GENEVIEVE, ANDREE
ANDRÉE. — Oh! vous êtes toute seule!
GENEVIÈVE. — Tavernay me quitte à l'instant. Et vous, ma petite Andrée, où allez-vous avec ce beau filet ?
ANDRÉE. — Je vais retrouver Gustave, tout là-bas, près du moulin.
GENEVIÈVE. -^ II pêche encore?
ANDRÉE — Oui, croyez-vous, depuis une heure et demie de l'après-midi !
lOO
GENEVIÈVE. — A-t-il pris quelque chose au moins aujourd'hui?
ANDRÉE. — Il ne me l'a pas dit. Il est d'une humeur massacrante.
GENEVIÈVE. — Pourquoi?
ANDRÉE. — Parce qu'il a attrapé un coup de soleil sur le nez.
GENEVIÈVE. — Pauvre Bellencontre!
■ ANDRÉE. — Le fait est qu'il a un nez!... Mais enfin ce n'est pas de ma faute ! Voilà quinze jours que je lui dis tous les matins de ne pas se mettre en plein soleil. Mais vous savez comme il est entêté ! De plus, il a fait connaissance avec un grand monsieur imberbe qui pêche à côté de lui, depuis la semaine dernière ; alors ce sont des bavardages sur la façon d'amorcer, qui n'en finissent pas.
GENEVIÈVE. — Qui cst-ce, ce grand monsieur imberbe?
ANDRÉE. — Je l'ignore... mais d'après Gustave, c'est le meilleur pêcheur de l'endroit.
GENEVIÈVE. — Oh! oh!
. ANDRÉE. — Mais je ne lui ai encore rieu vu prendre, alors c'est drôle n'est-ce pas? Il est vrai que Gustave m'a dit que le poisson de la Loire est très malin.
GENEVIÈVE. — Tiens !
ANDRÉE, — Aloi-s, je lui ai répondu que le père François, le jardinier, en avait pris un gi-os l'autre jour, devant moi, avec une simple ficelle qu'il tenait à la main. Il m'a aussitôt affirmé que je n'étaia qu'une oie, que François n'était qu'un menteur, qu'il ferait bien mieux de s'occuper de son jardin, et il a ajouté en faisant un geste à tout casser : va me chercher mon grand filet et mon épuisette. C'est ça qu'il appelle l'épuisette. Alors, je suis revenue et je m'en vais de ce pas la lui aipporter.
GENEVIÈVE. — Avouez, que vous l'aimez quand même ?
ANDRÉE. — Oui, je l'aime bien. Il a cette mauvaise habitude de crier à propos de tout et à propos de rien... mais je le préfère ainsi... car, lorsqu'il ne crie pas, c'est qu'il a de la. peine.
GENEVIÈVE. — Vous êtes un brave petit cœur.
ANDRÉE. — Non, mais je suis heureuse... Alors, quand on est heureiu: on n"a pas le droit de ne pas être bonne. Et puis, vous êtes tous si gentils pour moi! Vous la première, qui m'avez invitée à venir passer un mois chez vous.
GENEVIEVE
pour vous.
J'ai beaucoup d'amitié
ANDREE. — C'est vr.ai ?
GENEVIÈVE. — Mais oui.
ANDRÉE. — Oh ! ç.a me fait plaisir.
allez le
GENEVIEVE. — Et maintenant, vite retrouver Bellencontre.
ANDRÉE. — C'est curieux, bout monde est gai ici.
GENEVIÈVE. • — Mais '1 faut que tout le monde soit gai.
ANDRÉE — Je sais bien... pO'Urtant, et je me trompe peut-être, mais il me semble qu'il y a quelqu'un qui ne l'çst pas.
GENEVIÈVE. — Qui do-nc ?
ANDRÉE. — Cherchez bien.
GENEVIÈVE. • — Isabelle ?
ANDRÉE. — Non, pas Isabelle... mais vous.
GENEVIÈVE. Moi ?
ANDRÉE. Oui !
GENEVIÈVE. — Quelle idée !
ANDRÉE. — A force de m'entendre dire que je suis bête... j'ai fini par croire que je l'étais un peu... mais il y a quelque chose que je ne croirai jamais : c'est que je vois mal... j'ai de très bons yeux et j'ai vu souvent dans les vôtres, lorsque je suis seule avec vous, comme en ce moment, beaucoup moins de joie que l'an dernier.
GENEVIÈVE, émue, après l'avoir embrassée, tendreitietU. et s'effnrçatif <ie sourire. — Regardez-moi. Ai-je l'air triste.
voyons
ANDRÉE. — Comme ça, non. ,
GENEVIÈVE. — Eh bien, alors ?
ANDRÉE. — On peut rire et avoir envie de pleurer.
GENEVIÈVE, les larmes aux yeux et d'une voix étranglée. — Taisez- vous, ma petite Andrée.
ANDRÉE. — Oh ! Geneviève !
GENEVIÈVE, se rcpre-riant. — C'est fini... c'était nerveux... c'est votre voix... votre petite voix qui en est cause ! Elle est si douce qu'elle donne par instants comme l'impression d'une plainte !...
Alors, cela m'a remuée... ça m'a... enfin, c'est fini ! Ah ! que c'est bête ! que c'est bête ! cela vous prend là, à la gorge... cela fait mal, mais après, lorsque c'est passé, c'est comme un soulagement. C'est fini. Et maintenant, allez vite. (La retenant.) Pourtant, encore un mot. Vous ne direz à personne... mais à personne — vous m'entende2 bien, Andrée? — que vous m'avez trouvée un peu... comment
Geneviève. — J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
dirais-je ?... un peu surexcitée... «nfin, vous me comprenez, n'est-co pas ?
ANDUÉE. — Oui, Geneviève, je vous comprends.
GENEVlkVE. .V 'lOUt à riieuL"..
ANDRÉE. — A tnnt à l'henre.
Andrée sort par la droite.
Dès qu'Andrée est sortie, elle évlate en sanglots comme quelqu'un qui s'est longtemps contenu ; puis, faisant un grand eflort, elle s'essuie vivement les yeux et va s'accouder à la terrasse. A Andrée, qu'elle aperçoit s'éloignant sur la rout«.
GENEVIÈVE. — Dites à Bellencontre qu'il est bientôt sept heures.
ANDRÉE, à la (■(uitonade. — Je vais vite le chercher.
Geneviève .reste accoudée quelques secondes, silencieuse. Isabelle entre.