‹ Le bélier, la brebis et le mouton, romanChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous attendions le chariot à l'entrée du bourg. Malgré notre impatience de le voir, nous n'étions pas de taille à faire six lieues à pied pour allor le prendre au sortir d'Autun; le plus âgé de la bande devait avoir dix ans ; j'en avais sept. C'était un matin de septembre: des feuilles tombaient des peupliers, et sur l'herbe des prés il y avait encore de la rosée. Nous nous étions tous levés de bonne heure comme pour un jour de grande fête dont on veut profiter de la première à la dernière minute. La nuit précédente m'avait paru longue.

Mme Duverne était arrivée la veille en voiture. Comme elle manquait de tout, elle avait dîné chez nous, c'està-dire à l'hôteL Elle connaissait bien mon père, qui plusieurs fois par an allait les voir, elle et son mari. Elle ne ressemblait pas aux femmes de notre pays, bien qu'elle y fût née. Elle avait été domestique à Autun. C'est une ville où non seulement on apprend les belles manières, mais où l'on finit par se faire un visage que n'ont pas les paysannes ; pas aussi jolie, certainement, que Mme Lagoutte, la femme du pharma-

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cien, qui était à vrai dire la seule dame du bourg, mais Mme Lagoutte nn venait jamais chez nous. Et j'étais heureux, ce soir-là, d'être tout près de Mme Duverrie. Elle dit :

— Imaginez-vous que je n'ai pas pu amener Valentine. Elle s'est cramponnée à la porte. Elle veut à toute force venir sur le chariot. Son père va être bien embarrassé jusqu'à demain matin, mais rien n'y a fait : c'est déjà une vraie tête de pioche. Elle ajouta en me regardant : Ce sera une petite camarade pour Jean.

Je rougis jusqu'aux oreilles de ce queMme Duveri.c eût daigné penser à moi.

— Quel âge a-t-il ?

— Sept ans, répondit ma mère.

— Elle n'en a que cinq, dit Mme Duverne, mais on lui en donnerait neuf, tellement elle est endiablée.

Des camarades, garçons et filles, je n'en manquais pas, mais j'étais heureux à l'idée d'en avoir une qui ne fût pas une petite paysanne. C'est pourquoi ce matinlà j'étais avant tous les autres arrivé sur la route. Peu à peu ils m'avaient rejoint, et nous étions bien une dizaine, dont Henri Lagoutte, le fils du pharmacien, Desbœufs, Satinet, Louise Rouvray, Jeanne Guidon. Mme Duverne avait dit aussi :

— Ils partiront d'Autun avant le lever du jour, mais il ne faut pas compter qu'ils soient ici plus tôt qu'à dix heures.

La route ne cessait guère de monter ; et tout le monde sait que les bœufs ne vont pas plus vite aux descentes qu'aux montées.

L'installation des Duverne était pour tout le bourg un grand événement. Il n'arrivait pas une fois par au que quelqu'un déménageât d'une maison pour aller dans une autre ; à plus forte raison était-il rare que quelqu'un vînt d'un autre pays sefixerdans le nôtre. La population se composait de quelques commerçants, de cultivateurs et de bûcherons, qui, toute l'année, tra-

vaillaient dans les bois d'alentour : du printemps à l'automne ils abattaient et écorçaient les arbres ; l'hiver, tapis sous des huttes recouvertes de mottes de terre, ils creusaient des sabots. 11 y avait aussiles gaivachers qui s'en allaient très loin, au mois de mars, avec leurs attelages de bœufs qu'ils louaient dans le Berry, dans les pays de TEst et du Nord. Ils revenaient en novembre avec beaucoup d'argent. Là-bas ils avaient vécu de privations ; partis avec du pain pour eux et du foin pour leurs bœufs, jamais ils ne s'étaient arrêtés dans une auberge, couchant à la belle étoile, mais fjuelle noce au retour ! On ne prenait pas plus garde, d'ailleurs, à leur départ et à leur rentrée qu'à ceux deshirondelles. Depuisdes années celafaisait partie de la vie du pays.

Pour nous surtout qui commencions à trouver longues les vacances, on comprend quelle distraction nous promettait l'arrivée des Duverne. Nous n'aurions pas attendu avec plus d'impatience l'apparition d'un régiment en manœuvres, musique en tête, ou du Président de la République. C'était pour nous comme Tannonce d'un grand changement qui allait se produire dans notre vie monotone.

Il était plus de dix heures quand nous aperçûmes le chariot, il ne nous fut pas difficile de le reconnaître au tas de meubles dont il était chargé. Je m'attendais à voir Valenline perchée tout en haut. Elle n'y était pas.

— Allons au-devant, dit Lagoutte, qui dirigeait toutes nos expéditions.

Nous ne demandions pas mieux. Nous fîmes en courant beaucoup plus de la moitié du chemin. Selon leur habitule, les bœufs avançaient tête baissée. Un charretier !es précédait qui causait avec un homme que je supposai être M. Duverne. Des yeux je cherchais Valentine. Les deux hommes ne faisant pas attention à nous, des deux côtés nous nous mîmes à escorter le

chariot. J'en fis le tour, sans découvrir Valentine. Nous regardions les armoires calées contre les ridelles avec de la paille, les bois de lits, les tables, les chaises, en un mot tout un mobilier qu'il nous paraissait drôle de voir se promener le long des routes, nous qui habitions des maisons où depuis longtemps pas un meuble n'avait changé de place. Quand une descente se présenta, le charretier serra le frein : un vieux sabot que nous entendîmes frotter sur la roue de derrière. Il nous dit en riant :

— Hé ! la gaminerie. C'est-il que vous êtes envoyés en délégation ?

— En avant-garde, lui répondit Lagoutte.

Il faut croire que l'avant-garde était plus forte que le gros de l'armée, car au bas de la côte qui commence à la première maison du bourg iln'y avait que MmeDuverne.

— Et Valentine ? dit-elle à l'homme qui causait avec le charretier.

— N'aie pas peur, répondit-il : elle n'est pas perdue.

Les bœufs s'étaient arrêtés pour reprendre des forces, bien qu'ils fussent au terme de leur voyage. Etonnée sans doute, et peut-être réveillée par ce brusque arrêt, une petite fille, qui ne pouvait être que Valentine, passa sa tête à travers un enchevêtrement de meubles en criant : Maman ! Maman ! Elle ne me produisit pas l'impression que j'attendais : c'était une gamine comme les autres, rien de plus, rien de moins. Nous faisions cercle autour des Duvernc. Nous nous étions abattus sur eux, contre leur gré, comme les dernières mouches sur les bœufs. Mme Duverne s'approcha de sa fille et réussit à la prendre dans ses bras.

— C'étaitbienla peine, dit-elle, dene pasvouloirvenir hier avec moi pour dormir tout le long de la route 1

En roulant une cigarette Duverne expliqua qu'au moment du départ, comme elle refusait de se lever, il

lui avait fallu l'habiller de force, tout endormie, puis, les derniers meubles chargés, la déposer sur un matelas et sous des couvertures : de tout le voyage, bercée par le chariot, elle n'avait soufflé mot.

Nous écoutions, très intéressés. Quand ils durent se remettre en marche, les bœufs firent de vains efforts, tant la montée était raide et tant ils en avaient lourd à traîner. Le charretier eut beau les piquer à coups d'aiguillon : rien n'y fit. Je n'avais pas la hardiesse deLagoutte, mais une fois que l'idée me fût venue que je pouvais sauver la situation, j'allai vers Mme Duverne à qui Valentine donnait la main et je lui dis :

— Madame, si vous voulez, je vais aller chercher notre âne.

Il s'appelait Casimir, et c'était une bête vigoureuse.^

— Voici, dit-elle au charretier, le petit Corniaux qui offre de nous prêter son âne.

— Ma foi, répondit-il, ça n'est pas de refus.

Je partis à toutes jambes, malgré la montée, heureux déjouer un rôle dans ce grand événement. Dix minutes après je revins avec Casimir. On l'attela en flèche. Sarcboutant, il donna un bon coup de collier. Je le flattais de la main, et le chariot s'ébranla ! J'en fus aussi fier que si c'était moi qui l'eusse mis en mouvement. Tout à l'heure encore je n'étais qu'un gamin quelconque parmi nous dix : je devenais quelqu'un, et de toutes façons c'était moi qui marchais devant les autres. C'était même moi qui dirigeais. Bientôt je fis obliquer Casimir à droite.

Nous arrivâmes sur la place de l'église à qui faisait face la boutique des Duverne. Ce n'est pas à proprement parler une place mais plutôt un chemin qui s'élargit entre l'église et une rangée de maisons, dont presque toutes sont occupées par des commerçants.

L'église est bâtie sur un petit terre-plein ; une dizaine de marches y donnent accès Son clocher est couvert de lames de vieux bois, et vraiment il n'est

pas haut : c'est à peine s'il dépasse le toit de la nef. On dit qu'elle est très ancienne. Dedans, il y a les statues d'un nommé Géi-ard de Roussillon et de sa femme.

Je dételai Casimir et le ramenai à l'écurie, puis je revins. Beaucoup de gens étaient déjà rassemblés autour du chariot . Les femmes regardaient les meubles, qu'elles trouvaient plus beaux que les leurs : ce n'était pas pour rien que les Duverne avaient longtemps habité Autun. Très peu d'hommes : ils étaient tous occupés dans les bois ou dans leurs champs, mais il y avait mon père. Il causait avec Duverne qu'il appelait ((voisin». Vingt pas à peine séparaient la boutique de notre hôtel.

— Alors, demanda Mme Duverne, est-ce qu'on commence à décharger ?

— Nous avons bien le temps ! répondit mon père. Cette après-midi, en deux temps trois mouvements ce sera fait. Mon voisin doit avoir soif ; je paie l'apéritif.

11 suffisait en effetde regardermon père pour se dire qu'il était bien capable de transporter à lui seul tous les meubles. C'était un homme très grand, rouge de teint, avec du ventre et une longue moustache grise qu'il avait beau friser : elle retombait toujours. Il ne s'occupait que de rouler les feuillettes dans la cave, de mettre le vin en bouteilles et de le boire avec les clients.

— Mais, disait Duverne, on pourrait peut-être tout de même commencer ?

Et sa femme :

— Voyons, M. Corniaux, laissez-le travailler un peu !

Elle disait cela gentiment, en souriant. Ma mère aussi était là, l'air d'être en colère. Je l'entendis qui soufïlait à mon père :

— Laisse-les donc tranquilles, enfin !

Mais, faisant la sourde oreille, il attrapa Duverne

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et le charretier chacun par un bras : il ne se possédait plus. Pour lai comme pour nous c'était une grande journée. Le charretier dressa son aiguillon devant le joug des bœufs.

Duverne ne ressemblait pas à mon père. Tout petit, il avait le visage grêlé, de gros sourcils et une barbiche. A notre grand désespoir ils partirent : nous nous étions imaginé que l'emménagement allait commencer tout de suite et nous nous étions fait une fête d'y aider. C'était remis à plus tard. Donner un coup de main à Mme Duverne ne nous disait rien : nous aurions voulu voiries hommes s'attaquer aux m.eubîes les plus lourds. Du moins eus-je la consolation de pouvoir les rejoindre chez nous. Ils étaient attablés. Je vois bien quels devaient être ce jour-là les sentiments de Duverne. Il venait de quitter Autun où il travaillait danslacharpentepourlecompted'unpatron ; là-bas il avait lié connaissance avec sa femme qui était domestique chez un capitaine du 29« d'infanterie. Comme elle s'ennuyait de son pays et qu'ils avaient quelques économies, ils avaient acheté la boutique où ils emménageaient aujourd'hui, o Ainsi, maintenant, devait penser Duverne, je serai mon maître. Je ne dépendrai plus de personne. Ma femme gagnera largement pour elle et pour Valentine, puisque Mlle Malardier, dont nous prenons la suite, a amassé là de quoi se retirer : il est vrai qu'elle a soixante-cinq ans. Moi je travaillerai de mon métier , tout en n'étant plus tenu d'être à l'heure. Dans une vingtaine d'années nous aurons de quoi vivre tranquilles, et Valentine sera mariée. L'existence a du bon. » Pour lui, comme pour nous, comme pour mon père, c'était une grande journée, et la première, pour lui seul, d'une vie nouvelle ; et c'était lui, le plus petit, qui parlait le plus fort. Le charretier écoutait : il devait avoir une soixantaine d'années et portait une blouse déteinte et des sabots qui n'avaient jamais été noircis ; pour lui il n'y avait pas de vie nou-

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vellequi pût commencer : sans doute était-il trop vieux pour s'en aller au loin ; il se contentait de faire des charrois dans le pays même quand il en trouvait l'occasion.

Ils buvaient de l'absinthe, cette liqueur verte qui devient jaune à mesure qu'on la mélange d'eau, et qui a été cause de la perte de bien des hommes. Ce matinlà, rien qu'à la sentir, la tête me tournait et je dus sortir.

Sur la place, c'était un bourdonnement autour du chariot : gamins et gamines allaient et venaient comme fourmis qui se croisent. Lagoulte, bien entendu, dirigeait les opérations, et Valentine, un doigt dans la bouche, le regardait avec admiration. 11 ne se contentait pas de donner des ordres : il avait enlevé son veston et payait de sa personne. Pour lui, dont le père gagnait beaucoup d'argent sans se fatiguer, travailler n'était qu'un plaisir. Déjà beaucoup de menus ustensiles avaient pris le chemin de la maison. Je me précipitai pour que Mme Duverne vît que moi aussi je tenais à l'aider : j'estimais qu'il était insuffisant d'avoir prêté Casimir. Elle en était tout étonnée. Elle nous disait :

— Mais laissez donc ! Vous allez vous fatiguer, mes petits !

