‹ Le bégaiement dans la littérature médicaleChapitre 18 sur 22 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

Dans l’exposé des innombrables méthodes ou procédés de traitement, je ne suivrai pas l’ordre chronologique qui m’exposerait à trop de redites; je préfère étudier successivement quatre groupes où peuvent se classer tous les moyens employés.

A) Moyens chirurgicaux. — Herve % de Chégoin, conséquent avec ses idées sur la brièveté du frein de la langue, conseille la section du filet, à condition qu’on empêche une cicatrisation vicieuse. Ce procédé fut mis à exécution sur trois malades : l’un bégaya davantage après l’opération ; chez les deux autres, il y eut un résultat excellent. Mais il s’agissait : i° d’un enfant de 2 ans à qui on fit faire ensuite des exercices vocaux; 2° d’un enfant de 20 mois qui n’avait pas encore parlé ! Colombat préconise cette même intervention dans certains cas. Il faut arriver à Dieffenbach pour voir tout ce que l’on attend du bistouri. Le but de ce chirurgien allemand était d’interrompre l’innervation dans les organes musculaires qui participent au spasme des voies aériennes. Pour ce faire, on a le choix entre la section transversale de la racine de la langue avec ou sans l’excision d’un triangle de cet organe dans toute sa longueur et son épaisseur. Philipps coupe les génio-glosses à leur point d’épanouissement. Velpeau varie ses interventions : il sacrifie : a) les hyo-glosses quand l’élévation directe de la langue paraît embarrassée ; V) les stylo-glosses quand la parole est gênée vers le pharynx ; — c) un triangle de la langue quand le bégaiement porte sur les dentales; — d) les génio-glosses à leur insertion aux apophyses géni. Amussat, Baudens, Lucas , Frang, Guersant , Dufresse-Chassaigne , Bonnet opèrent à l’envi d’après ces principes. Yearsley et Braid conseillaient l’excision de la luette et des amygdales. Avec ce système, on eut d’abord des mécomptes : hémorragies, infection, et l’insuccès

était la règle ; on finit par avoir des décès. Les protestations se firent jour, et amenèrent un scandale tel que ceux dont les assemblées parlementaires ont seules gardé le monopole : le bruit fut tel à l’Académie de médecine que le président dut ordonner l’évacuation delà salle. Depuis, l’oubli complet s’est fait sur ces méthodes sanglantes. La section du frein se pratique dans des circonstances exceptionnelles. L’ablation des tumeurs adénoïdes, les cautérisations des hypertrophies nasales visent non le bégaiement, mais le rétablissement d’une respiration naturelle. Seul Braun , de Trieste, a rapporté une observation où le curettage du naso-pharynx fit disparaître la surdité, la céphalée, l’aprosexie et le bégaiement. Pour C. Biaggi, l’intervention chirurgicale, quand elle est indiquée par des obstructions du nez et du naso-pharynx, est très avantageuse, qu’elle agisse soit par suggestion comme dans d’autres névroses, soit directement sur l’acte respiratoire : elle doit du reste être suivie de la cure didactique.

B ) moyens thérapeutiques. — Itard conseillait des gargarismes toniques. Lytonn 1 recommandait aux bègues de fumer la pipe pour améliorer leur respiration, de plus la nicotine serait un sédatif de la coordination de l’appareil vocal; mais Cuthbert dit, avec raison, que la fumée de tabac sèche la bouche, et qu’en somme le résultat est mauvais. Letulle a préconisé le traitement général par les douches, et le bromure de potassium à la dose de 3 à 4 grammes par jour.

C ) Moyens mécaniques. — On connaît les fameux cailloux de Démosthènes. Itard avait inventé une petite fourche métallique placée de façon à recevoir le frein dans sa bifurcation, et dont les branches venaient s’appliquer sous la langue au point où cet organe s’unit au plancher de la bouche. Cela augmentait la difficulté des mouvements et diminuait la tendance au spasme! Delà sont nés des appareils analogues : le refoule-langue de Colombat , et le glossonachon de JVut^er destiné à empêcher la langue de s’enfoncer derrière la mâchoire inférieure. Dans le bégaiement prononcé. Serres s’emparait du bras du malade et le tirait brus-

i. Cité par Cuthbert {Lancet, p. 1673, t. II, 1895).

quement en bas, d’abord à chaque syllabe, plus tard au commencement de chaque phrase. Une fois la guérison obtenue, s’il se présentait une hésitation, le sujet devait effectuer un mouvement du bras, une contraction des muscles du bas-ventre ou de toute autre partie du corps. La lame d’argent pour doubler les arcades dentaires quand la langue était trop courte (H. de Chégoin ); la plaque interdentaire de Colombat pour s'opposer aux convulsions des maxillaires; le pince-nez pour supprimer la respiration nasale et forcer à ouvrir la bouche ; les quatre boules en caoutchouc mises, deux de chaque côté, entre les dents et les joues par Morin; la percussion, en mesure régulière, de l’indicateur gauche, par un morceau de bois tenu de la main droite (procédé de Graves'); le glossographe de Féré terminent la liste de ce genre de moyens. On peut dire de ces procédés mécaniques, destinés à être employés longtemps, qu’ils sont à rejeter; car, même utiles quand ils sont mis en œuvre, ils n’apprennent pas à corriger les défauts auxquels ils ont pour but de remédier. Ceux que l’on estamenéà employer aujourd’hui rentrent dans la catégorie suivante, puisqu’ils doivent seulement enseigner ce qu’on a à faire : respiration régulière, mise en place des organes articulatoires.

