‹ Le bélier, la brebis et le mouton, romanChapitre 2 sur 4 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

D'Autun voici ce que dit un guide pour touristes : (( Chef-lieu d'arrondissement, siège d'un évêché, ville de 15.479 habitants, à 287-351 nriètres d'altitude, s'étage en amphithéâtre surle penchant nord-ouest de la montagne de Montjeu, au-dessus de la. rive gauche de l'Arroux, qui reçoit sur sa rive droite le Ternin. La ville, dominée par sa cathédrale et ses monuments, se détache sur le beau fond boisé de la montagne de Montjeu ; deux petits vallons qui en descendent circonscrivent la terrasse inclinée où elle est bâtie ; devant elle, le large bassin formé par l'Arroux et le Ternin et fermé au nord et au nord-ouest par le Morvan, oiTre un grand et beau paysage. La ville actuelle, peu animée et emplissant avec peine, avec ses faubourgs, la moitié de l'ancienne enceinte romaine, donne l'impression d'une grandeur déchue, mais elle reste une des cités les plus intéressantes de France par ses monuments et ses antiquités. » Moi, les vieilleries nem'ont jamais intéressé, et,commeditle guide, ce n'est pas ce qui manque à Autun : Temple de .'anus, portes d'Arroux et de Saint-André, ruines du théâtre romain, au musée Rolin : des inscriptions, des

bas-reliefs, des bronzes, des statues de bois, des poteries ; et je ne parle ni de la cathédrale, ni des autres églises. 11 y a des gens qui se passionnent pour ça. Des ruines comme leur Temple de Janus, je n'en voudrais pas pour rien. J'aime mieux les maisons neuves, les belles rues toutes droites et les édifices qu'on bâtit de nos jours, l'Hôtel de Ville, par exemple. Je me suis laissé dire que, dans le temps, Autun avait compté cent mille âmes. C'est un joli chiffre, et j'ignore s'il est exact ou faux. Ce queje sais, par contre, c'est que, quand j'y arrivai, il me sembla que jamais je n'y pourrais retrouver mon chemin. J'y voyaistant de magasins et de boutiques que je sentis tout de suite la différence qu'il y a entre un petit bourg et une vraie ville, 11 n'y avait pas, comme chez nous, de jardins ni de prés entre les maisons. Elles se tenaient toutes, et chacune avait son numéro. Chaque rue avait son nom, et plusieurs étaient pavées.

Mme Duverne, avec Valentine, m'y avait précédé de trois mois. Elle avait eu la chance de retrouver une place de cuisinière chez les de Varolles, une vieille famille de la région qui possédait un hôtel — mais pas comme le nôtre, — non loin de la cathédrale, et un château dans une commune des environs. Après avoir vendu notre hôtel, ma mère s'était retirée dans une maison proche de celle où vivaient les vieux Rouvray. Elle disait qu'étant née au bourg et s'y étant mariée, elle voulait y mourir, et que partout ailleurs elle s'ennuierait à en tomber malade. Les premiers jours, cela me sembla un peu drôle d'habiter ainsi presque sur la lisière des bois. Mon père mort, nous ne comptions plus parmi les familles les plus importantes de la commune. Puis je m'y habituai, et l'après-midi je prenais plaisir à m'asseoir sur les feuilles mortes ou sur la mousse pour ruminer mon double chagrin d'avoir perdu mon père et Valentine. Lagoutte était en vacances, mais je ne le vis qu'une fois ou deux : il me

déplaisait de plus en plus. Quand ma mère, parlant du défunt, répétait : « Quelmalheur pour nous qu'il se soit lié avec les Duverne !» j'étais de son avis. Je me disais que Duverne n'avait été qu'une crapule ; j'avais fini par m'avouer à moi-même que Mme Duverne pouvait avoir contribué à la mort de mon père aussi bien qu'à notre ruine ; mais il n'aurait été au pouvoir de personne de me faire en vouloir à Valentine sous prétexte qu'elle était leur fille. Tout ce que j'avais vaguement éprouvé pour sa mère pendant des années, c'était pour elle que je le ressentais nettement depuis le jour qu'elle m'avait embrassé. Maintenant qu'il y avait entre elle et moi plus de cinq lieues, je me demandais quand et comment le hasard pourrait nous réunir. L'occasion s'en présentant, je me réjouis d'abord.

De la vente de notre hôtel ma mère avait retiré quelques rentes qui lui suffisaient pour vivre modestement. Pour moi, qui allais entrerdans ma quinzième année, je ne pouvais pas, vu les circonstances, continuer de fréquenter l'école. Ma mère et M. Mariller s'occupèrent de me trouver une situation, et il fut convenu qu'à la date du l*^"" octobre j'entrerais comme petit clerc chez M^Duclairoir, huissier à Autun. C'était celui-là même qui avait apporté aux Duverne le papier timbré. Nous ne pouvions pas le rendre responsable de nos malheurs : il n'en avait été que l'instrument, non la cause. Quand je sus que j'irais à Autun, je fus heureux à l'idée que je pourrais revoir Valentine, mais aussi je trouvais que les jours passaient avec une lenteur désespérante ; le marché avait été conclu aux environs du 15 août, si l'on peut parler d'un marché quand, pour mes débuts, je ne gagnais rien : je serais seulement nourri, logé et blanchi. Puis, lorsque je n'eus plus qu'une semaine à passer au pays, je me senlis tout d'un coup très triste à penser que j'allais partir, et il me sembla que les heures s'écoulaient trop vite. Retrouver Valentine ne me disait plus rien.

J'avais peur de me lancer dans l'inconnu et devoir des visages nouveaux. J'avais peur aussi de M^ Duclairoir qui me faisait l'effet d'un homme terrible sans cesse occupé à tourmenter les pauvres gens, car je n'étais pas sans avoir entendu parler des huissiers en général.

La veille du départ, nous allâmes sur la tombe de mon père. Il souillait un vent froid. Je réfléchis que, s'il s'était conduit autrement, il aurait eu à cette heure encore le plaisir de vivre, et je pris la résolution de n© pas Timiter. Puis ma mère me mena dans différentes maisons, chez les Rouvray, chez les La goutte, pour que je fasse mes adieux. Lagoutte me dit, entre autres choses :

— Je ne vais pas tarder à te rejoindre là-bas. Le jour de la rentrée, c'est le 4 octobre... Et qu'est-ce que tu vas gagner ?

— Rien du tout pour commencer, M. Henri, répondit ma mère.

— Ça n'est pas beaucoup ! dit-il ironiquement.

11 parlait déjà avec l'assurance d'un homme, et tout à la fois j'avais honte et j'enrageais de me trouver en face délai dans cette situation. Qu'il fût fdsd'un pharmacien, c'était tant mieux pour lui, mais ne le devaitil pas au hasard ?

