PARFOIS TRAINANT MON PAS
Elle passa, jolie et fausse, en mon chemin.
Et confiant, alors, je lui tendis la main :
Je croyais qu'elle allait partager ma souffrance !..., Pour elle, j'oubliais les serments de Jadis,
Sa bouche fut mon port, ses yeux mon Paradis,
Elle cueillit la gerbe en fleurs de mon enfance !...
...Elle y a mis mon cœur et ne l'a pas rendu...
Ah ! Seigneur, rendez-moi le Paradis perdu !
J'avais longtemps suivi, sans peur, l'étroit chemin,
Où la foi, pas à pas, me guidait par la main.
Et je croyais en Dieu, de toute ma souffrance ! Puis l'amour a flétri les roses de Jadis,
La passion m'ouvrit d'écœurants paradis.
Où je te reniai toi-même, pure enfance !
Le doute a pris mon cœur et ne Ta pas rendu ;
Ah ! Seigneur, rendez-moi le Paradis perdu !.
3 Novembre 1914.
Parthenay,
Hôpital mixte,
Notre-Dame de la Couldre.
LA VOIX DES CHOSES
Allons, ne rêvons plus aux choses anciennes !...
Les adieux prolongés amollissent le cœur...
Je ne veux plus songer qu'à revenir vainqueur!... Car il faut que je vive !... il faut que j’en revienne !...
Gardons le regard fier et notre esprit si haut,
Si haut parmi l'azur, qu'il soit gardé des taches ! Souvenons^nous toujours que la Dame à la faulx Respecte le courage, et sait frapper les lâches!...
LA VOIX DES CHOSES
Songe bien que tes morts, endormis sous les ifs, Tes parents étendus au fond du cimetière.
Ne te demandent plus l'appui de ta prière :
— Un autre espoir émeut leur silence pensif. —
Ils veulent, dans leur nuit obscure et solitaire,
Qye leur fils, révolté, chasse les ennemis...
D'un geste souverain, s'il leur était permis,
Leurs squelettes dressés montreraient la frontière !
Tout parle autour de moi !...
La plaine et le bois nu
Me disent : (( Pars, Va4-en »... Je verdirai plus belle; Et moi, je fléchirai sous les feuilles nouvelles,
? Lorsque, pour le printemps, tu seras revenu!...
Le soleil déclinant, aux rouges meurtrissures,
Qyi fait un lac de sang, du marais infini,
A l'air de me crier : (( Au revoir ! Sois béni !
— Vois quelle apothéose inonde ma blessure!... »
Et quand tombe le soir, favorable aux aveux,
Parmi les bruits confus du vent, je crois entendre Le sol natal, la terre à la fois grave et tendre,
Me dire en soupirant : «Pars, mon fils!... Je le veux ! »...
'Je t'ai donné vingt ans de constante tendresse,
*’ Tu as vécu des fruits de mon sein maternel,
; Maintenant a sonné le moment solennel,
* Il faut que tu sois fort, — ou que tu me délaisses!... H
Mon cœur — mon cœur lui-même — implacable et têtu. Enflant sa sourde voix, me répète en sourdine :
(( Le sang des vieux héros payait la paix divine,
((Tu n'avais pas gagné ce bonheur-là, vois-tu!
((Tu bénissais la terre, et ton âme ravie (( Vibrait à ses beautés... Tu juras de toujours (( Lui conserver intact, un éternel amour :
— (( Scelle donc ton serment par l'offre de ta vie !... )) —
LA VOIX DES CHOSES
La treille qui frissonne au vent de la Toussaint,
Me conseille, au départ :
(( Sache que mon breuvage, (( Est un don du Très-Haut qui bénit le courage,
(( Mais punit tout abus dégradant et malsain!... ))
J'écoute, avec respect, vos furtives paroles.
Et je me souviendrai de toutes vos leçons.
Voix de chez nous, qui bourdonnez à l'unisson. Faisant courber soudain ma jeune tête folle...
Je comprends, à la fois, que le travail est sain, Qy'il faut gagner son pain, son repos et sa vie :
Le bonheur qu'on tendait à l'âme inassouvie N'était rien qu'un perfide et funèbre assassin.
Aussi, j'achèterai ma future existence,
Avec tout le sang pur, demeuré dans mon cœur...
Je te sacrifierai, chère Patrie en pleurs.
Et mon être qui souffre et mon esprit qui pense.
Pour stimuler ma haine et doubler mon effort. Je me battrai pour toi, ma petite Vendée !
