es dernières œuvres, son verset est ample, et d'un i)aombre admirable ; la rime ou du moins l'assonance

le terminent presque toujours ; on voit qu'il est fait îpour être lu à haute voix. Comme l'a fort bien dit R. IVallery-Radot, il a rappelle certaines proses liturgi- Ihues du Moyen Age. » Il faut tenir opiniâtrement à ce if(( vieux gaufrier » (comme disait Huysmans) de l'an- BJMenne métrique, pour prononcer une sentence sans éippel contre le vers claudélien ! 11 faut être insensible J i toute musique, pour ne pas sentir la riche et savante isiiarmonie de ces belles phrases balancées selon un ir-ythme qui s'accorde si bien avec la pensée ! ui ... Mais voilà ! Nous avons « perdu l'habitude de la

(j vénération. » Nous trouvons plus de plaisir au dénigrement qu'à la louange. Il faut croire qu'il y a une

pertaine volupté à « chercher les poux dans la crinière

^u lion ! »

Et cela explique sans doute le silence insultant ou la pitié dédaigneuse dont on paie aujourd'hui les plus grands d'entre les hommes.

Eh ! oui ! Claudel a d'énormes défauts, comme en ont Shakespeare et Corneille. Je ne demande pas qu'on ^es lui pardonne. Mais qu'ils n'empêchent pas de voir es qualités splendides qui font de lui un très grand X)ète. La postérité, plus juste, aura soin de le venger.

Les Maîtres : Francis Jammes

)ans la littérature d'aujourd'hui, Francis Jammes une des figures les plus curieuses et les plus attites. C'est, en plus, un poète représentatif de tout groupe, et qui a déterminé un courant nouveau. dier son œuvre, c'est du même coup étudier un aspects les plus intéressants de la poésie contemaine.

est Iheureux favori du ciel qui a trouvé un filon

pur, et qui l'exploite à merveille ; un novateur ;

trouvère dans le sens étymologique du terme ; un

rcier qui, du sol poétique, épuisé, eût-on dit, par

lurproduction, a fait jaillir de claires fontaines

spiration nouvelle ou renouvelée ; un initiateur et

chef d'école que suivent bon nombre de jeunes

les de France et de Belgique.

eudant longtemps, Francis Jammes n'a été goûté

des seuls lettrés ; depuis une quinzaine d'années,

enommée grandit sans cesse. A présent, tous les

ques s'intéressent à ses productions. L'an dernier,

parla beaucoup de sa -possible élection à l'Aca-

lie française.

Dur son renom, qui n'est pas encore assez vaste, je laite cette élection ; je la crains un peu, au con- *e, pour son activité : nous voyons trop, hélas, les fauteuils de l'Académie ont la qualité (qui est léfaut) de tous les fauteuils : ils sont moelleux, vitent... au sommeil. De plus jeunes que Jammes lont assoupis ! Et il faut avoir la tenace vigueur

d'un Bazin, d'un Bourget, d'un Barres, pour rési la douce tentation d'une petite sieste u sur les lau ri Je crois cependant que Jammes ne s'y momil point : car bien que « la barbe déjà blanchisse a de son sourire », il est jeune de cœur, et le demci j'en suis sûr, par une grâce spéciale des fées.

D'autre part, que cette élection soit une marque , lue de mérite, cela est contestable. Car si l'Acao j est (( l'Immortalité en première instance », la i rite est quelquefois a la Cour de Cassation ». Ef , la postérité, presque toujours, qui a raison.

Quoi qu'il en soit et quoi qu'il en advienne, ., élection marquerait un degré de gloire qui, en ce a du moins, correspondrait à un degré de valeur n

Et ces raisons suffisent pour nous engager à i notre attention sur un homme qui force à prt l'attention de tous.

Au temps où nos grands-pères étaient jeunes, ni\ à la Guadeloupe, du docteur Jammes, un fils : L Victor, qui fut envoyé tout jeune à Orthez, dan Basses-Pyrénées, pour recevoir une éducation française.

