SCENE XI
YVONNE, FANNY, puis PAUL RENAUD
Y\'Oun« sonne, Faniiy entre
FANNY. — Madame?...
YVONNE, devant la (jlace, tout en se mettant de la poudre sur les joues et du rouge sur les lèvres. — Je vous ai sonné?
FANNY. — Oui, madame.
YVONNE. — Je ne me r,a.ppclle déjà plus ce que je voulais vous dire. (Un temps.) Je n'ai pas la mine trop fatiguée?
FANNY. — Non, madame.
YVONNE. — Pas trop rouges les yeux?
FANNY. — Oh ! non.
YVONNE. — Quelle heure?
FANNY. — Six heures moins cinq.
Y'voNNE. — M. Renaud m'a écrit.. '1 va venir.
FANNY, ravie. — Ah!
YVONNE. — Il me supplie de le recevoir... alors vous le feree entrer dès qu'il arrivera. (Coup de timbre.) C'esi lui.
Fanny sort.
PAUL, tr^s pâle, très ému. — Bonjour, Yvonne.
YVONNE. — Bonjour, Paul.
PAUL, de même. — Je viens te faire mes adieux... car je pars...
YVONNE. — Ah! tu pars.
PAUL. Oui.
YVONNE. — Et oii pars-tu ?
PAUL. — Je ne sais pas encore...
YVONNE. — Ah!
PAUL. — Oui.
Un long silemce.
YVONNE. — Tu avais, je crois, quelque chose de très important à me dire?
PAUL. — Moi?
YVONNE. — C'est du moins ce que tu m'as écrit.
PAUL. — Ah! oui, oui...! Tu es i^eutêtre pressée!... je te dérange!...
yvoNNE. — Koij. pas pour l'instant.
Un sijeiice.
' AUL. — D'ailleurs, il fait un temps!
YVONNE. — Ah! il fait un temps?...
PAUL. — Il pleut très fort.
YVONNE. — Et... tu travailles eu ce moment ?
PAUL. — Un peu... je termine une grande toile.
YVONNE. — Une grande toile...
PAUL. — Oui, une grande toile.
YVONNE. — En es-tu content, au moins ?
PAUL. — Elle a l'air de venir bien..
Je j>eux te la faire voir toTit de suite, d'ailleurs.
YVONNE. — Tu l'ao sur toi!
PAUL, en si/vriant. — Oh! non'...
^lais avant de la commencer j'avais fait une petite esquisse sur mon calepin...
Tiens... lu vois...
YVONNE. — Ah! oui, c'est gentil...!
C'est une fontaine, ça?
PAUL. — Non... c'est une femme, une jT.ysanne qui se baisée.
YVONNE. — Qu'est-ce qu'elle fait?
PAUL. — Elle raujasse des légumes.
Tous ces petite points qui ressemblent à de petites étoiles... c'est des légumes. Tu vas peut-être me demander aussi ce .que représente cette partie blanche...
YVONNE. — Qu'est-ce que c'est que cette partie blanche?
PAUL. — C'est le .ciel... un ciel chaud!... Quant à ce carré que tu aperçois dans le coin... c'est une charrue... ! Naturellement, il faut une grande habilude pour saisir du premiier coup,..
YVONNE. — Je pense bien. Alors, c'est ra une esquisse?
PAUL. — Oui.
YVONNE. — C'est amusant.
l'AUL. — Amusant, non... mais enfin on peut déjà se rendre compte... n'est-ce pas? Voilà.
Il reforme son calepin, le remet daiis s,i. jxKhp. Puis après un long silence.
PAUL., — Et toi?
YVONNE. — Quoi, moi?
PAUL. — Tu n'as rien à me raconter?
YVONNE. — Non...
PAUL. — Il y a cependant plus de trois semaines que je ne t'ai pas vue. YVONNE. — Déjà !
PAUL. — Et tu ae m'aurais pas écrit
un mot !
YVONNE. — Je n'avais rien à te dire, mon pauvre ami !
PAUL. — Je m'en dout-e... Et puis, ton temps était pris !
YVOiiN£. — Ce n'est pas que mon temps était pris !
PAUL, d'une v<fix étranylée. — Enfin... Tu m'as trompé, n'est-ce pas?
YVONNE. — Trompé ? Où prends-tu que je t'ai trompé?...