Pour Lagoulte, elle était confuse qu'un jeune monsieur en bottines, un fils de pharmacien, mît la main à la pâte, et elle ne se lassait pas de lui répéter :

— Allons, Monsieur Henri, c'est assez, cette fois-ci. Madame votre maman va vous gronder.

Car elle avait beau avoir vécu plus de quinze ans à Autun : elle connaissait tout le monde du bourg et n'ignorait rien de ce qui s'y passait.

— Pensez-vous, madame! ripostait Lagoutte. On va montrer aux hommes qu'on n'a pas besoin d'eux.

Il exagérait. Ce n'était pas en nous y mettant à dix

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que nous aurions pu décharger les armoires, ni les sommiers. Mais, à midi sonnant, il ne resta plus sur le chariot que les grosses pièces : c'était un beau résultat. Mme Duverne donna deux sous à chacun de ceux qui étaient le plus malheureux. Nous fûmes trois ou quatre auxquels elle n'offrit rien, de crainte de blesser nos parents. Nous nous dispersâmes, chacun courant du côté du déjeuner. Chez nous, les trois hommes étaient encore occupés à boire.

— Tout est fini, dis-je à mon père avec fierté. Trop pris par une discussion avec Duverne pour

faire attention à moi, il était plus rouge encore que de coutume, et Duverne lui-même commençait à prendre des couleurs. Mais ils surent bien me trouver pour m'envoyer chercher Mme Duverne qui vint avec Valentine. Nous déjeunâmes tous ensemble. Ma mère avait un air soucieux que je ne lui connaissais pas.

Les hommes seraient restés à table certainement jusqu'à la nuit, si, vers deux heures, Mme Duverne n'avait dit :

— Tout de même, il faudrait vous décider, si vous ne voulez pas que nous couchions à la belle étoile.

— Oh ! fit mon père, ce ne sont pas les chambres qui manquent chez nous.

Pourtant il se leva en même temps que Duverne et que le charretier. Celui-ci eut beaucoup de peine à rester debout ; je suppose qu'il n'avait l'habitude ni de si bien manger, ni de si bien boire.

— Reste donc là, vieux, lui dit Duverne. Tu nous embarrasserais plus que tu ne nous aiderais.

Le charretier se rassit, et, tout de suite, s'endormit, les coudes sur la table,

A eux deux mon père et Duverne s'attaquèrent aux gros meubles ; à l'exception de Lagoutte, gamins et gamines étaient revenus, espérant qu'il y aurait peul- •être encore deux sous à gagner. ,Mme Duverne fut inquiète.

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— Pourvu, dit-elle, que sa maman ne l'ait pas grondé et qu'elle ne soit pas fâchée contre nous ! Jean, si tu allais voir?

De nouveau, je partis à toutes jambes, puisqu'il s'agissait d'être agréable à Mme Duverne. Je trouvai Lagoutte qui s'amusait tout seul dans la cour sablée delà pharmacie. Je lui dis :

— Je croyais que tu serais venu cette après-midi. Est-ce qu'on te l'a défendu ?

— Penses-tu ! répondit-il. Moi.je fais ce que je veux. J'ai travaillé ce matin parce que ça me disait. Maintenant j'en ai assez de m'esquinter pour des croquants.

Qu'allais-je rapporter à Mme Duverne? Après m'être creusé la tête j'imaginai de lui dire :

— Sa mère l'a retenu pour qu'il achève ses devoirs de vacances. Il paraît qu'il est très en retard.

Toute l'après-midi nous ne fîmes que regarder sans pouvoir nous rendre utiles en quoi que ce soit. Mon père et Duverne avaient de la paille et du foin dans les cheveux et dans la barbe.

Ce fut fini un peu avant le coucher du soleil. Tout à coup il fit froid. Le ventarriva de l'est ; les feuilles des arbres eurent comme un frisson. Je fus très triste : c'était la fin de cette grande journée que j'attendais depuis si longtemps ! 11 était vide, maintenant, le chariot que ce matin j'avais guetté. La paille et le foin jonchaient la place ; je pensais à des jours de foire où pareillement aux approches de la nuit le silence m'avait paru si lourd à supporter après tous les bruits extraordinaires de la journée. L'un après l'autre gamins et gamines s'en allèrent. Dans la boutique Duverne et mon père se regardaient, bras ballants. Un des bœufs meugla : l'autre tout de suite lui répondit.

— Il fait soif, dit Duverne.

Moi je trouvais qu'il faisait froid et triste. Ils reprirent le chemin de notre hôtel.

— Ne sois pas trop longtemps parti, dit Mme Duverne à son mari. Tout n'est pas fini.

— Vous n'aurez qu'à venir le chercher, lui dit mon père. Maintenant, nous sommes voisins.

Nous rencontrâmes le charretier : il s'était enfin réveillé. Duverne le paya.

Je les laissai entrer et restai sur la place. Les premières ombres de la nuit se répandaient comme l'eau d'un étang qu'on lâche ; elles noyaient les derniers restes de lumière. Je regardais la flamme de la bougie dans la boutique où tout était encore en désordre, en même temps que j'écoutais grincer les essieux du chariot qui s'éloignait, allégé des meubles et lourd de ma joie disparue. Le charretier s'était assis sur le timon après avoir allumé sa petite lanterne qu'il avait accrochée à la ridelle de gauche et qui obéissait au balancement du chariot.

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A cette époque, déjà, beaucoup de maisons étaient couvertes en ardoise, et, des ardoises, il n'y en avait pas que sur les toits : à cause des grands vents de l'est et du nord, à cause de la plaie et de la neige on en mettait aussi du haut en bas des murs pignons.

En serpentantla roule traverse le bourg et continue de monter beaucoup plus loin jusqu'à l'endroit où elle arrive au sommet des montagnes toutes boisées qui dominent le pays ; avec des fermes, des hameaux et des villages, il est posé dans le creux comme les œufs dans un nid de poule.

Je peux dire qu'on nous connaissait à dix lieues à la

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ronde. Si loin que je remonte' dans mes souvenirs, je revois notre hôtel, l'hôtel Corniaux, — il y a encore notre nom au-dessus de la porte, mais on a ajouté : Basdevant, successeur, et quand j'y entre c'est comme si je trouvais des étrangers installés chez moi, — je revois notre hôtel avec sa grande cour où il y avait de tout : du fumier, de la paille, des fagots, des tonneaux vides, des souches qui pourrissaient là depuis des années, des troncs d'arbres qui attendaient d'être fendus et sciés, des voitures de toutes formes et, parmi tout cela, des poules, des canards et des oies qui du matin au soir entretenaient la conversation à leur manière. L'écurie était grande. Parfois il y avait à l'intérieur plus d'une douzaine d'ânes et de chevaux. En été, des gens riches d'Autun venaient faire un tour aiin de respirer le grand air. Le reste du temps, c'étaient des commis-voyageurs qui commençaient alors à se répandre dans nos campagnes, et la diligence qui s'arrêtait à notre porte : des voyageurs en descendaient avec le conducteur pour casser la croûte en buvant un grand verre de vin blanc ou un petit verre d'eau-de-vie : c'étaient les paysans qui venaient aux foires, et que sais-je encore ! Un va-et-vient continuel qui ne se ralentissait un peu que pendant les deux ou trois mois de neige, et même alors on voyait des visages nouveaux.

Au milieu de tout ce monde-là j'étais heureux. Il y avait deux salles, une pour ceux qui mangeaient, avec une grande table arrondie à ses deux extrémités ; une autre pour ceux qui venaient seulement boire, avec six petites tables carrées : les jours de foire elle était envahie comme l'autre, car on mangeait partout.

Je me promenais entre les clients. Certains me prenaient sur leurs genoux. Il y en avait qui me faisaient peur, avec leur barbe autour des joues, leurs gros bâtons, leurs fouets qui devaient cingler dur.

C'était en hiver, les jours de foire, qu'il fallait voir

notre cuisine où il n'y avait pas encore ce grand fourneau que Basdevant a fait installer depuis. Dans la vaste cheminée on jetait du fagot à pleines brassées ; les rôtissoires étaient tout environnées de flammes. Cela sentait bon. Il y faisait chaud. Il y avait toujours de gros marchands de bœufs qui s'attardaient. Vers trois heures de l'après-midi, quand ils avaient fini de déjeuner, ils commençaient à boire de la bière après le pousse-café, et ils étaient plus rouges que s'ils eussent passé leur journée le visage exposé au feu. On pense bien que mon père se chargeait de leur tenir tête. C'étaient de bons vivants tels qu'il n'en existe plus. Mais tout de même mon père buvait trop.

Car il n'y avait pas que la clientèle de passage; il fallait compter aussi avec les hommes du pays qui venaient surtout le dimanche après la messe et après les vêpres. En ce temps-là tout le monde ou peu s'en faut assistait aux offices, et notre hôtel est situé juste derrière l'église en bordure de la route qui monte. Sa façade est tournée un peu de biais, du côté de l'ancienne boutique de Mlle Malardier et desDuverne. L'hiver, quand ils apportaient avec leurs sabots de la neige qui fondait tout de suite et que notre gros poêle était bourré de bois, leur plaisir de boire était décuplé de ce qu'ils se sentaient au chaud, tandis que sur les montagnes et dans les bois le vent soufflait à perdre haleine et que le clair de lune bleuissait la neige partout étalée. Ils frappaient du poing sur les tables. Les verres sautaient. J'avais peur qu'ils ne les cassent. mais c'étaient des verres épais comme on n'en fait plus.

Ma mère s'occupait de la cuisine. J'ai souvent entendu dire que jamais personne n'a pu la remplacer.

Deux ans après son installation Duverne était devenu un des plus acharnés buveurs. Même s'il avait eu de la neige jusqu'aux épaules, il serait venu ciiez nous matin et soir. Avec mon père c'étaient des parties de cartes à n'en plus fmir ; je les regardais les jeter sur la table comme s'ils avaient voulu les enfoncer dans le bois. Son métier de charpentier, Duverne l'avait laissé dans un coin avec ses outils. C'est un grand malheur qu'un homme se détourne du travail pour se livrer à la boisson. Pour mon père, passe encore : à la rigueur, on pouvait dire que boire était son métier. Mais Duverne! Il s'ennuyait d'Autun, disait-il, et buvait pour se distraire. Sa femme aussi regrettait d'être venue ici, on peut deviner pourquoi. Elle disait :

— J'aurais mieux fait de ne pas quitter ma place où j'étais si tranquille, et de ne pas me marier.

Elle avait beau le sermonner : elle ne pouvait pas l'attacher au pied du lit comme un gamin. Parfois c'était elle qui venait le chercher, et quand je voyais son visage triste je pensais qu'à la place de mon père j'aurais dit à Duverne : 11 ne faut plus venir ici. Tu fais de la peine à ta femme. Mais ils étaient bien trop inséparables.

Mme Duverne faisait son possible. Leur boutique était certainement la mieux achalandée du bourg ; on y trouvait des étoffes, de l'épicerie, du papier à lettres. Je n'y entrais qu'avec respect, même quand j'y allais joueravec Valentine. qui, à mesure qu'elle grandissait, prenait tournure. Chez nous la plupart des gamines

s'appellent Jeanne, Marie, Louise ou Catherine. Rien vjue ce prénom de Valentine mettait à part celle qui le portait. C'était Mme Duverne qui l'avait voulu, parce -que la petite fille de ses maîtres avait reçu ce prénom le jour de son baptême.

Nous nous amusions à cacher à tour de rôle un couteau. Ce n'étaient pas les places qui manquaient : derrière les sacs de graines, dans les tiroirs, dans les casiers. Moije jouais franc-jeu. Pendant quelle était en quête d'une cachette, je ne me contentais pas de tourner le dos : je fermais les yeux à m'en faire mal, et plus d'une fois je dus donner ma langue au chat. Je disais : Je renonce. Et elle dansait de joie. Car, pour se moquer de moi, elle me répétait : tu brûles ! justement lorsque j'étais le plus éloigné du couteau. Quant c'était mon tour, elle faisait semblant de ne pas regarder : elle mettait ses mains devant ses yeux, mais plus d'une fois je l'ai surprise à se retourner en écartant les doigts. Je continuais comme si je ne m'étais aperçu de rien. Elle, le moment venu, faisait semblant de chercher ; mais, parce que j'ai toujours eu le goût d'observer à défaut de celui d'apprendre des choses compliquées, je remarquais son premier mouvement dont elle n'était pas maîtresse et qui aurait suffi à la trahir ; elle prenait tout de suite la direction du couteau, x\près quoi, elle faisait exprès d'aller en sens opposé. Je ne lui disais rien. Je voulais avoir i'airde croire qu'elle cherchait vraiment.

Le plus souvent c'était elle qui venait appeler son père, et elle n'était pas plus que lui pressée de repartir. Je dois avouer que je ne demandais pas mieux qu'elle restât auprès de moi. Qu'on n'aille pas croire, surtout, que je fusse amoureux d'elle ! Je ne pensais qu'à Mme Duverne. Mais, à 1 âge de sept ans, Valentine avait déjà des airs de grande dame et me rappelait sa mère. Nos clients ne pouvaient s'empêcher de rire d'elle ; lorsqu'ils voulaient la prendre sur leurs

genoux, elle leur échappait, vexée qu'ils eussent l'air de la traiter comme une gamine ordinaire.

Elle allait dans la cuisine. Ma mère nous donnait à chacun une tartine de confitures ; elle grignotait la sienne en courant avec moi dans les chambres du premier étage. 11 y en avait une qu'elle préférait, parce qu'on y voyait une armoire à glace, la seule qu'il y eût dans tout le bourg ; il n'y en avait pas même ehez les Lagoutte. Elle s'y regardait, tenant d'une main son morceau de pain, de l'autre s'arrangeantles cheveux.

