Il a honte, écrit-il, d'avoir des avantages maté
s que ses poilus n'ont pas ; il lui est pénible de
Imir dans un abri pendant qu'ils prennent la garde
|s la pluie... « Il y a des momenis où je les envie.
Si je suis fier d'une chose après la guerre, ce sera
Ivoir fait campagne pendant quatre mois comme
iple poilu. » — Il s'apitoie sur leurs souffrances
rsiques : « Ce qu'il y a de plus pénible, voyez-vous,
t de les sentir si fatigués, si las, et d'exiger d'eux,
jind même, un effort encore. » Mais combien plus
fneut-il de leurs misères morales : « A certains
■ments, on entrevoit un abîme de douleur. Quel
a re abîme est nécessaire, de bonté, de pureté, de
Cirité, pour combler celui-là ! » — Voilà où se révèle
Si ardeur d'apôtre, que la guerre n'a point attiédie,
le spectacle journalier des ignorances et des fai-
I Henri Massis. « Le Sacrifice. »
La mère de Léo est morte depuis plusieurs années.
blesses ne fait qu'enflammer davantage. — Il sav, d'ailleurs que son grade, qui lui conférait des droi lui imposait du même coup des devoirs, et qu'il coi mandait à des hommes qui ont un cœur... et ii âme : « Avoir constamment un extrême souci de justice... Il faut exiger beaucoup, avoir de l'autori en acquérir encore, sans perdre le contact des homme il faut toujours pouvoir remonter et consoler. ïc cela s'acquiert et se mérite. » — Au milieu des lu reurs de la guerre, qu'il supporte avec une mervc leuse égalité d'âme, il trouve une consolation et u force, dans l'amitié de quelques jeunes hommes d'éli! dans la poésie qu'en de rares occasions il lui est encc donné de goûter un moment, dans son amour sere et fraternel de la nature, dont on retrouve lexprf sion dans presque toutes ses lettres. Mais ce qui soutient aux heures les plus dures, c'est le souvenir sa famille, de la maison paternelle, à laquelle « pense de toutes ses forces », c'est son amour de u magnifique terre de France » dont il ne peut enten 1 parler sans que les larmes lui viennent aux yeux c'est surtout sa profonde piété.
Chaque fois qu'il le peut, il assiste à la messe communie. U prie et il fait prier. Ses souffrances ansont une prière. « J'aime, dit-il, cette solitude un p* amère, ces mortifications physiques continuelles, ces dispositions de l'àme épurée, toujours prête prier. » (Ceux d'entre les soldats qui ont eu le sou d'ordonner leur âpre vie des tranchées selon l'esprit i Christ — qui est tout d'expiation et de sacrifice savent par expérience la vérité de ces paroles profonde et quelle joie, quelle paix et quelle pureté confèrent l'âme ces veillées solitaires etdouloureuses, unies, par
foi,àla"veilléederAgoiiis:intdeGethsémani); — ailleurs il écrit : u Je dis souvent mon chapelet la nuit, quand je dois veiller, en faisant ma ronde à pas silencieux ; cela me réconforte toujours et me rapproche de vous. » — (( J'ai communié, je me sens une grande force et je suis plein d'espoir. Les sacrifices seront bien doux si nous avons une victoire bien glorieuse, et s'il y a plus de lumière pour les âmes ; si la vérité en sort plus claire, plus aimée. Si vous pensez à moi constamment, vous devez être constamment joyeux, car je ne cesse pas d'être dans un état de grande paix et souvent d'allégresse. »
Le secret de cette courte existence si pleine, de cette jeunesse si pure et si ardente, ce fut la Foi. Ce jeune homme a vécu de la Foi. Il trouvait en elle le principe de son activité et l'aliment de sa faim de vérité et de justice. Cet « esprit de haute culture » savait « que la raison, que l'intelligence grandissent dans la foi » ; ■cet apôtre, passionné de perfectionnement social, savait que l'Eglise apporte partout l'ordre et la durée ; cet ami des pauvres puisait sa charité aux trésors de l'Evangile. Le lendemain du Congrès eucharistique de Lourdes, auquel il avait assisté avec son cher Francis Jammes, il écrivit dans une lettre à un ami qui ne partageait point ses opinions religieuses : « J'ai suivi les enseignements de ces Docteurs avec une attention violente et j'ai chaque jour éprouvé une joie plus grande. Rien de petit, de pauvre et d'étroit. Les idées qui naissaient en ce lieu étaient les idées catholiques... C'étaient les plus hautes Idées. Chaque civilisation affirmait que l'Eglise la constituait, la purifiait... La considérant dans ses saints Docteurs, dans cette assemblée, je ne savais plus si je voyais le poème
de Dante ou la Jérusalem céleste entrevue par le Prophète. Que j'étais haut dans une atmosphère heureuse ! Ah ! ceux qui m'entouraient pouvaient me déplaire et me rebuter, ce n'était pas eux l'Eglise, mais cette assemblée magnifique qui définissait le dogme eucharistique : le dogme de charité. Je tenais à vous raconter cette Eglise, et je tenais à définir mon cœur de pur catholique, le même que mon cœur d'ami. »
Ces sentiments, il les confirma solennellement trois mois plus tard, dans les lignes suivantes de son testament, qu'il rédigea la veille de son départ pour les armées :
(( Je crois au dogme de l'Eglise catholique avec joie ; je sens que la foi domine ma vie, qu'elle la dominera chaque jour davantage. Je veux être un soldat du Christ, et m'efforcer d'écrire et de parler pour le service de l'Eglise et de la France... Ne me plaignez pas ; je crois à l'éternelle Béatitude; mais priez pour moi chaque jour. »
Les lettres de Léo Latil, sans apprêt et nullement destinées à la publicité, ne révèlent pas seulement les vertus de l'homme, mais aussi de remarquables qualités d'écrivain, d'observateur et de poète. A chaque page on s'arrête pour goûter une image ou une évocation suggestive, des notations saisissantes de vérité ou de plasticité, un rapide tableau, vivant d'une émotion profonde et contenue.
Nos meilleurs descripteurs signeraient cette petite scène prise sur le vif: « Un petit vieux tout rasé, sous un grand chapeau noir, et qui branlait sur sa canne, nous a dit : « Eh ! oui, il fait beau temps ; mais le temps d'automne, c'est comme la santé des vieux ; un
LÉO L.VTIL 145
r n'engage pas l'autre. » — Tout y est : le trait défi tif du portrait, le ton et le caractère. C'est parfait
Irois lignes.
['"oici encore trois tableaux, en des tonalités très
férentes, mais également excellents, tant par la
ssance de l'évocation que par la qualité de l'émo-
0(( Nous avons traversé des bois jonchés d'arbres, des ,mps désolés, où les cadavres des soldats de la Garde ît encore étendus dans leurs belles capotes, leurs iges sans chair tournés vers le ciel, et, tout autour, d débris d'armes et d'équipement. »
!' (( J'ai vu, dans une maison écroulée, dans une ciinbre comme suspendue, un petit lapin en peli he, à côté d'un chapeau de très petite fille recouv t de petites roses, et j'ai été tout ému. »
te Nous avons continué nos marches nocturnes \ s l'ouest ; j'éprouve moins de fatigue ; je marche Il nez levé vers le ciel étoile, regardant chavirer les cistellations. L'ami Bl... me récite, de sa voix chaude,
!p vers cornéliens, je m'endors quelquefois sur son ^ule tout en marchant. Mon lieutenant me raconte d; batailles de Napoléon ; on arrive à l'aube dans un >lage de la Meuse; le régiment se répand dans les qui bordent la route... »
'sensation de vécu, sobriété, simplicité : qualités jl'cieuses auxquelles on préfère trop souvent la ivuriante abondance de détails superflus, et la Mbeuse rhétorique couvrant le vide des idées. Mais la note la plus originale de ces lettres, c'est Imitié sereine et fraternelle du poète avec la nature. «Araiment il y a une sorte d'allégresse, écrit-il, à ■yre familièrement, intimement avec la nature. » —
« C'a été ma joie ce matin de voir les délicieu; fleurs au sommet des grands arbres et dans la mière de l'aurore. » — « Ce qui m'adoucit toujoi toute épreuve, c'est de vivre si près de la naturi tout instant. » — « Pour moi, la littérature n'exi plus. La nature me console, elle est mon amie, suis dans son intimité, je tiens à elle. J'ai épié to les moments de la nuit et du jour. J'ai vu dans < bois de Meuse, que j'appelle mes bois, naître chaq feuille, reverdir chaque taillis. Ils m'abritent et i protègent quand survient la tourmente. » — « J — écrit-il dans une lettre à Francis Jammes, — si porté admirablement, grâce à Dieu, toutes les fatigm éprouvant même une grande douceur à vivre da rintimité de la nature pendant les nuits et les jou La pluie m'est apparue à certains soirs comme u amie quand elle chantait sur les feuilles et la mie toile qui m'abritait. J'ai senti le printemps de si prî avec tant de douceur et de reconnaissance. »
Léo Latil, a dit Barrés, est « un jeune frère de Ma rice de Guérin, mais pur ». Quelque intense en efi que soit ce sentiment de la nature, vous n'y découv rez pas une ombre de sensualisme, ni de ce panth isme, même inconscient, qui le vicie chez trop d'à teurs ; mais — comme l'a dit François Mauriac, dec autre doux et pur poète que fut André Lafon — « biloin que ce frère de Maurice de Guérin se perde da la nature, il s'y retrouve ; au lieu de se confondre • elle, il se ressaisit. Il ne la substitue pas à Diei mais du silence des champs et du recueillement d soirs, de l'allégresse des matins, il crée une mysl
que route vers ce Dieu de douceur et de consolalion » (1).