Je partis le matin du 3o septembre, le cœur gros. Ma mère m'accompagna jusqu'à la diligence, qui prenait les voyageurs devant notre hôtel que tenait maintenant un jeune ménage. De le revoir lui fendait l'âme et, pour l'éviter, lorsqu'elle allait à la messe le dimanche, elle faisait un long détour. M. INlariller vint me serrer la main, il dit à ma mère :

— Ne vous tourmentez pas pour lui, Madame Corniaux. Avec l'instruction et la belle écriture qu'il a, il se tirera toujours d'affaire.

Cela me donna du courage. Je pensai quej'allais me mettre au travail avec ardeur, que j'avais à me créer

une situation. Si, pour mes débuts, je ne gagnais rien, Lagoutte verrait, parla suite !

M« Duclairoir habitait, petite rue Chauchien, une maison à un étage moins grande que notre ancien hôtel, mais qui me parut beaucoup plus belle, parce qu'elle était située dans une vraie rue et qu'au-dessus de la porte d'entrée il y avait des panonceaux dorés ; et il me fallut du temps pour me rendre compte qu'à l'intérieur c'était un peu la misère, dorée comme l'enseigne. Au rez-de-chaussée, il y avait les bureaux : celui de M« Duclairoir, et l'étude ; au premier étage les pièces nécessaires à la vie de la nomibreuse famille; sur les derrières, une cour sombre avec buanderie, bûcher, écurie et puits. J'ai toujours eu du respect pour les gens deloi qui connaissent des choses que je ne saurai jamais. Ils se débrouillent avec aisance parmi le tas d'articles des codes, et je prétends que ça n'est pas le fait du premier venu. Même si M*Duclairoir avait été plus mal logé, même s'il avait gagné moins d'argent encore, je ne l'en aurais pas moins considéré comme un personnage infiniment au-dessus de moi. Pourtant, au premier abord, il n'imposait pas. C'était un homme d'une quarantaine d'années, petit, maigre, avec une courte barbiche un peu rousse, et des yeux bleus qui avaient toujours l'air de regarder dans le vide. Mais, ne m'arrètant pas aux apparences extérieures, je ne voyais en lui que l'officier ministériel. Pour moi, il communiquait de son prestige à sa femme, à ses enfants et jusqu'à leur servante. Mme Duclairoir sortait rarement, car il lui déplaisait de s'habiller. A peu près du même âge que son mari, mais plus grande et plus grosse, c'était la personne la plus douce qu'on puisse imaginer. Il y avait trois demoiselles, Marie, Louise etMarthe, âgées de quinze, treize et neuf ans, et deux garçons:M. Jules et .M.Jean: seize et dix ans. Victorine, la servante, était partie à treize ans — elle en avait alors dix-huit, — d'Uchon,

fa commune natale, un pays perdu dans les rochers à plus de six cents mètres d'altitude, pour chercher fortune à Autunoù elle avait eu la chance de rencontrer Mme Diiclairoir. De taille moyenne et brune, elle travaillait toute la journée, faisant tous les métiers, tour à tour cuisinière, ravaudeuse, tricoteuse, laveuse, repasseuse, sciant du bois et cassant du fagot. Elle couchait au grenier, sous les tuiles, où dans un coin, à la longue, elle s'était aménagé une sorte de chambre. Pour moi, il fut convenu que je coucherais sur un lit pliant dans la pièce du rez-de-chaussée qu'on appelait l'étude, ainsi qu'en témoignait une plaque de cuivre fixée sur la porte. C'est là que, dès le lendem.ain de mon arrivée, je fis la connaissance de M. Berdaine.

Il entra sans frapper, à huit heures du matin, et je n'en fus ni surpris, ni fâché, pas plus que de ne pas lentendre médire un seul mot. Ce fut moi qui lui dis tout naturellement : Bonjour, Monsieur Berdaine. Car Victorine, la veille, m'avait appris son nom. De haute taille et bien membre, il me rappela mon père, mais ses cheveux très grisonnants indiquaient qu'il devait avoir dépassé la cinquantaine. 11 ne me répondit pas, et je le vis rouler de gros yeux en regardant autour de lui. Comme j'ai toujours eu du goût pour l'observation, je n'eus pas de peine à deviner qu'il était mécontent de voir un lit dans l'étude. Il avait fallu déranger un peu un vieux bahut qui, depuis des années, avait dû occuper la même place, et les habitudes de M. Berdaine étaientdérangées comme le bahut. L'étude? Une grande pièce carrée et parquetée de sapin non ciré : près de la fenêtre, un bureau noir depuis longtemps déverni avec tapis verl sali détaches d'encre ; sur des planches superposées, des liasses de papiers et des dossiers poussiéreux, le bahut, trois chaises, une petite table en bois blanc, et un porte-manteau où M. Berdaine, aussitôt entré, avait accroché son chapeau et son pardessus. J'avais pourtant soigneuse-

ment repoussé mon lit contre le mur pour qu'il tînt le moins de place possible : il faut croire qu'au gré de M. Berdaine il en occupait encore trop, car M. Berdaine maugréa :

— Quelle idée de mettre un lit dans une étude !

A la manière dont il prononça ce dernier mot, je sentis qu'il était fier de travailler ici. Je lui dis tout de suite :

— Excusez-moi, Monsieur Berdaine. Sivous voulez, je vaisle sortir.

— Et où est-ce que tu le mettras "^ me dit-il,

— Je vais demander àVictorine, répondis-je.

Et je me préparais à ouvrir la porte, quand il me cloua sur place en criant :

— Quelle scie, bon sang ! Quelle scie ! Moi qui étais si tranquille, tout seul I. , .

Ça commençait bien ! Moi qui étais arrivé ici avec l'idée de me créer une situation, moi qui avais été si bien reçu la veille par M* Duclairoir et par sa femme, voici que le principal clerc, dont j'aurais voulu me concilier tout de suite la bienveillance, m'accueillait comme un chien, ma foi ! dans un jeu de quilles. Cependant, il s'asseyait à son bureau, tirait d'une de ses poches un petit flacon, et, dans un verre un peu sale, se versait une rasade d'eau-de-vie : ce n'était bien sûr pas pour moi qu'il allait modifier ses habitudes, et je ne l'aurais pas voulu. Après quoi il fuma une pipe. Je ne bougeais pas, brûlant du désir de me rendre utile et de le soulager d'une partie de sa besogne.

— Est-ce qu'il y a quelque chose à faire. Monsieur Berdaine ?lui demandai-je.

— Rien, me répondit-il brutalement.

Alors je pensai à ma mère, à mon père qui, malheureusement pour nous, était mort, à mon pays d'où je partais la veille à celte même iieure. Je me sentis bien délaissé.