Il nous arrivait aussi de nous asseoir à côté l'un de l'autre sur le tapis au pied d'un lit, ou chacun sur une chaise. Elle disait : Hue ! dada ! Et elle poussait des cris comme si vraimentellefût partie pour un long voyage. Moi je ne m'illusionnais pas : même en fermant les yeux, j'aurais su que je restais au même endroit. Mais, pour la contenter, je faisais semblant de croire que nous étions déjà très loin. Elle était devenue ma camarade, et bien souvent, le jeudi, surtout en hiver, je ne sortais même plus pour jouer avec les autres. Mais c'était avant tout pour faire plaisir à Mme Duverne qui me considérait comme un petit garçon raisonnable avec qui Valentine ne courait le risque ni de se déchirer ni de se blesser en courant.

Il ne faudrait pourtant pas croire que je fusse toujours fourré sous les jupes de ma mère. 11 me semblait que si j'avais eu pour mère Mme Duverne, ou Mme Lagoutte, je serais resté continuellement auprès d'elle, et pourtant je voyais Lagoutte qui n'avait rien de plus pressé que de s'échapper de la maison. Donc je 1« rejoignais tout de même de temps en temps, ainsi que Desbœufs, Satinet et quelques autres, pour courir par les champs et par les bois. A la fonte des neiges, nous barrions des ruisseaux avec des pierres, des brandies mortes, des mottes de terre. Nous attrapions des grenouilles pour les gonfler avec des pailles jusqu'à ce que les yeux leur sortent de la tête et

qu'elles éclatent. Au printemps nous cherchions des nids dans les haies, et nous grimpions aux peupliers pour dénicher les pies : ce n'était pas toujours facile, mais nous n'en étions ni à une déchirure ni à une écorchure près. Si Mme Duyerne m'avait vu !... Pourtant j'aurais été heureux qu'elle me vît en ces moments-là : j'étais vexé qu'elle me considérât comme un enfant trop sage.

Nous rôdions autour du moulin. Les plus hardis levaient ou baissaient la vanne, selon les circonstances, pour mettre en mouvement ou pour arrêter la roue, à seule fin de faire endêver le meunier. Quand il arrivait avec son bâton, nous étions déjà loin. Je dis « nous », bien que je n'aie jamais aimé ces sortes de plaisanteries. Je suis partisan de l'ordre et, pour ce qui est de faire des méchancetés aux autres, cela ne me convient pas du tout. Nous abattions les noix à coups de pierres quand nous ne trouvions pasla gaule dressée contre le tronc du noyer. Assez souvent les gamines venaient avec nous : elles n'étaient pas les moins enragées. Elles regrettaient de ne pas pouvoir comme nous grimper aux arbres, mais en bas elles tendaient leurs tabliers pour que nous y jetions les nids avec les œufs, et quelquefois avec de tout petits oiseaux que nous emportions pour les élever encage. Quand il prenait à Valentine fantaisie de se joindre à nous, les autres en étaient plutôt gênés, parce qu'elle avait vite fait de dire :

— Je n'en peux plus, et de s'asseoir sur un talus ou sur un tas de pierres.

Ils se moquaient d'elle :

— Regardez-la donc ! 11 te faudrait peut-être une voiture à deux chevaux ?

J'étais seul à prendre son parti, et c'était à moi qu'elle faisait le moins attention.

Ces jours-là je me montrais le plus endiablé : puisque Mme Duverne n'était pas là pour me voir j'aurais

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voulu que du moins sa fille m'admirât. Peine perdue : elle n'avait d'yeux que pour Lagoutte, qui ne prenait pas plus garde à elle qu'à moi.

Quand elle eut sept ans, elle vint à l'école. Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un instituteur pour les garçons et une institutrice pour les filles : il n'y avait que M. Mariller dont nous avions tous peur. Non pas qu'il fût méchant, mais son âge et son savoir nous imposaient. Aux heures de classe, même les plus dissipés se tenaient tranquilles, et les plus fainéants faisaient semxblant de travailler.

Ce n'est pas pour me vanter, mais j'étais toujours parmi les premiers et souvent le premier. Mon fort, c'étaient les problèmes et les dates de l'histoire de France : dans les dictées je ne faisais de fautes qu'aux mots très difficiles.

Nous n'étions pas nombreux. En hiver la neige, en été les travaux des champs empêchaient ceux des villages de venir jusqu'au bourg. M. Mariller avait beau menacer les parents ; ils promettaient de lui envoyer plus régulièrement leurs enfants, et aussitôt qu'il avait le dos tourné ils n'y pensaient plus. Ils disaient que pour cultiver la terre on en sait toujours assez. Pour mon compte l'instruction que j'ai acquise chez M. Mariller ne m'a point nui : au contraire. Il est vrai que j'ai été le seul du pays à aller aussi longtemps à l'école : jusqu'à près de quinze ans.

J"ai peu connu le curé Latrasse, qui pourtant m'a fait le catéchisme deux années de suite. Mon père

n'allait à l'église que pour les grandes fêtes. Ma mère n'était pas une dévote comme Mlle Maladier : elle assistait à la messe le dimanche et faisait ses pâques, comme les autres femmes ; c'était tout.

Henri Lagoutte était le fils du pharmacien qui faisait office de médecin. Nés àun mois de distance, nousétions les deux meilleurs camarades, bien que nous ne nous ressemblions guère. De ma nature je ne suis ni turbulent, ni vantard, ni mauvais, du moins je m'en flatte, Lagoutte était tout cela, quoique pour la méchanceté je ne m'en sois aperçu que par la suite. Si je peux parler ainsi, il « sentait le riche n , 11 ne portait pas comme nous de sabots ni de blouse : toujours en veston, avec des bottines et un vrai faux-col.

Son père était le plus riche du pays, et c'était lui qui se fatiguait le moins. On disait :

— Derrière ses bocaux, il est toujours à l'abri du froid et du soleil et il n'a pas à se déranger pour gagner de l'argent : il faut qu'on vienne le trouver quand on a besoin de lui.

A l'époque de mon enfance surtout, les gens de chez nous étaient résistants, et ils n'allaient ou n'envoyaient chez M. Lagoutte qu'à la dernière extrémité. Malgré cela, comme il était le seul dans un rayon de plusieurs lieues, il lui venait assez de clients pour qu'il pût amasser de l'argent non seulement pour leurs vieux jours à lui et à ^a femme, mais pour faire instruire son fils. Pas fier, en pantoufles l'été, en sabots l'hiver, il traversait le bourg pour venir prendre son absinthe chez nous. C'était réglé comme du papier à musique : pantoufles? six heures du soir ; sabots ? cinq heures. Moi, je l'admirais pour son exactitude : j'ai toujours aimé les hommes d'ordre. Et puis il me semblait qu'il détînt tous les secrets de la vie et de la mort. J'ai vu bien des vieux malins qui profitaient de sa présence chez nous pour entrer, sous le prétexte de boire un verre,- eu réalité pour tâcher de lui soutirer une consultation à

l'œil, comme on dit aujourd'hui. Ils commençaient par lui dire :

— Ça ne va pas fort, M. Lagoutte.

Et de fil en aiguille il apprenait que Tun avait mal ici, l'autre là. Il les écoutait en faisant son absinthe et les regardait de ses yeux ronds. Il laissait causer les vieux malins. Moi, de mon coin, je ne le perdais pas de vue. Quand ils avaient terminé, il ne répondait rien. Ou bien il disait :

— Ça n'est pas dangereux. Une bonne nuit de sommeil, et il n'y paraîtra plus.

Quelques-uns rispostaient :

— Mais justement, M. Lagoutte, depuis deux semaines je n'ai pas fermé l'œil.

— Ça reviendra, disait-il.

Cinq, dix minutes passaient ainsi. Même il parlait le premier de la neige, ou des récoltes, ou des semailles. Et ils étaient obligés de lui répondre, tout en ne pensant qu'à leur maladie. Tout à coup il éclatait de rire en leur tapant sur l'épaule et il leur disait ce qu'ils avaient. Quand c'était un vrai malheureux il ajoutait:

— Tu viendras prendre tes médicaments demain matin. Surtout n'apporte pas d'argent.

Et il lui payait son verre de vin.

C'est ainsi que s'écoula ma vie jusqu'à Tâge de douze ans. Elle ne fut pas compliquée. Aucun accident ne la bouleversa. Et la vie du pays ressemblait à la mienne, du moins à ce qu'alors je croyais. Les hommes, pensaisje, ne s'occupent que de leur travail et les femmes que de leur ménage. Je les considérais tous et toutes comme des êtres infiniment supérieurs avec lesquels je ne pouvais rien avoir de commun. Ils étaient grands, forts et sages. Elles étaient douces, mais inflexibles, et possédaient à fond la science de la vie qu'elles inculquaient à leurs enfants. Si elles nous giflaient, c'était que nous l'avions mérité, non point parce qu'elles cédaient à un mouvement de mauvaise humeur. Si elles

nous prenaient sur leurs genouxpour nous embrasser, ce n'était point pour passer sur nous une joie où nous n'étions pour rien, mais pour nous récompenser de quelque bonne action. Pour moi, d'ailleurs, ma mère ne m'embrassait pas souvent, pas plus qu'elle ne me giflait. Y étant habitué, je ne m'en plaignais ni ne m'en félicitais. Je grandissais comme un peuplier dans les prés, comme un chêne dans les bois, à peu près livré à moi-même, mon père ni ma mère n'ayant guère le temps de s'occuper de moi. Si j'avais eu de mauvais instincts, il ne m'aurait pas été difficile de mal tourner.

C'était le premier octobre, un samedi, l'année de ma première communion. Depuis le quinze août nous étions en grandes vacances. Plusieurs nuits de suite il avait gelé blanc. Vers une heure de l'après-midi nous partîmes six pour ramasser des prunelles. Il y avait moi, Lagoutte et Satinet du côté des garçons ; du côté des filles, Valentine, Louise Rouvray et Jeanne Guidon. Nous avions chacun notre panier, sauf Lagoutte, qui, étant notre chef, avait assez à faire de nous diriger. Valentine elle-même portait des sabots, ce qui ne lui plaisait guère. Quand nous eûmes dépassé la dernière maison, — nous avions déjà des prunelles dans nos paniers, car chez nous ce n'est pas une ville : il y a des haies un peu partout, les jardins, les champs et les prés faisant corps avec le bourg, — Lagoutte dit :

— Aujourd'hui, c'est notre dernière promenade. 11 faut que ça barde. Ou rentrera quand on pourra. En avant, marche !

Et il s'élança comme un lièvre. Le mardi suivant il devait entrer au collège d'Autun. 11 en était enchanté, répétant qu'il s'ennuyait dans ce pays de croquants, qu'au moins là-bas il serait dang une ville, et qu'il ne reviendrait ici que lorsqu'il ne pourrait pas faire autrement. Je le laissais dire. Je n'ai jamais eu le goût des aventures. 11 a fallu vraiment que la vie y mette du sien pour que je pxrte de mon pays. Mais, lorsqu'il parlait ainsi, je voyais bien Valenline l'écouter, écarquillant les yeux et bouche bée. Après avoir fait notre possible pour le suivre, je me rappelle que nous nous sommes arrêtés. Lui, il pouvait courir, n'ayant pas de panier. Quand il s'aperçut que nous restions en roule, il revint sur ses pas et nous traita de poules mouillées.

— Pas plus que toi ! répondit Satinet. Tu n'es pas si malin que ça ! On peut faire autaiit de chemin que toi sans courir. Tu verrais, si je n'avais pas mon panier qui m'embarvasse !...

Pourtant nous nous sommes levés, et nous avons marché longtemps. Le ciel était gris, comme quand il va pleuvoir. Le haut des montagnes d'alentour était caché par les nuages. Je m'occupais surtout de Yalentine. Elle avait l'air triste. Je lui dis :

— Qu'est-ce que tu as? Es-tu fatiguée? Situ veux, nous allons nous reposer, puis nous rentrerons tous les deux. Moi aussi j'en ai pssez.

Ce n'était pas vrai. J'ai toujours été bon marcheur. Quand je retourne chez nous, mon plus grand bonheur €St encore de m'en aller sur les routes, comme ça, pour le plaisir. Elle ne me répondit rien, et pressa le pas pour rejoindre Lagoutte qui était avec Louise Uouvray. Je la savais susceptible, orgueilleuse et enlêtée, aimant à' imposer ses caprices. A l'école M. Mariller n'en faisait pas ce qu'il voulait. Elle n'ignorait pas que, si elle s'était assise en disant qu'elle n'en pouvait plus, nous nous serions arrêtés, bien que cela

nous eût déplu. Alors, bien que j'en aie eu graiid'honte, je dis à Laç^outtc :

— Tu sais, moi je ne vais pas plus loin.

11 me regarda en ricanant. Je m'assis au bord du fossé pensant que mon e.temple déciderait Valentine. Je fus d'ailleurs imité par Satinet, qui ne voulait pas avoir l'air de passer par les quatre volontés de Lagoutte, et par Jeanne Guidon, qui pourtant avait deux ans de plus que Valentine. Nous nous trouvâmes divisés en deux groupes : moi, Jeanne et Satinet ; Lagoutte, Valentine et Louise Rouvray, qui continuèrent. Quand ils eurent disparu, nous nous sommes mis à causer, puis nous sommes rentrés sans nous presser.

— Ils veulent faire les malins, dit Satinet qui en revenait toujours là.

Nous sommes arrivés chez nous à la tombée de la nuit. Mais je suis resté sur le perron de notre hôtel jusqu'à ce que j'entende les sabots de Valentine sur le gravier.