PAUL. — Je ne suis pourtant pas un imbécile, voyons... et si je ne suis jsas revenu, tu penses bien cjue j'avais mes raisons. Tu m'as fait maj, tu m'as fait très mal; je te le dis siniplement. Et quand je me suis souvenu des beaux rêvée que nous formions, je me suis dit que j'avais eu bien tort de bâtir si vite notre petite maison... elle n'était guère solide!
YVONNE, en HOU riant- — Quel grand bêta tu fais I •
PAUL. — Oh ! je sais bien, c'est risible! Je t'aime, n'est-ce pas?... — Alors, c'est à crever de rire ! je suis venu aujourd'hui, — mais je ne serais venu que dans un an que tu m'aurais dit bonjour... comme tu m'as dit bonjour tout à l'heure ])osément, tranquillement! Enfin, quels furent mes torts? Que t'avais-je fait?
fxjurquoi tous ces mensonges? Il fallait être franche ! .Je ne t'aime plus, restons-en là!... Et cela a commencé ici, sous mes yeux.! Et qU'»! jour? le jour démon retour ! Ah! le joli retour! "Vous étiez assis côte à côte et vous vous teniez par la main !
YVONNE. — Par la main ! nous nous tenions par la main !
PAUL. — Mais ne mens donc pas!
Enfin, je te vois encore... tu en étais arrivée à oublier que nous étions là! Ah! tu ne te défendais guère 1 II te serrait de si près, mais de si près... sa tête était si près de la tienne... ou'un simple mouvement... Et moi, j'étais là, te regardais et ne pouvais rien dire! Et c'était un double plaisir pour toi, une joui.=sance de plus de me sentir si proche!... L'amour d'un côté et le danger de l'autre!... Ah! la charmante soirée! Et malgré cela j'eus la faiblesse de revenir le soir même et quand tu me retrouvas dans ta chambre, tu me sautas an cou pour m'empêcher de parler! Et tu nie îierças de douces paroles, me traitant de jeune fou, de jaloux, d'insensé, Oh! tu me juras tout ce que je voulus. Et tes serments me paru-
l.f Béguin
SI
rcut si sincères, que je te demandai naturel et, lorsque après un mois de
incs(iue pa-rdon d'avoir pu douter de toi séparation je te dis : a Tu ni'as
un seul instant! iVlenteuse! menteuse! Et trompé... » tu me réponds sans sourciller :
le lendemain, c'était M. Didier que tu « Où prends-tu que je t'ai trompé? »
WUL — TlE.NS... TU VOIS...
recevais ici! M. Didier, le soi-disant ami Non, franchement, c'est admirable! de Thérèse I Je ne revins plus, ne te don- yvok.ne. — Eu effet... aussi n'as-tu
nai plus signe de vie; cela te parut tout plus rien à faii^ ici. Tu ue mas plu;
donne signe de vie, mon cher Paul ; il fallait continuel.
PAVL. — Mais alors tu ue m'aimais pas, tu ne m'aimes plus !
vvoNNE. — Je ne sais si je ne t'aimais pas... ce que je sais, c'est que tu est lâche en amour... oui, lâche! Tu me fais l'effet d'un soldat qui déserterait une piaoe parce qu'elle est attaquée ! La lutte te fait peur ! tu no défends pae ton bien... tu fuis! Et les jours se passent et les semaines s'écoulent ! Enfin, las de faire le mort, tu te relèves, tu parles et tu questionnes. Eh bien ! oui, c'est vrai. M. Didier est venu ici et, certes, je ne l'aurais pas reçu une seconde fois si tu l'avais voulu... (Appui/ani .) si tu l'avai.s voulu!... Mais non, tu es parti, tu es resté éloigné de moi, attendant que je t'écrive, sans doute, que je te crie au secours et que je te dise : « Mais viens donc... dé]icch€-toi... demain il fiera peutêtre trop tard... » Ah! la drôle de façon d'aimer!... Oui, -tu as raison, franchement, c'est admirable!
PAUL. — Mais enfin, Yvonne, metetoi à ma place 1
YVONNE. — Si j'avais été à ta place?
Ah ! je te jure bien que je m'y serais prise autrement ! Me connaissant comme tu me cannais, c'était surtout ces jOurs-là qu'il fa.liait me saisir dans tes bras! C'était surtout ces jours-là qu'il fallait m'attirer à toi, me prendre tout entière! Si j'avais été à ta place? Mais il fallait m'envelopper de caresses et de baisers, il fallait chercher les mots les plus tendres, les mots qui vous grisent au point de vous faire tout oublier... Mais il fallait inventer ! Eh ! non, tu es resté silencieux dans ton coin comme une brute, te disant que l'indifférence était le plus sûr moyen de tout arranger ! Eh bien ! te voilà bien avancé maintenant! Si j'avais été à ta place? Grand Dieu!