Dix minutes après, M' Duclairoir entra. Je venais de

m'asseoir devant la petite table en bois blanc. Il ne me vint pas à l'esprit de lui raconter comment me traitait M. Berdaine, mais je fus réconforté par sa présence.

— Bonjour, Berdaine, dit-il.

— Bonjour, Monsieur, répondit M. Berdaine.

— Ah !ah! fit M'Duclairoirense frottant les mains. Vous voilà donc déjà installé, Corniaux?

Je fus surpris de m'entendre nommer ainsi. Chez nous, pour les hommes et pour les femmes, j'étais Jean. Nous ne nous appelions par notre nom de famille qu'entre gamins du même âge. Qu'un homme tel que M* Duclairoir m'appelât Corniaux, cela me faisait mal à l'âme. Un peu trop brusquement, sans le faire exprès, il me mettait sur le même pied que M. Berdaine. Pour lui, je n'étais plus un gamin ; je devenais un homme, en tout cas quelqu'un qui, au même titre que M. Berdaine, travaillait ici pour gagner sa vie. Cependant M* Duclairoir continuait :

— Il faudra le mettre au courant petit à petit, Berdaine, lui donner des rôles. Vous savez qu'il a une très belle écriture ?

Pour ça, pas plus aujourd'hui qu'hier, je n'ai jamais craint personne. De voir mes mérites mis ainsi en lumière me consola un peu, et je pensai que désormais M. Berdaine aurait plus de considération pour moi. Ils causèrent ensuite d'affaires que je ne comprenais pas, mais j'écoutais de mes deux oreilles, pour bien montrer à M* Duclairoir que je ne demandais qu'à m'instruire. Huit jours après, M. Berdaine eut pris son parti de notre double présence, de moi et de mon lit. Et il commença à me parler d'une voix moins rude. Je ne songeais pas à lui demander de me traiter en égal ; je fus heureux de voir que je ne lui étais pas trop insupportable.

Et voici quelle était alors ma vie, et ce qu'elle continua d'être, dans l'ensemble, jusqu'à ma dix-huitième année.

LA VILLE , 7 a

J'aidais tantôt M. Berdaine, tantôt Victorine, moitié petit clerc, moitié domestique. Pour I\I. Berdaine, je faisais des copies et des courses, expédiais le courrier, inscrivais en ronde, de ma plus belle main, des titres sur les dossiers. 11 y avait une vingtaine de foires par an, et tous les vendredis le grand marché aux chevaux et au grain. Ces jours-là, l'étude et le cabinet de M* Duclairoir ne désemplissaient pour ainsi dire pas, et je me disais : « Est-il possible qu'il y ait tant de chicane sur terre ! » Ces jours-là également, M. Berdaine sortait plus d'une fois avec des clients dont chacun lui offrait sa tournée. Le soir venu, il se tapait sur le ventre avec satisfaction en me disant : « Gamin, — jamais il ne m'appelait autrement, — gamin, écoute voir un peu si ça sonne le creux ? » Le cabinet de M' Duclairoir était plus propre et mieux en ordre que l'étude. On y voyait un coffre-fort et une bibliothèque qui contenait de gros livres bien reliés. Le bureau était plus neuf que celui de M. Berdaine, et il y avait un tapis. Pour Victorine, je sciais du bois, allumais le feu en bas, attelais le cheval quand M* Duclairoir avait à instrumenter dans les environs. Je ne m'en estimais pas déshonoré, et bouclais les harnais avec autant de conscience que j'en mettais à bien expédier mes rôles. Je prenais mes repas à la même table que mon patron ; tout mon orgueil était de m'y tenir comme il faut, et il ni'arrivait souvent de rester sur ma faim et sur ma soif, pour ne pas avoir l'air d'un goinfre ni d'un ivrogne. Je ne restais pas jusqu'à la fin, et des fois, pour la vaisselle, je donnais un coup de main à Victorine.

Dans mes courses de la semaine j'appris jour par jour à connaître la ville qui m'avait paru si grande. D'abord, je regardai attentivement les noms des rues que je prenais en partant de l'étude, afin de ne pas les oublier pour revenir, La première fois que je passai devant le collège, je songeai à Lagoutte. J'avais pour moi toutes mes après-midi de dimanches, et je les

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employai, du moins les premières, à me promener jusque dans les faubourgs. Ils sont nombreux. J'allais, de préférence, vers ceux qui avoisinent la gare, parce que, dans ce sens, chaque pas que je faisais me rapprochait de mon pays. Je voyais à l'horizon les montagnes violettes et, suivant mes dispositions d'esprit, tantôt j'étais heureux de les découvrir comme si j'en avais été très près, tantôt j'aurais mieux aimé ne même pas les apercevoir, tant il me semblait que j'en étais loin. Mais la nuit venait vite, et je rentrais pour cinq heures, ne sachant à quoi userle temps dont je disposais encore. J'aurais pu aller voir Mme Duverne ; mais, outre que je n'aurais pas eu l'audace de sonner à la porte d'un hôtel où habitaient des nobles, je tenais la promesse que je m'étais faite, et je ne pensais pas plus à Valentine que si elle n'avait jamais existé, mais, tout de même, habitant si près l'un de l'autre, il était bien extraordinaire que nous ne nous soyons jamais rencontrés. Il y avait beaucoup de promeneurs, surtout dans l'Avenue de la Gare où des soldats allaient et venaient par groupes. Les cafés étaient brillamment illuminés. Même si Penvie m'avait pris d'y entrer, je n'aurais pas plus osé le faire que de sonner à la porte des de Varolles ; mais cela ne me disait rien. Ma mère, le jour de mon départ, m'avait donné vingt francs, un beau louis que je gardais comme une relique et que je n'aurais pas voulu changer, c'est le cas de le dire, pour tout l'or du monde. Rentré, je montais à la cuisine où je causais avec Victorine en tout bien, tout honneur. J'appris aussi à connaître la vie d'une ville où il y a une cathédrale et d'autres églises dont on entend les cloches toute la journée, la caserne d'un régiment d'infanterie dont les clairons sonnent et les tambours battent, une gare où les locomotives de manœuvre et des trains ne cessent guère de sifller, des usines dont les sirènes mugissent, des chantiers où les scies grincent, où les haches tapentà coups assourdis, des maga-

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sins flanqués de hangars d'où sortent des camions chargés de marchandises, des hôtels où les voyageurs se succèdent venant de tous les points de la France et même de l'étranger, des hôpitaux, des fonctionnaires en grand nombre et, au-dessus d'eux tous, un souspréfet. Mais je dois avouer que la plupart du temps j'étais heureux et fier de vivre à Autun. Je fis, petit à petit, connaissance avec des jeunes gens à peu près du même âge que moi et employés, comme moi, les uns dans la basoche, les autres daus des administrations. Ma mère m'avait bien donné mon plus beau costume ; il n'était guère élégant, à coté des leurs. Je sais qu'ils ne roulaient pas non plus sur l'or et qu'on les habillait dans des magasins de nouveautés au plus bas prix possible. Ils n'en étaient pas moins mieux mis que moi, mais je ne voulais pas y faire attention, mordu que j'étais par l'idée de me creuser mon trou. J'avais l'air, en face d'eux, avec mes souliers à gros clous, d'un petit paysan endimanché. Tant pis ! et, quand ils se moquaient de moi je faisais celui qui ne comprend pas.