Ce n'était pas la première fois que je m'apercevais qu'elle prît plaisir à être avec Lagoutte. J'ai déjà dit qu'il re nous ressemblait pas et que positivement il sentait le riche. Il élait naturel que Valentine se sentît attirée vers lui. Je ne m'en offusquais pas à proprement parler, et pourtant je ne pouvais m'empôcher d'en être un peu vexé. Je ne m'estime pas plus que je ne vaux, mais justement je me disais que je valais bien Lagoutte, à n'importe quel point de vue : à l'école j'apprenais mieux que lui ; mon écriture était et plus régulière et plus belle que la sienne, et, si je ne portais pas comme lui des souliers, c'était que je n'y tenais pas : m^'s parents étaient à peu près aussi riches que les siens. Il y a des gens qui roulent des tonneaux pour leur compte et <]ui sont moins malheureux que beaucoup de préten- ■dus bourgeois aux mains blanches. J'en voulais donc à Valentine de se tromper dans son choix. Ce soir-là je me consolai en pensant qu'elle n'avait pas été seule

3o LE BÉLIER; LA BREBIS ET LE MOUTON

avec lui de toute l'après-midi, puisque Louise Rouvray les avait accompagnés, etqu'elle serait bien obligée de se tenir tranquille, puisque trois jours après il allait partir.

11 partit, en effet, le mardi matin, après nous avoir fait, la veille, ses adieux: c'était nous qui étions tristes tandis que son visage rayonnait. Et Valentine le regardait avec des yeux dont je n'ai pas oublié l'expression. Personne, que moi, d'ailleurs, ne faisait attention à elle.

Pour nous aussi c'était le jour de la rentrée. Je me sentis tout d'un coupplus vieux. Je peuxbienavouerque je regrettais Lagoutte. Nous n'étions pas toujours d'accord, lui plus hardi, moi plus bonasse, mais nous nous complétions. Et puis, nous étions camarades de première communion. Et cela, il faut des années pour l'oublier, même quand on n'a guère de piété, ce qui était son cas et le mien. En somme j'aurais pu partir avec lui. Cela dépendait de mes parents. En ces tempslà, on n'avait pas encore la manie de faire instruire outre mesure les enfants. Chez nous, du moins à ce que je croyais, les affaires marchaient assez bien pour que l'on pût m'envoyer au collège, mais ma mière disait ;

— Qu'il aille donc seulement chez M. Mariller jusqu'à làge de quinze ans ! lien apprendra tout autant.

J'ignore si elle avait raison. Mais je sais que je n'ai pas perdu mon temps. Et puis, quitter mon pays pour m'en éloigner de si peu que ce soit, cela m'aurait fendu le cœur. J'avais mes habitudes : me lever à sept heures en hiver, déjeuner, aller à l'école, en revenir'pour me mettre à table à midi, y retourner, puis rentrer chez nous vers cinq heures. Je retrouvais mon lit dans ma chambre à côté delà cuisine. Les premiers temps, aussitôt la bougie soufflée, j'avais peur. J'entendais craquer les poutres et le petit fourneau à charbon de bois qui refroidissait. Il n'y avait que moi au rez-de-chaussée, mon père et ma mère couchant au premier. Souvent,

ma mère y montait seule parce que mon père restait dans la salle, à boire et à jouer aux cartes avec Duverne, Je les entendais, et j'avais encore plus peur que s'ils n'avaient pas été là. En tout cas, il me semblait que la maison fût envahie par les revenants. Quandj'eus constaté, au bout de quelques mois, que toutes les nuits c'était à recommencer, queje finissais par m'endormir et que chaque matin je me réveillais sain et sauf, je cessai de faire attention aux bruits et d'écarquiller les yeux dans le noir. Je ne pensais plus qu'à me pelotonner sous mes couvertures. Ah! les bonnes nuits que j'ai passées là ! J'aurais voulu rester éveillé pour écouter le vent et la pluie : la plupart du temps j'avais tellement travaillé de la tête ou couru que je cédais tout de suite au sommeil.

Je devins le plus ancien de l'école où je faisais un peu ce que je voulais, quoique pas de la même façon que Valentine. Elle était toujours la même, plus endiablée encore depuis le départ de Lagoutte. On aurait dit qu'elle cherchait à s'étourdir. A l'école, les filles occupaientlestables de droite , les garçons celles de gauche. De derrière son bureau placé sur une estrade. M. Mariller faisait son possible pour nous surveiller tous, mais n'y réussissait pas toujours. L'après-midi, en toute saison, il ne pouvait s'empêcher de sommeiller une bonne demi-heure, et, filles aussi bien que garçons, les dissipés en profitaient. Cela commençait par des rires étouffés et par des chuchotements, et continuait par des coups de règles, de poings et de sabots. Au bout d'un quart d'heure, c'était un bourdonnement tel qu'on aurait pu croire à la présence, dans la salle, d'un millier de guêpes et de frelons. Et M. Mariller ronflait comme un bienheureux. Les uns couraient pieds nus ; d'autres grimpaient sur les tables. Les filles passaient du côté des garçons, les garçons du côté des filles. J'étais à peu près seul à ne pas bouger, tout en faisant semblant de rire avec eux par crainte de m'attirer des

représailles, mais ce désordre me déplaisait. J'avais pensé plus d'une fois prévenir M.Mariller. Mais à quoi bon, puisque c'était plus fort que lui de dormir ainsi une demi-heure chaque après-midi? 11 m'aurait peutêtre donné mission de les surveiller. J'aurais eu l'air d'un mouchard. Je préférais me tenir tranquille dans mon coin, sans responsabilités. Au moment où il se réveillait — l'heure n'en variait que de quelques minutes, — tout le monde était à sa place, à l'exception, assez souvent, de Valenline. Mais elle ne se troublait pas pour si peu.

— Valentine, qu'est-ce que tu fais là-bas ? lui demandait M. ÎNIariller quand il la découvrait dans le fond de la salle. Elle lui répondait, tantôt : Je cherche mon crayon, tantôt : Je cherche mon arithmétique.

Car nous accrochions nos carniers et nos casquettes à des porte-manteaux cloués près de l'entrée. Toute rouge, Valentine avait les cheveux défaits : M. Maril- 1er ne le remarquait pas. Elle, ses camarades, même plus âgées qu'elle, l'admiraient, les garçons aussi. On pouvait dire qu'elle était à la tête de l'école, non pas pour le travail et la bonne conduite, mais pour la dissipation. Quand M. Mariller se promenait de long en large devant la première rangée des tables, dès qu'il avait le dos tourné elle lui faisait des pieds de nez. Suivant mes dispositions d'esprit, il y avait des moments où j'aurais voulu ressembler à Lagoutle. Car il ne se faisait pas faute, lui non plus, avant son départ, de se moquer de M. Mariller ; et certainement c'était sur ses traces que marchait Valentine. Mais j'aurais eu beau m'y essayer : je sentais que je n'aurais pas réussi. Elle n'avait de goût que pour les vauriens de l'espèce de Lagoutte. Une fois que nous étions seuls, j'ai tâché de lui faire des remontrances ; mais, dès les premiers mots, elle m'a tourné le dos en me disant que je l'embêtais et qu'en fait de sermons elle avait assez de ceux du curé Latrasse. A neuf ans

et demi ! J'en ai été tout interloqué. Elle prenait une assurance !... Et des manières que pourtant personne ne lui enseignait. 11 faut croire qu'elle avait cela dans le sang. En un mot, une vraie dévergondée.

Est-ce que je l'aimais déjà ? Encore aujourd'hui je n'en sais rien. Je me suis toujours méfié des femmes, des autres aussi bien que d'elle. Mais avec elle j'ai été pris dans l'engrenage. J'aurais pu mepasser d'elle sans en souffrir, et il a fallu que nous nous suivions. Je voyais ceux qu'on appelait « les gars », qui avaient entre seize et vingt ans, tourner autour des filles de leur âge. Chacun avait sa bonne amie qu'il fréquentait au su de leurs parents et avec qui il dansait le jour de la fête du pays, qui est la Saint Biaise, le 3 février ou le dimanche suivant. Ce n'est pas une bonne époque, tant s'en faut, mais on ne s'en amuse peut-être que mieux entre soi. En tout cas, c'était une fameuse journée pour notre hôtel. Chaque gars avait donc sa bonne amie qu'il épousait au retour du service militaire. Et les gamins de mon âge voulaient les imiter : ftinsi Satinet avait la sienne, qui était Jeanne Guidon. Moi aussi j'aurais pu avoir la mienne. Du moins j'aurais pu dire que c'était Valentine. Elle venait assez souvent chez nous pour que cela parût tout naturel. Eh bien ! Je n'aurais pas pu m'y décider. J'aurais eu peur qu'elle ne réponde : Lui, mon bon ami ? Jean Corniaux ? Par exemple, c'est la première nouvelle ! Non. J'aime bien mieux Lagoutte.

A vrai dire, je n'y songeais seulement pas. Lagoutte ou d'autres, je finissais par m'y perdre. Jamais je ne ne l'avais surprise à se laisser embrasser par lui, ce qui ne signifie point qu'elle ne l'ait pas fait. Mais, depuis qu'il était parti, il ne se passait guère de jour que je ne la trouve aux prises avec un gamin qui s'amusait comme à ces âges-là : plutôt par fanfaronnade que par besoin. Elle ne se cachait pas : au contraire ! On aurait dit qu'elle faisait exprès de se

trouver sur mon chemin, et elle me regardait avec des airs de me narguer. J'avais envie de lui dire :

— Tu sais : ça m'est bien égal. Conduis-toi comme tu l'entends.

Mais je pensais qu'elle ne me croirait pas, et que le mieux était d'agir comme si je ne m'apercevais de rien, en tout cas comme si cela m'avait été tout à fait indifférent.

Je la revois très bien telle qu'elle était à cette époque, avec ses cheveux blonds qui tiraient un peu sur le roux, sa figure mince du menton, son front fuyant et ses yeux gris qui brillaient comme ceux d'un chat, la nuit. Grande et forte pour son âge, à dix ans on lui en aurait donné treize. Je n'entends pas la présenter comme une fille de ferme ; elle était en même temps fine et élancée. Elle avait fini par persuader ga mère qu'elle ne pouvait plus mettre de sabots, et eBe était de tout le bourg la seule gamine qui les jours de semaine portât des bottines. Et Dieu sait si lis affaires des Duverne étaient brillantes ! 1

J'avais honte pour mon père de ce que, selon mol. il détournât Duverne du travail. Je n'étais qu'un gamii de treize ans. Cela ne m'empêchait pas d'avoir me| idées sur la vie. Plus d'une fois j'ai surpris ma mère pleurer dans la cuisine. Je lui demandais :

— Qu'est-ce que tu as ? Tu es donc malade ?

— Non, me répondait-elle. C'est des idées qui m( passent par la tête. Ne te tourmente pas.

Sur le moment cela suffisait à me tranquilliser ;\ mais quelques jours après c'était à recommencer. Et' je me posais des questions. Sont-ce les affaires qui vont mal? Non. Nous avons toujours la même clientèle, y compris M. Lagoutte qui continue de venir prendre son absinthe tous les soirs. Quand il a reçu une lettre, il me donne des nouvelles d'Henri. Il me dit : « Ses notes de conduite ne sont pas fameuses. Ce n'est pas lui qui m'en parlerait, le mâtin ! Mais je le sais par

les bulletins qu'on m'envoie. Il n'est pas aussi sage que toi. » Mais je crois qu'au fond M. Lagoutte aime autant qu'Henri ne me ressemble pas. Quand même : je suis fier qu'il me tienne au courant, comme si déjà j'étais un homme. Est-ce mon père qui est malade ? Non, il ne cesse pas de boire, et ce ne sont toujours que parties sur parties de caries.

Quelquefois, quand j'allais chez Mme Duverne, je la trouvais assise derrière son comptoir. Je devinais que, si elle ne pleurait pas, c'était parce que d'un moment à l'autre des clients pouvaient entrer et que cela leur auraitfait mauvaise impression. Pourtant ils seraient revenus, sa boutique élant la seule du bourg cù ils pouvaient s'approvisionner ; mais tout l'argent qui y entrait passait ensuite chez nous. Souvent j'ai eu envie de le prendre dans notre caisse pour le rapporter à Mme Duverne. J'entrais. Je venais près d'elle en baissant les yeux. Et elle me passait la main sur les épaules, parfois, quand j'étais nu-téte, sur les cheveux. Et elle ne disait rien, moi non plus.

Trois fois par an, pour Je premier janvier, pour Pâques et pour les grandes vacances, Lagoutte revenait au pays. La première année, oîi il n'avait pas encore perdu tout contact avec nous, il prit part à nos jeux et à nos courses à travers champs et bois ; mais ce n'était que pour parler sans cesse de lui-même, et des pions, et des « prof », comme il disait, à qui il n'y avait guère de tours qu'il n'eût joués. Vantard, il l'était avant de partir, et il le devenait de plus en plus. INos quelques camarades qui étaient du même âge que nous deux ne nous accompagnaient plus ; ils avaient cessé de fréquenter l'école pour travailler la terre avec leurs parents. Lagoutte, avec ses treize ans et demi, imposait aux autres gamins qui nous suivaient et qui n'avaient pas encore fait leur première communion. Moi seul aurais pu lui tenir la t ête, mais comment ? Je ne savais rien de la vie dans les collèges, et je n'étais

pas certain qu'il exagérât : tel que je le connaissais, il était capable de tout. Et à quoi bon ? Les autres ne l'en auraient pas moins admiré. Et Valenline n'aurait pas manqué de me griffer, peut-être de m'arracher les yeux. Elle ne perdait aucune occasion de rencontrer Lagoutte. Lui, ma foi ! ne s'occupait guère d'elle, quoique ce ne soit que façon de parler. Car il lui disait de ces choses et lui faisait de ces taquineries dont on a l'habitude entre gamins et gamines, mais cela n'allait pas plus loin.

Lorsqu'elle eut onze ans, elle fit sa première commu* nion. Sous le voile blanc ses cheveux avaient l'air d'être du feu. La toilette lui convenait à merveille, En revenant de communier, au lieu de baisserles yeui comme les autres, elle dévisagea hardiment l'assistance. J'étais à côté de ma mère surnotre banc, car \b jour de la première communion est une grande fêt^ pour tout le monde, qu'on soitdévot ou non . Ma mèrel en me poussant du coude, me dit à voix basse :

— C'est-il Dieu possible d'être effrontée à ce point

Depuis quelque temps je remarquais qu'elle ne pou| vait plus souffrir Valentine, qui venait de moins enj moins chez nous, ni même Mme Duverne qu'elle nej fréquentait plus du tout. C'était moi qui faisais toutes ' les commissions. Il n'y avait pas eu, que je sache, de dispute entre elles deux, maiselles ne se voyaient plus que lorsque par hasard elles se rencontraient : c'était un fait. Je dois dire que je le regrettais. Je trouvais que ma mère exagérait. J'étais toujours heureux d'être prède Mme Duverne. Et il me déplaisait d'entendre ma mère traiter Valentine d'effrontée, bien qu'au fond de moi-même je lui aie donné raison. Alors, quand le regard de Valentine rencontra le mien, ce fut moi qui baissai les yeux.

Pour Duverne aussi, c'était jour de grande fête. A l'église déjà il ne tenait plus debout. Il avait commencé à boire plus tôt encore que de coutume, ce qui

îi'était pourtant pas facile, et tout le temps que dura la messe il fut soit agenouillé, soit assis. Valentine avait pour camarade l^oaise Rouvray. Les Rouvray étaient une des deux ou trois familles de cultivateurs les plus aisés du pays. Plus riches que les Duverne.ils vivaient pourtant dans une maison dont l'aspect n'était guère engageant. Elle était située au carrefour de trois chemins où l'on marchait surtout dans le purin et dans la boue. Dans la cour étaient plantés deux gros noyers. Louise ne ressemblait pas à Valentine. Il m'est arrivé devoir des portraits d'Espagnole. Où ? Je n'en sais rien, mais chaque fois j'ai revu Louise. Elle avait les cheveux noirs comme des ailes de corbeau, les veux noirs, le teint brun ; sous son voile de première communiante elle paraissait plus noire encore. Pas dévergondée comme Valentine, elle faisait penser à du feu qui couve sous la cendre, tandis que l'autre jetait déjà des flammes.

Ce jour-là ce fut une noce à tout casser. Ils mirent, tous, les petits plats dans les grands. Les deux repas se firent, à midi chez les Duverne, le soir chez les Rouvray. Ils nous avaient invités tous les trois, moi, mon père et ma mère. Mais ce n'était pas possible : il fallait bien quelqu'un pour s'occuper de notre hôtel, surtout un jour comme celui delà première communion. Malgré toutes les insistances, ma mère ne voulut pas bouger. Et jusqu'au dernier momentelle refusa de me laisser accompagner mon père au dîner. A. la fin, comme il menaçait de se fâcher, elle dit :

— Et puis après tout, emmmène-le donc situ veux!

Mon père aussi avait beaucoup bu. Ce fut ce soir-là que je commençai à soupçonner des choses ; et je me dis que e malheur pouvait bien être suspendu audessus de nos têtes.

Les Rouvray avaient fait de leur mieux pour que tout le monde fût content. Les deux lits étaient serrés l'un contre l'autre pour que deux tables puissent être mises bout à bout, et nous n'y étions pas loin d'une douzaine, si je sais bien compter : moi et mon père, Valentine et ses parents, ce qui fait déjà cinq, Louise et ses parents et, en plus, son grand-père et sa grand' mère, ce qui fait dix. Dans une de nos grandes salles à nous, il n'y aurait pas beaucoup paru, mais, dans une maison qui tient de la chaumière, on se sentait les coudes, et le bruit de la conversation, entre les murs rapprochés et sous le plafond bas, faisait plutôt l'effet d'un vacarme.

Les deux communiantes avaient gardé leur robe blanche. Elles étaient l'une en face de l'autre, au milieu de la table. Mon père était entre M. et Mme Daverne. Moi, je m'étais installé au fond, contre un des lits. J'étais dans l'ombre, et l'on ne s'occupait pas plus de moi que si je n'avais pas existé. Pourtant, Mme Rouvray n'oublia pas de me servir. Quant à Valentine, si elle regardait de temps en temps de mon côté, ce n'était pas pour voir ce que je pouvais faire. Du moins ce fut ainsi au commencement du repas, quand il n'y avait encore ni lampe, ni bougies allumées. Louise tournait le dos à la cheminée. Valentine, placée juste en face, était en plein éclairée par le feu. Je ne sais pas pourquoi, avec sa robe blanche, elle me faisait l'impression d'une jeune mariée. Et je pensais au

jour OÙ elle le serait pour de bon. Je me demandais qui elle épouserait. Je ne saisipourquoi je pensais que <iene serait pas moi.

Quand la soupe eut été servie fumante dans les assiettes, tout le monde se tut, même Duverne, qui, parce qu'il avait beaucoup bu dans la journée et que sa langue tournait avec difficulté, était justement celui qui s'acharnait le plus à causer. Les deux vieux, je le voyais bien, étaient toujours de l'avis de tout le monde. Pour eux,ressentiel était de passer une journée entière à bien manger et bien boire sans qu'il leur en coûtât un sou, et ils n'en perdaient pas un coup de cuiller ni une lampée. Ils ne voulaient pas être descendus pour rien de leur chaumière, bâtie un peu à l'écart et audessus du bourg, sur la lisière des bois.

Son assiette nettoyée, Duverne dit, parlant de la soupe qu'il venait d'avaler :

— Encore une que les Prussiensn'auront pas !

— Ni les créanciers, ajouta mon père.

J'ignorais alors ce que signifiait ce mot.

— Allons! Taisez-vous donc ! fit doucement Mme Duverne.

— Tu as raison, dit Duverne. A demain les affaires sérieuses.

Et, d'un trait, il but un plein verre de vin.

Rouvray était un paysan d'une quarantaine d'années qui portait toute sa barbe. On le voyait rarement dans les auberges et à notre hôtel, mais ce n'était pourtant pas un ennemi déclaré de la bouteille. A l'occasion il savaitlui dire deux mots, et, s'il connaissait la valeur de l'argent, il jetait tout comme un autre sa pièce de cent sous sur la table pour payer son écot ou offrir sa tournée. Assis aujourd'hui en face de mon père et de Duverne, je le voyais comme un exemple frappant du travail qui trouve sa récompense. Ce mot de « créancier » ne me disait, d'instinct, rien qui vaille. Pour moi, cela sentait les discussions dé commerce, la chi-

4o LE BÉLlERj LA BREBIS ET LE MOUTON

cane, les tribunaux. Et je le devinai bien mieux encore quand Rouvray ajouta :

— Non, ce n'est pas le moment de parler de ça. Pour moi, mes créanciers, c'est bibi, qui ne doit rien à personne.

— Certainement, M. Rouvray ! dit Mme Duverne. Mais nous autres qui sommes dans le commerce, ça n"est pas la même chose.

— Bien entendu, répondit Rouvray.

Et la conversation, sur ce sujet, en resta là.

Les bœufs remuaient sur la paille dans Fécurie à côté, ou bien ils donnaient des coups de cornes contre les barreaux du râtelier, ou bien ils raclaient leurs chaînons siir la mangeoire. Plutôt que du ciel, la nuit semblait tomber des deux grands noyers plantés en face de la maison. Alors Mme Rouvray alluma la lampe sans abat-jour et deux bougies qu'elle plaça sur les tables.

Elle aurait eu fort à faire si sa mère et moi ne l'avions pas aidée. Pour moi, aussitôt après la soupe, je m'offris à enlever les assiettes sales et à en donner de propres : c'était presque mon métier, après tout. Ainsi j'eus le plaisir de me rapprocher de Valentine et de la servir toujours la première: elle avait beau se laisser faire avec dédain et causer toilettes avec Louise. Je l'entendis qui disait, comme une grande dame :

— Moi, ma chère, pour porter des souliers de satin blanc, je voudrais que çasoittousles jours la première communion !

Ce que nous avons mangé, ma foi ! je ne m'en souviens plus ; mais, ce que je sais bien, c'est qu'il y eut beaucoup de plats. D'ailleurs on nevoulut pas que je change les assiettes à chaque fois. 11 n'y eut que Valentine à ne jamais refuser. Elle devait se dire : « Et puis cette fête, c'est en mon honneur. Pendant que j'y suis, je serais bien bête de ne pas en protiter et de me gêner. » La seule fois où elle m'adressa la parole, cefut pour me dire :

LE BOURG 4 l

— Tu feraisun bon garçon d'hôtel, ma foi ! Je lui répondis, un peu vexé:

— Et où serait le mal ?

Car j'estime qu'il n'y a pas de métier déshonorant. L'essentiel est de rester honnête, quelle que soit la situation que l'on occupe. Mais tout de même ! Moi qui allais encore à l'école à quatorze ans, ce qui est rare dans nos pays, je pensais que j'étais trop savant pour devenir ce que disait Yalentine. Elle a bien dû le voir depuis !

La conversation avait repris, et les rasades succédaientaux rasades. La porte était restée ouverte. On la ferma quand il fit tout à fait nuit, non par crainte des voisins, — ils n'étaientpas nombreux, et personne ne songeait à se formaliser de voir les Rouvray fêter la première communion de leur fille, — mais parce que la fraîcheur tombait du feuillage des noyers, en même temps que la nuit. Mon père racontait des histoires qui faisaient rire tout le monde, à commencer par Mme Duverne que je n'avais jamais vue aussi gaie. Elle qui, depuis son arrivée au pays, était devenue de plus en plus triste, elle riait aujourd'hui comme une bienheureuse. J'ai bien deviné, depuis, qu'elle devait cherchera s'étourdir, mais les occasions qui s'en présentaient ici étaient rares, et sans doute se disait-elle comme sa fille : « Pendant que j'y suis, je serais bien bête de ne pas en profiter. » Mais Valentine, elle, ne pensait qu'aux assiettes, car, pour le reste, elle gardait un sérieux que je l'ai rarement vue perdre, le front toujours plissé, serrant un peu les mâchoires, et regardant droit devant elle ce qu'elle était seule à voir, à craindre ou à désirer.

Sur le moment, cela me fit du bien de voir Mme Duverne rire à gorge déployée. Et je songeais à ma mère qui avait refusé de participer à la fête. Et, oubliant Mme Lagoutte, je me disais une fois de plus que j'aurais été heureux que Mme Duverne fût ma mère.

Mais, par exemple, pour rien au monde je j/aurais souhaité que Duverne fût mon père. Plus j'allais, et plus je constatais qu'il avait, comme on dit partout, le vin mauvais. A mesure qu'il buvait, un pli de plus en plus creusé lui barrait le front, de la racine du nez à la racine des cheveux. Il semblait tourner autour d'une idée fixe quïl n'exprimait pas ; mais tout ce qu'il disait s'arrêtait sur les bords d'un cercle magique au centre duquel devait être sa pensée. Les mots se posaient l'un après l'autre, ni en deçà, ni au delà de la ligne ; mais à l'écouter, on aurait dit un tireur sur de son coup et qui s'amuse, en attendant de mettre en plein dans le mille. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises il fit des allusions aux femmes qui trompent leur mari. Mme Rouvray eut beau lui dire :

— Allons, Monsieur Duverne ! Un jour de première communion, ce n'est guère convenable î

Il n'en revint pas moins à la charge, sous d'autres formes, à quelques minutes d'intervalle.

C'est ainsi qu'il parla des hommes qui trompent leur meilleur ami ; mon père eut beau lui dire :

— Qu'est-ce que tu racontes là ? Tu ferais bien mieux de te taire !

Il faut croire que le sujet lui tenait à cœur, car il ne le lâcha point, sauf pendant que la conversation, habilement détournée, suivait un autre cours. Bien entendu, je n'y comprenais pas grand'chose sur le moment ; c'est par la suite que tout s'est éclairci pour moi.

iMme Duverne les laissait dire, comme décidée à ne plus se faire de soucis, mais Valenline écoutait de toutes ses oreilles.

Ce qui fit diversion, ce fut l'arrivée de M. Lagoutte, de M. Mariller et du curé Latrasse. On aurait dit qu'ils sentaient la fin du repas. Sans doute il y avait dans le bourg d'autres maisons où l'on fêtait la première communion, mais elles étaient plus pauvres. Ils

y auraient été accueillis avec autant d'amitié et de respect qu'ici, mais ils y auraient été tout de même moins à leur aise. Rouvray étant un des deux ou trois cultivateurs les plusrichesde la commune, ils savaient qu'ils seraient reçus chez lui avec tous les honneurs dus à leur situation sociale. Ils arrivèrent presque en même temps, comme s'ils s'étaient donné le mot. Rouvray les avait-il invités ? Je n'en sais rien. A cette époque, c'était encore chez nous des habitudes de l'ancien temps. Soit pour les veillées d'hiver, soit à l'occasion d'une fête, on allait les uns chez les autres, tout naturellement, à la bonne franquette, avec la certitude de ne déranger personne et, même, que la visite ferait plaisir. J'étais occupé à débarrasser les tables, le moment du café étant arrivé. Les nappes n'étaientplus très propres ;on y voyait des taches de vin et de sauces, mais ils ne voulurent pas qu'on leur en donnât une qui n'eût pas encore servi, malgré les insistances de Mme Rouvray, et je mis sur le coin de la table trois tasses à café et trois petits verres de plus. Mon maître ne me dit pas, comme Valentine, que je pourrais faire un bon garçon d'hôtel : lui, il m'appréciait, je ne m'en cache pas.

