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I. imartine : il est la poésie même. Qu'il écrive en prose

106 LE BEAU RÉATEIL

OU en vers, tout ce qu'il produit est essentiellen poésie : et les mots qu'il agence, et les images q crée, et les figures qu'il évoque, et les décors q, dépeint.

« Ce que vaut son génie, dit Strowski, raveni;| déclarera à nos arrière-neveux ; mais il a du génie, son génie. Dans ce chemin de poésie où il va, il va vaut tous les autres poètes. »

Essayons de dégager les caractères de cette poéî d'étudier une à une les distinctives de sa personnali et de son originalité, d'exposer à ce propos la nouvel théorie artistique que prêchent, implicitement ou d plicitement, ses écrits ; — en un mot, ayant étuc l'homme en sa vie, étudions le poète en son œuvre.

Ce poète a eu la bonne fortune de trouver direc ment sa voie, et au lieu d'en chercher une plus lar ou plus fréquentée — comme il arrive souvent a^ débutants — la sagesse d'accepter cette voie, qui p raissait humble, mais qui avait le grand avanta. d'être inexplorée.

l^e forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce,

disait La Fontaine. Et Jammes n'a point forcé son t lent, et il a tout fait avec grâce. Il ne touche point ' lyre aux cordes d'airain, et non plus, sinon raremen la hai*pe aux cordes d'or. Il joue du pipeau champ; tre, tout simplement, — mais il en joue si bien !

Et il importe, précisément, avant d'aller plus loii d'étudier l'instrument dont il se sert, c'est-à-dire s langue et son rythme, sa forme d'art, très spéciale

FRiXCIS JA.MMES i07

%ite de la uaïveléd'un primitif et du ralTinement d'un l'rand lettré ; car ce sont précisément les préjugés coulure sa forme qui lui aliènent le plus de sympathies.

Le reproche de prosaïsme et de platitude qu'on fait "" ses vers doit être, une fois pour toutes, réfuté : il •' revient, je crois, du préjugé pseudo-classique qui *^onfond le sublime avec le pompeux, et fait de la loésie une simple mise en œuvre de clichés étiquetés joétlques et de rythmes consacrés par des siècles 'usage et d'usure. Or, l'art poétique n'est pas un art ulinaire : Pourquoi reprocher à Jammes de n'avoir as utilisé de vieilles recettes ? Car, au fond, c'est cela u'on lui reproche. Les médiocres reprochent tou- Durs aux poètes originaux leur originalité. Vengeons l'originalité, puisqu'ici elle est de bon aloi. I — Francis Jammes rehausse ses dons naturels par art le plus raffiné. « Il a l'air, en effet, dit un judi- Jieux critique, d'écrire une langue qu'il n'aurait jamais ue écrite, et qu'il aurait seulement apprise sur les àvres de sa mère, dans des baisers et des caresses ; et ependant il est aussi savant et aussi scrupuleux dans 3 choix des mots et la construction des phrases que B puriste le plus difQcile : celui-là connaît bien le gélie de la langue française ! Son style procède par ouches légères, qu'on pourrait prendre pour dépures mpressions ; en fait, ces touches sont choisies avec ine sévérité de goût, avec un bon sens, avec une vérité [qI leur donnent la solidité d'un dessein continu, /ingénuité, le naturel de cet art sont l'eiTet du travail 'accordant avec la nature, non l'effet de l'ignorance et le l'improvisation (1). »

j (1) Fortunat Strowski.

A l'époque où cet écrivain débuta, Verlaine et M;, larme étaient les dieux des esthètes. Jammes fut di l'abord un disciple, — et le plus personnel, certes de Verlaine. Or, la loi de Verlaine, s'il en avait ui] était la sincérité. Et Jammes voulut que son art f avant tout : sincère. Il choisit, dans ce but, (( le la gage de tous les jours, rehaussé simplement des bellj images concrètes que suggère la nature ». Il trouve poésie trop crispée : il la veut simple. Et il about par excès de simplification, au même terme où vo atteindre les Mallarméens par excès de complicatioi c'est à-dire au vers libre. Et quel vers libre ! Sa césure, sans rime, parfois sans assonance, avec l'hi tus pratiqué de parti pris ; un vers polymorphe ( plutôt amorphe, invertébré, parfois obscur, parfc prosaïque, et prodigieusement long ! Mais ne craign rien ! Comme tous les brise-barrières, comme Moréa comme Henri de Régnier, comme Verhaeren, il s'a sagira en prenant de l'âge. Après avoir cassé les ca reaux, il les remettra, l'un après l'autre. Progressiv ment il reviendra à la métrique essentiellement frai çaise, sans toutefois se soumettre jamais à ce qu'elle d'étroit et de raide. 11 maniera avec art et souples: l'alexandrin dit familier, à coupes très libres, et où i comptent que les syllabes que l'on prononce habituell ment dans la conversation. Ce vers convient à merveil aux sujets qui lui sont chers, et au ton quilui est nature Et quand il donne, en 1912, ses Géorgiques chrétienne écrites tout entières en distiques dodécasyllabiques, semble bien revenu définitivement aux lois de la pr< sodie traditionnelle.

Son alexandrin est devenu tel à peu près que noi le voulons tous à présent : assoupli, libéré, tel qv

ont fait, en trois étapes, Victor Hugo, les Parnassiens, t Paul Verlaine.

Notons que, dans cette évolution de Jammes vers i sobriété, la mesure et la discipline, l'influence du îtholicisme n'a pas été étrangère, a Elle a rendu son rt plus ferme et plus net, vigoureux, sans raideur ependant ; sa prose même a pris une attitude, une émarche plus assurées, plus souples, comme le pas 8 celui qui sait qu'il avance dans le bon chemin (1). »

Sous l'influence du catholicisme, son esthétique s'est ro fondement modifiée et perfectionnée. Un changelent d'éthique imposait nécessairement un changelent d'esthétique ! la morale chrétienne ne soulfre oint de sensualisme; il y a une contradiction entre ;s faunes et les anges, et la flûte de Pan communique ux pensées un autre rythme intérieur que la harpe u Prophète. Mais le christianisme n'exige pas le sarifice des dons et des puissances naturelles : il les iscipline, mais les élève ; il les exalte, mais en les purant. Comme il a fait entrer, dans la construction e ses basiliques, les colonnes parfaites et le marbre récieux des temples de faux dieux, ainsi il accepte e l'art profane tout ce qu'il apporte de bon et de raiment beau. La grâce ne détruit pas la nature» isent les théologiens, elle la purifie et la surélève.