C'est dans ces conditions que je passai presque toute ma première année à Autun. Je mentionne simplement pour mémoire, deux courtes visites que me fit M. Lagoutte sur la demande de ma mère, à qui j'écrivais une fois par semaine ; mais elle préferait avoir de mes nouvelles toutes fraîches par quelqu'un qui m'eût vu en chair et en os.

— Et Henri, me dit-il, est-ce qu'il vient te voir, ses jours de sortie ?

— Ma foi, non ! répondis-je à M. Lagoutle, sans ajouter, comme l'envie ne m'en manquait pas : Et il a bien raison !

— Ah ! Le mâtin ! s"écria-t-il.

Ce n'était pas la première fois que je m'apercevais qu'il eût une certaine admiration pour les frasques de son fils.

Sur les confins de ma quinzième et de ma seizième année des événements se produisirent qui, parla suite, eurent beaucoup d'importance pour moi.

Un jour je m'aperçus que ma voix muait et qu'il me poussait de la moustache. J'éprouvais comme des langueurs et, malgré moi, je me remis à penser à Valentine. La mort de mon père m'avaitporté un tel coup et donné une telle leçon, que j'avais cessé de me pomponner. Et voici qu'il me revenait des besoins délégance. Je commençai à remarquer qu'il y avait, dans les rues et derrière les glaces des boutiques, des jeunes filles jolies. Quand je passais près d'elles, j'avais beau ne pas les regarder en face et devenir rouge comme un coquelicot de nos champs : je n'en rêvais que plus longtemps après les avoir rencontrées. Mais il n'y en avait pas une dont le souvenir ne me ramenât à Valentine, et souvent, lorsque je rougissais sans motif apparent, c'était que je croyais la sentir encore m'embrasser dans la boutique.

Ce fut bien pis quand, un soir que je fouillais dans le bahut avant de me coucher, j'y découvris, sous un tas de vieux papiers et de journaux, un petit livre à couverture jaune qui s'appelait Graziella. Qui l'avait mis ou caché là ? Je ne me le demandai même point. L'auteur, c'est un nommé Lamartine dont j'avais vu le nom, par hasard, dans un recueil de morceaux choisis que m'avait prêté, chez nous, M. Mariller et que je n'avais même pas pu lire, car je ne meflalte pas d'être grand liseur. Mais comme les nuits me semblaient longues, et que je m'endormais rarement aussitôt cou-

-ché, j'ouvris le petit livre jaune. Aujourd'hui encore, quand j'y songe, à près de trente ans de distance, — car j'ai dépassé la quarantaine et j'ai déjà des cheveux gris, — je me rappelle le bouleversement qui se fit en moi. On a beau ne pas être un sentimental, je prétends qu'à un certain âge il y a des choses auxquelles on est forcément sensible. Certainement, j'en suis bien revenu ; mais, sans que je le regrette, il m'arrive de me demander si ça n'a pas été la plus belle période de ma vie. Je ne dis pas que j'aie tout compris, mais, ce que je n'oublierai jamais, ce sont ces scènes si jolies sur les rivages d'une mer toute bleue dans les environs de Naples. C'était si loin pour moi que ça n'était autant dire nulle part ; et je m'imaginais être sur les bords d'un de nos étangs qui sont tout bleus aussi, du moins en plein été, et que l'amoureux de Graziella, c'était moi et que Graziella, c'était Valentine. Ce qui me frappa encore, c'est justement que ce soit à la suite de la lecture d'un autre livre dont Lamartine écrit le titre et que j'ai oublié, que Graziella soit tombée amoureuse de lui. Et il lui apprenait à lire et à écrire, et il la grondait quand elle faisait une faute : ah ! comme j'aurais bien joué ce rôle avec Valentine ! Et quand elle meurt, il me sembla que c'était Valentine que je perdais pour toujours. Je ne m'endormis qu'à trois heures du matin. C'était la première histoire d'amour que je lisais. Depuis, j'en ai lu trois ou quatre autres. Aucune ne m'a produit une impression aussi forte. Question d'âge, probablement.

Quand M. Berdaine arriva, vers huit heures, il me trouva les traits tirés et la mine fatiguée.

— Qu'est-ce que tu as donc fait cette nuit, gamin ? me dit-il. Je parie que tu as couru le guilledou.

Je lui dis que non, que je m'étais couché et levé aux mêmes heures que d'habitude. Un instant, je pensai lui raconter ma découverte. Peut-être ce livre lui

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apparlenait-il ? Et, sur tous les sujets un homme tel que M. Berdaine devait en savoir long. Je ne sais ce qui me conseilla de ne lui enpoint parler. J'ajoutai seulement que, la porte étant d'ailleurs fermée chaque soir par Viclorine qui déposait la clef au premier étage, j'aurais été aussi embarrassé pour sortir que pour rentrer.

— Cause toujours, me dit-il. Et si tu sortais avec elle, par hasard?

Je protestai en rougissant : jamais pareille idée ne m'était venue.

— Et puis, dit-il, avec ça que tu ne peux pas sauter par la fenêtre !

Et il se mit au travail, mais pas avant d'avoir bu sa goutte et allumé sa pipe.