Mais c'est dans ses poèmes, d'un si fervent lyrisme, que nous aurions pu trouver le retlet le plus fidèle, le rayonnement le plus clair de l'âme forte de Léo Latil.
Ces poèmes sont inédits. « 11 les conservait discrètement encore, prêt à bientôt les faire connaître, non par ambition personnelle, mais pour apporter sa pierre de fidèle à l'éditication du temple du Seigneur (2). )) Hélas, les plus précieux ont disparu sans retour, u 11 était allé les soumettre à Francis Jammes, son ami très cher, et dans la hâte qu'il mit à répondre à l'appel de la mobilisation, il les égara, sans que jamais ses amis aient pu les retrouver (3). » Grâce à la bienveillance de M. le Docteur Latil, il m'est cependant permis d'offrir au lecteur quelques poèmes inédits de Léo conservés pieusement par son père.
Ces poèmes déconcerteront certains par leur forme si indépendante, qui est un défi à toutes les métriques connues. La technique de ce poète nous échappe, nous n'en saisissons pas les lois. 11 semble qu'il n'ait nui souci des savantes combinaisons rythmiques, moins encore, des sonores carilionnages de rimes. Il délaisse l'art raffiné et méticuleux de ses ancêtres les troubadours de Provence. Pour lui, la poésie €st autre chose qu'un « gay sçavoir ». La poésie, c'est sa tendresse, sa douleur ou sa joie ; c'est sa vision
(1) François Mauriac. La Correspondance d^ André La/on, (Revue des Jeunes, 10 août 1918).
(2) Francis Jammes, loc. cit.
(3j Lettre du Docteur Latil à l'auteur.
émerveillée et reconnaissante de la création du bon Dieu, son amour de la pureté, de l'innocence, de la lumière, de la splendeur invisible. On pourra regretter cet abandon total des formes traditionnelles. Mais qu'on écoute : le rythme qui soulève ces poèmes, c'est le rythme même de la vie. Vie frémissante, vibrant au contact de la beauté matérielle ou spirituelle. Son lyrisme nous arrive tout bouillant, et il semble que le travail d'un ouvrier es rimes n'aurait pu que le refroidir. Aucune forme fixe ou consacrée n'en capte les ondes fougueuses, et elles n'en sont que plus pures et plus puissantes. « L'art littéraire, a dit Willem Kloos(i), est l'expression la plus individuelle de la plus individuelle émotion. L'œuvre d'un vrai poète ne ressemble jamais à celle d'aucun autre ; car tout homme, mais surtout chaque poète, a sa manière personnelle de voir et de sentir, et par conséquent, en outre, sa manière personnelle de rendre. »
Léo Latil dit son rêve de beauté à sa façon : — simple et directe. Forme simple, d'une simplicité claire et nue. C'est une eau limpide qui réfléchit exactement le paysage ; un regard pur qui reflète l'âme entièrement. Notation directe : — qui n'a point passé par les phrases des maîtres pour leur emprunter un tour ou une image.
Aussi bien, la sincérité de l'accent par quoi se distingue cette poésie fera tomber les préventions qu'on a contre elle.
Et quelle ferveur ! C'est un jaillissement de flamme, un chant de pure ivresse, une extase dans l'amour et dans la lumière.
(1) Poète et critique hollandais, un des chefs de l'Ecole a moderne ».
J'ai parlé plus haut du sentiment de la nature, tout franciscain, naïf et fraternel, qui rapproche Léo Latil de Jammes, de Lafon et de Guido Gezelle. Comme eux aussi, il est doué de cette simplicité du cœur qui le porte vers toutes les créatures, même les plus humbles : vers les petits ânes (si délicieusement chantés par Jammes) et les petits enfants, vers les cailloux et les fleurs, — et qui sait trouver partout une étincelle de la splendeur divine. Il a, à un suprême degré, ce « don d'enfance » qui garde aux poètes la fraîcheur d'impressions, la faculté de regarder toutes choses avec des yeux neufs, de s'attendrir devant' la plus menue beauté de la terre, de s'émerveiller délicieusement, même devant ce qui est usé à nos yeux par l'accoutumance.
Déposons donc les préjugés d'école, et écoutons le chant de cette âme ardente et pure, simplement, comme nous écouterions le chant d'une source dans les bois :
Prière à mon Poète (1) et à la petite Bernadette
sa fille
— Oh ! mon poète 1
— Ma petite Bernadette,
Les yeux noirs de ma petite Bernadette, Je vous aime :
Vous êtes une émotion ancienne et une émotion nou-
[velle î Je souris ; à vous voir mes lèvres tremblent
(1) Francis Jammes, dont il fut le disciple bîen-aimé.
Et mes yeux se remplissent de larmes,
Et dans les heures douloureuses
Les jours où l'on a peur,
Les jours où l'on a froid,
Les jours où l'on a les yeux et le cœur vides,
Les jours où l'on vacille dans la nuit sans savoir.
Les jours où l'on désespère,
Vos yeux noirs ont rempli mes yeux, Bernadette,
0 pacification, pacification,
Car je sens bien, petite fille.
Que nous sommes pareils, vous et moi,
Oh ! tout-à-fait pareils...
Nous courons sur les prairies et nous rions Avec les fleurs ; et puis nous pleurons : Dans la nuit noire nous nous sentons Si petits que nous sanglotons désespérément. — Et puis nous chantons !...
Oh ! les pauvres petites choses que nous sommes, Ber-
[nadette ; Nous ne savons pas, nous ne savons pas, Et pourtant vos yeux noirs font une consolation, Vos yeux noirs remplissent mes yeux.
Vos yeux noirs sont baignés d'amour, Bernadette, Vous êtes serrée sur le cœur de mon poète.
0 mon poète.
Vous qui savez les choses, Vous qui avez souffert profondément, Vous dont la douleur a été la compagne fidèle, Vous qui êtes l'ami des fleurs, des petits ânes, et des
[étoiles, Yous qui priez.
US qui dans vos extases
yez le Seigneur Jésus face à face,
n poète,
xez-nous fort contre vous,
petite Bernadette et moi ;
^nez nos tempes frêles dans vos mains f tournez nos yeux vers la lumière :
l> yeux de Bernadette verront la lumière,
Il seront illuminés par la lumière !
^on poète, ^nez la main de Bernadette, madon, ma petite sœur, EQuez-moi la main :
ions tous trois au Paradis II* la route bleue, n3C les petits ânes dandinant ïtoutes les petites filles de la terre, Aons au Paradis :
l Paradis du chœur des Anges, L Paradis des roses blanches, L Paradis du bon Dieu, L Paradis de mon poète, L Paradis de Bernadette, f)n Paradis !
nadette,
y y yeux sont plus beaux que les yeux des jeunes filles Evos yeux sont plus beaux que les yeux des Anges. J nbrasse vos yeux noirs Ele coin tombant de votre bouche confiante. O^ernadette, consolation, Oiernadette, bénédiction, O^ernadette, pacification,
lo2 LE BEAU RÉVEIL
0 Bernadette, joie ;
0 Bernadette, dont les petites mains
Sur mes yeux sont rafraîchissantes !
Votre patronne reposait dans les plis
Du manteau de la Vierge Mère :
Que la Vierge Marie nous bénisse,
Mon poète, ma petite Bernadette, et moi pauvre.
Aix, Noël 1910.
Faites comparaître ce poème devant le tribunal la critique officielle : il en sortira sans doute c damné. Au contraire, faites-vous une âme simple p( écouter l'âme simple qui chante ici et sanglote de t dresse et de joie : et vous sentirez une très douce ér tion vous envahir. La Poésie française, toujours s cieuse de sa tenue, toujours un peu fardée et un coquette, a rarement des élans aussi spontanés, de cris où la tendresse u parle toute pure ». A ce lyris tout méridional, elle préfère l'émotion contenue d Sully Prudhomme. Mais qu'importe ? Cela ne n empêche point d'aimer ces invocations insistai comme des appels de litanies, ces paroles naïves et ventes pareilles à des baisers, cette sincérité et o fraîcheur où l'on respire le parfum exquis d'une ê jeune qui ignore la flétrissure.