Or, les lointaines et somptueuses colonies avaien puté de brillants écrivains vers la France, pour appc à sa poésie les rutilantes couleurs des paradis e ques : l'île Bourbon avait donné Leconte de Lisle ; de Cuba, José Maria de Hérédia. La Guadeloupe al elle aussi, donner son poète, quine la chanterait pc il est vrai, ne l'ayant jamais vue, mais qui aurait, un brin de sensibilité créole et un certain goû l'exotisme, une palette touchée par tous les rayons éclatants là-bas.

)e Louis-Victor Jammes, alors receveur de lenre- %rement à Tournay, dans les Hautes-Pyrénées, et "<dame Anne Bellot, naquit un fils qui reçut au bap- 16 le nom de Francis.

'imagine que toutes les bonnes fées entourèrent le

ceau de ce nouveau-né, et, comme dans les contes

us, chacune forma pour lui un souhait magni-

Siîiie : l'une lui confia, comme à Tyltyl de l'Oiseau

u, le diamant qui fait voir « ce qu'il y a dans les

)ses )) ; l'autre, l'art d'enfermer dans sa voix toutes

voix de la nature ; une troisième, la plus bienfai-

ite de toutes, lui donna la bonté.

Oe petit Francis grandit dans le décor merveilleux

son pays de montagnes, qui se chargea dé dévelop-

' en lui les dons des fées. Il étudia au collège de

1 d'abord, puis à celui de Bordeaux, où il perdit

1 père. Sa mère vint se fixer avec lui à Oiihez.

V vingt ans, nous le trouvons... clerc de notaire!

^lais oui, le destin a de ces cruautés envers les

'^[ètes : mais la poésie finit toujours par avoir raison

*H malveillances du destin !

Le jeune clerc apportait dans l'étude poudreuse une e bruissante de rêves, une âme débordante d'émons, d'images et de parfums. Ah î dans la vie du ète, ce moment est moins glorieux sans doute que ce- I où il cueillera les palmes, mais certes plus trouant et plus doux : celui où il fait son premier rêve gloire !

Un jour, où l'on avait empli son âme d'autant de leil que possible pour en construire de lumineux 'âteaux en Espagne, on s'est senti effleuré plus hsiblement par l'aile de la Muse... Comme sous dicî, on a écrit des vers plus chauds et plus vibrants,

des vers qui. l'on ne sait pourquoi, garderont jeunesse éternellement... On fera plus tard des meilleurs ; on n'en fera plus d'aussi gonflés dt dresse !

Or, en ce temps-là, le symbolisme était à la m Francis Jammes donna en plein dans le symboli:n De 1891 à 1894, il publia trois ou quatre minces ' quettes intitulées tout bonnement : u l'ers », s étonnèrent par leur accent insolite et leur la naïve. 11 y avait là une simplicité si hardie, une cheur si inviolée, que les lettrés daignèrent s'éuti

voir. Que ces qualités fissent alors sensation, ne doit point nous étonner. Songez que, trop fa et trop parée d'oripeaux par les romantiques, guindée dans son corset de rythme impeccable les parnassiens, trop contractée et tarabiscotée d'excentriques décadents, la poésie avait besoi simplicité et de naturel pour se refaire belle el chante. Reprenons un mot de Barbey d'Aurévil u Nous avions besoin d'un verre d'eau fraîche. » Ce vt d'eau fraîche, le poète d'Orthez nous l'apportait.

D'année en année presque, les recueils de Jami se succédaient :

De r Angélus de l'aube à l'Angélus du soù^ (18i Quatorze prières (1898). Le Poète et l'Oiseau (189 Le Deuil des Primevères (1901). Le Triompfie de la J Jean de Noirieu, Existences (1902).