Plusieurs jours durant je fus comme un corps sans âme, ayant repris la lecture du livre et m' attachant surtout aux passages où il était nettement question d'amour. Je cherchais à deviner ce que l'auteur ne disait pas, et chaque fois qu'il parlait de Graziella, je relisais les lignes où elle était décrite avec ses cheveux noirs et son teint blanc comme marbre. Et je n'avaia plus qu'une idée en tête : revoir Valentine et lui prêter ce livre pour qu'elle le lise à son tour. Elle tomberait amoureuse de moi, d'autant plus qu'elle m'avait déjà embrassé sans que je leluidemande. Jusqu'alorsj'avais évité de passer devant l'hôtel des de Varolles. Rôder dans les environs en plein jour me semblait être chose impossible, parce que, croyais-je, tout le monde aurait deviné mes intentions. Les dernières paroles de M. Berdaine n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd, et, une des premières nuits de juillet, je fis mespréparatifs pour sortir parla fenêtre que j'avais eu soin de laisser enlr'ouverte. Quand j'eus entendu qu'audessus de moi tout le monde était couché je me laissai glisser dans la rue, mais au milieu du silence de li* nuit, dès les premiers pas, mes souliers à gros clous-

firent un bruit épouvantable. Je m'arrêtai. Et puis, d'être comme cela, tout seul, dehors, dans une ville, à onze heures du soir, me remplit d'effroi, car cela m'arrivait, comme tout le reste, pour la première fois de ma vie. Chez nous, sur une route, en plein milieu des bois, à minuit je n'aurais pas eu peur. Mais ici je pouvais être assassiné par des maraudeurs ou entraîné dans un guet-apens par une de ces femmes qui, ainsi que je l'avais deviné plutôt qu'entendu dire, se promenaient dans les rues et à l'approche desquelles je me serais enfui à toutes jambes, il faisait un beau clair de lune, trop beau, même, car on y voyait aussi bien qu'en plein jour. 11 n'y avait personne dehors, du moins dans les environs ; mais qu'un seul passant me rencontrât devant l'hôtel des de Varolles : il ne manquerait pas — je l'aurais juré, — de me reconnaîtreet de me demander ce qu'à pareille heure je faisais là. Et je me hâtai de regagner mon lit par le même chemin. Mais je dormis plus mal encore que la nuit de ma première lecture. J'avais des frétillements dans les jambes. Les yeux grands ouverts, je voyais le clair de lune qui semblait me convier aux aventures. De-ci, de-là, des chiens aboyaient et des chats miaulaient. A la minute où j'hésitais, à la seconde même où j'aurais dû arriver au tournant de la rue. peut-être Valentine y était-elle, rentrant chez les de Varolles ou sortant en cachette. Elle glissait le long: des murs, furtive et moins bruyante que moi avec mes gros souliers de paysan. Que faisait-elle à cette heure? Et j'étais étonné en même temps qu'irrité contre moi-même d'avoir pu rester ainsi neuf mois de suite sans me renseigner sur elle. Je ne m'endormis que très tard, vers cinq heures du matin ; mais j'avais établi mon plan, qui n'était pas compliqué.

Jô profitai d'une course que M. Berdaine me fit faire vers dix heures pour aller à l'hôtel des de Varolles. Ce ne fut pas sans trembler quejetirai sur le manche de la

sonnette.Jedéclenchaiunbruittelquetoutde suite j'eus envie de m'enfuir. En attendant je regardais la grande porte cintrée peinte en vert, et une des ailes de l'hôtel qui finissait, sur la rue, à l'alignement du haut mur dans lequel la porte était percée. Tout le reste pour moi était mystère, tout le reste dont je n'avais jamais aperçu que des toits d'ardoise et les cimes de quelques marronniers. J'entendis un pas pesant sur les pavés de la cour : ce n'était pas, à coup sur, celui de Valentine. On m'ouvrit de l'intérieur et je me trouvai en présence d'un vieil homme, je serais tenté de dire : d'un vieux monsieur à cheveux blancs, complètement rasé, d'aspect sévère et digne. Ne connaissant point la vie des maîtres de Mme Duverne, je crus tout d'abord avoir affaire àM.deVaroUes en personne. J'eus toutefois le temps de réfléchir qu'il devait avoir assez de domestiques sous ses ordres pour n'être pas obligé d'ouvrir lui-même sa porte. Je ne m'en découvris pas moins pour lui dire :

— Excusez-moi de vous déranger. Monsieur. Mais est-ce que je ne pourrais pas voir Mme Duverne?

— Entrez donc, mon ami, me dit-il.

J'éprouvai un grand soulagement, car, en moins de temps qu'il ne m'en faut aujourd'hui pour l'écrire, je venais de songer qu'après tout elle pouvait ou bien être partie, ou bien avoir donné des ordres pour qu'on ne laissât personne arriver jusqu'à elle, ou bien être morte, ou bien.. . un tas de suppositions, en un mot, qni me vinrent à l'esprit. La porte se referma derrière moi, et je vis l'hôtel dans son ensemble : trois étages, dont toutes les fenêtres, encadrées de plantes grimpantes, étaient garnies de petites vitres en losange ; il y avait de drôles de sculptures un peu partout ; les pierres étaient toutes noires, et je me dis que ça ne valait pas, de beaucoup, les belles maisons toutes blanches des quartiers neufs. Mais, par exemple, pour du logement, il devait y en avoir ! Dans le fond et sur la

droite, il y avait un bâtiment moins ancien vers lequel se dirigea le vieux monsieur après ra'avoir fait signe de le suivre. Je me demandais si je devais remettre mon chapeau sur ma tête ; toute réflexion faite, je le gardai à la main, car pour la première fois de ma vie j'entrais chez des nobles, et j'entendais un piano sur lequel on jouait de la jolie musique. Ce devait être une jeune fille ou une jeune dame, et j'aurais voulu la voir pour lui demander — si j'avais osé, cependant, — si elle avait lu Graziella .

— Madame Duverne, dit le vieux monsieur, voici une visite pour vous.

Je venais d'entrer dans la cuisine, une grande salle éclairée par deux hautes et larges fenêtres qui donnaient sur un jardin. Les vitres étant rayées, on n'apercevait que confusément la verdure des arbustes et des arbres. Mme Duverne, assise à une table où elle écossait des petits pois, se retourna et me vit. Tout de suite je me rendis compte que ma visite ne lui causait aucune joie, bien au contraire. Je me dis qu'ellen'avait pas dû être sans apprendre, par l'un ou par l'autre, que j'étais à Autun, et tout près d'elle, depuis le !•' octobre de l'année dernière et que si elle avait tenu à me revoir, elle n'aurait eu que quelques pas à faire. Je réfléchis encore qu'il devait lui être désagréable de se retrouver en présence de témoins de sa vie passée, et que j'avais eu le plus grand tort de demander à la voir ; mais le vin était tiré : il fallait le boire. Je lui dis donc, comme au vieux monsieur :

— Excusez-moi de vous déranger, Madame Duverne, mais il y a bien longtemps que je ne vous ai pas vue et je suis venu prendre de vos nouvelles, enpassant.

Elle ne me demanda pas : « Mais d'où viens-tu ? De ton pays ? Ou bien es-tu à Autun ? » J'en conclus qu'elle savait que je travaillais non loin de chez elle.

— C'est queje suis bien occupée, ici, dit-elle. Et puis je ne suis pas chez moi.