Ainsi, Paul Claudel hésita quelque temps au seuil e l'Eglise, parce que, croyait-il, elle entraverait son énie. Et voyez, c'est précisément dans le catholicisme ue son génie a trouvé son épanouissement plénier, t tellement, qu'on ne concevrait pas Claudel poète

(1) F. Strowski, loc. cit.

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s'il n'était chrétien. La religion s'est emparée de mêfi de cette volonté passionnée qu'était le sociali^ Charles Péguy, pour en faire un apôtre et ^1 convertisseur irrésistible. De Francis Jammes aus c'est bien Elle qui a fait un grand poète. Et pour p que nous voulions dégager une doctrine de ses che d'œuvre, nous aurons un très original art poétiq chrétien. A se faire baptiser, sa poésie n'a rien perc de son éclat et de sa fraîcheur première. Seulemei elle attribue un sens plus pur et comme immatér aux choses ; elle élargit sans effort jusqu'au ciel 1 perspectives de ses horizons journaliers. Elle surprei un reflet den haut dans chaque chose d'ici-bas. El attend son inspiration de plus loin et de plus ha qu'autrefois : elle remonte aux causes, à la cause.

Et voilà pourquoi il est nécessaire, pour bien cor prendre l'œuvre de Jammes, d'étudier d'un peu pli près son catholicisme. Sa foi n'est pas conquérante fougueuse comme celle de Claudel, ni u accablée etfaroi che comme celle de Charles Guérin, ni éthérée et pi nante comme celle de Charles Grolleau ; elle n'a point majesté sévère et la gravité hiératique de celle de Lou Le Cardonnel. Elle ressemble à 1 acte de ferveur na et peu raisonneur des bonnes gens du village ; el demeure positive et réaliste, joyeuse, allègre, décorj tive, et de belle humeur ; et la bonne odeur du terro l'enveloppe (1). » Elle est, selon la pittoresque expre, sion d'un ciitique, a champêtre et parfumée. » I titre d'un de ses recueils la définit fort bien :

« L'Eglise habillée de feuilles. »

([) Léon Bocquet. Francis Jammes (Revue Générale, U vrier 1915.)

FRANCIS JAMMES iH

\i^Se concluez point qu'elle est une simple qualité

ilisétique, ni seulement une nouvelle veine d'inspira»

i,Q, un filon encore inexploité, un répertoire de

assèmes lyriques ou descriptifs. Non : elle est orlho-

p|xe, rigoureusement. Elle informe la vie de l'homme

lellant d'informer l'œuvre du poète.

iqilll y avait trop longtemps que nous vivions sur cet

rifconcevable non-sens — cet étrange Concordat intime,

eDit Jacques Maritain — qui consiste à être chrétien

le fois par semaine ou par jour — à l'heure de la

ilissse dominicale ou de la prière du matin — puis à

eiiiposer, comme un ennuyeux habit de cérémonie,

christianisme accessoire, dès que l'on entre dans

iâi(u cabinet de travail. Nous avons vu ainsi, pendant

)is siècles, des poètes, chrétiens de pensée et de

œurs, faire des vers païens, comme si l'Esprit n'avait

s tout renouvelé.

Jammes, lui, devenu chrétien, l'est toujours et parut. Son âme vit de la foi ; pourquoi ses chants ne ;n nourriraient-ils pas ? Son Dieu n'est pas le Dieu 'Strait et lointain de Lamartine ; mais un Dieu en li tout vit, tout se meut, tout existe ; un Dieu qui ittache à sa créature, qui connaît les étoiles parleur )m, qui nourrit le passereau et vêt le lys des champs, - qui nous porte inscrits dans sa main, selon la suime image du Prophète ! Réaliste, pourquoi Jammes }gligerait-il les réalités supérieures, moins fallacieuses ;rtes que celles qui tombent sous nos sens sujets au iirage ?

Dans le terreau de sa vie psychique servie par d'adlirables facultés et fécondée par cette foi bienfaisante, byons s'épanouir les qualités maîtresses du poète :

112 LE BEAC RÉVEIL

son sentiment de la nature, — son réalisme et s symbolisme — sa simplicité, sa sincérité, et nous c rons ainsi fait le portrait du peintre minutieux de vie agreste, du chantre ému du monde visible et l'âme, et défini le tempérament le plus vraiment p( tique de la génération actuelle.

Le sentiment de la nature semble être plus prop aux peuples du Nord qu'à ceux du Midi. Les riai pays méditerranéens n'ont pas inspiré un sentime très profond de la nature. Théocrite et Virgile, q l'ont si bien décrite, n'en ont vu surtout queleslign harmonieuses ; ils n'ont pas été angoissés devant mystère de son essense, de ses origines et de sa des née. La France, tant qu'elle a été l'élève de la Grè et de Rome exclusivement, c'est-à-dire jusque vers milieu du xviii^ siècle, ne l'a guère aimée non plus. 1 où la nature est implacable de beauté — (comme dai rinde) — ou d'horreur — (comme dans le Nord), el a eu une bien autre part dans la formation de la sei sibilité ! Et c'est un Germain — le Suisse J. J. Rou seau, dont par ailleurs l'influence fut si néfaste — qi a enté ce nouveau sentiment sur le tronc, vieil alors, de la poésie française. Depuis lors, la nature été, à côté de l'amour, la grande inspiratrice. Mais sentiment de la nature était vicié chez nous, dans se origine même ; avec les Romantiques, tributaires ci la Germanie, il est un aliment à l'exaltation du mo un principe d'égocentrisme ; avec les Parnassien; sous l'influence de l'orient, il devient pessimiste < bouddhiste. Je ne nierai point que ce pseudo-myst cisme naturiste, — panthéiste presque toujours n'ait fécondé l'inspiration de bien des poètes ; niai

Si il est morbide et porte en soi un germe de mort. Et pourtant, il existait un amour chrétien de la nature : serein, attendri, lustral et ennoblissant. On le trouve déjà dans ce vieux petit livre toujours jeune p| qu'est l'Evangile, et bien avant lui, dans les odes enflammées du Psalmiste ; saint Paul en résume la théorie mystique en un de ces comprimés de doctrine en quoi il excelle ; et un des plus authentiques poètes du Moyen-Age, le séraphique François d'Assise, en donna l'expression la plus gracieuse dans mille traits de sa vie, et la plus sublime dans son (c Cantique du of Soleil. ))

Mais en France nous ne le découvrons qu'à l'état r tout à fait sporadique, avant l'Ecole catholique conè, temporaine dont Jammes et Claudel sont les chefs. Pour Francis Jammes, la nature n'est point, comme pour Lamartine, « la grande consolatrice dont la solitude guérit les âmes blessées par la vie », ni, comme pour Vigny et Leconte de Lisle, u la grande impassible qui demeure sereine en face de nos agitations et I rit sur nos tombeaux ». Elle n'est ni le « grand Tout » des panthéistes, ni la « création idéale du moi » des symbolistes. Elle est plus qu'un spectacle coloré mais moins qu'une émanation de l'Etre divin. Elle est une œuvre de Dieu, distincte de son Auteur, mais éminem- 1 ment digne de notre vénération, à cause surtout de la Beauté divine qu'elle reflète. Considérée avec les yeux de la foi, elle prend un sens magnifique.