En même temps, il se plaisait, en une prose li pide et plus poétique que ses vers mêmes, à évoq^ de mélancoliques décors de province, à décrire a une grâce et une na'iveté un peu narquoise la humble des choses, des bêtes et des gens, à peine délicatement de touchantes figures déjeunes fille

:ar'

FR.VNCIS JAMMES 95

« Clara d'Ellébeuse », « Pomme d'Aiiis », « Almaïde d'Etremont. »

Il parlait quelquefois de Dieu. Il évoquait volontiers le paradis, un paradis naïf d'image d'Epinal, dans lequel il transportait les décors, les mœurs, les bêtes même de son pays natal. Certaines de ses poésies rendaient un son presque chrétien. Mais qu'on ne s'y trompe point : Jammes n'était ni pratiquant, ni

^'1 croyant. Sans doute il n'était pas un blasphémateur, ni même un de ces sceptiques prétentieux qui affectent

^"f volontiers une attitude dédaigneuse, sinon une hostilité ouverte, vis-à-vis de Dieu et de la religion. Mais indifférent aux problèmes religieux, tout à la joie païenne de jouir de la vie, il traversait la nature en enivrant ses sens, voluptueusement, des beautés éparses en elle ; étonné et ravi, s'emplissant des bruissements de la terre verdoyante, comme ce Centaure qu'a magistralement décrit Maurice de Guérin ; — jeune faune qui mordait à belles dents aux fruits verts d'une jeunesse libre et ardente.

Cela ne l'empêcha point de sentir le charme poétique de ce que j'appellerais le décor de la religion :

j, a Je parle de Dieu, mais pourtant

Est-ce que j'y crois ?...

« Ça m'est bien égal, ceux qui disent Qu'il existe ou non ; — car l'église Du village était douce et grise.

Quant au vrai sentiment religieux, il ne faut pas encore le lui demander.

Pourtant, bien des qualités — celles précisément qui faisaient déjà son originalité et feraient bientôt sa gloire — semblaient devoir l'amener à comprendre et

à aimer la beauté de la loi évangélique. Un goût très prononcé pour les choses humbles et simples, une certaine charité naturelle envers les pauvres et les petits, le déisme qui s'infiltrait dans son amour de la nature, un certain sentiment des beautés morales et esthétiques du catholicisme et des cérémonies liturgiques, ne voilà-t-il pas des dispositions qui rendaient légitime un espoir de conversion ?

Le sentiment de la nature, qui mène au panthéisme un Jean Lahor ou une Mme de Noailies, peut conduire aussi au vrai Dieu, et logiquement il le devrait s'il était pur. N'y aurait-il pas mené un peu Francis Jammes ? C'est tellement le chemin naturel, l'échelle de Jacob, par laquelle tout poète monte au Créateur ! Jammes s'en est aperçu, car il écrit :

(( Quand s'effeuillait, dans l'agrandissement des choses, « A travers les pertuis des dômes de ce bois, « Sur l'eau pure, un couchant fait de bouquets de roses, « C'est D/ezi que j'appelais !...

Ce Dieu, pour qui son âme était faite, vint à sa rencontre. Et pour l'attirer à lui, il se servit de la souffrance. Ah ! l'on ne goûte pas longtemps aux fruits vénéneux du péché sans en éprouver l'affreuse amertume. 11 y a tant de lie au fond des coupes dorées du plaisir ! Demandez à Musset, à Baudelaire, à Verlaine, à ce pauvre Charles Gnérin ! Jammes n'était pas un débauché, mais un épicurien seulement, dont le plaisir était la seule loi. Un médiocre eût pu vivre ainsi, mais à lui il fallait un absolu.

Soyez béni, mon Dieu, écrira-t-il plus tard :

« Soyez béni, mon Dieu, par qui j'ai recherché L'amour (Y un absolu qui manquait au péché ! »

Oh ! comme cet absolu lui manquait !

Les premières ivresses passées,, son âme demeurait iste et lasse. Il connut le goût de cendres du désenlantement. Et dans le malheur, de quelle utilité Duvaient lui être ces choses éphémères qu'il avait •llement aimées ? La nature elle-même, qu'il croyait une mère » n'était plus qu'une tombe.

Comment, mon cœur, n'es-tu pas mort depuis un an ? Plus rien ! Je n'ai plus rien, plus rien qui me sou-

[tienne !...

Durquoi fait-il si beau, et pourquoi suis-je né ?... me semble entendre pleurer au fond de moi 'un lourd sanglot muet quelqu'un qui n'est pas là !...