Léo Latil a décrit lui-même u sa tendresse » dan délicat petit poème que voici ;
Tendresse
S'il fallait dire votre couleur, ô ma tendre&se, Je ne dirais pas que vous êtes verte, ou mauve, ou gi Mais bleue
>mme le ciel le matin,
>mme la mér,
jmrae les cahiers d'Eugénie de Guérin,
jinme les ombres qui se traînent sur vous, vaste mer,
i qui s'exhalent au crépuscule.
bus êtes une exhalaison,
ne évaporât ion
>ntinuelle, éternelle...
On se figure cette âme ailée et vibrante, montant rs Dieu, au-dessus de la mer bleue comme le ciel de contrée natale ! Ah ! cette méditerranée, comme il l'a mée, et comme le rythme des flots a passé dans son lant ! La mer contemple le ciel, en emprunte les inles, et le va-et-vient inapaisé de ses vagues est )mme le battement d'un cœur épris de lui ; le ciel ispire, elle aspire au ciel. Image de l'âme, assoiffée éternel, de notre cher poète.
Ecoutons son
Chant Marin
fait nuit.
a nuit repose sur la vaste mer t monte jusqu'au firmament ù brillent des paquets d'étoiles.
a entend le bruit de la mer cm me un grand froissement omme une aspiration continuelle 'ni ne retombe jamais. — ti entend le clapotement d'une vague, t l'écroulement, l'éboulis, la chute d'une autre vague, 'attendrissement de cette autre,
45 'i LE BEAU RÉVEIL
Le glissement et le retour de cette autre ;
Mais ce n'est pas une vague après une vague
C'est une vaste rumeur
Une immense rumeur continuelle,
Qui n'a ni commencement ni fin
Et qui continue
Comme un homme qui crierait,
La bouche ouverte sur une seule note éternellement.
C'est une note immobile
Gomme la souffrance éternelle des âmes
Et les plaintes arrachées sur la surface de la terre !
Oh ! ce chant *
De la vaste mer nocturne,
C'est un accompagnement
Continu, continué sans trêve.
Il faut un chant
Qui éclate brusquement,
Un lied immense — calme — apaisé,
Un chant qui monte vers Dieu du fond de la mer.
Et que le vent — vaste mer — me porte.
Moi, je chante !...
...Comme le Béarnais aime Bétharram et Lourdes, le Breton Sainte-Anne-cl'Auray et Saiut-Michel-du-Péril, le Provençal aime les Saintes-Mariés. Le jeune poète aixois a fait le pèlerinage cher aux gens de .chez lui ; il en rapporte un poème d'une étrange intensité de vision, un tableau aux couleurs crues, aux ligues nettes: sur un fond bleu, des formes blanches et noires, et le soleil qui éclaire tout, et le mistfal qui fait tout bouger.
Les Saintes-Mariés de la Mer
suis allé aux Saintes-Maries.
- Daus le pays on dit les Saintes — 'église est haute, et carrée, et crénelée ; y a une tour sur l'église ; ,'église est jaune dans la lumière e clocher est plat comme un mur
Qui monte en pointe.
y a cinq trous dans ce mur :
rois sont remplis par des cloches, leux sont vides ; celui d'en haut et un en bas sur le
[côté.
a voit le ciel à travers les trous, église est jaune dans la lumière, es maisons sont autour de l'église rrées basses et blaTiches.
h ! la blancheur crue de ces maisons eintes à la chaux sous un toit rouge
Rouge, u bien de chaume.
t les toits sont bas, serrés tout autour de l'église. atre ces maisons il y a des rues longues ans lesquelles le mistral s'engouffre, «s maisons avec des boutiques petites areilles à des fenêtres basses et des portes grillagées, - U y a des vieilles dans ces rues, es vieilles arlésiennes, chancelantes, iUx cheveux blancs avec un bonnet noir oué par un nœud qui fait deux pointes noires. ievent secoue les vieilles t tord leurs jupes.
Et le samedi soir, la veille du dimanche, Ces vieilles avec de petits balais INettoient leurs maisons si blanches !
— Il faut que ces maisons soient très blanches. Et les maisons sont basses comme les vieilles Et chancelantes ; et leur regard
Est doux le soir ;
Car le soir, les maisons s'éclairent :
Le vent souffle dans les rues noires,
Mais derrière les grillages, entre des rideaux roses, i
Dans une lumière douce,
Des vieilles sont assises, qui tricotent, a^ec des vieux
[en sabots.
C'est la nuit. —
Le dimanche clair,
J'ai vu dans les rues blanches,
Rasant les murs blancs,
Des nonnes noires
Toutes noires.
Aux voiles légers
Que le vent tordait.
Elles sont entrées dans l'église jaune.
Immobile au milieu du vent.
— Les cloches sonnaient,
Les trois cloches dans le clocher
En se renversant vers le ciel.
L'église était sombre — haute — ronde,
La pierre était nue ;
Les flammes des cierges veillaient
Au fond du sanctuaire.
Les nonnes entraient une à une
Et se groupaient ; Et des vieilles chancelantes devant les statues
LÉO LATIL i57
S'agenouillaient ça et là.
^e prêtre très loin qu'on ne voyait pas Psalmodiait : Sancta Maria Magdalena, Sancta Maria
[Salomé ; es voix cassées répondaient :
:( Priez pour nous »
n un murmure de litanies.
Puis les cloches ont sonné Et les vieilles s'en sont allées
Une à une; lEt les nonnes se groupaient Dehors, en formes noires et chancelantes. La lumière était éblouissante
Et faisait mal aux yeux.
Le vent soufflait :
Des vieilles se sont arrêtées sur leur u bastî » Les nonnes se sont jetées sur les murs :
Le vent tordait leurs voiles noirs
Sur les murs blancs.
Je suis allé aux Saintes-Mariés
— Dans le pays on dit les Saintes —
11 y a une église carrée, haute et crénelée,
Puissante et jaune dans la lumière,
Tout autour, des maisons
Blanches sont blotties.
Et cela fait un village qu'on voit de loin, de très loin sur le ciel, car la Camargue est plate ; un village perdu entre la Camargue immense et la mer immense.
Les arbres qui montent, poussent, sans branches, tout en troncs, et se tordent oppressés par le lierre que le vent retourne : Blancheur — taches — fond de mer — pin« parasols — groupes d'arbres — atmos-
458 LE BEA.U RÉVEIL
phère dans quoi tout baigne, atmosphère magnifique et adoucissante — fond de la mer, brebis. — Emouvante Camargue, pays en formation — fièvre.
Ce morceau est-il inachevé ? Ou bien les notations brèves et nettes qui le terminent traduisent-elles si exactement la vision et l'émotion de l'auteur qu'il valait mieux n'y plus toucher ? Je ne sais. Mais j'aime le poème tel quel ; il m'est entré dans l'âme, avec ses lueurs et ses contours.
A tout ce que j'ai cité de Léo Latil, je préfère cependant son beau poème : « L'Aveugle », à cause de l'émotion profonde et vraie qui y halète. Un jour je le lus à quelques jeunes gens : tous demeurèrent saisis ; j'en vis qui pâlissaient et pleuraient... Cela vaut mieux que tout éloge, u Quand une lecture vous élève l'esprit et vous inspire des sentiments nobles et généreux » disait La Bruyère... Voici ce poème :
L'Aveugle parle
Mes gestes ne sont pas à moi :
Pour manger j'ai besoin des autres,
Et pour marcher
Des mains.
Où me conduisez-vous ?
Peut-être dans la nuit, peut-être dans la mort.
Oh ! j'ai peur !
Des voix ?
Je ne sais pas ce qu'ils veulent dire les mots que vous
[m'avez appris.
les gestes et mes mots sont à vous, voyants.
lais en ces gestes et ces mots
e sens remuer quelque chose
Jue toujours vous ignorerez
ît que je possède tout seul, tout seul...
îarje porte en moi la lumière.
ar la lumière n'est pas l'éclat frelaté de vos yeux,
[voyants.,
/éclat de tes facettes, verre,
a blancheur imbécile, lys, ^a lumière, c'est ce grand frisson qui tord mes mus-
[clés et fail jraquer mes os, Jui tue mon cœur, Jui fait jaillir mes larmes...
jar si vos yeux brillent, voyants, iles yeux pleurent.