Cœli enarrant gloriam Dei... « Dans sa poussière et dans sa gloire », l'univers « raconte » son Auteur.

c( La terre, écrit Francis Jammes, n'est qu'une illustration, où le solide esprit du Moyen-Age découvrait I une figure spiiitueîle... C'est une calamité que l'aban-

don de la recherche des vérités divines dans ces quatre vivants chapitres de la nature : les saisons avec leurs images. Il est bon, de crainte qu'on ne l'oublie, de répéter que le monde existe, comme le redisaient à coups de marteaux les vieux Maîtres dans la pierre des cathédrales.

Le monde existe, non seulement dans la matière la plus dure, mais encore dans sa nuée, que les mêmes vieux maîtres ont sculptée sous les pieds de Notre- Dame. Il existe tellement, le monde, que nuée luimême en son ensemble, pliais compacte, il nous prouve le Ciel en nous le voilant. »

Voilà le fondement de son naturisme chrétien : réalisme objecliviste, affirmant, avec les Thomistes et contre l'idéalisme subjectiviste des philosophes allemands, l'existence réelle et distincte des êtres contingents et de l'Etre nécessaire; mysticisme catholique, rendant aux êtres corporels leur signification symbolique, car, selon saint Paul, les choses visibles sont le miroir des invisibles.

Aussi bien le sentiment de la nature s'associe-t-il souvent au sentiment religieux : selon que celui-ci est vrai ou faux, celui-là est sain ou morbide.

L'amour chrétien de la nature est exempt de mièvrerie; il est plutôt un signe de vigueur morale, comme il est une source de tendres émotions et de joie.

La création regorge de merveilles ; elle proclame l'amour paternel de Dieu pour nous. Elle est une table dressée, un arbre chargé de beaux fruits '-pour nous. Les choses sont bonnes, non seulement en soi, — mais aussi par rapport à 1 homme, s'il en use selon l'ordre.

Chanter Vutiliié de la création, nos poètes de salon

FEAÎTGIS JAMMES 1 ! 0

3n rougiraient ! Jammes, au contraire, y trouve une nouvelle source d'admiralion et de joie. On pourrait lui appliquer ce qu'un critique écrivait de Charles Péguy : « Ce n'est pas lui qui dépeindra le soleil :omme un objet de luxe ; il ne puise pas en lui de la langueur ou de la fièvre, de l'orgueil ou de l'anéantissement; il voit en lui un divin artisan, le patron du :hamp et de l'atelier qui règle l'heure du lever et du toucher ; il vénère en lui l'ordonnateur des saisons, le collaborateur sacré sans lequel ni le vin, ni le pain, ne peuvent mûrir. Ce qu'il admire dans l'astre, (l'œil du our comme l'appellent les anciens), ce qui fait bouillonner sa veine lyrique, c'est que le Soleil est utile. Scandaleuse et pourtant juste position que prend un poète en cette époque d'extrême culture ! Saine et salutaire réaction contre l'alexandrinisme essoufflé, :ompliqué, et puéril, d'une civilisation impuissante à :réer rien de grand (1) ! » Dans ses Géorgiques chrétiennes, Jammes a célébré ce soleil travaillant, avec la Lerre, à produire le blé, le raisin qui feront vivre les iiommes.

La nature : œuvre de Dieu, image de ses splendeurs, servante docile de l'homme : ces thèmes renouvelés ont nourri chez notre poète un sentiment que, ne l'oublions point, il tenait de son tempérament même. Car il aima toujours passionnément la nature. Il nous conte qu'à peine âgé de quatre ans, il s'extasiait devant les cailloux, les insectes, les oiseaux ; à neuf ans, devant les plantes. Toujours il s'appliqua, avec délices, à létudede l'histoire naturelle — un peu

I (1)R. Vallery-Radot. « L'OiTrandedes Lettres françaises. »

comme Fabre : il la connaît en savant, et il l'aime er poète.

« Un des plus doux sentiments poétiques que j'aie éprouvés, — nous confie-t-il dans ses Mémoires, — après celui dont m'emplissait la contemplation des montagnes, fut le retour des troupeaux, lié pour moi au charme mélancolique de l'automne. Je n'ai jamais chanté les pasteurs et leurs ouailles sans que moi cœur fut ému comme un tremble. Toutes ces clarines m'étaient comme des oiseaux aux chants rauquesciier chant un refuge dans mon âme qui devenait, à h Toussaint, une sorte de grange obscure qui eût voulu les abriter avec toutes les brebis du bon Dieu. Je n'aurais pas eu grand effort à faire pour me couvert ii alors en bercail, étant déjà tout naturellement une arche de Noé. A quels animaux n'ai-je donné la chasse, construisant des pièges pour les attraper vivants, navré si leur sauvagerie ne répondait point à mon désir de m'en faire des amis qui partageassent ma joie, mes peines ? Hérissons, rainettes, geais, piverts, lézards, orvets, escarbots prenaient part à mon existence méditative (1). »

Dans un très curieux chapitre sur « la charité envers les bêtes », il écrit : « Il y a dans le regard des bètes une lumière profonde et doucement triste qui m'inspire une telle sympathie, que mon âme s'ouvre comme un hospice à toutes les douleurs animales (2). »

« 0 poète, s'écrie-t-il, prends en ton âme, pour les y réchaufTer, et les y faire vivre de bonheurs éternels, ces bêtes souffrantes. »

(d) De VAge divin à VAge ingrat.

(2) Le Roman du Lièvre. Des Choses, etc.

, C'est toujours avec cette tendresse qu'il parle des animaux. Pour les décrire, il joint à l'observation i|d'un La Fontaine la grâce aimable d'un François de Sales : u Le lièvre fuyait... et il avait peur de son ombre, et les bruyères fuyaient derrière sa course,... et ii]ises sauts courbaient les herbes où s'alignaient des is gouttes... Et il bondit par la haie, boulé, les oreilles à son derrière. »

Et comme il aime les herbes et les fleurs ! Celles de l|la montagne, celles du bois, celles du petit jardin [y souffreteux, et du talus et du fossé... « Quand ton cœur est désert, dit-il, laisse aller à lui l'amitié de la ileur rurale qui orne la croisée ou le talus. » L' « Almanach de Rustique » renferme des descriptions aussi précises que poétiques de plantes cultivées ou sauvages, le perce-neige, dont la fleura a l'air d'une mouche blanche au corselet vert » ; l'anémone sylvie, « si légère et si mobile que je ne saurais mieux la définir qu'en disant que c'est du vent qui a pris racine » ; le lilas, qui est u le ciel solide du jardin » ; la digitale, ce <( fuseau empourpré par la main de l'aurore » ; le lis, qu'il ne faut déranger, « sinon pour le mettre aux pieds de la Vierge » ; — et toutes !...

La nature, pour ce poète, est une fête, et chaque jour lui tend une coupe nouvelle de jouissances exquises. Sa foi retrouvée est venue approfondir encore cette tendresse pour les créatures. Elle ne lui a pas défendu de s'extasier devant un beau galbe, une [nuance délicate, une ligne parfaite, Mais l'émotion, jadis parfois sensuelle, s'est spiritualisée. 11 admire encore les lignes du vase, mais il ne néglige plus les trésors y contenus, u Que vos créatures. Seigneur,

sont admirables, s'écrie- t-il, que le vase d'argile plein de Veau du baptême, est digne d'être aimé ! » Et sa tendresse s'en est tellement accrue encore î Oh ! ce don d'émerveillement devant la création radieuse ! a Regarde, dit un de ses personuages, regarde ce qu'a fait le bon Dieu ! Envoie-lui un baiser ! » — En écoutant Jammes, nous comprenons le mot de Maurice Denis : « l'art est la sanctification de la nature. »

Deux sentiments connexes de ce franciscanisme rentrent avec lui dans la littérature : l'humilité adorante — et la joie. Vous pensez quelle nouveauté dans notre poésie, si orgueilleuse et si désespérément triste depuis J.-J. Rousseau !

Le rappel de l'humilité s'imposait, du moment qu'on déplaçait le centre de tout : du moi — à Dieu.

Et ne croyez point que ce soit abaisser la poésie que de l'agenouiller devant Dieu. L'humilité est la vérité, et la poésie n'est que l'auréole de la vérité.

Ecoutez cette préface, fort suggestive au point de vue qui nous occupe, de son tout premier recueil de vers : « i\ïon Dieu, vous m'avez appelé parmi les hommes. Me voici. Je souffre et j'aime. J'ai parlé avec la voix que vous m'avez donnée. J'ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse la tête. Je m'en irai où vous voudrez, quand vous voudrez... L'Angélus sonne... »

Nous voilà loin de la morgue hugolienne, n'est-ce

FRANCIS JAMMES iV^

pas ? Et Yoici la réplique dans les Géorgiqnes chrétiennes :

« Mon Seigneur ! J'ai fini ce chant. Bénissez-moi. ... C'est le souffle cueilli sur un chaume imparfait. Je n'ai rien d'autre à Vous off'rir ! — Seigneur, qui sait,. Peut-être accueillez-vous avec une âme égale Le chant des Séraphins et celui des cigales... — N'ayant rien d'autre à moi, vers Vous j'élèverai Cette motte de terre enlevée au guéret : C'est mon cœur : il n'est bon à rien ni à personne. C'est pourquoi le mouillant de pleurs, je vous le

donne. »

Comme d'instinct, le poète préférait aux spectacles grandioses de la nature, les créatures les plus humbles et les plus dédaignées : Et il est vrai qu'une flaque de boue reflète tout l'azur, et que toute la splendeur des aurores, des midis et des couchants se trouve résumée jsur l'élytre d'un petit insecte !

(( Toute couleur est émotion et toute ligne adora-

tion. Un arbre est une fête. Une motte de terre est utre chose qu'un ton : c'est tout le poème du labour, ie la pluie et du soleil. Une maison est autre chose ju'un cube diversement coloré : c'est tout le poème le la famille. L'homme n'est pas qu'une rétine : Il ommet une sacrilège folie celui qui ne reconnaît aux Ures que leur surface et leur volume, en les spoliant ics raisons mêmes de leur existence (1). »

Et pourtant, comme ils sont nombreux, ceux qui egardent distraitement, et s'arrêtent à la surface des

(1) La Terre Wallonne. No 1.

choses, sans en pénétrer le sens. De fait, ils ne voient rien. Ocalos hahent, et non videbunt.

Nous vivons entourés de merveilles, et nous ne les remarquons point ! De l'atome à l'astre, tout est admirable — et l'admiration est le sentiment le plus rare dans le cœur de l'homme. Depuis qu'il a la prétention de tout expliquer, l'homme ne semble plus rien aimer. — Il fait l'entendu en parlant de Dieu, et il ignore la beauté enclose dans la moindre œuvre de Dieu !

Il est bien à plaindre !... Car une vie sans admiration est comme une cour sans soleil...

Heureusement, il y a les enfants, et les poètes ! Ils savent, eux, s'émerveiller encore devant un caillou ou une herbe, et voir tout le ciel dans une aile de libellule. Ils sont heureux. Ils sont heureux parce qu'ils sont simples.

Il suffit d'un brin de paille pour émouvoir le poète. Il faut savoir s'étonner de tout, admirer en toute candeur et simplicité : la simplicité, c'est la porte grande ouverte sur les mystérieux jardins de la beauté cachée. Bienheureux les poètes simples, car le royaume de la terre leur appartient. Joyeux et attendri, F. Jammes a interrogé et compris les humbles choses et les humbles gens. Le Pauvre occupe une place remarquable dans son œuvre, et dans les Géorgiques chrétiennes il est représenté comme un envoyé du ciel :

Comme ils rentraient pour prendre ensemble le repas De la nuit de Noël, un vieux pauvre était là.

11 se tenait au seuil sous les froides étoiles Et portait un bâton et un bissac de toile.