D) Moyens didactiques. — Mac Cormac 1 semble, le premier, avoir attiré l’attention sur la respiration des bègues et avoir recommandé des inspirations profondes. Colombat , Du Soit ont également insisté sur ce point. Becquerel voulait que le malade parlât en gardant sa poitrine dilatée par un léger effort volontaire, usât le moins d’air possible pour la parole qui doit être lente. Chervin fait commencer ausssi le traitement par des exercices respiratoires. Guillaume forçait les sujets à inspirer la bouche ouverte, en immobilisant la langue contre la voûte palatine; l’inspiration devait être uniquement diaphragmatique, et, pour y arriver, on fixait les bras, les épaules et les clavicules, en embrassant le dos d’une chaise avec les membres supérieurs. Après l’inspiration, pause assez prolongée, à la suite de laquelle

i . Loc. citât.

on se mettait à parler en maintenant le thorax dilaté volontairement. Bryan est d’avis de ne rien faire chez les enfants, mais de les laisser vivre au grand air, au milieu des exercices physiques, sous un climat chaud : c’est, en somme, les mettre dans les meilleures conditions pour fortifier leur santé générale et développer leurs poumons. R. Tilley 1 conseille de remédier au vice de prononciation dès l’enfance, et d’apprendre à inspirer profondément. Wyss est également partisan de la gymnastique respiratoire et pulmonaire; il y joint le traitement psychique. Coën , Scheppegrell , Thomas- Derevoge attachent aussi une grande importance à la respiration. Gulgmann insiste sur les caractères à donner à cette fonction : inspirations courtes par la bouche, expirations aussi prolongées que possible. Grünhaum mérite une mention à part : il conseille la respiration nasale. Makuen exerce séparément les muscles inspirateurs, les muscles expirateurs et même le diaphragme; puis il fait faire des exercices vocaux.

Il est presque impossible de séparer, — comme je viens de le faire pour la respiration, — les moyens qui s’adressent à la phonation et à l’articulation : c’est pourquoi je les examinerai ensemble.

Pour Itard, il faut habituer l’adulte à la déclamation; quant à l’enfant, on lui fera faire des lectures posées, on lui fera filer des sons, et surtout, on le confiera à une gouvernante étrangère ne parlant que sa langue, ce qui forcera l’élève à prononcer lentement. Dupuytren , cité par Rallier, avait guéri un jeune avocat en lui imposant de parler sur un ton chantant comme des récitatifs d’opéra, pendant qu’on battait la mesure. Magendie s’est rallié au procédé de Leigh-Malebouche consistant à relever la langue et et à en appliquer la pointe au palais. Serres, qui était bègue, s’était guéri en prononçant d’une façon brusque et sèche chaque syllabe, et en prolongeant les mouvements articulatoires; il avouait, du reste, quelques années plus tard, que son infirmité reparaissait quand son attention était distraite de la méthode . Deleau veut qu’on indique au malade les positions nécessaires à l’émission des dif-

i. JVeekly Med. Review, Juin 1883.

férents sons et à leur liaison les uns avec les autres ; il exprime également le besoin d’un alphabet spécial représentant, par des signes arbitraires autres que les lettres, les positions des organes de l’articulation. La glotte, dit Arnolt, doit être constamment ouverte : on obtient ce résultat en prononçant un son, tel fê ê ê, en filant les mots les uns au bout des autres d’une manière continue, en intercalant entre eux des e muets. La méthode de Colombat consistait à faire rétracter les lèvres en arrière, à retirer la langue v ers le pharynx et à en élever la pointe vers le voile du palais, à parler d’une façon rythmique. En 1832, un empirique de Chester, Jacky Broster , prétendait 1 2 guérir tous les bègues en apprenant à ses élèves à dire, avant chaque mot « er » avec IV doux. Ch. Bell donne un conseil presque identique : le sujet doit s’étudier à commencer toutes ses phrases par une voyelle; et Millier propose d’écrire, à l’usage des bègues, des pages entières où il n’entrerait aucune consonne explosive. Guillaume après avoir habitué le larynx à s’ouvrir par de petites inspirations, recommande de filer des sons voyelles, de prononcer très fréquemment les voyelles dans l’ordre suivant : aé i-eo u, ce qui mobilise bien les lèvres; enfin, quand il s’agit de prononcer les explosives b p, en général très difficiles, on fera précéder leur articulation du son confus de ni. Chervin aîné , dont la méthode était tenue secrète, passait, aux yeux de ses contemporains, pour utiliser la mesure rythmique au moyen des mouvements cadencés de la main. Mais son fils, le Dr Chervin , rejette absolument ce procédé : après une semaine de silence, complet en dehors des exercices où la respiration joue le plus grand rôle, on fait prononcer des voyelles, puis des consonnes, et on initie l’élève à l’étude du mécanisme articulatoire. La prononciation doit être très nette ; la volonté s’entraîne parce qu’il faut commencer les articulations avec le professeur et finir en même temps que lui. Suitterlin 2 fait aussi l’entraînement des organes vocaux et fait battre la mesure. Bryan explique au bègue les détails de l’articu-

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