Pourtant elle m'avait serré la main, mais machinalement. Je la regardais. Pour de bon, cette fois, je la trouvai vieillie. Elle n'avait plus son visage souriant d'autrefois ; elle portait le deuil, et il était facile de voir qu'elle avait dû beaucoup pleurer. Je m'attendais avoir Valentine d'un instant à l'autre. Sinon, je crois que je serais parti tout de suite. Je ne trouvais plus rien à dire et nous étions en tace l'un l'autre comme deux étrangers, et bien pire encore ! Car, au moins, entre étrangers qui se rencontrent par hasard, on peut parler de la pluie et du beau temps. Et puis, ce fut plus fort que moi. Puisque après tout je n'étais venu que pourça, j'eus l'énergie de lui demander :

— EtValentine, qu'est-ce qu'elle devient ? Elle n'est donc pas avec vous ?

Elle ne dut pas voir d'inconvénient à me répondre :

— Mais non. Elle fait son apprentissage chez ces demoiselles Chaussivert, rue aux Cordiers.

Je m'efforçai de dissimuler ma joie, mais je ne pus me retenir déparier.

— Moi, dis-je, je travaille tout près d'ici, chez M^Duclairoir, huissier.

Et je le regrettai aussitôt, car ce nom ne pouvaitlui rappeler que de mauvais souvenirs. Décidément, aujourd'hui je n'avais pas de chance. Elle ne m'en réponditpas moins :

— Ah ! Tant mieux. Je suis contente pour ta mère et pour toi que tu aies trouvé cette place. Travailleur et instruit comme tu l'es, tu arriveras à te faire une situation.

Il me sembla qu'entre nous la glace était rompue, au moins en partie. Mais, puisque Mme Duverne était si occupée, je dis :

— Je vais m'en aller. Je ne veux pas vous faire perdre votre temps.

J'eus l'habileté d'ajouter :

— Maintenant que je sais où "Valentine travaille, si

jamais je la rencontre, je serai heureux de la revoir. — Certainement, me dit-elle. Et tu ne pourras lui donner que de bons conseils.

La journée me parut interminable. En hiver, M. Berdaine partait à six heures du soir, presque tous les jours à cinq heures et demie dès le retour de la belle saison, parce qu'il cultivait lui-même son jardin. Moi, par tous les temps, soit je restais à l'étude, soit je montais à la cuisine en attendant l'heure du dîner. Ce soir-là, aussitôt que M. Berdaine eut disparu, je me mis sur mon trente et un, c'est-à-dire que de nouveau je cirai mes souliers, me peignai et brossai mes vêtements. Puis je pris le chemin de la rue aux Cordiers, avec GrazieÙa dans la poche de mon paletot. Je n'y allais pas sans appréhension. C'est la rue la plus commerçante de la ville, et la plus fréquentée, et je n'aimais guère à m'y montrer. Jusqu'alors je l'avais toujours évitée, comme de passer devant l'hôtel de Varolles. Tout au plus l'avais-je suivie une fois ou deux, certains soirs de dimanches, l'hiver précédent, à des heures où l'on ne pouvait pas me voir. Et l'idée ne me souriait pas de po^ivoir être obligé d'y stationner en plein mois de juillet et en pleine lumière, bien avant le coucher du soleil. Mais qu'est-ce que je n'aurais pas fait quand il s'agissait de revoir Valenline ! Un petit livre que nous avions à l'étude m'avait renseigné sur l'adresse exacte des demoiselles Chaussivert. Quand j'arrivai devant le numéro en question.

je n'en crus pas mes yeux. Je m'étais attendu à trouver un beau magasin, au rez-de-chaussée, avec chapeaux et robes à la devanture : or je ne découvris que la boutique d'un épicier. Alors je suivis la rue d'un bout à l'autre. Je vis deux ou trois couturières et modistes, mais nulle part le nom de Mlles Chaussivert. Je fus fort embarrassé, d'autant plus qu'il faisait très chaud, que déjà je suais à grosses gouttes et que je ne pouvais continuer à faire ainsi les cent pas dans la rue. Eu désespoir de cause, je passai sur l'autre trottoir, puis, arrivant en face de la maison, je l'examinai, d'un seul coup d'œil, pour ne point attirer l'attention sur moi, du rez-de-chaussée jusqu'au toit. Et c'est alors que je découvris au premier étage une enseigne où figurait le nom de Mlles Chaussivert. J'avais trouvé le nid ; il ne me restait plus qu'à trouver l'oiseau. Quatre fenêtres, toutes ouvertes, donnaient sur la rue, mais personne ne s'y montrait. A quelle heure Valentine avait-elle coutume de sortir? N'était-elle pas déjà partie ? Toutes questions que je me posais avec anxiété, car je craignais de m'être dérangé pour rien. Tout en allant et venant avec mes gros souliers, dont, heureusement, on n'entendait pas trop le bruit sur le trottoir, j'entendis sonner six heures. Jem'elïorçais d'avoir l'air d'un promeneur indifférent, parce qu'à mon avis tous les soldats que je croisais, tous les commerçants qui pouvaient me voir du seuil ou du fond de leur boutique devaient deviner que je n'étais dans la rue aux Cordiers, à cette heure extraordinaire pour moi, que dans le but de retrouver Valentine. Je me retournais fréquemment, et j'eus un brusque cfcoc au cœur quand je l'aperçus, donnant le bras à une autre jeune fille. Je fis demi-tour et pressai le pas : elles descendaient dans la direction de la place du Champ-de-Mars. Valentine était mieux mise que je ne l'avais jamais vue. Je me rappellerai toujours qu'elle portait une courte jupe blanche, un corsage bleu pâle et un chapeau de paille

à bords assez larges orné de bleuets artificiels. Elle tenait ouverte une ombrelle violette comme je n'en avais vu, dans mon pays, qu'à Mme Lagoutte. Elle marchait lentement tout en causant avec animation. Quand je ne fus qu'à deux ou trois pas de distance d'elles, je dis :

— Bonjour, Valentine !

Elle se retourna, se demandant sans doute qui pouvait l'interpeller ainsi en pleine rue, à supposer qu'elle ne m'ait pas reconnu au son de ma voix. En tout cas, elle eut l'air surpris.

— Tiens ! dit-elle, c'est Jean Corniaux. Marguerite, que je te présente un de mes ex-amoureux !

Et elle riait. J'avoue que je n'étais pas mécontent ; elle m'accueillait mieux que n'avait fait sa mère. Et j'eus même la présence d'esprit de répondre :

— Oh! Un ex-amoureux !...

— Qu'est-ce que tu nous offres ? dit-elle. Nous mourons de soif.