)h ! la lumière ! la lumière !...
i^os clartés miroitantes, impuissantes sont immobi-
[les et figées, > sont des mortes.
ila lumière est un rythme immense et musical Et qui grandit toujours, toujours, toujours... Pour aller où ?
Ven ai l'angoisse.
Mais vous pouvez garder vos gestes et vos cris ; Je les ai dépouillés !
Le grand frisson qui me secoue M'emporte.
— Car je porte en moi la lumière !
(A un aveugle jeune et musicien,) \ 1910
Et la mort a fait taire cette voix pure !... Latil ee parti sans laisser une œuvre. Ses splendides promee ses nous fout mesurer la perte qu'ont subies les lei très catholiques, auxquelles il eût fait grand hor neur.
Et tout autant, nous plaignons les œuvres rel gieuses et sociales d'avoir perdu cet apôtre dont 1 foi et le zèle eussent tant fait pour le relèvement d la France.
Mais ne comptez-vous pour rien la douceur qi rayonne de sa pureté, la force qui émane de ses nif gnifîques certitudes, l'action incontestable de so souvenir ?
D'ailleurs, que savons-nous ? il y a des morts plu utiles que les plus riches vies. Et le sang, répand par les Saints, acquiert, par la vertu du sang d Christ, une valeur de rachat et une puissance d'intei cession incomparables. Plus qu'il ne l'eût fait parso talent, Léo Latil collabore au renouveau chrétien pa son sacrifice. Qui sait si les éclatantes conversions d ces dernières années n'ont pas été déterminées pa une goutte de sang d'un obscur immolé ? Qui sait s le renoncement généreux d'un Latil ou d'un Lafo aux lauriers terrestres n'a pas obtenu pour Franci Jammes l'inspiration de ses « Géorgiqiies chrétien nés », et si le « Chemin de Croix » de Paul Claude n'est pas le fruit d'un humble Jiat de ces victime résignées ? Pour moi, je me plais à le penser. Car il a la réversibilité des mérites et la communion de Saints.
Un maître inconnu : Guido Gezelle
Un maître inconnu : GUIDO GEZELLE
De la terre des Flandres qui offre au soleil d'été sesvertes plaines, un jour une source a jailli. Elle avait la couleur du ciel. Son chant, longtemps solitaire et dédaigné, était pur et clair pourtant. Peu à peu, les hommes se sont approchés, et ils ont senti la vertu qui émane d'elle.
Ce chant, ce sont de petits poèmes ténus et simples, pomme le carillon des couvents d'une ville mystique ; tîette source, c'est l'âme d'un humble prêtre du diocèse le Bruges qui « a passé en faisant le bien ».
La renommée de Guido Gezelle n'a guère franchi:
ticore les frontières de la Belgique flamande et de la ollande (1).
(1) Des critiques de divers pays ont cependant salué en lui un grand poète. A. sa mort, des revues françaises et Italiennes lui consacrèrent des articles. — Jules Persijn le T révéla aux anglais par son livre : « A glance to the soûl of \he Low counlries », dont une traduction française a paru aux « Cahiers de l'Aniitié de France et de Flandre ». MM. ùammaerts et Van den Borren ont donné une excellente traduction d'un choix de ses poèmes (Louvain, Ch. Peeters, 1908). Ce qui a paru de meilleur sur Guido Gezelle, en langue française, c'est le livre de Charles Grolleau : « Une jloire de la Flandre : Guido Gezelle » (Grès). Signalons aussi :
Dom Bruno Destrée : L'Ame du Nord : Ruskin, Jôrgensen, Gezelle (Collection Science et Foi, Bruxelles.)
Chanoine H. Rommel : Un poète-Prêtre ; Guido Gezelle L. De Plancke, Bruges.)
R. Van den Burght : Guido Gezelle (Société Belge de Librairie, Bruxelles.)
Joseph Reijlandt : Guido Gezelle. Etude littéraire (René Fonteijn, Louvain.)
May de Rudder : Guido Gezelle (Collection : Les grands
164 LE BEAU hÉVEIL
Et pourtant ce poète descriptif et lyrique est ur maître ; un initiateur qui infusa une \ie nouvelle à If poésie de son pays, et qui, bien avant Claudel e Jammes, réintégra dans la littérature l'inspiration j( ne dis pas religieuse, mais catholique. — C'est un poèt< régionaliste si vous le voulez, en ce sens que sa tern patriale servit comme de tremplin à ses élans ; mai: c'est aussi un poète universel, par la qualité de soi lyrisme, par les profonds sentiments humains qu chantent dans ses vers. « Nous n'avons pas seulemen ici, écrit Charles Grolleau, un poète de terroir don l'œuvre ne vaut que pour ceux de son coin natal, mai un très grand parmi les grands ; — une œuvre qui même dépouillée de ce qui dit sa race et son milieu rend le son, qui ne trompe jamais, d'une âme créé pour tous (1). ))
11 appartient de droit à la littérature universelle a même titre que Frédéric Mistral, le chantre de la Prc vence, auquel il fait songer quelquefois.
Son influence, eu son pays, est considérable. Il fait école. Quel est le poète flamand d'aujourd'hui qi ne doive quelque chose à ce « grand semeur de beauté » Même plusieurs poètes belges d'expression français ont subi son charme. L'auteur d' « Au milieu du Chi min de notre Vie », Dom Bruno Destrée, m'avoua u jour qu'il faisait ses délices des ravissantes piécette du maître Westflamand, et me conseilla d'apprendr de lui ce qu'est la vraie poésie catholique.
Belges. Turnhout). — (M. de Rudder se trompe grossit rement dans l'analyse du sentiment religieux du poète Un disciple de Gezelle, l'abbé A. Cuppens, a donné, dar Durendal, une très bonne traduction et un commentairi de plusieurs poèmes du Maître.
(1) Ch. Grolleau. Une gloire de la Flandre.
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I Que ne puis je répandre son œuvre ! Elle serait, pour bien des âmes desséchées, la rosée rafraîchissante, pour bien des cœurs ulcérés le baume qui guérit, pour tous une source d'exquise et pure jouissance !
Guido Gezelle naquit à Bruges le 1" mai 1830. Ses J)arenls étaient de petites gens, très honnêtes. Son père, horticulteur et pépiniériste, l'emmenait volontiers parmi les arbres et les fleurs, royaume féerique où l'enfant apprit à lire dans le beau livre d'images (ie la Création. Issue d'une famille de cultivateurs, sa mère bonne et pieuse mit tous ses soins à lui inculquer l'amour de Dieu. Dans sa vieillesse le poète aiimait encore à se rappeler les saints du soir au Couvent Anglais, où sa mère le conduisait souvent. La petite jcroix dont, selon la belle coutume flamande, elle avait que soir marqué son front, lui demeura toujours,
;-il, profondément imprimée dans l'âme, uido fit ses études au Collège des Dunes d'abord, nsuite au petit séminaire de Roulers, où, trop pauvre
ur payer sa pension, il faisait à certaines heures l'office de portier. Après ses années de théologie au igrand Séminaire de Bruges, il fut ordonné prêtre (1854) jet envoyé à Roulers, où, après avoir enseigné pendant itrois ans le commerce et la comptabilité, il fut nommé iprofesseur de Poésie. Jamais maître ne fut moins pédant, moins routinier ; jamais éducateur n'eut sur le cerveau et le cœur de ses élèves une emprise plus forte. Délaissant toutes les méthodes en honneur, il se proposa de « faire aimer » la vérité et la beauté dans le imiroir des littératures anciennes et modernes. Il ne forma pas, probablement, des a forts en thème ». Mais il découvrit et développa le talent naissant de plusieurs
hommes qui se firent un nom dans les lettres flamandes (l).
Sa méthode consistait à lire et à commenter des pages très belles et très peu connues de la littérature universelle (2) : de saint François d'Assise comme de Longfellow, de Barns comme de sainte Thérèse (3j. Il sut communiquer à ses élèves sa belle flamme d'enthousiasme, (c Les devoirs de style, dit un de ses biographes, ne se faisaient plus qu'en vers. Quand le devoir n'était pas satisfaisant, Gezelle corrigeait en composant au verso un poème de son cru : on en a retrouvé qui ne manquent pas de charmes (4). »
Ce professeur d'enthousiasme fut aussi un professeur de piété. Son âme tendre, encline au mysticisme, se révélait dans le soin avec lequel il ornait la crèche, à Noël, ou la statue de la Vierge, au mois de mai. « Autour du lustre auquel était suspendue la lampe
(1) Parmi lesquels il convient de citer le fin lettré Hugo Verriest, qui, avant de devenir le « curé de campagne » dont le nom est si populaire parmi la jeunesse flamande, le brillant causeur dont les conférences furent tant applaudies en Hollande et en Belgique, fut lui-même professeur à Roulers, et le maître du génial poète flamand Albert Rodenbach.