Tout au fond de mes yeux, ton image gardée, Sera le talisman qui me rendra plus fort.
Parmi tant de pays de mon pays de France, C'est surtout toi que j'aime et toi que je défends. Toi qui sus exalter mes beaux rêves d'enfant;
— Toi, dont l'azur est grec et parle d'espérance!
Après le vaste choc épuisant du combat,
Je viendrai t'évoquer, au fond de ma pensée,
— Terrible — pour pouvoir, crispant ma chair lassée, Fouailler d'un souvenir ma force qui s'abat.
Et c'est tout plein de toi que, tendant mes mains noires, Je m'en irai rouler, délirant, dans tes bras,
Qyand tout sera fini, et que l'on entendra Monter le cri vibrant et chaud de la Victoire!...
12 Novembre 1914.
Parthenay, Hôpital mixte, Notre-Dame de la Couldre.
PRIÈRE
Le Sacrifice est fait. Seigneur ! prenez mon corps. Mes nerfs trop délicats, l'océan de mon rêve, Faites que la minute angoissante soit brève.
— Qjae je ne sente pas longtemps venir la mort !
Et si vous n'exigez pour sauver ma Patrie,
Qu'un peu du jeune sang que j'offre sans compter; Si, mon empressement vous ayant contenté.
Vous me donnez deux fois le trésor de la vie ;
'fj - !
PRIÈRE
Exigez tout de moi, mes membres et mes sens. Mais écoutez alors ma dernière prière :
« ]' aimerais mieux me voir étendu dans la bière,
Que de perdre mes yeux! »...
(c Soyez compatissant !... »
Soyez compatissant, car la pire torture Ce serait d'aveugler les beaux miroirs pieux, Qyi m'ont guéri souvent, en reflétant les cieux. Et les calmes beautés de toute la nature.
Ah! brisez-moi plutôt!...
Que je sois impotent!...
Broyez mes bras!... Broyez ces jambes précieuses, Qui promenaient ma joie, aux minutes heureuses.
Où j'allais, sans compter ma jeunesse et mon temps !
Rendez-moi monstrueux et crevez mes oreilles !
Mais ne me plongez pas dans l'éternelle nuit... — — Après avoir vécu si longtemps, je ne puis Oublier la splendeur de vos aubes vermeilles...
Ce serait si cruel et si terrible, hélas !
— M'avoir fait contempler la terre que j'adore,
La mer mouvante, au loin, qu'un vivant soleil dore. Et, d'un geste effrayant, m'enlever tout cela ! —
Je suis l'amant pensif de la plaine embaumée. Du marais somptueux, de la grève et des bois, Qyi — s'y étant grisé de bonheur tant de fois — Ne peut plus se passer des lèvres de l'aimée.
Vous avez dû bénir ma douce passion.
Car à travers l'espace et l'azur qui vous voilent, Vous sentant palpiter dans l'essaim des étoiles. C'est vous que j'adorais dans la Création !
C'est confiant en vous, que je demande grâce 1
! Si je vous ai fâché parfois, vous savez bien,
Qye ce fut sans malice...
Et sans songer â rien...
— Je suis plus étourdi qu'un papillon qui passe ! —
— Je suis plus incertain que le souffle du vent ! —
Mais je fus, pour autrui, sans rancœur et sans haine... Et lorsque j'avais cru vous faire de la peine.
Vous m'avez, dans le soir, vu pleurer bien souvent !
Aussi pardonnez-moi les fautes de jeunesse...
Si je fus trop volage, un jour, ou trop léger. Je n'ai jamais voulu. Seigneur, vous outrager. Et vous seul avez pu mesurer ma tendresse.
PRIÈRE
Ecoutez ma prière angoissée et ma voix !
« Epargnez mes deux yeux qui sont toute ma vie !...
Je promets de vieillir sans plainte et sans envie.
Malgré tout mon chagrin contenu, — si je vois !... —
Oh ! reconnaître encor les adorés visages !
Contempler à nouveau mon paisible horizon.
Voir se renouveler le cycle des saisons.
Et, le soir, la féerie ardente des nuages !
Retrouver, en suivant les sentiers encaissés.
L'ombre des chemins creux perdus sous le feuillage.
Le granit scintillant sur les monts du bocage.
Les lieux où ma jeunesse, éblouie, a passé!...
Revoir encor la dune, où fleurit l'œillet rose.
Les grands volubilis, le chardon bleu des mers.
Et l'immortelle jaune au fort parfum amer.
Et les pins embaumés dressant leur front morose !