Elle avait encore embelli. Si elle n'était pas déjà une vraie jeune fille, elle avait cessé d'être une gamine. Plusieurs jours et plusieurs nuits de suite je n'avais pensé qu'à elle, je n'avais rêvé que d'elle. Maintenant que je l'avais avec moi, j'aurais tout risqué, plutôt que de la perdre de vue. La présence de Mlle Marguerite me gênait bien un peu. J'aurais préféré être seul avec Valentine, mais ce n'était qu'une première rencontre, et de hasard ; à l'avenir nous nous arrangerions. J'étais riche ; dans mon porte-monnaie j'avais encore mon louis intact. Je répondis donc à Valentine :

— Ce que tu voudras.

Mais, en même temps, j'avais honte d'être mis comme je l'étais pour accompagner deux demoiselles aussi élégantes, car Mlle Marguerite était aussi élégante que Valentine. Moins jolie, peut-être, elle devait avoir dans les dix-huit ans. Elle avait une robe à carreaux gris, et également un chapeau de paille, mais

sans bleuets, avec un ruban rouge. J'étais très embarrassé de marcher avec elles deux. Tantôt je me trouvais entre elles, tantôt devant, tantôt derrière.

— Ainsi, monsieur, me dit Mlle Marguerite, vous étiez amoureux de Valentine, et vous ne l'êtes plus ?

Je répondis assez gauchement, ma foi :

— Ça dépend, mademoiselle !

^t je pensais à toutes les belles phrases que j'avais lues dans Gi-aziella, et je m'étonnais de ne pas pouvoir en prononcer de pareilles. Depuis, j'y ai réfléchi, et j'ai bien vu que tout ce que racontent les quelques livres que j'ai pu lire, c'est de la blague, et que jamais dans la vie courante ça ne se réalise. Mais il faut bien que je tâche de me remettre, au fur et à mesure, dans l'état d'esprit où j'étais à ces différentes époques de ma vie.

— Attention à toi, Valentine ! dit Mlle Marguerite en riant.

— Oh ! fit Valentine, lui, je le connais depuis longtemps. C'est un vieux copain.

Je m'étonnais de l'entendre employer de semblables expressions et de lui voir des manières aussi hardies. Je croyais qu'il n'y avait que ces femmes qu'on rencontre la nuit à être capables de vous demander r « Qu'est-ce que tu offres ? » Il est vrai qu'après tout Valentine et moi nous étions deux vieux amis : puisqu'elle souffrait de la soif, elle n'avait pas à se gêner avec moi. Nous entrâmes dans un café de l'Avenue de la Gare. Jamais je n'avais mis les pieds dans un établissement de ce genre, et j'en étais aussi fier qu'ennuyé, non pas pour la dépense que j'allais y faire; puisque j'avais retrouvé Valentine, je ne regardais plus à rien, mais parce que n'en ayant pas l'habitude, cela me semblait tout drôle : fier, parce que, pour la première fois de ma vie, je me trouvais seul avec deux demoiselles.

Je n'eus aucun mérite à deviner qu'elles avaient dû

déjà venir là, à la manière dont le cafetier leur dit : « Bonjour mesdemoiselles. Et alors, qu'est-ce que ça sera, ce soir? « Valentine commanda trois apéritifs, sans me demander mon avis ; d'ailleurs ça m'était égal. J'aurais été heureux qu'elle me posât des questions sur ce que je faisais, mais elle était, sur ce point, comme sa mère. Je me décidai.

— Dire qu'il y a neuf mois que je suis à Autun, et que je suis resté tout ce temps-là sans te voir!... C'est drôle, que nous ne nous soyons jamais rencontrés.

— C'est comme ça, dit-elle en buvant une gorgée. J'eus l'intention, je l'avoue également, de me faire

valoir.

— Je suis clerc d'huissier, dis-je, chez M^Duclairoir.

Ace nom, Mlle Marguerite pouffa de rire.

— Mes compliments, dit-elle. Vous êtes avec Berdaine.

Je fus un peu interloqué de l'entendre parler aussi familièrement d'un principal clerc et beaucoup plus âgé qu'elle. Je lui répondis :

— En effet, je suis avec M. Berdaine. C'est unhomme très capable.

Rien de cela ne parut émouvoir Valentine qui reprenait toujours sa conversation avec Mlle Marguerite. Elles s'appelaient tantôt par leurs prénoms, tantôt « n^a chère », et Valentine esquissait des gestes comme si elle avait manié un éventail. Plusieurs fois, je les entendis prononcer le nom d'un certain Guillemain, et, à chaque fois, ou bien Mlle Marguerite pouffait de rire, mais en rougissant, ou bien elle pinçait le bras de Valentine qui poussait un petit cri. Je les écoutais babiller, mais mes regards ne pouvaient se détacher de Valentine, riant lorsqu'elle riait, sérieux quand elle l'était. J'aurais seulement voulu qu'elle fît un peu plus attention à moi. J'ouvris une nouvelle brèche.

go LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON

— Tu sais que jesuis allé voir ta mère ce matin ? lui dis-je.

— Elle m'en a parlé à midi, répondit-elle.

Mais elle ne me demanda ni pourquoi j'avais attendu neuf mois pour m'y décider, ni pourquoi je m'y étais décidé ce jour-là. Je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'attendre d'être seul avec elle. Le moment en arriva quand j'eus payé — cela me coûta dix-huit sous, et, malgré tout, ce ne fut pas sans regrets que je me séparai de mon louis, — et que Mlle Marguerite nous quitta. Elle habitait faubourg d'Arroux, dans les environs de la caserne. Je me rappelai alors que la maison de M. Berdaine était située dans ces mêmes parages. Elles s'embrassèrent. Elle me tendit la main. Pour nous, nous remontâmes par l'Avenue de la Gare.

Je ne savais comment m'y prendre pour lui dire que je venais de lire Graziella et que je voulais lui prêter le petit livre. Séparée de son amie, elle était tout d'un coup devenue silencieuse et marchait à côté de moi comme si j'avais été à une lieue d'elle. Sous son ombrelle, son visage paraissait plus délicat encore. Je lui dis :

— Tu ne sais pas combien je suis heureux de te revoir ! Ah ! Tous les bons moments que ça me rappelle !

Le fait est que, de me retrouver si près d'elle, je revivais pour ainsi dire toute notre enfance à nous deux, et cela me semblait si lointain !... Pourtant, à quelques jours près, il y avait juste un an que mon père était mort, et que le sien s'était suicidé.

— Moi, dit-elle, je suis fameusement contente d'être ici ! Là-bas, c'était crevant d'ennui.

Toujours ces expressions qu'elle employait... Je me crus obligé de dire comme elle, et que, moi aussi, j'étais (( fameusement content » de vivre dans une vraie ville, surtout, ajoutai-je, puisqu"elle-môme y

vivait. Mais elle regardait de tous les côlés et marchait vite, comme si elle avait souffert de rester au même endroit. Comme nous nous rapprochions de plus en plus de la minute où je devrais la quitter, je pris mon courage à deux mains pour lui dire :

— A propos, je t'ai apporté un livre que j'ai lu dernièrement. Tu verras : c'est très joli.