(2) Gezelle était un travailleur et un érudit. A une connaissance très approfondie des dialectes thiois, il joignait celle de plusieurs langues anciennes, y compris l'hébreu, et de la plupart des langues modernes de l'Europe.
(3) « Vers l'époque où il éditait ses premières œuvres, Gezelle publia pour ses élèves un petit livre de poésies mystiques dans leur texte original : latin de saint François Xavier, italien de saint François d'Assise, de Jacopone da Todi. de saint Alphonse, espagnol de sainte Thérèse. Il intitula le livre : « Alcane poésie de' poeli celesti. » (Jos. Reylandt).
(4) R. Van der Burght : Gaido Gezelle.
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[iu sanctuaire, il se plaisait à enlacer des feuilles de ^igne et des épis de froment, qui rappelaient, dans leur 1 \ngage emblématique, la Sainte Eucharistie (1). » [l réunissait les élèves pour la prière, et les entraînait Il faire avec lui l'exercice du chemin de la Croix. ' Ainsi, après leur avoir donné le goût du beau, il
Ieur donna le goût de Dieu.
Sa réforme hardie dans l'enseignement de la littéra- ;Hre déplut-elle à ses supérieurs? (2). Je l'ignore. Mais ils enommèrent surveillant et le chargèrent d'enseigner 'allemand et l'anglais dans les cours supérieurs. En 860, son évêque le rappela à Bruges pour y fonder ^vec le Dr Algar un pensionnat anglais, entreprise qui choua. De 1861 à 1865, nous trouvons Gezelle viceecteur et professeur de philosophie au Séminaire K)ur missionnaires anglais, et de 1865 à 1871, vicaire de église Sainte-Walburge. Envoyé à Courtrai, il y fut ficaire de l'église Notre-Dame jusqu'en 1889, ensuite irecleur des Sœurs de l'Enfant Jésus. Rappelé encore i Bruges en avril 1899, comme directeur des chanoii«sses anglaises, il s'y éteignit.doucement le 27 octobre te la même année.
Bruges, Boulers, Courtrai. Toute son existence lawïrieuse s'écoula dans ces trois villes. Il n'avait quitté on pays qu'une seule fois, pour un assez court éjour en Angleterre, au château du duc de Norfolk (3).
(1) H. Rommel. Un poète-prêlre.
(2) Sa méthode n'était excellente, avouons-le, que pour es bons élèves, qui ont du goût et de l'initiative.
(3j Gezelle aimait beaucoup le peuple anglais, dont il onnaissait à fond la langue. Le Cardinal Wiseman, qui fcncontra le jeune prêtre à Bruges et l'apprécia beaucoup, foulut l'appeler même à exercer son ministère en Anglejerre. (Voyez : J. Reylandt : Guido Gezelle).
Sa vie avait été un modèle d'activité, d'humilité, d'abnégation, de bonté. Ceux qui l'ont connu citent de nombreux traits de sa charité vraiment exquise. Plus d'une fois il se dépouilla du nécessaire pour aider les miséreux. Lorsque le choléra régna à Bruges, en 1866, sa charité monta jusqu'à l'héroïsme. Partout ilalaissé le souvenir d'un homme aimable, d'un savant modeste, d'un prêtre zélé. Aux yeux du monde qui juge d'après les apparences, Gezelle n'a guère « réussi. » Il ne fut pas toujours compris (1), il connut l'amertume des échecs et de l'oubli. Et cette souffrance supportée en silence ajoute une auréole à celle de la charité et du génie.
Sa vie littéraire ne fut pas moins éprouvée (2) que sa vie sacerdotale. Après des débuts précoces, où il ne s'était pas encore dégagé de toute rhétorique etde tout romantisme, il composa pendant plusieurs années de beaux poèmes (3) que la critique négligea, ou attaqua
(1) On a dit que Gezelle ne fut pas apprécié à sa juste valeur poA- son ëvèque. Le poète a toujours protesté avec énergie contre cette assertion. D'ailleurs, son mérite fut reconnu par le Souverain Pontife Léon XIII, qui lui décerna la croix « Pro Ecclesia et Pontifîce » ; par le Roi Léopold II. qui le nomma chevalier de l'Ordre de Léopold : par l'Acadéinie flamande, qui le reçut parmises membres ; par l'Université catholique de Louvain, qui lui décerna le titre de docteur u honoris causa » en philosophie et lettres.
(2) M moins active : Gezelle a donné des traductions en prose douvrages anglais, français et latins (il traduisit notamment la « Sainte Elisabeth » de Montalembert) ; dirigé quatre revues de littérature, de linguistique et de folklore ; et composé une douzaine de recueils de poésies.
(3y Ce qui nuit à plusieurs recueils de Gezelle, c'est qu'à côté de petits chefs d'ceuvre on y rencontre des poésies de circonstance un peu « faciles», et autres morceaux de peu de valeur.
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cruellement. On lui reprochait surtout d'écrire en une jlangue qui n'était pas le néerlandais officiel, et de bri- Iser les vieux cadres classiques. Sa langue, ses tours, |ses images, ses rythmes, tout était nouveau. Gezelle précédait de cinquante ans ses contemporains !
Suivent plusieurs années où cette belle voix se tait, èù ce grand poète ne publie plus que des travaux de folklore et de linguistique, d'ailleurs fort remarquables. Mais ses dernières années furent une révélation. Il publia en 1893 et en 1897 deux recueils : Ttjdkrans (Cycle (ou guirlande) du Temps) et Rijmsnoer (Collier (ou guirlande) de poésies autour de l'année), deux ■chefs-d'œuvre, qui suffiraient à lui assurer une des "premières places parmi les poètes de notre temps. Le pays s'émut et admira. Mais Gezelle allait mourir (1).
Guido Gezelle fut un prêtre-poète, dont l'art et la vie furent toujours étroitement unis et intimement' fondus ensemble. Son chant n'est que la fleur de son àme, et l'amour de Dieu qui fit de lui un saint, fit de lui un grand poète. Le sourire qu'ont connu les collégiens de Roulers, les malades de Bruges et les pauvres de Courtrai, est le même que celui qui répand sur son œuvre poétique une douce sérénité. Pas de vie plus belle, plus une, plus harmonieuse ; pas de poésie plus spontanée, plus pure, plus vraie.
Amour de la nature, simplicité, fraîcheur, pittores- <{ue, richesse de la mélodie et du rythme, sincérité et profondeur, toutes ces qualités se trouvent à un degré
(1) « Ses obsèques furent une apothéose ; le prêtre-poète qui avait vécu comme un pauvre, fut porté à sa dernière demeure comme un roi. » (J. Mooij).
supérieur dans son œuvre, animée par le grand souffle catholique, rayonnante de la joie spirituelle des enfants de Dieu.
Gezelle a aimé la nature à la façon de François d'Assise.Toute sou œuvre n'est qu'une paraphrase, tour à tour sublime et familière, du « Cantique du Soleil ». Et volontiers il dirait avec le Poverello : notre frère le soleil, notre sœur l'eau, notre mère la terre. Il aime les créatures d'une amitié sereine et joyeuse, avec un cœur d'enfant. La phrase naïve qu'il prononça en moii^ rant exprime cela très bien : u Ih hoorde toch soogeerne de veugeltjes schafelen (Ah ! que j'aimais d'eiitendre gazouiller les petits oiseaux !). Toute sa vie de poète a été penchée sur les beautés de la terre, de préférence sur les plus humbles et les plus cachées.
Il connaissait toutes les plantes de sa Flandre, leurs noms populaires et leurs noms savants, leur forme, leur odeur, leurs propriétés. Il les regardait et leur parlait. Les arbres, les fleurs et jusqu'aux herbes sont décrits dans ses vers avec une précision que peut seul trouver un savant doublé d'un poète. « Tous les arbres des Flandres : le chêne, le tilleul, les aulnes, le hêtre et le bouleau « flexible qui fouette le vent du fléau de ses branches », y sont chantés, mais avec une prédilection particulière les saules, les arbres fruitiers et les peupliers. Toutes les fleurs et toutes les plantes qui poussent sur le sol natal trouvent aussi en lui un admirateur et un ami, jusqu'aux plus méprisées, comme le chardon et la traînasse, jusqu'aux plus inconnues hors des Flandres, comme la joubarbe (l). »
(l)Dom Bruno Destrce : VAine du Nord,
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Gezelle est le chautre de la vie. Il s'extasie devant Ue merveille qu'est un être vivant, se mouvant, agismt. Les insectes, les oiseaux, les animaux de la ferme li inspirent de jolies page?. Les oiseaux surtout. Son ers très musical et très souple imite avec beaucoup 'art leurs chants (1) ou leurs sautillements (2). Le rosignol et l'alouette sont ses préférés. Ecoutez comme s'impatiente du retard du rossignol :
« Je ne t'entends pas encore, ô rossignol, et le soleil de Pâques est pourtant à l'Orient. Où restes-tu si longtemps ? Oublies-tu peut-être de venir nous consoler ?