« Ce lourd sanglot muet était comme un appel in- >nscientde son hérédité clirétienne au Dieu qui maniait à son âme (!). »

Et la grâce alors, la Grâce mystérieuse et forte, le it parce dégoût de la vie, par ce besoin de s'appuyer ir quelque chose qui demeure au milieu de la fuite î tous les bonheurs terrestres :

J'ai faim de toi, ô Joie sans ombre ! faim de Dieu !... Or, Francis Jammes avait un ami qui l'exhortait à livre le chemin qu'il avait lui-même, voilà plusieurs mées déjà, osé choisir et qui l'avait mené à la certiide et à la paix : le chemin de l'Eglise ! Cet ami, était Paul Claudel. De l'Extrême-Orient, il lui en- )yait des lettres pressantes. Mais Jammes hésitait.

(1) Julien Laurec. Outre l'histoire de la conversion de immes que donne J. Laurec dans son livre : « Le Renouîau catholique dans les Lettres », nous avons le bref !cit qu'en fait le poète lui-même dans le livre du R. P. ainage : « Les Témoins du Renouveau ».

Redevenir dirétien, c'était astreindre à une Loi ses ser son cœur et sa pensée; c'était s'exposer aux raill ries et exposer sa réputation littéraire. La force 1 manquait pour faire le grand pas, et il priait le Ci de la lui donner. « Tu ne me chercherais pas, si ne m'avais déjà trouvé î »...

Et un jour, sans éclat, le miracle se produisit.

Ce fut en juin 1903.

(( Je me revois, dit-il, une matinée, étendu sur i lit, l'âme et le corps en détresse, humilié, neurasth nique. Quand je sortis de cette prostration qui du: vingt minutes, je prononçai avec un tremblement c larmes dans le gosier : « Il faut que cela soit, ou n'y a rien ! o (l) Cela? Quoi ? L'Eglise catholiqu apostolique et romaine, qu'avait recommencé c m'enseigner, malgré la séparation des mers, me deuxième ange gardien, Paul Claudel.

« Je me relevai et, ce matin même, un dimanch» j'allai pleurer à la messe de la cathédrale de Bo; deaux. Dans le tréfonds de mon être, une joie con mençait à sefairejour. Serait-ce possible quel'homm pût être en possession d'une telle allégresse ? Poi; la première fois, le païen que j'étais ressentait, con ment dirai-je ? le mouvement que crée Dieu dans r( loignement de son abîme. C'e^t vous, d'abord, qu j'ai reconnu, mon Père !

« Mais il fallait la pratique, aOn que lazr.r de 1 grâce montrât son miuce filet dans la fissure de c bloc d'argile que je suis. De terribles scrupules m'aî

(1) Ils sont légion, de nos jours, ceux qui, touchés par i grâce, aboutissent à cette conclusion. Et l'on se souvier de la phrase de Lotte à son ami Péguy ; » Ah ! mon pai vrc vieux, nous en sommes tous là ! »

j FRANCIS JAMMES 99^

saillaient jusqu'à me faire douter que la confession et la communion me fussent possibles. Puis, un jour, ce raisonnement : « Il est impossible que Dieu empêche un homme qui veut aller à lui, de L'atteindre. » Et alors je me décidai, après avoir consulté, à marcher sur ces ronces. »...

Et le 7 juillet, son directeur spirituel, le P. Michel, le confessa et le communia. Paul Claudel, revenu de Chine, servait la messe. Ce fut un jour divinement beau. Jammes avait retrouvé la paix et la joie.

Dieu ne lui épargna point cependant l'épreuve de l'aridité spirituelle. Mais le converti tint bon. Et il devint fort. Et s'étant marié, il vit son foyer béni par « le Seigneur de Cana. »

Désormais, il consacrera son art à faire connaître et aimer le Dieu qui est venu l'arracher à sa misère. Il ne sera pas un docteur, ni un apologiste, mais un apôtre. Gomme la Samaritaine à qui le Christ révéla (( le don de Dieu )>, il s'en va raconter à tous qu'il a découvert Celui qui dispense l'eau vive.