Je le lui donnai. Elle regarda la couverture et le titre, sans rien dire. Je répétai :

— Tu verras ; c'est très joli.

Etj'eusla force d'ajouter, mais en baissant les yeux:

— Tout le temps que j'ai mis aie lire, j'ai pensé àtoi.

— De quoi est-ce que ça parle donc ? dit-elle. Je lui répondis d'une voix étranglée d'émotion :

— Ça parle d'amour. Tu verras.

— Oh ! Alors ! Si ça parle d'amour !... dit-elle.

Et elle me tendit la main pour me dire adieu. Mais je n'étais pas satisfait.

— Quand est-ce que nous nous reverrons ? lui demandai-je.

— Je n'en sais rien, moi ! Quand tu voudras.

— Demain soir?

— Quel jour c'est-il demain?

— Samedi, répondis-je. Alors, demain, à la même heure ?

— Si tu veux, dit-elle.

— Surtout, n'en parle pas à ta mère !

— Oh ! ma mère !... fit-elle sur un ton qui signifiait: « Ma mère, j'en fais ce que je veux. Qu'elle ne s'occupe pas de plus de moi que je ne m'occupe d'elle : c'est tout ce que je lui demande, n

Je ne voulais point arriver avec elle devant la porte de M« Duclairoir. Je le lui dis.

— Tu comprends... Si, par hasard, on nous voyait ensemble...

— Qu'est-ce que ça peut bien faire ! dit-cUe. En voilà, des histoires !

Bien que je fusse ravi, et que cette exclamation me parût être de quelqu'un pour qui l'amour est au-dessus de tout, je n'en persistai pas moins à la laisser ; je partis devant elle. Dix pas plus loin, je me retournai. Elle marchait beaucoup moins vite que tout à l'heure, et je vis qu'elle avait ouvert le livre et le lisait déjà. J'en fus heureux. Elle m'avait peu parlé, mais, puisqu'elle était ainsi faite, je n'avais qu'à l'accepter telle quelle. Et je rentrai, fort de la certitude que j'avais de la revoir le lendemain et beaucoup d'autres jours après. Je ne me disais plus, comme dans mon pays : « J'ai une bonne amie. » Cela, c'était l'expression favorite de mes anciens condisciples, tous fils de paysans. Pour moi, qui venais de lire Graziella, Valentine ne pouvait être que « mon amoureuse » : cela me semblait beaucoup plus distingué. En même temps projets et vœux se bousculaient dans ma pensée. J'étais riche, puisque je possédais encore dix-neuf francs deux sous. Je venais, pour la première fois de ma vie, de mettre à l'épreuve la puissance de l'argent. Pour être assis en face de Valentine, pour rester avec elle près d'une heure, il ne m'en avait coûté que dix-huit sous. Mes résolutions d'économiser étaient loin. Ces vingt francs, je pensai tout à coup qu'il eût été naturel que, depuis neuf mois, je les aie dépensés. J'écrirais donc à ma mère de m'envoyer et de l'argent de poche, et la somme nécessaire pour remplacer mon vieux complet dont l'étoffe, dure comme du fer, blanchissait aux coudes et aux plis, et mes souliers qui, la nuit, faisaient vraiment trop de bruit sur les pavés : mais cela je me garderais de le lui dire. Je me disais que, tout de neuf habillé et à la dernière mode, je ne pourrais pas manquer de plaire davantage encore à Valentine. Puis, il me faudrait lui offrir des douceurs et des colifichets ; et l'idée de me créer des ressources personnelles, pour pouvoir le faire, me grandissaità mes propres yeux. C'était comme si, dès maintenant.

j'avais eu charge d'âme, comme si, déjà, elle avait été ma maîtresse. Nous sortirions ensemble, le dimanche. Nous pourrions même nous retrouver, à son gré, la nuit, que le ciel fût bleu de lune ou gris de nuages, et, en nous embrassant, nous parlerions de Graziella .

Or, comme je pénétrais dans l'étude, sept heures sonnant à la cathédrale, je fus très étonné d'y voir Mlle Marie, l'aînée des filles de M* Duclairoir, accroupie devant le vieux bahut. Je n'avais eu jusqu'alors avec elle, comme avec ses frères et sœurs, que des conversations aussi courtes qu'insignifiantes. Tous fréquentaient encore, ou déjà, différentes écoles. Je ne les voyais qu'aux heures des repas où je n'ouvrais guère la bouche que pour manger, et encore moins pourboire. Je fus non seulement étonné, mais ennuyé, pour elle et pour moi, de la voir là. En se retournant, elle faillit tomber à la renverse. Mais elle me dit le plus naturellement du monde :

— Je parie que c'est vous, Jean, qui avez déniché làdedans le livre que j'y avais caché ?

Je crois que, si j'avais été accroupi comme elle, j'en serais tombé, moi, vraiment, à la renverse. C'était d'elle, si je n'avais pas plus tôt connu Valentine, que certainement j'aurais été amoureux. Victorine n'était pas mal non plus, et, vu mon emploi chez M* Duclairoir, sa situation équivalait presque à la mienne ; mais, d'instinct, je voulais m'élever en amour, et à la servante de mon patron je préférais sa fille aînée. Mlle Marie, c'était Victorineen mieux, et plus élégante; aussi bien mise que Valentine, mais plus réservée. D'un côté, sans doute estimail-elle qu'elle n'avait pas besoin d'y aller, avec moi, par trente-six chemins, puisque je n'étais, après tout, qu'un des employés de son père ; de l'autre, elle devinait, à je ne sais quels indices, qu'elle pouvait compter sur ma discrétion parce queje devais être dans le même étatd'àmequ'elle. ^ais que lui répondre ? Qu'en effet j'avais trouvé le

g 4 LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON

livre, que je venais de le prêter à Valentine ? Une espèce de fatuité de jeune mâle me fit croire que Mlle Marie pouvait être amoureuse de moi, et qu'elle serait coléreuse ou attristée d'apprendre que j'en aimais une autre qu'elle. Toutes ces réflexions, je me les fis très vite, et je pus répondre presque immédiatement à Mlle Marie :

— Excusez-moi, Mademoiselle Marie, mais je ne sais pas du tout de quel livre vous voulez parler.

Qu'il m'en coûtait de ne pas pouvoir lui dire mes sentiments ! Et moi qui pourtant venais de quitter Valentine, je n'aurais pas demandé mieux que dembrasser Mlle Marie.

— Bien vrai ? dit-elle. C'est qu'il faut que je le rende dimanche, c'est-à-dire après-demain. Et puis, après tout, je dirai que je l'ai perdu.

— