DESTINÉE
Oh ! laisse-moi, mon Dieu, sécher mes lourdes larmes Et mourir; s'il est dit que mon cruel destin Exige que ma vie, encore à son matin,
Finisse dans les deuils et la fureur des armes !
Mais je veux vivre encore, Seigneur ! vivre sans fin,
Et que ta volonté bonne et douce soit faite,
Si tu mets dans ma vie, ainsi qu'en une fête.
Des étoiles, des fleurs, des chants et des parfums !
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Bordeaux, 4 février 1912.
LA VEILLÉE DES ARMES
Pour la dernière fois, sans doute, mais en brave, Seul dans le vieux salon du château féodal,
Je viens avant la guerre... et le castel fatal A pris pour m'accueillir, ce soir, un air plus grave...
LA VEILLÉE DES ARMES
Je ne suis pas, pourtant, un de ses fils à lui.
Mais je m'en vais combattre... et le château qui songe Me jette ses adieux, en échos qu'il prolonge Et sourit tristement dans la glace qui luit.
Dans mes yeux francs et clairs, il a revu ces flammes, Qtje les anciens partants arboraient aux combats, Comme les fanions orgueilleux de leurs âmes,
Et — tressaillant soudain — il m’a parlé tout bas :
« Qjjand ton père acheta mes ruines sans âge,
« Bien des indifférents, jeunes, vieux, hommes mûrs, « Avaient foulé mon seuil et dormi dans mes murs,
« Sans avoir pénétré ma rancune sauvage.
« Ils étaient durs aux pauvres, abandonnaient les champs, « Aussi lâches et faux, qu'injustes ; et les larmes,
« Qyi sont des malheureux les plus puissantes armes,
« N'émouvaient point leur cœur, de leurs appels touchants.
« Ils moururent... sans qu'aucun deux sût reconnaître,
« L'abandon douloureux me minant chaque jour,
« Et les trous, sans volets, de mes pauvres fenêtres,
« Pleuraient au vent du soir, leur chagrin de toujours !
«Tu vins, mal accueilli par mes restes farouches,
« Car je te croyais tel que mes maîtres passés ;
« Et le vent maudisseur, entre mes flancs percés,
« Hurla par mille trous, comme par mille bouches !
«Tu fus compatissant... Pour être mon ami,
«Tu peuplas mes yeux morts, d'aveuglantes prunelles, « Qyi flambent au soleil, lors des aubes nouvelles « Et s'éteignent, quand les couchants sont endormis...
« Ayant soigné les maux de mes tristes redoutes, «Tu me parlas alors, plein d'angoisse, tout bas...
« Mais ta simple bonté m'avait laissé des doutes,
« C'est pourquoi, cher enfant, je ne répondais pas.
LA VEILLÉE DES ARMES
« Et maintenant, mon cœur se fend sous la tendresse, « Car je retrouve en toi l'héritier valeureux « Des anciens combattants, des nobles et des preux,
« Qyi guerroyaient jadis... jadis ! dans ma jeunesse !
« Ils partaient comme toi ! j'ai reconnu leur voix « Qyand la tienne a crié si haut: « Vive la France ! » « Les lévriers sautaient et, dans la cour immense,
« Les chevaux énervés piaffaient sous le harnois.
« Ils partaient... Ils montaient la colline lointaine ; a Leurs dames en hennin, se penchaient aux meneaux ;
« Les petiots, pour mieux voir, grimpaient aux escabeaux ; « Chaque voile agité, semblait une aile humaine !
« Mais toi, dans notre grand silence, tu es seul...
« Soit !... Tu entendras mieux ma voix consolatrice, « Car avant qu'il s'en aille, il faut que je bénisse,
« Celui qui m'a tiré de l'horreur du linceul. »
Le grand salon parlait dune voix attendrie.
Une cloche tinta pour l'Angélus du soir ;
Entre les hauts lambris, qui fleurent l'encensoir.
Je m'inclinai pensif, comme on fait quand on prie !