« Ce n'est pas encare l'été, c'est vrai, et nulle feuille ne paraît sur les haies : il y a de la glace dans îe vent, de la neige dans l'air, il tempête, il pleut à verse.
« Pourtant de tous côtés j'entends étourneaux et pinsons ; le merle rit et babille ; c'est le moineau, la mésange ; c'est le coucou qui appelle au bois ; c'est l'hirondelle ; et partout l'on vole et l'on gazouille.
« Où reste-t-il si longtemps, le rossignol ? Oublie-t-il de venir nous
' (1) Par exemple : Le Rossignol (plusieurs poésies, d'époques différentes).
(2) Par exemple : Le nid de mésanges. — Ces effets se perdent évidemment dans une traduction.
consoler ? Ce n'est pas encore l'ét' il est vrai ; mais l'été arrive : voi que le Soleil de Pâques est à l'C rient (1) ! »
Gezelle n'eût pas été un vrai Flamand, un fils c cette race de peintres, s'il n'eût pas été amoureux c la lumière et des couleurs. Il se grise à cette fête con tamment variée qu'est le spectacle des saisons. Toi ses poèmes presque ont l'odeur et le goût de la saisc qui les vit éclore. Il aspire avec une espèce de volup les senteurs de la terre, et sans doute, sans le seul ment religieux très intense qui gardait pure et régla son âme passionnée, cet amour violent de la natu: l'eût plongé dans l'ivresse panthéiste. Jugez-en par < poème d'Octobre :
« 0 bois d'octobre, que vous sei tez bon, quand le temps est frais humide et que le soleil couve, blot dans la toison que fait l'atmosphèr*
« Les feuilles mortes couvrei déjà le sol marécageux ; les sentier disparaissant sous les feuilles ton bées, peuvent à peine être devinés.
(( Partout s'élève une vapeur q me ravit les sens, pleine de senteu merveilleuses qui ne viennent p.
des fleurs claires et joyeuses, car vent les a déjà fanées.
(( Non, ce sont les senteurs d-
(4) Traduction de J. Reylandt.
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feuilles et des arbres, de l'écorce et des racines, des engrais d'automne, des vapeurs d'automne qui jaillissent delà terre.
« C'est la vie qui abandonne le bois et qui, d'un vol lent, s'en va au ciel, s'élevant comme l'encens dans l'église...
... (( Que vous sentez bon, arbres grands et petits ; et de même les feuilles, à vos pieds, répandent leur doux baume sur le lit de mort de l'année.
c( Je me complais au milieu de vous ! Puissé-je ne respirer jamais d'autre senteurque celle qui. monte, comme une atmosphère de vie. de vos feuilles mortes.
(( 0 bois d'octobre, que Dieu soit loué par tous ceux qui s'approchent de vous et qui, dans la chute des feuilles, cherchent et trouvent une consolation pour leur âme (1)! »
Vous le voyez : rien qui ressemble aux élégies lièvres des décadents ; rien non plus qui ressemble à Tie noyade dans le « grand Tout ». Sa gerbe cueillie, ' ezelle l'offre à Dieu, comme des prémices. Loin de le étournerdu Ciel, les créatures l'en rapprochent. Elles li parlent comme des symboles. Il demande aux eurs leur innocence, aux oiseaux leur âme musicale
(1) Traduction deJ. Reylandt.
et leurs ailes, parce que l'innocence, le chant, les ailes sont des moyens de s'élever à Dieu. Le soleil lui rappelle la Lumière Incréée ; la lune, la pureté de la Vierge Marie. Presque tous ses poèmes débutent par un tableau et s'achèvent en cantique.
Assez rarement il chante les aspects grandioses de la nature. Les montagnes, qu'il ne connaissait pas, et la mer, qu'il voyait rarement, ne sont guère évoquées dans son œuvre. Cependant le firmament et la plaine l'inspirent parfois magnifiquement. Qu'on juge de sa puissance lyrique, parcette ode où il crie et sanglote son adoration devant le Dieu trois fois Saint dont il lit le nom au ciel et sur la terre (l) :
(( Etre incréé et éternel, l'être le plus parfait qu'on cherchera en
({) 11 faut avoir bien mal lu Gezelle pour oser prononcer le mot : « panthéisme » à son sujet comme le fait M. May de Rudder.
Comment ? Gezelle panthéiste, même inconscient ? Mais aucun poète n'affirme plus souvent et plus nettement la distinction du Créateur et de la créature, n'offre plus fervemment Ihomn-iage des créatures au Créateur ! Les poèmes que nous citons suffisent à le prouver, a II y a dans la poésie de (lezelle — écrit le critique hollandais J. Mooy — beaucoup de beautés que les « modernes » incroyants ne peuvent complètement comprendre et sentir. Leurs critiques, fort élogieuses par ailleurs, le démontrent clairement. Ils tâchent de voir en lui un prêtre — au cœur large et bon. sans doute — mais qui serait en dehors de tout dogmatisme et professerait une religiosité superficielle, une espèce de panthéiste qui chercherait sa consolation dans l'adoration de la nature. Rien de plus faux. L'^esprit sacerdotal, intimement romain, rigoureusement catholique, l'animait, anime tout son art. et fait tellement corps avec lui que celui qui ne comprend pas cela ou le néglige ne pourra jamais apprécier complètement ni sonder toute la profondeur de la poésie de Gezelle ».
GUIDO GEZELLE 175
dehors de Toi est encore incapable de T'égaler d'aucune manière, d'exprimer ton existence ou de prononcer ton nom !
« Avant qu'il y eût une 'mesure de temps et de nombre, avant que rien ne fût de ce qui est, Toi seul tu étais, Toi seul as su qui et comment Tu étais antérieurement, ce que Tu es à présent et ce que Tu seras éternellement, sans succession et sans équivalent.
(( Gomment, comment oserai-je parler ? D'épaisses écailles couvrent mes yeux ; ma langue ne connaît pas de mot dont l'énoncé n'obscurcisse ta splendeur ou qui puisse prétendre aucunement mesurer l'ombre de ta grandeur !
(( 0 ciel, abîme des merveilles de Dieu, ô mer, ô foudre à la voix puissante, ô nuit, ô brouillard obscur, profond, dites-moi, dites-moi vite quel est le nom de ce Dieu qui vous a créés si surabondamment pleins de sa grandeur ?
« 0 rivières richement encadrées de verdure, ô clair et joyeux miroir du ciel, ô bleu infini, ô vert infini ; oiseaux cachés dans les bois, ne pourriez-vous pas exprimer en votre langage ce Nom encore imprononcé ?
« 0 étoiles, montrez-le moi en let-
très de feu ! 0 éclairs, faites-le éclater au large dans l'immense voûte céleste ! Qu 'est-il donc, pour que nul ne soit capable de savoir Son Nom et comment il s'appelle, Lui — l'Etre même (1) ? »
11 ne faut pas s'étonner cependant de voir le lyrique aux élans sublimes se plaire dans le bonheur quotidien de la vie paysanne. C'est un « chêne plein d'oiseaux », dont la cime baigne dans l'azur lumineux, mais dont les racines s'ancrent profondément dans la terre patriale. Et si le prêtre est le député des hommes auprès de Dieu, il est aussi le député de Dieu auprès des hommes.
Fils de paysans, Gezelle s'est fait le chantre ému de la vie agreste. Dans ses promenades, il s'arrêtait pour contempler les travaux des champs, pour causer avec les gens simples, fermiers, journaliers, hommes frustes qui bêchent, sèment, récoltent, ou prennent, sur le bord du fossé, leur repas de neuf heures : du lard et une tartine de pain noir qu'on mange sur le pouce. Il écoutait le savoureux parler des campagnards, en retenait les archaïsmes, les images et les proverbes qui poussent dru en Flandre. Et dans ses vers il fait revivre tout cela. Comme son « Walerspegel » (miroir de l'Eau), son âme est un miroir qui reflète toute la vie de « ses » paysans :
... « Et la terre aussi se reflète en ce miroir et témoigne de l'art du
(1) Traduction de J. Reylandt.
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Maître ; elle y rit si tendre et si charmante, de tontes ses herbes, de tous ses buissons en fleurs ! Le Maître y mit les sarcleuses accroupies dans le lin ; je les ai vues; partout où elles avaient rampé, les tiges étaient couchées. Il y mit la moisson ; j'ai entendu la pierre faire « zingezang »
sur la faux ; j'ai vu les lieurs de gerbes assemblés au travail ; le blé tombait fort et dru : le voilà en javelles, sur le sol piqué de chaumes ; et le cœur du paysan s'épanouit à voir ses enfants aux têtes bouclées jouera cache-cache au lourdes gerbes.
Il y mit les vaches qui, marchant vers rétable, en lente file ruminante, mugissent, frappent l'air de leur queue et aspirent à longs traits l'eau du ruisseau (1). »
Gezelle veut réveiller la fierté dans l'âme de ses irères, par le rappel des gloires du passé. Il veut leur laire aimer leur terre, arrachée d'abord à la mer, arfachée plus tard à l'étranger; leur langue, si pleine, »i riche, si apte à tout peindre ; leur foi catholique et romaine qu'ils gardèrent toujours avec une fidélité si obstinée. Et tel est son amour pour sa « Mère Flanire » qu'elle semble s'incarner en lui. « Son génie îst la clé de voûte de l'âme flamande, dit Charles jroUeau (2). 11 suffît de le connaître pour la pénétrer
(1) Traduction de Cammaerts et Van den Borren. .(2) Op. cit.
tout entière ; et l'on ne peut le connaître bien que si Ton se laisse imprégner tout d'abord par l'atmosphère brumeuse et souriante du pays où il est né. »
On comprend aisément que cet humble prêtre, qui demeura toute sa vie un campagnard, qui voyagea peu, qui eut peu de relations et qui se défendit toujours d'être un « homme de lettres », ait gardé et communiqué à son œuvre la simplicité qui est le caractère distinctif de son peuple. Son âme que n'effleura jamais un souffle impur et dont nulle passion mauvaise ne flétrit la fraîcheur, se livre, candide et franche, dans son œuvre d'une si belle sincérité :
« Ainsi je parle, Ainsi je pense, Ainsi je chante, Ainsi j'agis. »
(( Doux et bon je voudrais êtrei comme la fraise parfumée, comme le lis blanc et délicat, comme le romarin embaumé. Si j'avais tous les trésors de la terre, je les donnerais pour un cœur d'enfant, ô si volontiers ! » Cet idéal, il le réalisa. Avant de rendre le dernier soupir, il pouvait dire : « Je suis tranquille, je crois que f ai toujours vécu in siniplicitate cordis et veritate. {\) y> L'ingénuité, la fraîcheur d'impressions, la candeur donnent à sa poésie un charme incomparable. On songe tout naturellement à le rapprocher de Francis Jammes ; mais, au point de vue qui nous occupe, la ^comparaison est tout à l'avantage de Gezelle.
(î) Ce fut une des dernières paroles du poète mourant.
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Chez célni-cila simplicité n'est pas un effet de l'art ; c'est une qualité de l'âme — une vertu chrétienne — ijiii transparaît au travers de l'oeuvre.
Quand une œuvre est l'expression franche et limpide d'une âme, et quand au surplus cette âme est la plus douce, la plus aimable qu'on puisse rêver, combien nous nous sentons poussés à aimer l'homme à travers l'œuvre ! Gezelle est de ces poètes que l'on ne se <:ontente point d'admirer, mais auxquels on voudrait confier le soin de diriger sa vie. C'est un guide spirituel. Chacun de ses poèmes est un bienfait, une aumône à l'humanité. Et si je parle de lui avec tant -de tendresse, c'est parce que mon âme lui doit d'avoir retrouvé souvent auprès de hii la lumière, la consolation, la joie. Car ce prêtre selon le cœur de Dieu, qui vivait l'œil fixé sur Notre-Seigneur, qui avait pour la Yierge une si tendre dévotion, a ciselé ses poèmes •comme un ostensoir, pour l'Hostie, a égrené ses vers comme un doux rosaire parfumé, devant la Madone. Oezelle est un poète mystique. Il est le chantre de j l'Amour divin, opérant en lui, rayonnant sur la nature I -entière. Sa poésie s'alimente aux sources divines de l'oraison, de la liturgie, de l'Ecriture, de l'Eucharistie surtout. Et l'on sent que cette main qui tient la plume, a tenu ce matin le Galice plein du sang de Dieu. C'est devant le Tabernacle, c'est au cœur du Christ qu'il puise cette simplicité, cet amour évangélique des humbles, cette vision radieuse du monde créé, cette joie spirituelle, et, dans la tristesse qu'il ne parvient pas toujours à contenir, cette belle résignation et cette sérénité qui font des recueils du doux « Troubadour de Dieu », des livres pieux et consolants -comme l'Imitation de Jésus-Christ, Nous aimons de I prier en empruntant ses paroles :
480 LE BEA.U RÉVEIL
« Tu prias sur une montagne, seul, Et moi, Jésus, je n'en trouve point Où je puisse monter assez haut Pour Te trouver Toi seul !
Le monde me poursuit Où que j'aille, Où que je m'arrête.
Où que je regarde ;
Et il n'en est pas de plus pauvre que moi, Pas un seul :
Que moi, qui suis dans le besoin et ne sais me plaindre, Qui ai faim et ne sais demander.
Qui souffre, et ne sais exprimer Combien cela fait mal !
Oh, apprends-moi, à moi pauvre homme, comment
[je dois prier ! »
Gezelle faisait des œuvres de Ruysbroeck sa lecture favorite. Et c'est bien à Ruysbroeck que l'on songe en lisant la pièce ; « Ego Jlos » que tous les critiques s'accordent à placer au premier rang des poèmes catholiques :
(( Je suis une fleur et je m'épanouis sous ton regard, ardente lumière du soleil (i), éternellement inviolée, qui daignes me permettre d'exister, à moi, infime créature, et qui me réserves — après cette vie — la Vie éternelle !
« Je suis une fleur : j'ouvre le
(1) Le poète s'adresse à Dieu, Lumière pour laquelle son âme est faite.
GUIDO GEZELLE 181
matin mon calice et je le ferme le soir ; et lorsque tu resurgiras, ô soleil, tu m'aideras tour à tour à me réveiller ou à incliner ma tête pour le sommeil.
« Ta lumière est ma \ie ! 0 mon principe d'action, ma seule privation, mon espérance, mon bonheur, mon unique et mon tout, que puisje sans toi, si ce n'est éternellement, éternellement mourir ? que puis-je avoir et aimer en dehors de toi ?
« Je suis loin de toi ; et pourtant, source suave de tout ce qui vit ou produit la vie, tu t'approches tout près de moi et tu m'envoies, — ô soleil aimé — jusque dans mes plus intimes profondeurs, tes rayons irrésistibles.
« Enlève-moi, ravis-moi !... délie mes liens terrestres ; déracine-moi, déterre-moi !... Laisse-moi partir !
Laisse-moi me hâter vers ces lieux où règne toujours l'été et le plein soleil, où je te trouverai, ô toi mon éternelle, mon unique, ma toute belle fleur !
(( Que tout disparaisse, finisse, s'écoule, tout ce qui creuse entre nous des séparations et de profonds abîmes ; que les matins, les soirs s'évanouissent : que tout ce qui doit passer, passe enfin ! Laisse-moi
182 LE BEA.U RÉVEIL
voir ta lumière infinie dans la Patrie I
« Alors je pourrai fleurir devant...
oh non, pas devant tes yeux, mais tout près de toi, à tes côtés, en toi, puisque lu veux bien me permettre d'exister, à moi, ton infime créature, et puisque tu me laisses pénétrer en ta lumière éternelle (1). »
« Si, descendant, subitement animé, d'un vitrail ancien ou de la niche feutrée de mousse dorée d'un porche gothique, un saint moine venait se mêler à notre vie, aurait-il un chant plus spontané, jailli d'un cœur vivant sa foi plus complètement que le cœur de ce poète des Flandres ? Il est peu de strophes de Gezelle qui détonneraient au bas d'un tableau de Primitif, d'un Metsijs ou d'un Van der Weijden, ces vivants magnifiques et qui ne vieilliront jamais ; — tels ces vers pris dans son Rijmsfioer ; où séparée de son fils par la mort, une mère s'écrie : « Levez-vous, ô Seigneur, saisissez mes mains ! Séchez mes pleurs dont la source s'épuise. Je vous suivrai, je vous suivrai vers la Croix, et mère dolente, je me tiendrai aux côtés de Votre Mère dolente (2) ! »
Ce mysticisme est répandu dans toute l'œuvre de Gezelle, mais il éclate magnifiquement dans Tijdkf*ans et Rljmsnoer, qui a forment un cycle de poésies exaltant les beautés de la nature aux quatre saisons de l'année. Ces saisons paraissent devoir s'allier, dans i
(1) Traduction de J. Reylandt.
(2) Charles Grolleau. Op. cit.