.j, La nature, la vie humble, qu'il aima toujours, il 4 va les magnifier mieux que jadis, parce qu'il a trouvé le secret de leur grandeur.

La foi a modifié, élevé sa conception du monde, épuré son sentiment poétique, donné des ailes à son inspiration. Non, non, la source n'est point tarie ; elle jaillit plus haut et plus clair ; elle ne reflète plus ; de visages troublants.

(( En Dieu » et « l'Eglise habillée de feuilles » sont déjà des poèmes chrétiens. C'est le converti qui aspire au ciel, à la pureté, qui prie avec les humbles, qui, au retour des heures sombres, dit sa détresse et sa con-

fiance. En 1910, la naissance et l'éveil à la vie de son premier enfant lui inspirent ce très joli livre : « Ma fille Bernadette », d'une grâce et d'une fraîcheur délicieuses. En 1913, il donna ses « Géorgiqiies chrétiennes », une épopée rustique, couronnée deux fois par l'Académie.

Les aspects de la terre et du ciel, les saisons avec les travaux et les plaisirs qu'elles ramènent : semailles, récoltes, chasses ; les époques liturgiques avec leurs fêtes : Noël, Pâques, Fête-Dieu, jour des âmes, y apparaissent autour desévénonentsde la vie d'une famille patriarcale ; tout cela relié par une très mince intrigue. Une grande sérénité rayonne de ces tableaux, et le poème « a l'air d'être en état de grâce ».

Suivirent deux romans poétiques : Le Rosaire au Soleil et Monsieur le Curé d'Ozeron, d'une simplicité, d'une grâce exquises, et qui sont une nouveauté dans la littérature française. Le Poète rustique, qui resseuible à une autobiographie, plaît beaucoup moins. L'intrigue en est par trop insignifiante (1). Mais « VAlma-

(1) J'aime infiniment la fraîcheur d'impressions, la notation directe des sensations, l'image neuve, et par dessus tout lexquise simplicité du poète d'Orthez ; — mais cette fois sa bonliomie dépasse les bornes, sa naïveté est trop voulue, sa rusticité n'est pas toujours du meilleur goût. Nous sommes très loin de la noble simplicité de « Monsieur le Curé d'Ozeron » et des « Géorgiqnes c/i retiennes » ! — Nous savons que Janimes ne sait pas construire un roman, qu'aucun de ses livres ne se distingue par l'art de la composition. Il est bien vrai que les jolis détails rachètent toujours, chez lui, cette imperfection de l'ensemble. Mais l'impuissance à nouer une intrigue, je ne peux admettre qu'on en fasse une « qualité » ! « C'est une erreur, quand on écrit une histoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d'artificiel et d'en-

nach)) qui y fait suite est un petit régal comme Jammes seul peut nous eu servir.

Le Livre de saint Joseph, recueil de contes, est un cantique à la gloire de l'humilité. En 1919, Jammes fît paraître, sous une couverture bleue — couleur du manteau de Notre-Dame — « la Vierge et les Sonnets », renfermant le cantique de Lourdes et le cantique de Notre-Dame de Sarrance ; histoires rimées dans le ton et le style des vieilles cantilènes populaires ; et des sonnets dont plusieurs, unissant une délicatesse exquise de sentiment à un art parfait, sont de purs chefsd'œuvre. La guerre inspira à notre poète « Cinq Prières » touchantes, pages de belle et solide prose classique, et des « Epitaphes » qui sont du meilleur Jammes. En 1921 parut le premier volume de ses « Mémoires ^>, avec ce joli titre ; « De l'Age divin à l'Age

nuyeux que l'on appelle l'intérêt. » Telle est l'opinion de M. Jammes. Elle m'ahurit un peu. Et je trouve assez artificielle et très ennuyeuse l'histoire qu'il nous conte — si histoire il y a — et qui n'est que la vie quotidienne de Monsieur Rustique, poète, et de sa famille. Certes, « la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles w n'est pas sans grandeur, surtout si, comme celle du poète Rustique, elle reçoit sa lumière d'en haut ; mais Jammes nous l'a mieux prouvé par ses deux romans précédents. La peinture burlesque d'un milieu bourgeois prétentieux et bête — ses voisins — alternant avec la notation des menus événements d'une vie modeste de brave homme — la sienne — c'est vraiment une matière trop pauvre ! Et c'est encore un artifice que l'absence voulue de tout artifice. La formule est appliquée avec excès. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Ce livre du théoricien de la littérature simple risque de nous dégoûter de la simplicité...

Heureusement, — comme disait de lui José Maria de Hérédia : « cet animal-là est poète » I — Et peintre ! Son beau talent de descripteur et d'imagier est toujours en fleur. Et ceci nous console de cela.

ingrat. )) Il y conte avec minutie les mille riens qui font la trame d'une enfance prédestinée (1).

Et maintenant (2), M. Jammes vit heureux dans son pittoresque Béarn, à Orthez, — une petite ville assez cossue, à 38 km. de Pau, qui a du passé, ma foi, et des armoiries. Elle montre encore, toute fière, sa tour de Moncade, reste d'un château des vicomtes du Béarn, bâti par Gaston Vil et décrit par Froissa rt ; une église du XIl^ siècle, le bâtiment de l'ancienne Université, et un très pittoresque pont du XIV^ siècle qui enjambe le Gave.

Suivez la route nationale qui poudroie et blanchoie au soleil. Puis, non loin de la vieille maison vêtue de lierre qu'habita Alfred de Vigny, l'altier capitaine, remontez cette venelle en pente douce qui court dans les champs.

Dans une muraille d'où retombe la verdure, vous découvrirez une porte rustique, et, l'ayant poussée, vous débouchez dans une cour pleine d'ombre, devant une vieille façade de maison provinciale. C'est là qu'habite notre poète. Un intérieur modeste. Carrelage rouge, bons meubles de chêne vieux qui pourraient déjà conter de beaux souvenirs ; quelques tableaux aux murs ; aucun raffinement.

Dans ce décor, Francis Jammes vous apparaît : im

(1) Francis Jammes, très admiré, parle dans ses livres aussi volontiers de lui-même que du bon Dieu. Gela a donné lieu à cette épigramme pas bien méchante :

« De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir,

Je m'encense, on m'encense, et je suis encensoir. »

(2) Ecrit avant le joli « miracle » qui fît brusquemewt du poète Rustique sans fortune l'heureux héritier d'un beau domaine.

FR.V>'CIS JAMMUES 103

lomme solide, qui a dépassé la ciaquantaine ; taille noyenne ; grande barbe poivre-et-sel. Un bon regard irille derrière le pince-ne^ ; et les mains se tendent ccueillantes. Il parle d'une voix un peu perçante, vec un brin du joli accent cadencé et chantant des îéarnais.

On est devant un grand homme; devant un homme lon surtout, et heureux à cause de sa bonté.

La placide maison est animée par toute une bande « jolis enfants, dont deux ne sont pas inconnus aux ;ttérateurs : l'aînée, Bernadette, une gentille fillette e douze ans, dont l'éveil à la vie a inspiré de si «lies pages au poète ; et le quatrième, petit Paul, qui été tenu sur les fonts baptismaux par le grand poète 'aul Claudel.

La richesse et la félicité de Francis Jammes sont DUS ce toit ; et cette sagesse lui vaut plus à présent ue sa gloire.

Il y mène la vie idéale du poète. Après la messe du lalin, il partage sa journée entre les joies du foyer, t les travaux littéraires. Si le temps est beau, il s'en a, coiffé du béret, guêtre, le caban sur le bras, muni e son bâton ferré, de son fusil ou de ses canncs-àêche, suivi de Rip, son chien de chasse au pelage taaueté, aux longues oreilles pendantes. En chemin, il ilue gaîment, voire arrête pour faire un bout de eauîtte, les villageois qu'il connaît tous par leur petit om. Et des heures durant, il se livre à ses grandes et unes passions de la promenade, de la chasse ou de la ôche. Mais ce n'est point là un vulgaire passe-temps. immes travaille, observe et médite, et rapporte pour î8 enfants de jolies fleurs agrestes, pour la cuisiière du beau gibier ou de succulentes truites, et pour

nous, ses avides lecteurs, des trouvailles d'id d'images, de mots, de rythmes.