PAUL. — Tu aurais agi comme j'ai agi, mais tu ne serais pas revenue!
YVONNE. — Mais si, je serais revenue!
PAUL. — Enfin, si tu avais eu .cela d'amour pour moi. aurais-tu fait ce que tu as fait?
YVONNE. — Mais oui ! et c'est cela nue je ne pourrai jamais arriver à te faire comprendre!
PAUL, é.clntattt. — Ah ! la jolie phrase ! Tiens, tu mérites d'»;tre adorée rien que pour tes mensonges ! Oui, tu as dit juste, j'étais le plus beau modèle de brute
qu'une femme puisse rêver ! Ne pas tè comprendre? Maifi si, je te comprends! Je comprends tout en une seconde ! Mon cerveau malade redevient subitement sain ! Je vois... je vois les choses nettement!... J'ai eu un long cauchemar... il touche à sa fin. J'étais l'amant! ah! la douce plaisanterie! j'étais l'amant, l'amant banal, l'amant qui croit, l'amant sincère, l'amant confiant..: j'étais l'amant!... et l'amant de qui? dune simple fi...
YVONNE, en lui mettant la main sur la bouche. — Ah ! tais-toi ! je te défends de dire cela... Je te défends de parler!... Ne prononce pas un mot qui nous séparerait à jamais ! car je t'aime, mon Paul, je te jure que je t'aime... Non, ne m'interromps pas, laisse-moi l'expliquer...
PAUL, froidement. — Oh ! tu peux t'expliquer !
YVONNE. — Ah! tu es gentil!...
Voyons, qu'est-ce que je te disais? Gar tu me bouscules un peu, n'est-ce pas, mon chéri!... Eh bien! oui, je t'ai trompé... mais non, reste donc là, près de moi... tu n'as pas besoin de te sauver!... Je veux te dire... je veux que tu m'écoutes... et après... après... tu seras libre!... C'est que c'est si difficile à exprimer, mon amour ! et je voudrais tant, mais tant que tu devines!... oui, que tu devines!.. Si tu as souffert, songe aux souffrances que j'endure en ce moment! Ne souris pas... donne-moi tes deux mains... si, donne-moi tes deux mains.,, et regarde-moi bien dans les yeux! Je t'ai été infidèle... oui, là, c'est une affaire entendue... Je me suis conduite comme la dernière des dernières, mais enfin je ne t'ai pas... eh bien! non, c'est entendu... tout ce que tu voudras... je n'ose pas te le dire... tu me regardes d'une si drôle de façon... enfin, parle... viens un peu à mon aide! ça n'est p.-.s raisonnable.
PAUL. — Ce qui n'est pas raisonnable, c'est d'avoir la patience de t'écouter.
YVONNE. — Voyons... mais si, mais si, mon chéri... Réfléchis un peu!... ï;i te souviens... ton ami Debussière... c'est toi-mêmi2 qui me l'as raconté... il adorait sa femme et ce]5€ndant...
PAUL. — Et cependant il la trompait !
Ah! voilà ce qiie j'attendais, l'excuse finale !
YVONNE. — Mais nO'n... mais non... je ne cherche pas d'excuses... je veux simplement te prouver...
Yvonne. — Mais viens tonc.
VIENS DONC m'aIDEH, VOYONS
PAUL. — Mais tu n'as rien à me prouver.
vvoxNE. — Ecoute-moi donc... mais écciuleniui donc!... Je t'aiuw;, tu m'entends «< ct-la je t'en fais le sonnent sur ce que j ai de plus sacré au monde!... Je t'uime et je ne t'ai pas trompé...
l'Ai'L. — Ah ! ah !