GUIDO GEZELLE 1 8S
ridée fondamentale du poète, aux saisons de l'Eglise, 'aux saisons spirituelles de l'âme, et je m'imagine volontiers que Gezelle aurait, dans ses œuvres subsé- ;quentes — empêchées, hélas, par la mort, — achevé son cycle et démoxtré poétiquement l'unité des saisons naturelles et des saisons liturgiques chrétiennes » (1).
Mais les qualités de la pensée et du sentiment de ce poète ne doivent pas nous faire oublier les ressources afinies, l'habileté incomparable de l'artiste. Qui fut amais épris comme lui des lignes, des couleurs, des luances, et les disposa avec un art plus heureux ? qui ^.omprit comme lui la valeur évocatrice et plastique les mots ? qui se créa plus de rythmes, imita d'aussi ^3rès les musiques éparses dans la nature ?
Gezelle est un magicien du verbe. 11 faudrait lire ies vers dans le texte original pour goûter parfaitenent la saveur de ses trouvailles, la fraîcheur de ses leintures, la beauté et l'originalié de ses nombreuses mages. C'est un coloriste, qui a épié les effets de la umière à toutes les heures du jour, sur tous les plans ; >t qui s'entend à combiner des nuances, à faire saillir me teinte, à mettre en valeur un rayon ou une étin- «lle. Sa langue d'ailleurs, très plastique, très pitloèsque, lui est un merveilleux instrument. « Enrichie >âr toute une vie de recherches passionnées, embellie
(1) Aug. Cuppens. Les poésies de Guido Gezelle (Duren- Ul)- — On pourrait établir à ce point de vue une compafaîson entre les deux recueils de Gezelle et les « Géovglmes chrétiennes », de Jammes, — la « Corona BenigniUdis Inm Dei », de Claudel, — les « Saisons mystiques », de lamaeckers, — « l'Ame des Saisons », de Kinon, — le
Cantique des Saisons », d'Armand Praviel.
de toutes les perles du beau parler flamand déterrées dans les couches du pur et vrai langage populaire, elle est devenue le moyen d'expression idéal qu'aucun poète, avant lui, n'a possédé... Elle est toute en nuances, en délicatesses inouies... Je ne connais pas de poète qui ait eu, comme lui, le souci de la valeur juste, de la couleur exacte de son verbe poétique » (1). Gomme notation exacte et précise des couleurs et des lignes, signalons le curieux morceau intitulé « Casselkoeien » (Vaches de Gassel) qui est d'un art consommé. Et je citerai, sans commentaire, cette autre piécette :
(( Il pousse partout quelque chose... Sur les garde-fous des vieux ponts, l'humble mousse étend ses petites verrues, et couvre les pierres bleues du disque de ses sous jaunes, gris, ou verts...
(( Regardez-la si vous avez des' yeux pour voir : arrêtez-vous ; regardez-la, trempée de pluie et de soleil ; dites-moi si le plus beau tapis, si la plus fine broderie sont mieu>i travaillés qu'elle !
« Que maintenant parmi elle, autour d'elle, auprès d'elle, des four mis et des cousins fassent trottei leurs pattes ; que des ailes claire:
comme verre y mettent leur arc en-ciel... Ah ! dites-moi s'il est riei de plus beau, de plus charmant
(1) A. Cuppens : art. cit.
GUIDO GEZELLIi {85
« Il vit partout quelque chose, audessus comme au-dessous de l'eau :
les fleurs semées par le vent éclosent jusqu'au faîte des toits, les tuiles elles-mêmes sont animées, et l'humble fleurette se plaît à nicher dans l'humble cliaume...
« Est-il un seul pouce de notre sol, de la Lys à l'Escaut, au bord de la mer, sur le sable, sur les maisons, sur les échalas, où ne vive quelque chose, où ne croissent quelques fleurs ou quelques feuilles charmantes ? (c Partout il pousse quelque chose... Partout (1) ! »
Gezelle a une manière très personnelle de décrire. ïl nous mène voir, il nous montre, comme du doigt, les détails ; il crie sa joie, il nous défie de trouver chose plus jolie que ce qu'il regarde, il s'adresse à 'objet qu'il décrit, il le loue et le félicite. Cela est
Baïf, familier, très vivant surtout. Trouvez-moi une escription plus mouvementée, plus vivante et plus briginale que celle de la « Bourrasque » :
Le voilà de nouveau I Fermez les I portes, les volets, en haut, en bas ;
clôturez le grenier, la cave ; tout bien calfeutré, qu'il ne puisse péné- ' trer, et qu'il reste décidément de-
hors, lennemi, qui clabaude et cogne et fait le méchant !
(1) Traduction de Gammaerts et Vaii den Borren.
fiJ6 LE BEAU RÉVEIL
« Il tambourine sur les vitres et fait gémir les châssis ; le vent est son compagnon ; et ces deux coureurs s'entendent pour s'introduire.
Les voilà qui se disputent et jurent l'un contre l'autre, comme s'ils étaient pris de boisson 1
u Fermez les portes ! Voilà que de nouveau on cogne, et cela recommence sans cesse ; il tombe des ruisseaux débordants sur le toit et partout ; l'eau tapote sur les vitres et ruisselle et veut entrer quand même : elle découvre tous les joints mal serrés !...
« Peu à peu tout se calme ; les vents vont se cacher, les ondées s'éloignent à reculons, et l'armée des eaux se hâte de descendre bruyamment dans les rigoles et les gouttières, afin de reprendre haleine dans les profondeurs et de se mettre à l'abri (1) »
Pour rendre les mouvements, les bruits, les sons, Gezelle dispose d'un très riche clavier. 11 ne choisit pas seulement les mots d'après leur sens, mais d'après leur valeur musicale. Lus, comme ils doivent l'être, par un déclamateur à la voix souple et exercée, au , sens musical rafQné, ses poèmes sont des onomatopées! Hélas, les meilleures traductions ne peuvent donner
(1) Traduction de J. Reylandt.
GUIDO GEZELLE 187
icune idée de ce qui constitue peut-être l'art suprême ! Gezelle ; la musique du vers, rinfmie variété des ihmes, la nouveauté parfois si drôle de la rime, le iwvoir magique des mots non seulement en tant li'images, mais en tant que sons. Il ne peint pas seument par les couleurs : il peint par le rythme et la élodie. Tous les bruits de la nature passent dans sa insique, et les sons seuls ont déjà le pouvoir, par ur enchaînement et leur savant mélange, de suggérer 1 état d'âme, d'indiquer une douce inflexion de lignes 1 un éclatant mélange de couleurs. Les onomatopées, nombreuses dans la langue flamande, les allitéra- 3ns, qui sont un élément important du vers dans les figues germaniques, il les utilise à merveille, avec le adresse et une sûreté de goût remarquables. Une î ses odes au Rossignol est un modèle parfait de îinture par les sons.
« Les poèmes de Gezelle, écrit un critique musii (1), sont si achevés, donnent une impression si mplète, si musicale en eux-mêmes, qu'il est sca- •eux de vouloir les revêtir d'un vêtement sonore ipplémentaire (2). »
La musique, disent les rêveurs, est la langue des Iges. En tout cas, sa fonction la plus auguste est de
j(l) Charles Martens : Deux interprètes musicaux de Ge-
(2) Mais à cause de cette perfection même, ils ont tenté de ombreux artistes, hollandais et belges, (notamment les rands compositeurs flamands Jos, Reylandt et Lod. Mor- 4mans.) Les Kleengedichtjes, toutes petites piécettes de iclure simple et parfaite, qui sont de l'émotion condense et synthétisée, ont ainsi servi de texte à de très belles âges musicales, modèles du lied artistique.
188 LE BEA.U RÉVEIL
louer Dieu. La douce musique de Guido Gezelle est l'air d'une hymne, tour à tour plaintive, suppliante ou triomphale. Elle dispose, invite, incite à la prière. Nous l'empruntons pour traduire nos alarmes, nos joies, notre espérance. C'est qu'elle est le vêtement sonore d'une pensée toujours en a état de prière », la respiration d'une âme toujours en état de grâce.
Et volontiers j'adresserais à notre poète cette belle strophe qui termine une de ses odes au Rossignol :
a 0 âme de feu ! ô rossignol 1 0 chanteur qu'au dessus de tout Dieu nous propose comme exemple ; ah î que ne puis-je dès maintenant, pauvre exilé, dépenser ma vie à Le louer, libéré de tout ce qui est corporel ! »
La cloche tinte... L'aube rit sur les vergers en fleurs... Par les étroits sentiers qui galonnent les prairies, par les chemins enneigés de pétales d'aubépine, à travers les bois où gazouillent les oiseaux et les fontaines, Guido Gezelle nous conduit — suivons-le ! — à l'église, où le prêtre offre au Père la Chair et le Sang du Christ immolé pour le Salut du monde...
Parenthèses