M. Jammes persévère dans la foi : il est le f fidèle paroissien de l'église d'Orthez. La gloire est venu le trouver — si loin de Paris — ne leg6 point, et la Capitale n'est point pour lui la Ville taculaire.

Gomme le poète de Maillane, Frédéric Mistral, q rappelle en plus d'un point, il désire \ivre et moiî dans son village. Il est président de la conférence I saint Vincent de Paul et marguillier de la paro 5 Saint-Pierre. Et, pour prolonger cette biographie di l'avenir, j'emprunterai cette jolie prophétie de qi 1 qu'un qui le connaît bien et l'aime beaucoup (1).

((J'imagine, dit-il, qu'après cinquante années, qi]; la France aura cicatrisé ses blessures et que le aura perdu la couleur du sang, Francis Jammes, venu tout blanc, habitera encore à Orthez (:2), 1 loin de la Tour de Moncade. Il sera un patriarche :

(1) Fortunat Strowski.

(2) M. Strowski a mal prédit. Francis Jammes vieni quitter Orthez pour Hisparren. M. .Marcel Provence 1: a conté, dans la Revue Univenelle (du 15 août 1921) ce a amené ce changement dans la vie de notre poète :

<c Peut-on imaginer plus beau conte que celui-ci semble que le bon Dieu n'ait pas voulu être en reste a Francis Jammes et qu il ait fait un miracle pour son po< On savait la dure existence de l'écrivain à qui chac année donnait un nouvel enfant et des charges plus lo des. Sans maHce, il avait confessé ses embarras. Harc par un propriétaire impitoyable, il n'avait pu qu'implo saint Joseph, son patron... Et voilà qu'une âme sensi et chrétienne, en quittant les horizons qu il a chantés voulu que Francis Jammes n'en connût plus que les bii faits et l'a nanti d'un grand domaine au pays d'Hisparrr avec la maison, les trois fermes, les prairies et les tr( peaux ».

fra:cgis jammes 105

ifants de ses petits enfants l'entoureront. Et nos ar- 'ère neveux iront le voir comme un très grand homme, , rintcrrogeront avec curiosité : « Parlez-nous de 3us ! » diront-ils. Il répondra oui, en souriant, et il )inmencera à parler, mais non pas comme on l'en

^fjrait prié : il racontera quel drôle de chapeau de aille portait son bon ami Théodor de Wyzewa la derière fois qu'il l'a vu au bord du gave ; il célébrera le

'l'énie de son ami Claudel ; ou bien il décrira les lacs es Pyrénées, perdus entre deux sommets et qu'il allait à visiter jadis.

Il ne parlera que des autres, car son âme est géné-

%use et créée pour l'admiration, âme véritable de poète

l'^t de chrétien. Et sans cesse elle est prête à s'oublier, se donner, et à enrichir autrui de sa propre richesses...

Francis Jammes est-il un grand poète ?

I II faut s'entendre.

îHi Appelez-vous grand poète celui qui traite les grands

enres et les œuvres de longue haleine ? Dans ce sens

Voltaire le serait, et même Népomucène Lemercier !

t Jammes ne le serait pas ! Car à part son épopée rus-

ique, les Géorgiqiies chrétiennes, il n'a donné que de efjjctits poèmes impressionnistes. 11 n'a pas le don de

a construction puissante. Ses œuvres manquent un ajoeu de composition. La trame de ses romans est ténue,

-oire un peu décousue. Sa verve n'est ni rabelaisienne, Jlii hugolienne, ni verhaerienne.

rt Mais Jammes est un grand poète dans le sens où 'frétaient Musset, Baudelaire, Verlaine : — non par ^l'étendue, mais par l'intensité.

Ucprenons le mot de Jules Lemaître à propos de

Page 1