DEVANT UN RIDEAU DE THÉÂTRE
Le rideau de théâtre est ]à, — couleur du cœur, —
Devant moi. Longuement, je le considère.
Il est rouge. On dirait du sang sous des paupières
Baissées dans une morne et lourde pesanteur...
La prunelle est creuse, derrière.
Mais dans cette prunelle, je veux
Incruster mon rêve et ta vie;
Je jetterai dans cet œil creux
La douleur et la fantaisie.
J'y jetterai le cœur des autres,
Leurs passions jointes aux miennes,
Leurs espérances et les nôtres.
■^70 LE BEAU VOYAT. E.
Tiens ! nous allons mêler deux tendresses anciennes
Pour raconter au monde un peu de son histoire.
Nous dirons : « C'est la vie, cela. Il faut nous croire. >
Moi, j'écrirai les mots, et toi, tu les diras.
Je mettrai les sanglots
Que tu sangloteras.
Nous ferons retentir l'âme et tous ses échos
Sur des murs tapissés d'hommes silencieux
Dont nous verrons pâlir les fronts, brûleries yeux..
Tu diras la plainte et l'extase,
L'amour et la haine à la fois ;
Ils boiront à la lèvre enfiévrée, où je bois,
Le sel acre des mots et le feu lent des phrases.
Viens ! Je t'apprendrai comme on pleure
Pour en faire une mélodie,
Pour en faire ce chant terrible, intérieur.
Ce chant de bête en agonie
Que parfois on entend, le soir, dans les campagnes
Et qu'écoute, tapi dans un mortel effroi,
Le public attentif des plaines et des bois...
Moi, je serai celui qui marche et t'accompagne,
Et qui, dans l'ombre, se tient coi. .
Je serai le secret; toi, tu seras la vie.
J'animerai, d'un doigt mobile,
La chair que tu personnifies...