Celte heure solennelle imprimait à son être

sceau de Dieu. — « Venez manger, lui dit le maître. »

entra ; — et le chien se coucha à ses pieds. sis sur lescabeau dans un coin il soupait.

cuillère semblait faire à chaque bouchée signe de la croix, sous sa face penchée.

»ut près de lui, chaste sœur des filles des cieux, flamme déroulait dans l'ombre ses cheveux.

pauvre cheminait par toute la contrée, sa misère aux enfants même était sacrée.

maître du logis tenait pour un honneur héberger cette nuit un prince du Seigneur.

« Le cantonnier qui casse des cailloux » est son ami son confident ; il décrit l'enterrement « d'une vieille ysanne, de celles qui ont mené l'existence d'esclave » ;

t pitié du (( petit garçon qui meurt près de sa mère dis que des enfants s'amusent au parterre »... Et 'est son « Livre de saint Joseph », sinon une louange btinuelle et émue des existences humbles et soufmtes ?

Son amitié se penche vers les bêtes, de préférence rs les « déshéritées ». Il voudrait'retrouver au ciel n chien fidèle, « son humble ami » qui vient de jourir. On connaît sa jolie « Prière pour aller au ciel ec les ânes » :

« Je prendrai mon bâton, et sur la grande route irai, et je dirai aux ânes, mes amis : Je suis Francis Jammes, et je vais au Paradis... »

...Je leur dirai : « Venez, doux amis du ciel bleu, Pauvres bêtes chéries qui d'un brusque mouvemer

[d'oreill( Chassez les mouches plates, les coups et les abeilles... . . Que je vous apparaisse au milieu de ces bêtes Que j'aime tant parce qu'elles baissent la tête Si doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petit

[pied D'une façon bien douce et qui vous fait pitié. J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles, Suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles, De ceux traînant des voitures de saltimbanques Ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc .. etc.

La poésie familière avait tenté d'autres poètes Mais les essais de Brizeux, de Sainte-Beuve, de Coppé sont des tâtonnements. Cela sent encore trop la litt( rature. Seul Lamartine semble avoir réussi, dans quel ques fragments de Jocelyn. Lamartine est simple ave noblesse ; Jammes plutôt avec grâce.

11 a entendu la voix des choses qui n'ont point d voix, vu le sourire ou les pleurs des choses qui n'en point de regards, senti palpiter le cœur des chose qui n'ont point de vie.

« Les choses sont pareilles à nous, dit-il, souffran tes ou heureuses, Les choses sont douces. D'elles mêmes, jamais elles ne font de mal. Elles sont le sœurs des esprits. Elles nous accueillent, et nous pc sons sur elles nos pensées, qui ont besoin d'elle comme pour s'y poser, les parfums ont besoin de fleurs. ))

Et, s'adressant aux pierres :

« Pauvres sœurs grises du ruisseau, dit-il, quej

encontrai dans la plaine ; pierres ternes ; ô vous sur jui tombe l'averse pour que boive le moineau ; contre qui butte le pied de l'ânesse ; ô gardiennes qui formez l'enclos des jardins misérables ; qui êtes le seuil îoncave ; qui êtes la margelle limée par la chaîne du 5eau ; servantes ; pauvresses polies par les lames des instruments aratoires ; ô vous que l'on chauffe dans 'âtre indigent pour ranimer les pieds des aïeules ; ^ous que l'on creuse pour d'obscures besognes ; qui levenez humblement la table du chien et de la truie ; /ous que l'on pique afin que sous la meule soit broyée a moisson sonore ; vous que l'on taille ; vous que l'on Drend, vous que l'on laisse, vous sur qui dormira l'erl'ant; ô vous sous qui je dormirai... Vous n'avez point, îomme vos compagnes alpestres, gardé votre indépenlance. Mais, ô mes amies, je ne vous méprise point Dour cela: Vous êtes belles comme les choses qui sont îans l'ombre ! »

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?» Oh ! ;omme il a compris cette âme, et comme il la naïvenent chantée ! Il faut citer en entier le délicieux petit )oème, d'une simplicité enfantine, qu'il a intitulé : La Salle à manger.

I y a une armoire à peine luisante

Jui a entendu la voix de mes grand'tantes, }ui a entendu la voix de mon grand'père Jui a entendu la voix de mon père.

.. A ces souvenirs l'armoire est fidèle. pna tort de croire qu'elle ne sait que se taire : w.ar je cause avec elle.

II y a aussi un coucou en bois, i ne sais pourquoi il n'a plus de voix.

124 LE BEXV RÉVEIL

(Je ne veux pas le lui demander) Peut-être bien qu'elle est cassée La voix qui était dans son ressort, Tout bonnement, comme celle des morts.

Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes Qui n'ont pas cru à ces petites âmes.

Et je souris que l'on me pense seul vivant,

Quand un visiteur me dit en entrant :

« Comment allez-vous, Monsieur Jammes ? »...

D'autres se sont attachés à décrire les réalités du terre-à-terre quotidien ; mais souvent en les avilissant. Jammes, lui, les ennoblit, et sans les déformer ; en les éclairant d'un jour supérieur.

Ecoutez-le parler des sous amassés par le fermier :

Ce fut ma seule joie en ce monde qui passe : Cette épargne gardée en ma pauvre besace ;

Le métal reproduit avec fidélité

Tout ce qu'il représente et qu'il peut racheter ;

Mes sous ont conservé le teint brun de la terre ; L'argent luit, imitant l'eau qui la désaltère ;

L'or ressemble au soleil qui échauffe et pétrit Cette terre et cette eau dont chacun se nourrit.

Et c'est pourquoi ma main de paysan conserve Avec respect une humble somme qui vous serve.

De même qu'est frappée au front d'un empereur La monnaie, la voici marquée de mon labeur.

Que le bonheur des tiens par mes soins se prépare C'est à tort que l'on fait le campagnard avare ;

FRANCIS JAINI^MCS 125

Ceux qui jugent ainsi sont injustes. Pourtant Ils disent vrai s'ils nous appellent a regardants )).

Malheur àcelui-là^qui jamais ne regarde

Si l'année est mauvaise ou son mur se lézarde 1

Et comment pourrions-nous sans souffrir gaspiller Cet or dont chaque grain durement est payé ?

