AU TÉLÉPHONE
Ta voix est prisonnière
Dans le coffret de bois.
Elle glisse, afflue, plonge et disparaît.
C'est ton âme qui monte à travers les parois,
Ton âme gaie et chansonnière.
Je suis seul; toi tu t'en vas au bout du monde,
Et tout d'un coup dans le cofTret
Je tiens ta voix comme une perle.
Le son de ta gorge déferle
Gomme une vague vagabonde
Qui traverse la mer pour mourir à la rive...
Une bouffée de toi m 'arrive,
Et, calice intime, on dirait
Que ce que je porte à ma bouche
a6o LE BEAU VOYAGE.
Est une coupe où je bois
Le prolongement de ta voix.
Le souvenir de ta bouche...
Ton être sourt, une seconde,
Absolument comme les sources passagères
A la surface jettent une onde
Puis se recoulent dans la terre.
Ton être vient s'enretrouver
Le carré d'ombre familière,
Puis il s'échappe, il fuit les lèvres
Qui tremblèrent de l'avoir bu.
Le coffret se vide et n'a plus
Même l'aspect magique et survivant
Que prennent les choses belles d'avoir contenu
Les reliques de notre néant. , .
Désormais je ne te saurai plus !
Alors, devant ce bois d'où s'enfuit ton murmure,
Restant les yeux quêteurs et vaguement déçu,
Il me paraît que j'ai volé à la Nature
Ce miracle, et soudain — la marâtre! — je crois
La deviner furibonde, fâchée,
D'avoir laissé un peu s'échapper de ses doigts
Ton âme buissonnière, folle et désagrégée I
RESTAURANT DE NUIT
RESTAURANT DE NUIT
Cristaux craquants parmi le nonchaloir des roses... dusiqae plafonnante, adagios languides, bourbe des bras de femmes étirés dans des poses, ]ernures de la chair, clignotement des rides, ileu des regards dans les pénombres diamantées... It chaleurs brusques qui vous mordent à la nuque., )mbre alcoolisée s'exhalant par bouffées... '^leurs et baisers mâchés, carmins mêlant leur suc, /apeur du bruit, vertigineux oubli des choses, )dôurs des parfums forts que la chair décompose.. 5ymphonie riche qui va répétant ses gammes 3e couple en couple, sur fond neutre de décor :
siii.^
Noire et blanche pour l'homme et rose pour la fcmm
Le tout vu à travers des vibrations d'or...
Faim de la chair, ardeur d'aimer, quête de joie,
Chaude soif dégustée peu à peu par gorgées,
Désir qui fais sur les victimes désignées
Peser l'œil attentif de la bête de proie,
Volupté de connaître et de vaincre à tout prix
Le secret de chacun, le mystère d'autrui,
Volonté d'assouvir, de presser, de ravir...
C'est toi, c'est toi qui es au fond de tout amour,
Obscure face de la Faim!... Dans le plaisir.
On entend haleter sur soi ton souffle lourd...
Et tout pourtant, ce soir, est léger, volatil!...
Les chairs prennent les tons dansants des abat-jour..
Les yeux encrés, cligneurs, rient à travers les cils,
La peau reluit parmi la matité des perles...
Par moments, du battant des portes, dans un fond,
Le coup de vent de la musique entre, déferle,
Emporte tout, fumée, amour, odeur!...
Restons...
Tous deux, nous n'avons pas dans l'âme, de ces joies Nous souffrons d'une grande intimité froissée. Mais l'air du vice heureux qui danse et qui festoie, Pénètre doucement nos corps et nos pensées. Une langueur nous vient, nerveuse, corrompue....
RESTAURANT DE NUIT 260
jaissons-lear emporter leur ivresse, veux-tu?... ^ous resterons longtemps dans la salle vidée, ]ôte à côte, parmi des parfums refroidis, ^'ayant plus, devant nous, que du rêve en débris, )es reflets sur la nappe où traîne une fumée... ît, seuls, nous attendrons qu'à la vitre morose jQ jour naissant nous ait fait signe de partir, *our voir, dans l'agonie de la dernière rose, ja fin mystérieuse et triste du désir...
EVANT UN RIDEAU