LETTRE
de Monsieur Maurice BARRÉS
de l'Académie Française
Lettre de M. Maurice BARRÉS ,
de V Académie Française.
8 Août 1915.
Cher Monsieur ,
J’ai passé toute une soirée à manier et à lire ce petit volume si riche et si émouvant du “ Beau Sacrifice ”, auquel la mort de votre héros donne un prix incalculable.
Cette toute petite phrase écrite par votre fils : “ J’avais bien mieux dans le cœur ”, et mise en préface , nous fait réaliser , mieux que tout autre , le sacrifice fait par vous et qui ne sera pas , Dieu merci, inutile à la France.
Je voudrais savoir mieux vous exprimer. Monsieur, à quel point nous sentons tout ce que nous devons à de jeunes héros comme votre fils et à des familles éprouvées comme la vôtre, et avec quel respect nous vous prions de croire que nous garderons pieusement la mémoire de celui que vous pleurez.
Je vous serre cordialement la main.
Maurice BARRÉS.
AVA N T - PROPOS
par
Monsieur René VALLETTE
AVANT - PROPOS
L' auteur du charmant poème que nous offrons au public, sous le haut patronage de MM. Henri Lavedan et Maurice Barrés, les deux éminents Membres de 1 Académie qui le couronna, et avec la précieuse collaboration artistique de M. Marcel Fleury, l'un des jeunes et plus distingués maîtres de Y eau forte contemporaine, appartenait à cette admirable élite française, que Y effroyable guerre a fauchée dans son printemps et dans ses promesses.
Né leî6 Janvier 1893, à Luçon, à l'ombre de la Cathédrale et du Palais Episcopal qu'illustra Richelieu, Raymond Cottineau fit ses premières études au Collège dont le nom perpétue en Vendée, le souvenir du Grand Cardinal :
« Le Collège où je fus parfois si malheureux... »
(Remember, pl. IV).
C est de la maison natale dont il affectionnait l'intime recueillement {pl. VIII), ou encore du Clos de Treize -Vents, “ le clos aux grands murs gris ", où il aimait à aller rêver au
pied du “ Pin sentencieux " et de la “ troublante Glycine (La Moisson , pi. IX), quil adressa à la Revue des Poètes ses premiers vers, tout empreints d'une exquise délicatesse, mais déjà nuancés de mélancolie.
Il avait alors à peine seize ans et signait : Morn Da y.
Trois ans plus tard, son culte des Belles-Lettres et son talent de poète s affirmaient dans un volume où il chantait la terre natale, qu'il appela : La Première Chanson, et signa d'un autre pseudonyme, celui qu'il devait conserver : “ Jean l'Hiver
Depuis cette publication, et tout en achevant ses études de Droit, il fit paraître dans les périodiques de Paris et de la Province, de nombreuses poésies, qui toutes révélaient la beauté de son âme triste, — une âme à la Verlaine — et ! élévation de sa pensée croyante.
Mais il en fut de Raymond Cottineau, comme de Jean-Marc Bernard — cet autre sacrifié de la guerre mondiale — le moment d' entrer dans la mort fut celui où il donna la mesure de son génie, en traçant sur un lit d'hôpital, les admirables vers qu'on va lire.
L'appel de la mobilisation vint le trouver au Château de Chillac, curieuse demeure féodale, aux murs empanachés de lierre et au vieux salon richement lambrissé, dont il devait si magnifiquement célébrer, dans la Veillée des Armes, la beauté antique et le passé glorieux, et qui a inspiré à Marcel Fleury, quelquesunes des plus belles illustrations de ce volume (La Veillée des Armes, pl. II et II bis; Avant la Guerre, pl. X ; Automnale,
pl. IV).
Peu de jours après, Raymond Cottineau rejoignait le 114e régiment d' infanterie, et c est de la caserne de Parthenay qu'il adressa à son père V écho de ses impressions premières, tout embaumées de foi profonde et d' ardent patriotisme, mais où l'on devine comme un pressentiment d'une mort prochaine :
AVANT' PROPOS
« Et maintenant à Dieu Vat ! Mes aïeux de Vendée ont fait « la “ Grande Guerre je crois que je me prépare à mon tour « à une petite “ Grande Guerre ", qui , moins noble que la leur « quant aux causes, fera néanmoins jaillir bien du sang et bien « de Y héroïsme ! ! Mes pauvres ancêtres, vous n aurez pas honte « de moi !