L'insouciant qui rit et dépense sans trêve

Ne connaît pas le poids du sac que l'on soulève,

Il n'a pas, comme il dit, sans doute « regardé » Un aïeul gémissant charger des chars de blé ;

— Quelques légers deniers tiennent en équilibre Les lourds travaux des champs où la faucille vibre ;

11 n'en fallut que trente et Judas vendit Dieu, Hélas, en balançant la terre avec les Cieux !

C'est pourquoi le Seigneur, de tout pardon avide, Bénit avec son sang les hommes aux mains vides.

Et le pauvre, trouvé dans la neige à Noël, Est entré de plain-pied au Royaume éternel ;

Maintenant j'ai testé, mais tu connais les charges : Sache serrer ta main et l'ouvrir toute large ;

Parfois plus qu'un écu mal donné vaut un sou : La monnaie dont le Christ nous rachète est un clou !

On se figure aisément quelles joies doit trouver autour de lui un poète pour qui toutes choses ont un prix et un sens éternel. Aussi bien, dans le lyrisme français, où Lamartine est le chant, Hugo le cri, Musset le sanglot, Verlaine le soupir, — Jammes est le sourire.

426 LE BEAL' RÉVEIL

S'est-il jamais tracé un programme ? Je ne crois pas,, le sachant fantaisiste. Mais il pourrait faire sien celui du naïf et raffiné Max Elskamp :

(( Vivre en grâce avec Dieu, en amitié avec les hommes, en familiarité avec les bêtes et les choses. »

Il est très simple, ce programme. Mais nous ne demandons au poète que d'être bon, et dêtre sincère. Or, celui-ci est la bonté et la sincérité même. Rien que son âme, mais toute son âme : voilà son œuvre. 11 n'y a point de ruse en lui, pas même celle, propre à tout artiste, qui consiste à « arranger un peu les choses n, à (( composer. »

Son art est spontanéité consciente. Et sans doute estce ce respect du naturel, ce soin jaloux de ne point froisser, en la cueillant, la frêle fleur de ses émotions, qui lui a valu de conserver l'ingénuité, le « don d'enfance )y comme on est convenu de l'appeler, qui fait que chaque jour il s'éveille avecdes sens et un cœur neufs. Ce même respect (lu naturel lui fera rejeter toutcliché, rechercher toujours l'expression la plus drue et la plus directe, en quoi il se montre styliste raffiné. Ajoutez qu'il est un coloriste et un luministe hors de pair. Tout ce qu'il décrit devient lumière, couleur, harmonie et grâce sous sa plume. Ah ! de quelle baguette magique dispose-t-il donc, ce charmant poète, pour changer ainsi en or tout ce qu'il touche ? Et pourtant il n'idéalise guère, et plus qu'aux jdIus objectivistes des Parnassiens, je crois que c'est à lui que nous devons la poésie descriptive la plus exacte, les notations les plus précises.

Voici (( l'immobile feu des géraniums dans l'azur » ; la pâquerette a dont les racines boueuses sentent le champ labouré » ;

Voici la chatte « qui lèche sa petite patte comm*

lUVNGIS J.VMMES 127

I pinceau, et se peigne les poils courts du crâne », - et qui « s'entoure de sa queue dont l'eKtrémilé se rtiile ».

Voici le chant du rossignol : a Ses trois appels, suis d'un rire en pleurs de source ».

II résume en un trait la grâce des « presbytères isevelis sous les roses », « d'une colline emplie de rintemps et de ténèbres », d'un « paysage si net que pn voudrait jeter dessus les dés du jeu de l'oie. »

Ses comparaisons et ses images sont un enchantelent. Peut-on résister au plaisir d'en cueillir une rassée ?

Tantôt elles nous ravissent par un hardi mélange ^ justesse et de bonhomie, comme le costume de

tte paysanne : a rouge et vert comme une machine gricole » ; tantôt elles sont gracieuses, et familières , souriantes : « Les balcons ventrus s'ornaient de volailis et de géraniums, comme de broderies les gilets es gentilshommes ». — « Les bords de cette feuille de apier étaient brodés comme ceux d'un pantalon de etite fille »...

En voici de fort exactes : « Les mésanges à tête noire aisaient, dans les obscurs figuiers, le bruit de galets emués par l'eau ». — « La crécelle des cricris tremblait comme un timbre de petite gare. » — « Pente- Ole (l'orpheline) suspendait la lessive : on eût dit

r'u'elle mesurait de la neige. » « ... la cruche dont argile bombée sue comme le front du travailleur ». [- u Le saule pleureur : une averse de verdure ».

Et celles-ci, poétiques : « Le couchant devenait sem- .olable à un grand cerisier, drapé de bannières bleues et

îliorées ».

I a On apercevait dans le ciel un nuage, comme un

128 LE BILiU RÉVEIL

bosquet d'ombres qui se serait enlevé de la colline »

Et celles-ci enfin, qui figurent de suaves sentiments « Le sourire de Dominica était bon comme de l'ea claire sur une rose ». — u Tous ceux qu'il aimait bai guaientdans son cœur comme les pétales d'une églan line dans une source ».

Mais sa grâce e<t surtout ravissante quand il encliaîn ses images et les tresse en festons. Admirez, dans c fragment de prière poétique, les délicieuses allégories

« Mère très pure, rendez vos filles semblables à ce gouttes de pluie teintées de ciel, qui roulent sûr le feuilles sans y adhérer ni prendre aucune poussière.. Que la grâce se répande sur les âmes, les pénètre, le adoucisse comme l'eau ruisselante imbibe et liss les prairies.

« Porte du Ciel, priez pour nous, à l'heure où nou frapperons à votre cœur, ainsi que, le soir venu, le: pauvres prennent dans leur main le heurtoir de le ferme charitable. Faites fléchir pour nous la rigueur Que nous puissions franchir votre seuil, les pieds dan la douceur des gazons de la miséricorde qui croissen à jamais entre les dalles du perron, la face dans h rideau de volubilis de l'éternelle joie ! »

F. Jammes pense avec ses sens, concrétise en image.' toujours nouvelles l'immatérielle beauté qui fleurii dans son cerveau et dans son cœur. Il nous fait cette curieuse confidence :

« Je ne puis guère éprouver de sentiment qui ne s'accompagne de l'image d'une fleur ou d'unfruit... (1).