•"t <\'):. Mai» ne ris donc ^ ...
comprends dwic toute ma pensée. Je ne t'ai pas trompé! tout mon coeur est à toi! J'ai fail une folie... eh bien; oui là, j'ai fait une folie.. Et puis après? et j)uis aprw ? je me suis laissé entraîner mais u'ai jamais cessé de t'aînier pour cela! Mais tu me" vois à tes pieds et tu fais le fier' Ah! c'est bien cela les hommes! Je t'aurais chassé sans vouloir t* donne!' la ni'iiiidre explication que tu serai.s tombé à iiiee genoux, suppliant, pardonnant tout d'avance! Maintenant, au contraire, tu ricanes, tu te sens fort! Mes lani;es, tu t'en luoqucs!... Eh bien! je ne pleure plus. . lu peux ten aller moo ami... C'est fini! (Lotig siltncf, /'nul se jetli: à son fou.) Oh! mon Paul!
l'AUL. — Lii, là, tais-toi... C'est fini!... Tu l'ae dit toi-même... C'e't fini!
vvoN'NE. — Alors, serre-moi bien fort... tout oontrt'... et parle... parle... je veux que tu me consoles de tout le chagrin que j'ai pu te faire'
l'Aur... — pui..^ si tu je veux, et .-i tu le |>eux surtout...
YVONNE. — Mais tu saL<; bien que je pourrai tout pour toi !
PAVL. — Nous partirons. nou< quitterons Paris [MMidaiit quelques jours, histoiie de changer d'air et notu ir-ins bien loin, bien loin sur les bords...
vvQNNE. — Oh! non, mon Paul, jmis sur les bords...
PAri.. — Pourquoi, c'est si l>eau la Médittrranée.
YVONKK. — Ah' de la M<'>diterranée, oui ! je croya.»» que tu allais < iter ceux de Is Seine!... .Mors, n'est-c« pas. ils m'embêtent ceux de la Seine!... Pourquoi tu me rf^ardï* comme ça? Je suis laide, hein ?
l'Art,. -- A faire peur!
YVONNE. — Alors, va me cherrber l!:i place... (Paiif te Uvr *t la dinne.) Oh' rc6 y«ux, c'est honteux'
l'it'L. — Ils sont très bien.
YVONNE. — Oh' très bien .. très bien..
•T'a'irais un bouton sur le bout du nez
. que fu troiivorai? encore que c'est un joli
bouton!... (En lui rerulaiit In rihin.)
Tiens... non, re&te près de moi, je ne veux
pas que tu te lèves!... Alors, dis-moi : Tu as travaillé?
PAUL. — Non.
vvoNNE. — Comniept uct# Et cette esquisse?
PAUL. — Je l'avais griffonnée dans l'escalier pour te faine croire...
YVONNE. — Pour me faire croire, vilaine bête, que cette séparation n'avait troublé eu rien la vie ordinaire!
PAUL. — Mon Dieu, oui !
YVONNE. — Alors, cette charrue ?
PAUL. — N'était pas une charrue !
vvoNwi;. — Et ce ciel chaud?
PAUL. — N'était pa« un ciel chaud.
rvoNMF.. •— Eli bien, je t'adore i
PAUL. — Et moi aussi.
Ils s'embrassent..
YVONNE, subitement sérieuse. — Et maintenant, dis-moi... En avant, marche!
PAUL. — Comment, tu savais que je
■ faisais le portrait du général Enjoué?...
C'ebt vrai, c'est sa devise... Du reste, j'ai
une lettre de lui dans ma poche... tiens...
YVONNE. — Mon pauvre chéri !
PAUL. — Pourquoi ?
YVONNE. — Pour rien.
PAUL. — Et puis-je te demander à mon tour... pourquoi tous ces bagages?... Tu pars donc'?
YVONNE. — Partir! (Elle s'élance en fourant vers lu malle et en lan<;ant. du linge de tons rôfés,) Mais viens donc... viens donc m'aider, voyons 1...
Paul Si; ;)rwipite. Et tandis que le ling«, les dentelles et les robes volent aux c^ua,lre■ coins de la pièce, on frappe et ia domestique eTitre.
KANNY. — Madame, on vient pour la malle..
YvoN.K'E, rrltitfint de rire. — Il n'y a pi ae de bagages !
FANNY. — Bien, madame!
YVONNE. — Mon Paul!
PAUL. — Mon Yvonne!... C'est p;'^ tout ça... dépêchons-nous, nous pounio:!. rater le train.
FANNY, timidement. — Madame...
YVONNE. — Qu'est-œ qu'il v a encore, F:irinv?
FANNY. — Madame... c'est M. Naudet...
YVONNE. — M. Nauvtei!... (Elle mvic (111 non de foui et après l'avoir /■mhrassé.') Voyons, Fanny... vous voyez bien que fc n'y suis pas! ..
Ils s'embrassent de nouveau.
 mon cher ami, Georges de POTiTO-TiJCTiE
en foute affection, P. 'V.