« Ma campagne sera peut-être courte : mort au premier « engagement. Peut-être, au contraire, vivrai-je bien longtemps « l'épopée, ou serai-je blessé, défaillant de joie dans un lit blanc,
« avec autour du front, un vol de mains dévouées.
« En tout cas, j* écrirai là mes réflexions, qui seront pour la « plupart des cris incohérents du cœur, de V âme ou des yeux.
« Ma gloire future ne saurait s en former ou s en accroître, trop « heureux si ces humbles lignes peuvent vous consoler, vous « égayer ou Vous distraire, vous mes chers parents, qui aurez « peut-être plus souffert que moi.
« Toutefois, si je vis, un beau livre surgira de ces chiffes et « de ces bribes ; un beau feu clair naîtra de ces tisons fumants,
« et je revivrai puissamment ces belles et terribles minutes de « ma vie ».
Et ce livre, quil baptisa lui-même de son Vrai nom :
Le Beau Sacrifice ”, c est à l'hôpital de Parthenay, où l'avait couché une fièvre maligne, avant son départ pour le front, qu'il en écrivit les belles et ferventes pages.
Pages admirables, tracées au cours de sa convalescence, alors qu accoudé aux “ remparts de la vieille cité ”, ou assis à V ombre de la “ tonnelle " de l'hôpital, il se plaisait à chanter “ le vieux crucifix gisant sous les hordes de lianes ”, ” l'air de rustique manoir de la chapelle ensevelie " ( Convalescence, pl. I, Inutile ^ Leçon, pl. II et Cauchemar, pl. III), ou encore le douloureux appel des siens, que dans la Voix des Choses ( pl. XII ), il entre -
Voyait étendus sous les ifs du Cimetière où se dresserait un jour sa propre tombe.
Pages véritablement écrites , comme il le dit, avec le “ sang de son cœur ", et où le jeune caporal du 114e fait à la Patrie l'hommage de sa vie, avec une grandeur d'âme et un stoïque courage d'une incomparable beauté.
Ce sacrifice, comme il ne l'avait que trop justement pressenti , devait être prochain.
Parti pour le front le 3 1 Décembre 1914, et versé au 32e de ligne, il fut, en effet, mortellement frappé devant Ypres, le 1 0 Février 1915, en faisant isolément une reconnaissance dans les tranchées boches et, comme il l'avait souhaité, son “ cadavre de gloire " fut enseveli “ à l'ombre d'un verger ”, — t5( le verger du château de la Hooghe ( Prière , pl. XIV et XIVhl*)f — Mais, hélas ! la tourmente de plusieurs années de bombardement, a fait disparaître et le château de la Hooghe et la tombe de Raymond Cottineau.
Son œuvre qui lui fait un harmonieux cortège, lui a du moins survécu et, en l'éditant aujourd' hui, avec tout l'éclat quelle mérite, nous ne faisons que respecter l'ultime désir qu il exprima dans un émouvant testament, écrit V avant-veille de sa mort.
Cette mort glorieuse a été consacrée officiellement, le 19 Mars 1920, par l'attribution de la Médaille Militaire, avec V élogieuse citation que voici :
« Bon caporal, énergique et dévoué ; a fait preuve en maintes « circonstances de beaucoup de courage. Glorieusement tué le « 1 0 Février 1915, au combat de Hooghe '>.
La Société des Gens de Lettres a tenu, elle aussi, à exalter la mémoire du jeune poète, dont la lyre fut trop tôt brisée, et lui a décerné la Médaille des Ecrivains tombés au Champ d'honneur.
De son côté, V Académie Française a couronné le “ Beau
AVANT- PROPOS
Sacrifice ”, en lui attribuant le prix A rchon - Despérouse, année 1915.
A ces témoignages de reconnaissance et d' admiration, nous espérons pouvoir bientôt ajouter un autre hommage, en plaçant, sur la maison natale de Raymond Cottineau, le marbre qui, en immortalisant son souvenir, apprendra au passant que le délicat lettré qui vécut là, mourut en héros pour sa Vendée et pour la France.
René VALLETTE.