(I) Cfr : De V âge divin à V âge ingrat: «Je mêle mon amertume passée au parfum qui s'exhalait d'un bàlon de houx, coupé par mon père, dans l'unede nos promenades d'automne. »

FRANCIS JAMxMES 129

Et ailleurs : a Les arbres, aussi bien que fleurs et fruits, symbolisent pour moi des êtres ou des sentiments. »

On le voit, son symbolisme n'est pas un procédé littéraire : c'est un don de nature. Et rien n'est agréable comme la manière dont il entrelace l'image et l'idée, la notation directe et la suggestion symboliste; ses paysages ont une âme qui transparaît à travers leur azur lumineux. Sur l'objet qui frappe sa vue, aussitôt une idée se pose, comme dans cette phrase : « La bergeronnette qui, sur la pierre humide, cherche un équilibre qu'elle ne retrouve qu'en s'envolant : ainsi la parole avant que d'être la prière. »

Et quand il délaisse l'image pour le terme propre, le peintre n'est pas moins étonnant. 11 a le secret de « faire voir », d'un trait, avec une merveilleuse exactitude : ((La chute d'unedigueest si rapide qu'elle semble immobile... » Un monsieur « chaussé de bottes à i*écuyère si hautes qu'il paraissait assis dessus ».

11 excelle dans le tableau en raccourci :

IUne nature-morte : (( La gravure montre un déjeuner dressé dans une joie de capucines et de bluets. » Un coin de paysage : (( ... Heures d'azur, où la génisse sort de l'étable, avec le geste de poser son mufle Isur son dos. »

Un personnage, qu'on dirait de Teniers : «. Poli commença de déchirer à belles dents une aile de canard rôti : son nez se fronçait au-dessus de sa lèvre luisante. »

Et enfin, cette jolie description, exacte et poétique, du bouvreuil : (( Il était beau, avec sa tête de velours noir, son dos cendré, son gilet couleur de tuile éclairée par le soleil couchant. »

Ailleurs, Jammes se plaît à noter plus longuement^ plus minutieusement toutes les nuances :

« La matinée étincela vers midi. L'azur pâlit sous la chaleur, devint gris de perle. A quelque cent mètres, la nappe bleu-de-paon d'une rivière entraînait avec paresse le mirage des aulnes, dont les feuilles visqueuses distillaient un amer parfum et coupaient de leur noirceur violente la blême lumière couleur d'eau... »

Cela est d'un très bon peintre, qui a un regard exercé et une très riche palette.

Rien ne surpasse la belle description par quoi débute l'histoire de a Monsieur le Curé dOzeron ». Quel régal aussi que cette prose limpide, harmonieuse, chatoyante et lumineuse ! Surtout en prose, Jammes est poète :

a Le ciel Et, ivres dans ce matin de juillet, telles que des filles de la brise qui ne connaissent rien que leur vitesse, enguirlandant le clocher, criaillant, décochées ainsi que des flèches, frénétiques, sans poids, gonflées d'azur, et, à chaque seconde, comme si elles allaient briser contre un obstacle invisible leurs minces crânes vides : les hirondelles !

« Elles baissent, se relèvent, accélèrent leur vol qui tient du vertige, virent, aiguisent davantage leurs voix qui déchirent l'espace, tandis qu'à gauche, dans le bleu du soleil, luit une lune parfaite. Il fait frais sous la grande chaleur qui couve. Et l'église d'Ozeron est large ouverte avec, à l'entrée, de l'ombre, et, au fond, Notre -Seigneur Jésus-Christ.

t( Sur la place d'Ozeron, on entend l'eau qui coule du tuyau de fer de la fontaine de pierre, une eau aérée, couleur de lumière et qui appelle la soif, toute gre- ( lottante encore d'avoir traversé les ténèbres opaques

f solides de la terre, grâce à une vertu agile qui nous îhappe. Déjà cette goulée de ciel liquide ne rend plus : même son que dans la nuit. 11 est une voix des fonines, quand tout sommeille, qui n'a guère que deux btes parce que d'autres ne l'accompagnent pas sinon, 1 printemps, les plaintes du rossignol et, en été, le oissement des feuillages par les chouettes lourdes.

est une voix des fontaines quand s'éveillent les anélus, les oiseaux, les servantes et les étables, elle ca- Uonne alors et gazouille et bavarde et agite ses laines d'argent. 11 est une voix des fontaines quand

est midi, lorsque la cloche bénite reprend, poudrée e beau temps comme une campanule, lorsque le payin fait la sieste, lorsque la poule se hérisse. Et cette Dix alors tinte profonde jusqu'au cœur, ronfle et jlousse. 11 est une voix des fontaines, quand le jour nit et quand l'angélus s'aggrave encore, lorsque, près souper, la ferme offre à Dieu sa sueur sainte et )rsque les enfants déjà dorment. Cette voix alors bre comme une faulx qui retombe, elle prie et resire.

« L'eau de cette fontaine n'est donc que lumière et hant, comme aussi, là bas, ce sinueux vide : le gave.

est juste de dire que le gave descend du ciel, de lelte nappe dont les étoiles sont les sœurà des cailloux lisants et submergés. Le gave se pose, informe enore, sur la montagne aux neiges angéliques, dont la igné est comme la signature de Dieu. Il bruine en butant, plein de prisme, touche la terre inférieure, mplit de sa substance les lacunes des éboulis roheux ; il grossit, s'alentit, s'avance après des lieues à ravers cette plaine brodée d'or et de vert comme la obe d'Abraham dans quelque image. Et, de la hau-

teiir de ce clocher où elles nouent et dénouent leu inextricable rosaire, les hirondelles le voient luire. Et à l'heure la plus blanche, elles descendront vers lu dans la vallée, iront le frapper de leur vol, le prenan pour ce qu'il est, pour un filon qui s'est détaché di massif de l'air.

(( M. le Curé d'Ozeron sort du presbytère. Le porcli en est un arc de pierre allongé, tout simple, avec nu boule à chaque extrémité. Sur le fronton d'azur enca dré par cet arc est jetée la branche d'un platane M. le Curé passe dessous. Un instant, son chien et soi chat l'accompagnent ; le chien baille, arque son éclii ne en dedans. Le chat lève la queue, se roiditets'aplati ainsi qu'une planchette. M. le curé entre à l'église... :

Pour décrire ainsi, observer ne suffit point : il fau aimer. La poésie est un fruit de l'amour. Et Jamme. aime et comprend ses campagnes pyrénéennes. On \'i appelé le Virgile du Béarn. Et il faut bien avouer qu( tout art véritable puise sa sève dans la terre natale c'est elle qui éduque la sensibilité de l'enfant, et c'es l'enfant qui reçoit tous les dons du futur poète. S l'art est universel par sa destinée, il est régional pa» ses origines. Les poètes qu'on appelle mondiaux sont le plus souvent, les plus fortement nourris de sèv( patriale. Songez que Dante est un fruit bien caractérisé du sol d'Italie, et Mistral, de Provence, et Verhaeren, de Flandre. Et c'est, je crois bien, ce qui lui vienlj de son Béarn, qui survivra de l'œuvre poétique de F.; Jammes.