Rouvray n'était pas moins fier que moi, mais d'avoir chez lui en même temps les trois personnages les plus savants de la commune. Il avait beaucoup d'admiration pour les hommes instruits, parce que lui-même ne l'était guère ; mais il ne demandait qu'à le devenir, et je l'avais toujours vu, chaque fois qu'à notre hôtel il rencontrait M. Lagoutte, déblayer, pour ainsi dire, le terrain de la conversation afin d'arriver tout dr; suite aux grands sujets qui l'intéressaient, tâchant, par exemple, de se faire expliquer le mouvement de la terre, la position des étoiles, de la lune et du soleil, pourquoi l'eau de la mer ne tombe pas dans le vide, et des tas de choses de ce genre. M. Lagoutte faisait de son mieux et Rouvray l'écoutait en fronçant les sour-

cils. Lorsqu'il rencontrait dans les chemins M. Maril- 1er ou le curé Latrasse, c'était la mêmechose. Ce soirlà, où il les avait tous les trois à sa disposition, je m'attendais à ce qu'il prît une fameuse leçon ; mais il eut beau tâcher de les mettre sur la voie : à chaque instant mon père ouDuverne, qui bafouillaient de plus en plus, l'interrompaient, interpellant euxaussi M. Lagoutte, M. Mariller et le curé Latrasse. Celui-ci s'occupait surtout de Valentineet de Louise. C'était jour de fête pour elles, mais aussi bien pour lui qui les avaitpréparées pendant des mois de catéchisme, comme il avait fait pour moi et pour bien d'autres, filles et garçons. Je me suis laissé dire, depuis, que dans beaucoup de communes comme la nôtre l'instituteur et le pharmacien, ou le médecin, d'un côté, le curé, de l'autre, sont à couteaux tirés. Chez nous, du moins dans ces temps-là, ça n'allait pas ainsi : il n'y avait pas d'inimitié entre eux, et personne ne s'en portait plus mal, à commencer par eux. Même ceux qui ne mettaient pas souvent les pieds à l'église, comme mon père, n'onbliai;^nt jamais de saluer le curé Latrasse, et M. Mariller ne nous disait pas de mal de la religion. Dans tout le pays, il n'y avait que Duverne à poser pour la forte tête, et encore ! Mais enfin, d'avoir travaillé dans des chantiers à Autun il avait rapporté certaines idées, et il se flattait de ne croire ni à Dieu, ni à diable, ce qui ne l'empêchait pas de laisser Valentine faire sa première communion. Il dit avec un gros rire :

— A présent, nous voilà treize ! A qui ça porterat-il malheur dans l'année ?

Et, regardant bien le curé Latrasse, il ajouta :

— Et, par-dessus le marché, le treizième, c'est un... Mais mon père lui coupa brusquement la parole:

— Vas-tu te taire, à la fin des fins, cré bon sang de sort ! C'était son juron favori).

Puis il dit au curé Latrasse :

— Faites pas attention, Monsieur ie Curé ! II est •saoul comme une bourrique, sauf votre respect. Un jour pareil. . . Que voulez-vous ! . . .

Le curé Latrasse dut penser, au contraire, que le jour était mal choisi. lise contenta de répondre:

— Je connais M. Duverne. Nous sommes deux bons amis.

Alors l'autre, passant d'un extrême à l'autre, se leva, la main posée sur le cœur, et s'écria avec des larmes dans la voix :

— Ah ! pour ça, oui, Monsieur le Curé ! Deux bons amis, on peut bien le dire ! Tenez, faut que je vous embrasse.

Rouvray et sa femme paraissaient de plus en plus ennuyés. Ils devaient se demander comment tout ça finirait et regretter que leur Louise eût pour camarade de première communion la fille de cet ivrogne. Valentine, elle, était dans la jubilation : cela se voyait à ses yeux déplus en plus luisants. Quant à Mme Duverne, depuis l'arrivée des trois elle avait cessé de rire, jugeant sans doute qu'en leur présence ce n'aurait pas été convenable. Cependant Duverne se dirigeait vers le curé Latrasse, se retenant au dossier des chaises pour ne pas tomber. Mais, au moment oîi il allait l'atteindre, il fit un faux pas, et s'allongea de tout son long sur les carreaux. Alors, personne n'y put résister, et Mme Duverne ne fut pas la dernière à éclater de rire, pendant que le curé Latrasse se levait pour mettre Duverne sur pieds, avec l'aide de M- Mariller. Quand il fut debout, Duverne promena son regard sur l'assistance. 11 avait des balancements du corps de devant en arrière et de droite à gauche. Il vit sa femme <ïui, continuant de rire, se balançait elle aussi, et se penchait parfois sur mon père.

— Regardez-la, s'écria-t-il, la garce qui me fait cocu ■depuis des années 1

Du coup, elle cessa de rire, et tout le monde avec

elle. Mais elle devint blanche comme neige. Elle voulut répondre, mais, de surprise, ne trouva pas une parole. Ce fut encore mon père qui essaya de sauver la situation.

— Misérable ! dit-il. Le jour de la première communion de ta fille ! Mais tais-toi donc ! Ou bien va te coucher !

— Toi, répondit Duverne à mon père, pas un mot de plus.

M. Lagoutte, mon maître et le curé Latrasse l'entouraient et tâchaient de le calmer.

— Si ! répondit mon père. Tu te conduis comme un goujat ! Je ne t'aurais pas cru capable de çà, ma parole !

Personne ne put empêcher Duverne de crier :

— C'est toi, qui n'es qu'un goujat ! C'est toi qui me fais cocu depuis des années !

Je ne comprenais pas. Mais ce fut à mon tour de pâlir et de serrer les épaules, parce qu'il me sembla que la maison allait s'ébouler sur moi et sur nous tous. Je me cachai la figure dans les mains pour ne plus rien voir, et j'aurais voulu être bien loin. J'entendais Mme Rouvray répéter :

— Ah !bien, par exemple !... Si je m'attendais à ça !...

Je ne voyais rien, mais je devinais que tout le monde était debout, même les deux vieux qui piétinaient avec leurs sabots. Tous parlaient en même temps. Je devinais aussi que mon père et Duverne voulaient se jeter l'un sur l'autre, et qu'on travaillait à les retenir. A un moment la première table, la plus rapprochée de la porte, fut violemment bousculée, et je crus que tout s'effondrait. Je ne savais pas, je le répète, de quoi il s'agissait, mais c'est une des heures de ma vie où j'ai eu le plus grand'honte et où j'ai le plus souffert. Pour-

tant, d'instinct, j'étais heureux que ma mère eût refusé devenir. On réussit à faire entendre raison à mon père et à Duverne. Le calme se rétablit. Quand je me décidai à regarder, je ne vis plus Mme Duverne, ni Valentine. Louise, dans un coin, pleurait à chaudes larmes : les deux vieux essayaient de la consoler. Près de la porte se tenaient les hommes, causant encore, mais à voix moins haute : c'était comme après les orages, quand le tonnerre continue de gronder sourdement. Si mon père ou Duverne faisait un geste ou voulait parler, on lui arrêtait le bras, ou lui fermait la bouche. !Mais n'importe : la fête était gâtée, et perdue la soirée. C'était une chance que la maison des Rouvray fût, (luoique dans le bourg, à une certaine distance des autres : personne, que nous, n'avait rien entendu. M. Lagoutte et >L Mariller partirent les premiers, emmenant Duverne. Le curé [^atrasse les suivit. Je m'en allai seul avec mon père. Aussitôt que nous fûmes dehors dans la nuit noire, il me dit, sur un ton à la fois brusque et triste, affectueux et menaîiaçant :

— Tu m'entends bien, Jean ? Pas un mot de tout ça à ta mère.

U soufflait bruyamment. Je lui répondis :

— Qu'est-ce que je pourrais raconter? Je n'y ai rien compris. Mais ce que je sais bien, c'est que Duverne est encore plus méchant saoul qu'à jeun. Ça ne m'étonne pas de lui.

Je pensais que mon père me dirait: « Certainement, tu as raison. Duverne est un mauvais homme, et ce qu'il peut raconter n'a aucune importance : des inventions et des mensonges d'ivrogne. » Mais il garda le silence, et cela me donna à réfléchir.

Pensant bien que nous rentrerions très tard, ma mère s'était couchée aussitôt le dernier client parti. Elle avait laissé la clef sur la porte, et une bougie allumée dans la cuisine. Il n'était pas encore onze heures. J'en-

tendis mon père monter, entrer dans la chambre, et ma mère lui demander :

— Comment ça se fait-il que tu rentres si tôt ?

VU

Il ne dut pas pouvoir lui donner beaucoup d'explications, car j'avais à peine eu le temps de délacer mes chaussures, que des cris vinrent frapper mes oreilles, les siennes aussi sans doute. Tout d'abord, je ne reconnus point la voix qui hurlait presque : « Au secours ! Il me tue ! A l'assassin ! » Je me mis à trembler de tous ^mes membres et restai assis la jambe gauche repliée sur la droite, aussi incapable de remettre mon soulier que de finir de l'enlever . Pais je reconnus que c'était ^Ime Duverne. Mon père ne devait pas trembler comme moi, car il descendit quatre à quatre l'escalier, se précipita dans la salle et ouvrit la porte juste au moment où quelqu'un, de ses deux poings, heurtait contre. Sa présence me rassurant un peu, je pus me lever pour aller voir. Dans la nuit je reconnus Mme Duverne, échevelée et chaussée de pantoufles. Je m'attendais, ayant crié comme elle avait fait, à ce qu'elle fût couverte de sang. Mais non. Seulement, des portes et des fenêtres s'ouvraient et les habitants de cette partie de notre bourg s'interrogeaient, effrayés eux aussi. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait entendu ici de cris de celte sorte.

— Dépêchez-vous de fermer ! implorait Mme Duverne. Il me suit ! Il est à mes trousses !

— Allons ! dit mon père. Calmez-vous ! Je ne vois personne.

Mais ma mère venait à son tour de descendre avec une bougie allumée : il lui avait fallu le temps de s'habiller. Elle me parut plus triste que jamais, et, d'un ton sévère, elle dit à MmeDuverne :

— Voyons! Qu'est-ce que c'est que toutes ces liistoires-là, madame? Vous pourriez bien nous laisser dormir tranquilles, au moins !

J'en eus honle pourelle et me retirai dans un coin. Je la trouvais trop dure.

Mme Duverne courait le risque d'êlre tuée, et elle lui refusait l'hospitalité V

Mais il faut dire qu'elle ignorait ce qui s"était passé tout à l'heure chez les Rouvray.

— Toi, dit mon père, tu vas commencer par te tenir tranquille.

— Oui, répondit-elle, c'est bien ce qui devait arriver. C'est une étrangère qui passera avant moi dans ma maison et dans mon ménage. Il y a longtemps que je m'y attendais. Ah ! misère de malheur î Eh bien ! arrange-toi avec elle ! Mais, demain matin, nous verrons.

— Mme Corniaux ! Mme Corniaux ! dit Mme Duverne. Je vous en prie ! ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas! Mon mari est ivre-mort ce soir, vous m'entendez bien ; ivre-mort ! S'il veut me tuer, — je ne sais pas ce qui l'a pris tout d'un coup, — ça n'est pourtant pas ma faute, ni celle de votre mari !

— Savoir !... répondit ma mère qui n'en dit ni plus ni moins et reprit le chemin de sa chambre. Mais elle m'avait vu et. plus durement qu'elle ne m'avait jamais parlé, me prenant par le bras elle m'ordonna d'aller me coucher. Il fallut bien que je lui obéisse, mais je ne me couchai ni ne m'endormis tout de suite. J'entendis mon père aller et venir, monter au premier étage, en redescendre lentement comme s'il avait porté un fardi;au, puis remonter pour ne plus redescendre. Je pensai qu'il avait installé dans la salle un matelas et des

oO , LE BELIER; LA BREBIS ET LE MOUTON

couvertures pour Mme Duverne, et je me mettais l'esprit à la torture pour deviner ce que je ne pouvais savoir. De mon temps, nous n'étions pas aussi avancés que la jeunesse d'aujourd'hui, etje chercliaisen vain la signification du mot « cocu » que Duverne avait prononcé à deux reprises. Enfin, vers une heure du matin, le sommeil fut plus fort que moi.

Quand je me réveillai, ce fut pour me dire qu'à n'en pas douter j'allais vivre une journée extraordinaire. D'abord, je m'attendais à voir Mme Duverne installée chez nous. J'en aurais été à la fois mécontent et content : mécontent, parce que je me demandais quelle serait l'attitude de ma mère et si, même, elle ne serait pasdéjj^ partie; content, parce que, malgré tout, j'avais pour Mme Duverne une affection différente de celle que je portais à ma mère. Je ne suis pas assez grand clerc pour aligner des grands mots à propos de sentiments qui me paraissent très simples en même temps que communs à beaucoup d'enfants ; je peux donc dire avec netteté que, depuis la première fois où j'avais vu Mme Duverne, je continuais d'éprouver pour elle comme de l'amour filial où il se mêlait une certaine dose d'amour tout court. Je ne songeais pas à l'embrasser, ni même à la voir plus souvent que ne le permettaient les circonstances, mais je pensais souvent à elle, et cela me faisait du bien. Tandis qu'avec Valentine, c'était différent ; mais on le verra suffisamment parla suite. Et, si j'ajoute que les événements de la nuit me rendaient Mme Duverne encore plus sympathique parce que je l'estimais malheureuse par la faute de son mari, on comprendra qu'il ne m'ait pas déplu de penser qu'elle vivrait désormais avec nous. Je fus vite habillé, et ma toilette vite expédiée. Je me précipita; dans la grande salle, avec l'espoir d'y retrouver Mme Drtverne ; elle n'y était pas, et rien ne trahissait qu'elle eût pu y passer la nuit. Je revins dansla cuisine où ma mère se tenait comme dhabitude.