Saluer à nouveau de mille cris d'enfant.
Contenant mal ma joie intime et solitaire.
Un à un les clochers qui sortent de la terre.
Et que je sais trouver, sur la route, en passant !
Suivre d'un long regard, plein de mélancolie.
Les oiseaux migrateurs qui fuient le continent...
Leur triangle effacé, sombrant très lentement.
Et mourant, tout là-haut, dans la clarté pâlie !...
A mon joyeux réveil, apercevoir encor La Vierge de Henner, au très pâle visage.
Qui m'étreint d'un regard d'amante pure et sage,
Et sourit, maternelle, au fond du cadre d'or !
Découvrir le jardin, quand j'ouvre ma fenêtre.
Avec ses fleurs d'été, plus fraîches au matin
Et, l'astre étant levé, lui tendre mes deux mains
En transparent de pourpre!... Et bâiller de bien-être!...
Me pencher sur la vie humble des tout petits,
Observer le mystère et la grâce des choses ;
La Cétoine, aux midis, qui s'endort sur les roses.
Ainsi qu’un joyau vert, dans un bijou serti !
Ah ! Seigneur, comprenez mon impossible angoisse !
Ne me ravissez pas le rayon consolant
Qui rafraîchit mon front, lorsqu'il est trop brûlant,
Et retrempe l'acier de ma volonté lasse!
Mais si je dois mourir dans les bras de l'hiver.
Tué par l'ennemi, dans la nuit froide et nue,
Je veux, — pour mieux fouiller les ombres inconnues, — Qjje l'on laisse mes yeux...
Mes yeux morts...
Grands ouverts!...
Vendredi, 13 novembre 1914.
Notre-Dame de la Couldre.
PRIÈRE
Qyand je ne serai plus qu'un cadavre de gloire.
Un mort, parmi les morts des combats furieux, Qyand Ton verra monter vers nos drapeaux joyeux. L'essor miraculeux et blond de la victoire !
Etendu pour toujours, en pays étranger.
Lorsque j'aurai rendu mes forces à la terre. Pour me décomposer dans l'éternel mystère, Qye l’on m'ensevelisse à l'ombre d'un verger !
PRIÈRE
Qye Ton creuse un grand trou, dans la terre féconde, Au pied d'un arbre, fier de ses fruits estivaux ;
Et je me mêlerai, dans l'Avril, à nouveau.
En sève bouillonnante, au tourbillon du monde!
Ma chair ira gonfler la pulpe des beaux fruits. Mon âme revivra dans la chanson des branches; Et lorsque montera, très loin, la lune blanche. Elle soupirera des hymnes à la Nuit!...
Je saurai pour jamais, écouter et me taire...
Les fourmis, à mon tronc, grimperont sans émoi. Et les petits oiseaux n'auront plus peur de moi !
— Je serai le penseur, au rêve solitaire... —
Le vent m'arrachera des cris plus douloureux, Qye n'auront jamais fait les passions humaines;
— Les voyageurs, pensifs, en traversant la plaine, Frémiront à ma voix, au timbre ténébreux ! —
Pour attirer vers moi tous les enfants que j'aime,
Je tendrai mes trésors sucrés et savoureux.
M'amusant, à les voir se chamailler entr'eux.
Et mordre aux globes roux, qui tomberont d'eux-mêmes.
Aux volontés de Dieu, restant toujours soumis. Je pousserai si loin le pardon de l'offense, Qy'arbre déraciné, transplanté loin de France, Je donnerai mes fruits aux fils des ennemis !
Je laisse mon squelette, et ma chair condamnée A se désagréger loin du pays natal,
Je me soumets, sans crainte, à cet ordre fatal Et j'accepte l'arrêt dur de ma destinée.
Mais je voudrais. Seigneur, que la fleur de mon sang, Puisé dans l'air salin, dans les fortes haleines,
— Qgi, du vert Océan balaient la verte plaine, —
Et dans la grappe mûre au coteau jaunissant ;
UPB
Je voudrais que ce flot, offert par la Victime,
— Ce flot plus précieux que la chair et les os — Te cherche, comme un vol de fidèles oiseaux,
O ma Vendée; ainsi qu'un colombier intime!
Je voudrais que ce sang que j'ai versé pour vous, Chère Patrie aimante ! — Une nuit, s'évapore — Et, ruisselant des yeux attendris de l'Aurore,
Se résolve, en rosée, aux terres de chez nous!...
14 Novembre 1914.
Parthenay, Notre-Dame de la Couldre.
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