Il n'est rien de tel que d'être soi-même, pour avoii de l'influence sur les autres. Le poète dont nous venons d'étudier le génie, a sur la littérature de son!

raps, une influence inconstestée. De plus en plus, s jeunes vont à lui ; les catholiques surtout. Les )ètes de la génération montante lui doivent beauup. Quelques-uns verront leur nom à jamais lié au en : André Lafon, Léo Latil, Thomas Braun, Pierre pthomb, Fr. Hugues Lecocq. En Belgique surtout, ji l'admire. Et il n'y a, à cela, rien d'étonnant. De ut temps, les Belges ont goûté la simplicité, la poée des intérieurs, la beauté des gestes quotidiens ; nul j sait, comme eux, embellir d'un nimbe discret les imbles choses : songez au réalisme familier de leurs intres primitifs, et à la prédilection de leurs peintres odernes pour les monastères, les béguinages, les liages quiets, les coins d'église pleins d'ombre. Soniz que, de Ruysbroeck à Gezelle, le mysticisme flaand na jamais perdu contact avec l'humble vie elle, et mêla toujours une douce familiarité à ses ^anchements religieux.

Se peut-il d'ailleurs qu'on ne salue avec reconnaisnce ce rafraîchissement, ce retour de franchise et de ^plicité, que la littérature doit à Francis Jammes ? se trouvera toujours de très bons lettrés pour faire moue et crier au scandale quand Jammes, poussant 3p loin la familiarité, est près de tomber dans le irlesque et le mauvais goût. Il se trouvera toujours s poètes pour préférer à ses vers qui boitent, les iaux alexandrins rigides des Parnassiens. Mais tout monde s'accordera à reconnaître en Jammes un vrai ^ète, et un prosateur incomparable surtout, qui a fté les lettres modernes de quelques-unes de leurs •"iges les plus fraîches, les plus musicales. Et cela lui ra une gloire fort enviable.

Les Disciples : Léo Latil

L'histoire de la Grande Guerre, qui regorge de traits sublimes, n'a rien à offrir de plus profond et de plus touchant à nos méditations que l'oblation volontaire de l'élite des Jeunes, leur acceptation joyeuse de la mort nécessaire. Pour l'immense sacrifice expiatoire, Dieu a exigé beaucoup d'hosties très pures, qui Lui fissent agréer aussi les autres. Nous adorons sa Justice qui a réclamé une telle rançon, sa Sagesse qui veut leur mort plus féconde encore que n'eût pu être leur vie. Comme les calvaires aux carrefours de nos routes, ces immolés, images du Christ, apparaissant aux carrefours de l'histoire, enseignent la vraie grandeur humaine et la vertu cachée du sacrifice.

x\ côté des Psichari, des Lafon, des Borsi, il convient de nommer un autre jeune poète, qui fut un héros et un saint : Léo Latil.

Léo Latil naquit à Aix-en-Provence, le 10 mai 1890. 11 fit ses humanités au Collège catholique de sa ville - natale, puis à l'Université, où il eut pour maître l'éminent philosophe, Maurice Blondel. Il conquit les grades de licencié en droit et licencié ès-lettres (philosophie). Ecrivain et poète, il ne s'enferma point dans la tour d'ivoire de son art ; tout son talent, toute son activité, il entendait les employer à répandre autour de lui plus de bonheur par plus de lumière et d'amour. « Je veux m'efforcer, dira-t-il plus tard dans son testament, d'écrire et de parler pour le service de

l'Eglise et de la France. » Etudiant, il mettait déjà ce programme en pratique. A l'exemple de son père, ledocteur Latil, conférencier et journaliste très apprécié, chrétien admirable, homme d'œuvres connu dans toute la Provence et au delà pour sa charité et son dévouement à l'Eglise, Léo voulut être un homme d'action. 11 fonda, et dirigea jusqu'à la veille delà guerre, avec une grande autorité, la Conférence Ozanam, qui groupait l'élite des étudiants aixois. Ce jeune patricien, ce fm lettré n'eut pas horreur des taudis où, suivant l'exemple paternel, il monta prodiguer les aumônes et les bonnes paroles. Les œuvres religieuses trouvèrent en lui un bon aide, et la vérité catholique un intrépide défenseur.

Les plus belles qualités du cœur et de l'esprit lui gagnèrent d'ailleurs toutes les sympathies. Ses amisnous ont dit « cet oubli de soi-même, celte angélique , douceur, ce goût des choses éternelles, qui bientôt auraient fait de lai un apôtre » (1), « cette bonté souriante, qui l'inclinait de préférence vers les humbles, vers les modestes, vers les petits enfants. » — « Ce jeunehommede vingt-cinq ans imposait le respect (2). »

La déclaration de guerre dut le trouver vibrant de patriotisme. Sa jeunesse ardente et généreuse, qui n'avait abdiqué devant aucune des forces mauvaises qui sollicitent, à cet âge, nos lâchetés et nos désirs, l'avait préparé aux mâles actions et aux suprêmes sacrifices. Il voulut (( servir. » — Sa santé frêle l'avait fait exempter du service militaire. Encore écarté, au début de la guerre, par la Commission de Marseille, il

(i) Francis Jammes, dans la Croix de Paris (21 oct. 1915)^ (2) Louis Coirard, dans la Croix de Provence (47 oct. 1915)^

LÉO LITIL 139

f( accepté, sur ses instances, par le Conseil de révi-

s ri réuni, en octobre^ à Aix. Plein de courage et d'es-

p r, il partit. Il fît ses classes à Briançon, puis à

Éllon, dans la Drôme provençale. Ensuite il partit

ir la Meuse. Toutes les privations, toutes les fali-

îs lui semblaient légères, soutenu qu'il était jDar

3 énergie inlassable et une haute conception du de-

r patriotique. Remarqué par ses chefs, il reçut

ntôt les galons de caporal, puis de sergent ;son co-

el songeait à faire de lui un officier... Au témoi-

jge d'un de ses supérieurs, u il était le gradé par-

t : ferme, énergique et très bon pour ses subordon-

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