Sans avoir l'air de rien, j'allai inspecter les chambres du premier étage : elles étaient vides. Me penchant à une fenêtre, j'aperçus mon père dans la cour, immobile, la tète baissée et les mains dans les poches. Sans rien me dire, ma mère me servit mon déjeuner, et je m'en fus à l'école, l'esprit tourmenté, pensant à ce q«i avait pu arriver à Mme Duverne et à Valentine. Celleci, je m'étonnais qu'elle ne fût pas accourue chez nous avec sa mère. Puis, à la réflexion, je finis par découvrir qu'elle n'aimait personne, pas plus son père que sa mère, ni que moi. Si, pourtant ; elle tenait à Lagoutte, à moins qu'elle n'eût changé depuis les grandes vacances de l'année précédente. M. Mariller fit sa classe comme de coutume. A midi je rentrai à la maison. Pour la première fois le repas eut lieu sans que ma mère adressât la parole à mon père. Ce fut lui qui dit, pour engager la conversation :

— Tu ne bois donc pas ?

Elle ne lui répondit rien, gardant devant elle son verre vide. Je pensai qu'il fallait vraiment que mon père fût lautif.

Je voulus tâcher de savoir et, avant de retourner à l'école, m'en fus rôder dans le bourg. Il y avait une grande animation. Non pas qu'il se soit formé des groupes un peu partout, mais je devinais qu'à l'intérieur de leurs maisons ou sur le pas de leurs portes, hommes et femmes ne parlaient que des histoires de la nuit, et, bien que je n'y aie été pour rien, je passais la tête basse, m'attendant à ce que l'on me montrât du doigt. Je descendis jusqu'à l'entrée du bourg, à l'endroit où nous avions attendu le chariot qui nous amenait Duverne, Valentine et leurs meubles. Je rencontrai Satinet qui revenait des champs. Lui, il avait cessé d'aller à l'école aussitôt faite sa première communion. Toute une année, il avait été domestique dans une ferme des environs d'Autun, puis, son père étant tombé malade, il était rentré au pays. A vivre tou-

jours au grand air il s'était développé, et à quatorze ans en paraissait dix-huit. De plus il avait appris beaucoup de choses que j'ignorais : je m'en étais aperçu les quelques fois où nous nous étions rencontrés par hasard et où certaines de ses allusions m'avaient fait rougir. Je l'abordai donc, et, au moyen de phrases entortillées, je lui parlai de ce qui s'était passé chez les Rouvray. 11 le savait déjà, toutlebourg le savait ! Et il se mit à rire.

— C'est courant, ces affaires-là, me dit-il.

— Mais quelles affaires ? demandai-je.

— Espèce de nigaud ! me répondit-il. Tu ne sais donc pas ce que ça veut dire : être cocu ? Eh bien ! C'est tout simplement que ton père a couché avec la femme à Duverne. Quand on couche avec la femme de quelqu'un, ce quelqu'un-là on le fait cocu. Comprends-tu, à présent ?

Je dis :

— Ah ? Alors, si ce n'est que ça, le mal n'est pas grand !

Car, en réalité, je ne comprenais pas encore. Satinet crut-il que je voulais plaisanter ou que je parlais sérieusement ?Toujours est-il qu'il me répondit :

— Certainement ; mais ça dépend de l'importance qu'on attache à la chose, à la machine, à l'affaire, quoi!

Nous remontâmes ensemble ; d'ailleurs il me quitta presque tout de suite, leur maison se trouvant une trentaine de pas plus haut. Je continuai jusqu'à l'école.

Une partie de l'après-midi, je me répétai machinalement :

— Mon père a couché avec Mme Duverne... Mon père a couché avec Mme Duverne...

C'étaient pour moi des mots auxquels ne s'associait aucune image bien définie. Si je n'en étais plus à croire que les enfants se trouvent dans les choux, je n'en étais pas encore à savoir comment au juste se

transmet la vie. A vrai dire, cela ne m'avait jamais inquiété. Pendant la récréation de trois heures j'allai trouver M. Mariller, à qui je dis à brûle-pourpoint :

— Monsieur, est-ce que c'est vrai ce que m'a ditSatinet, que mon père a couché avec Mme Duverne ?

11 dut voir, à la façon dont jo l'interroo^eais, que je ne soupçonnaisrien de la gravité de l'affaire. Ilaurait pu me laisser dans l'ignorance. 11 préféra m'ouvrir les yeux, estimant sans doute qu'à mon âge je n'étais plus tout à fait un gamin, et je ne lui donne pas tort. Je n'en fus pas bouleversé, mais, tout de môme, cela me porta un fameux coup et je cessai de me répéter ma phrase : « Mon père a couché avec Mme Duverne... » Cette fois, j'avais l'image devant les yeux, une image un peu vague, sans doute, mnis que les allusions discrètes de mon maître avaient suffisamment précisée pour que je ne m'y arrête plus. J'en souffrais pour mon père, pour Mme Duverne... et pour moi. Et il me semblait que je ne pourrais plus les revoir sans que le rouge de la honte me montât au front, Je medemandais si jo rentrerais chez nous avant la tombée de la nuit.

Or, quand la classe fut terminée, je pris le chemin de la maison. J'avais réfléchi, et j'étais pressé d'apprendre s'il y avait du nouveau. Cinq heures n'ayant pas sonné, M. Lagoutte n'était pas encore arrivé. Mais je faillis tomber à la renverse quand je vis attablés en face l'un de l'autre mon père et Duverne J'avais penséàtout, excepté à cela. Je me lesétaisimaginés s'épiant, pariant à qui le premier tuerait l'autre, ou bien évitant de se rencontrer, ou'encore s'injuriant de près ou de loin, et voici que je les retrouvais amis comme devant, et ayant effacé de leur souvenir ce qui s'était passé il n'y avait pas encore vingt-quatre heures ! A moins que Duverne n'en eût menti. Ce fut à <ette opinion que je me raccrochai, et je me rappelai que M. Mariller m'avait dit :

— Et puis, n'oublie pas que tu n'as point le droit de

bll LE BÉLIER, LA. BREBIS ET LE MOUTON

juger la conduite de ton père, et qu'au fond nous ne savons rien.

C'était vendredi. Dans l'autre salle, sur la grande table, ma mère préparait le linge qu'elle repasserait, comme d'habitude, le lendemain. Je ne pus m'empêcher de lui demander :

— Ils sont donc réconciliés ?

Je m'attendais à la voir moins triste : elle l'était plus que jamais. Elle me répondit en poussant un soupir:

— C'est un bien grand malheur pour nous, mon pauvre enfant I

Et moi, que toutes ces émotions successives avaient énervé, je fondis en larmes. Elle s'assit à côté de moi, et je m'aperçus quelle aussi pleurait. Encore aujourd'hui, je me rappelle que dehors il faisait clair et chaud, et je me disais qu'il était plus malheureux encore de souffrir par un temps pareil. Mon père, soit qu'il ne nous ait plus entendus, soit que le bruit de nos sanglots lui soit parvenu, vint à l'entrée de la salle où nous nous tenions et nous cria, très en colère :

— Cré bon sang de sort ! Qu'est-ce que vous avez à pleurnicher là tous les deux ? Ça n'est pas bientôt fini, cette comédie-là ?

Retirant mon mouciioir, je voulus lui dire :

— Pourquoi est-ce que tu as couché avec Mme Duverne, aussi ?

Mais les paroles de mon maître me revinrent à l'esprit. J'eus le temps de réfléchir que ce n'était peutêtre pas vrai. Mais alors, pourquoi ma mère ne s'étaitelle pas tranquillisée ? D'ailleurs elle m'avait pris par le bras en me disant :

— Jean, tais-toi !

Elle s'essuya les yeux et se remit à préparer son lipge. Diiverne n'avait pas bougé. Pour moi, j> me remis à rôder dans la maison et dans la cour, évitant de me montrer et faisant semblant de ne penser à

rien. J'attendais M. Lagoutte. A cinq heures il arriva, et je n'eus pas de peine à voir qu'il était surpris, lui aussi, de retrouver mon père et Duverne ensemble comme une paire de vieux amis. Il en eut l'air enchanté.

— A la bonne heure ! dit-il . Mes félicitations ! Si toutes les querelles se dénouaient ainsi, on pourrait se passer des juges de paix et autres.

— Dame ! fit Duverne. C'est que, voyez-vous, M. Lagoutte, Corniaux et moi, on est .des copains pas ordinaires. Entre nous, c'est à la vie, à la mort. Pas vrai, vieux ?

— Ma foi, si! répondit mon père.

Mais il me parut queles voix sonnaient faux ; et moi, qui examinais Duverne à la dérobée, je lui trouvais le regard plus sournois et plus méchant quejaraais.

— C'est vrai, dit-il, que quand on est saoul, — sauf votre respect, M. Lagoutte, — on dit des choses dont on ne pense pas le premier mot.

M. Lagoutte lui répondit :

— A tout péché miséricorde. Je parle un peu comme notre curé, mais ça ne fait rien, puisque c'est ce qu'il faut dire.

— Le fait est, dit mon père, que je ne sais pas dans quoi tu as marché hier, mais tu n'étais pas à prendre avec des pincettes.

— Ce qui est passé est passé, dit Duverne. A la tienne, vieux 1 A la vôtre, M. Lagoutte !

Vlîl

Après tout cela, on pourrait croire que la tranquillité aurait dû rentrer chez nous ; il n'en fut pourtan' pas ainsi. Nous sentions, ma mère et moi, à tout et i» des riens, que le malheur restait suspendu au-dessus denostètes. Il faut que je dise, d'abord, quesiDuverne, la nuit précédente, n'avait pas poursuivi sa femme, c'est qu'il en avait été incapable. Chez lui comme chez Rouvray, s'étant embarrasséles pieds dansune chaise, il était tombé. Personne n'étant là pour le relever, que Valentine qui n'en avait ni la forceni le désir, il s'était endormi tout de suite, face contre terre et cuvant son vin. Puis, dans l'après-midi, après avoir longtemps guetté mon père, il l'avait surpris dans notre cour^ venant à lui la main tendue et avec des excuses.

L'histoire n'avait pas fait bonne impression dans le bourg. Mon père et Duverne eurent beau s'être réconciliés ; on eut beau les voir ensemble plus souvent que jamais. D'abord, il paraît qu'il y avait des gens qui se doutaient depuis longtemps de quelque chose, et c'est ainsi que j||> m'expliquai la tristesse de ma mère bien avant la première communion de Valentine. Et puis, maintenant, tout le monde se disait :

— Ils pourront bien faire ce qu'ils voudront : il n'y a pas de fumée sans feu.

De sorte que la clientèle déserta presque tout de suite la boutique de Mme Duverne. De temps en temps il entrait bien quelqu'un, mais si peu souvent qu'il vaut mieux dire qu'il n'y venait plus personne. Il me fallut

LE BOURG 5j

plusieurs semaines avant de me décidera y retourner. Jamais je ne m'étais imaginé que Mme Duverne fût une sainte, pas plus qu'une dévergondée, pour la raison que Tune ou l'autre idée ne meflleurait jamais l'esprit. Pour moi, elle était une femme plus jeune et plus jolie que ma mère : je n'en cherchais ni plus ni moins long. Mais, par exemple, jamais je ne me l'étais représentée dans le même lit que son mari, ni surtout que mon père. Sur ces choses-là, malgré ce que m'avait dit M. Mariller, je n'étais pas encore bien instruit ; pourtant, lorsqu'il m'arrivait d'y penser selon les lumières que je possédais depuis peu, je ne sais pas pourquoi le sang me montait aux joues. En vain me disais-je que Duverne avait pu mentir. Je l'admettais cinq minutes durant ; aussitôt après, la certitude me revenait qu'il n'avait rien inventé. 11 fallait bien qu'il en fût ainsi pour que Mme Duverne ne revînt pas chez nous, mêmepas, comme auparavant, pour emmener son mari les soirs où il s'attardait à boire. Elle envoyait Valentine que ma mère, bien qu'elle continuât de la traiter d'effrontée, n'osait pourtant ni apostropher, ni mettre à la porte; sa première communion ne l'avait pas changée. Elle continuait de fré- [jucnter l'école où elle était toujours aussi dissipée. J'entendais celles de son âge parler de ce qu'elles feraient, aussitôt terminée l'année scolaire : elles resteraient à la maison ; et déjà elles se considéraient comme de grandes personnes, et se préparaient à jouer leur rôle de petites mères de famille qui allaient apprendre à faire la cuisine et le ménage, à coudre, à repasser, à soigner les volailles et les lapins. Les plus pauvres se loueraient dans les environs comme domestiques de fermes, et ce serait bien le malheur si, vers leur vingtième année, elles ne trouvaient pas des jeunes gens, pas plus riches qu'elles, pour les épouser au retour de la caserne ! C'est ce qui se produisait toujours dans nos pays ; et, des fois, en plaisantant».

on disait de ces unions : « C'est le mariage de la pauvreté et de la misère. »

Valentin« ne faisait pas de projets ; du moins elle n'en parlait pas. Quand je cherchais à me représenter ce qu'elle serait bientôt et plus tard, je la voyais belle demoiselle, puis grande dame. Dans quelle situation sociale ? C'était encore ce qui ne m'apparaissait pas, mais j'aurais donné ma parole d'honneur qu'elle ne serait ni servante, ni bonne mère de famille comme ses camarades étaient destinées à le devenir. Ce n'était pas qu'elle se distinguât d'elles par son intelligence. Au contraire : plus d'une comprenait mieux et avait plus de mémoire qu'elle. Mais elle avait une telle façon de laisser entendre qu'elle n'aurait pas besoin de ça pour se débrouiller dans la vie que, même sur ce point, elle avait l'air de leur être supérieure à toutes. Pour le reste, bien qu'elle ne refusât [point de jouer avec les autres, pour la mettre à part il suffisait de ses manières dédaigneuses de princesse. Avec les garçons qui couraient de préférence avec elle, elle devenait de plus en plus libre et j'en ressentais de plus en plus de dépit. Et nous n'allions plus nous promener ensemble sur les routes ni dans les bois : j'étais le seul de mon âge à aller encore à l'école, et Valentine ne voulait plus user ses belles chaussures sur les cailloux durs ni en érafler le cuir contre les racines. Ce n'était nullement qu'elle fût devenue économe, mais le besoin qu'elle avait d'être élégante lui tenait lieu d'esprit pratique. Je continuais donc de la voira l'école et de la rencontrer dans le bourg. C'était toujours moi qui lui parlais le premier. Le plus souvent elle passait son chemin en me regardant par-dessus l'épaule. Je dois rapporter également que la scène de la nuit ne l'avait rendue que plus hardie et plus provocante. Elle ne traversait pas le bourg en baissant la tête, comme moi. Elle ne la relevait qu'avec plus d'arrogance et de mépris pour les gens qu'elle regardait bien en face ;

et c'étaient eux qui, à la fin, devaient baisser les yeux. Comme de juste, ma mère ne fut plus seule à la traiter d'effrontée, et il faut reconnaître qu'on n'avait pas tout à fait tort.