Et dans le calme et lourd silence solennel, (L'horloge ayant cassé son vieux rouet malade,) Mon père frémissant, me donna l'accolade. Devant latre pompeux comme un antique autel...
— Vieux castel, je m'en vais pour une sombre fête. Mais avant de partir, je suis venu vers vous. Recevoir votre adieu d' Aïeul à deux genoux ;
Si je reviens félon, croulez-moi sur la tête!...
Château de Chillac (Charente), 9 Août 1914.
CONVALESCENCE
Oh! mon front apaisé sur le sein de l'automne !...
Je marche à petits pas, de petit vieux tremblant. Car je viens de quitter la salle aux lits tout blancs...
— Au jardin, mon regard se repose et s'étonne...
Je marche doucement, parmi les feuilles d'or ;... L'hôpital étant vieux, le jardin meurt d'années... — Sentiers ensevelis —
. Des hordes déchaînées
De lianes, voilent un grand crucifix mort ...
CONVALESCENCE
Je vais sous le ciel gris, la tête lasse et vide Avec des yeux d'enfant...
. — Douceur de la saison — ...
Le jardin se recueille autour de la maison ;
Un vol de ramiers fuit, au fond du ciel livide.
Je glisse à petits pas... Avec son chapelet Qyi tinte, une sœur passe et traverse ma sente...
— Je regarde jouer mes mains convalescentes... — Qye l'on serait heureux, mon Dieu, si Ton voulait !...
Combien Todeur d'octobre est douce à mes narines. Et comme tout est beau !
. Comme le rouge-gorge.
Au fond de son humble gosier, — limpide forge — Cisèle une émouvante et triste sonatine !
La mésange ardoisée a des cris hivernaux La fumée est très lente et le ciel semble proche...
— Je regarde, averti par le son de la cloche,
Tomber le vol pillard et brusque des moineaux. —
Seigneur ! vous êtes bon de me donner la grâce D'ouvrir mes yeux fermés...
. . — D'ouvrir immensément —
Mes yeux fermés jadis, aux splendeurs du moment...
La souffrance m'a dit : « Hâte-toi !... Le temps passe !... »
Aussi, jéte bénis, doux soir d’octobre...
. Et vous.
Bruits de marteaux traînants qui frappez les charpentes. Je vous bénis !
. Et je bénis l’oiseau qui chante...
Grand Crucifix, vers toi, je me traîne à genoux !...
Je veux vous retenir, précieuses minutes...
Vivre complètement, goûter profondément Ce renouveau du corps, douloureux et charmant.
— Reposante victoire après les sourdes luttes !... —
Oh ! vivre !... Savoir vivre !...
. Insensé que j’étais
En croyant posséder les bonheurs de la terre !
Pauvre présomptueux .
. Aveugle volontaire !...
— En cherchant le bonheur, quels bonheurs je perdais !...
J’ai passé, sans comprendre, à côté de l’automne. Et mes yeux durs ont vu tant de soleils levants, Que j’aurais dû mourir de leurs rayons vivants...
— Et j’ai cru la nature aride et monotone ! —
CONVALESCENCE
J'entendis le ruisseau murmurer sans émoi.
Je vis sans défaillir s'enfler la mer immense.
Et j’ai dit, en bâillant : . . . . . .
. « Tout cela recommence,
J’ai mal !» .
— Et mon bourreau sinistre, c'était moi !...
Merci, mon Dieu !... Merci pour la douleur divine,
Qyi m'a cloué dans la blancheur de l'hôpital ;
Chaque acte de vos mains tend vers un but fatal,
Et vous m'avez sauvé, sans que je le devine.
Vous m’avez enseigné que tout, autour de nous,
Est digne d’être aimé, est beau, est adorable !...
— 11 n'est pas de palais, plus noble qu'une étable
Et si nous nous plaignons, c'est que nous sommes fous...
Je marche !...
. Je vais mieux !...
. Mes pauvres yeux s'étonnent
Pour la première fois, de voir immensément Les étoiles, là-haut, noyer le firmament !...
— Oh ! mon front sur le sein languissant de l'automne !...
21 Octobre 1914.
Parthenay , Hôpital mixte.