Ce fut environ trois semaines après que je retournai voir Mme Duverne. Ma mère ne m'avait ni conseillé, ni ordonné de ne pas remettre les pieds dans leur boutique. Je n'avais rien appris de plus. L'image peu à peu s'effaçait dans mon esprit, d'autant plus facilement qu'elle n'avait jamais eu de contours bien arrêtés. Mon père et Duverne continuant de se fréquenter, je me disais qu'après tout il n'y avait pas lieu de s'alarmer. C était l'après-midi d'un jeudi, jour de congé pour moi. Lorsqu'elle entendit la porte s'ouvrir, Mme Duverne accourut, et rien que cela me fit de la peine. Elle croyait à l'arrivée dune cliente. Elle ne m'en fit pas moins bonne mine, et me dit :

— C'est toi, Jean ? Je te croyais fâché. Ça fait longtemps que tu n'étais pas venu.

Je la trouvai changée, je ne veux pas dire : vieillie. Je lui répondis :

— C'est toutes ces histoires. J'ai été bien ennuyé, sur le moment..., pour vous.

Je n'osai pas ajouter : Et pour moi.

— Qu'est-ce que tu veux ! me dit-elle. Tu es trop jeune. Tu ne peux pas savoir. Et ta mère, qu'est-ce qu'elle en dit i

— Je ne sais pas, moi ; elle ne m'a parlé de rien.

Je regardais la boutique où ça sentait la débâcle : beaucoup de casiers vides, et partout du désordre.

— Sûrement, dit-elle, ça ne nous a pas fait de bien pour notre commerce ; mais j'ai bon espoir que ça reprendra.

J'avais une violente envie de lui demander :

— Est-ce vrai, voyons, madame Duverne, ce qu'a dit votre mari ?

Mais je n'en avais pas le courage. J'étais trop jeune,

6o LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON

comme elle venait de me le dire, et elle ne m'aurait pas répondu. Et, pendant qu'elle allait et venait, je gardaisle silence. Après quelques minutes, pourrenouer la conversation, je lui demandai :

— Et Valentine, où est-ce qu'elle est donc ?

— Par là, probablement, fil-elle avec un geste vague. Elle est sortie tout à l'heure. Depuis l'histoire, je ne peux plus rien en faire. Avant, déjà, ça n'était pas commode. Aujourd'hui, c'est impossible. Au moins, si elle était obéissante comme toi, ce serait une petite consolation pour moi.

Ainsi, moi qui aurais voulu qu'elle soit ma mère, elle aurait été contente de m'avoir pour fils.

— Je vais profiter de ce que tu es là, me dit-elle, pour aller cueillir des petits pois au jardin.

C'était derrière la boutique, après avoir traversé une grande cour. Elle ajouta :

— S'il venait quelqu'un, tu n'aurais qu'à m'appeler. Mais elle dit cela avec un sourire triste qui pouvait

signifier : « Je suis bien tranquille ! Je peux rester au jardin jusqu'à la nuit. »

Environ cinq minutes après, Valentine arriva.

— Qu'est-ce que tu fais là? me dit-elle sur un ton de colère.

Je lui répondis paisiblement :

— Je garde votre boutique en l'absence de ta mère qui est au jardin.

— Je la garderai bien sans toi ! répliqua-t-elle.

Je me rappelle qu'il faisait très chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Son teint était plus mat que jamais. Tout à coup, comme malgré moi, et pour la première l'ois de ma vie, je me sentis pris d'un désir irrésistible de l'embrasser. Encore maintenant, je ne peux pas me l'expliquer. Etait-ce l'histoire de Mme Duv.erne qui m'avait excité? lime sembla que Valentine sentait la jeune fauve ; ses cheveux tirant sur le roux lui donnaient l'air d'un écureui', et elle me

regardait avec des yeax plus narquois que méchants. Je me précipitai sur elie. Elle dut croire que je voulais la gifler pour m'avoir parlé sur ce ton et, bien qu'elle n'eût peur de rien ni de personne, elle recula d'abord. J'avançai, cherchant à la saisir. Elle m'échappa, jusqu'au moment où elle fut acculée dans un coin. Alors elle vil que je n'avais pas l'intention de la battre : tiie ne m'en lança pas moins une maîtresse gifle en ricanant et s'écriant :

— Ah ! voilà que tu en veux, toi aussi ?Ça ne te suffit donc pas que ton père ait couché avec ma mère ? A présent, c'est le fils qui veut tâter de la fiile ?

Je demeurai tout interloqué qu'à douze ans elle fût au courant de ces choses, tout aussi bien et sans doute mieux que moi à quatorze. Je n'eus plus à hésiter, quand elle eut ajouté, parlant comme Satinet :

— Espèce de nigaud ! Tu ne saurais même pas comment t'y prendre !

Je ne trouvais toujours rien à lui répondre. Furieux, je l'empoignai à bras-le-corps avec l'intention, cette fois, de la dompter d'abord, puis de la rouer de coups. Alors, ce fut elle qui m'embrassa à pleines lèvres. Sur le moment, j'en perdis la respiration, suffoqué de ce revirement. Tout tourna autour de moi, et c'est depuis cette minute que je peux dire que je l'ai toujours eue dans la peau. Ça ne dura pas longtemps, car nous entendîmes marcher devant la boutique. Quelqu'un peut-être allait entrer. Non, mais le charme, comme on dit, était rompu, et je restais avec le double souvenir de la gifle et du baiser. Pour Valentine, elle n'en paraissait pas autrement émue et chantonnait à bouche fermée, ayant retrouvé tout de suite son air calme et dédaigneux. J'aurais voulu lui dire de belles paroles. Je me répétais :

— J'ai une bonne amie, et c'estValentine. Ça devait arriver un jour ou l'autre. Pour qu'elle m'ait embrassé, il faut bien qu'elle m'aime.

J'aurais payé cher pour avoir la hardiesse que je supposais à Satinet.Je ne pensais plus à mon père ni à Mme Duverne : leur histoire n'était rien à côté de la mienne. Je ne pensais plus qu'à Valentine et a moi. Nous restâmes ainsi un certain temps, seuls tous les deux. Elle ouvrit la porte et se planta sur le seuil de la boutique. Je n'osais même pas lui dire :

— Ferme donc la porte, et nous allons recommencer.

C'était elle qui déjà faisait ce qu'elle voulait, et je n'avais qu'à en passer par ses quatre volontés. Quand sa mère rentra du jardin, je restai encore quelques minutes, puis je m'en allai, plus bouleversé que je ne saurais le dire. C'est aussi à partir de ce jour que je commençai de prendre plus soin de ma personne, voulant l'aire honneur à Valentine. Mais il faut que je raconte d'autres événements beaucoup plusimportants.

Vers la fin de juin, le bruit se répandit qu'un huissier étant venu tout exprès d'Autun lui apporter du papier timbré, Duverne était menacé d'une saisie. Il paraît que cela ne surprit personne, tout le monde s'y attendant depuis longtemps. Si Duverne avait travaillé de son métier, il aurait pu se tirer d'affaire; mais, le peu de bénéGces que réalisait sa femme, depuis des années ill'employait à boire, non seulement chez nous, mais dans toutes les auberges du bourg et des communes environnantes, toujours par voies et par chemins, chassantet péchant pour se distraire tantôt avec mon père tantôt avec d'autres, ou simplement se promenant comme un rentier, alors qu'il ne vivait que du travail de sa femme, dépensant trois francs alors qu'elle gagnait vingt sous. A ce jeu, toutes leurs économies avaient rapidement fondu. Puis ils avaient emprunté de la main à la main un peu partout. Puis ils s'étaient fait livrer des marchandises à crédit. Comme ils ne remboursaient jamais, même par acomptes, ils avaient fini par ne plus trouver de prêteurs, et leurs créan-

ciers — je m'étais fait expliquer le mot, — s'étaient fâchés. 11 va sans dire que, pour ses dépenses personnelles, Duverne avait emprunté de son côté à l'insu de sa ferame. Elle ne croyait pas que les choses en fussent arrivées à ce point, de sorte que la menace de saisie lui occasionna, sans jeu de mots, un véritable saisissement. Tout de suite elle prit la diligence pour Autun, où elle alla frapper à des portes ; mais Duverne y avait frappé trop de fois, et bien avant elle, pour qu'on accueillît ses demandes d'argent. Elle revint désespérée. Je n'avais pas été sans remarquer qu'à la nouvelle de cettemenace pour les Duverne mon pèreétait devenu soucieux, et, ne connaissant rien à ces sortes d'affaires, je me demandais si les hommes de loi n'allaient pas venir chez nous aussi.

Un soir, rentrant de l'école, je trouvai dans la cuisine ma mère pleurant toutes les larmes de son corps. Je pensai qu'il était arrivé quelque chose au cours de l'après-midi. Elle m'apprit que nous étions ruinés. J'avoue que cela ne me toucha guère . Je ne connaissais pas bien encore la valeur de l'argent, et je fus tenté de lui dire ce que j'avais répondu à Satinet :

— Si ce n'est que ça, le mal n'est pas grand !

Mais, à la rétlexion.je me persuadai que, pour qu'elle pleurât ainsi, ça devait être plus grave que je ne pouvais le soupçonner. Il y avait comme de l'angoisse dans l'air. J'avais entendu dire, dans la matinée, que la saisie auraitlieu dans trois jours. On ne parlait plus que de ça dans le bourg, et j'étais triste pour Mme Duverne, et surtout pour Valentine et pour moi. Qu'allaient-elles devenir? Sans doute elles partiraient d'ici, et je n'aurais plus de bonne amie. Je dois dire que, depuis le fameux jeudi, pas une seule fois je n'avais réussi à me trouver seul avec elle;c'étaitcomme si elle eût fait exprès de m'éviter. Et mon envie de recommencer n'en était que plus forte. M. Lagoulte arriva à son heure habituelle : ce fut moi qui le servis^

II parut aussi étonné de ne voir là ni mon père, ni Duverne, qu'il Tavait été précédemment de les retrouver réunis.

— Ton père n'est donc pas ici? me demanda-t-il. Et la mère ?

Je n'osai pas lui dire qu'elle était occupée à pleurer dans la cuisine, mais je la vis venir en s'essuyant les yeux,

— Ah ! moucher Monsieur Lagoutte ! s'écria-t-elle. C'est terrible, ce qui nous arrive !

— Qu'est-ce qui vous arrive donc, Madame Corniaux ? demanda-t-il.

— Imaginez-vous, dit-elle, que Corniaux s'est décidé à me raconter, dans le courant de l'après-midi, qu'il avait prêté de l'argent à Duverne, sans me le dire. Tout ce que j'avais économisé depuis vingt ans y a passé! 11 ne reste pas ça !... Et si c'était tout !... Mais il est allé jusqu'à emprunter surnotre hôtel, de la main à la main ! Il pensait que ça s'arrangerait. Aujourd'hui, il voit que tout est perdu . . .

— Diable ! fit M. Lagoutte. Diable !

Il n'en dit pas plus long. Ma mère espérait sans doute qu'il lui donnerait un bon conseil. Voyant qu'il gardait le silence, je me dis que décidément ça devait être très grave, et qu'il n'y avait plus rien à faire.

— Il est là-haut dans la chambre, ajouta-t-elle.

En effet, nous l'entendions marcher comme quelqu'un qui réfléchit en faisant les cent pas. Tout d'un coup, il y eut comme le bruit de la chute d'un corps sur le parquet.

— Seigneur Jésus ! s'écria ma mère. Venez vite, Monsieur Lagoutte !

Nous nous précipitâmes. Mon père était étendu raide au pied du lit, le visage violet, respirant bruyamment .

— C'est une attaque d'apoplexie, dit M. Lagoutte qui se mit en devoir de le soigner.

Ma mère et moi, nous tournions sur nous-mêmes, affolés. M. Lagoutte m'envoya prendre chez lui une médecine dont il me dit le nom. Je partis en courant, nu-tête. A mon tour je pleurais. Je répandis la triste nouvelle. Quand je revins, la maison était pleine de curieux. Dans la chambre, je vis Mme Duverne qui cherchait à se rendre utile. Ils avaient étendu mon père sur le lit. ?\Ia mère était assise, se cachant le visage derrière ses mains. J'entendis M. Lagoutte dire à voix basse :

— Plus rien à faire... Apoplexie foudroyante.

Alors je me précipitai vers ma mère qui me prit dans Ses bras, et je ne me demandais point si elle était moins jeune et moins jolie que Mme Duverne.

Le curé Latrasse arriva trop tard.

L'enterrement eut lieu deux jours après. On remarqua beaucoup l'absence de Duverne. On savait que la veille au soir il était rentré ivre-mort, qu'il avait dit, parlant de mon père : « C'est bien fait pour lui », et que, dès le matin, il s'était remis à boire. Quand Mme Duverne et Valentine rentrèrent chez elles après la triste cérémonie, elles le trouvèrent pendu dans le grenier : il avait laissé ses sabots au pied de l'échelle.

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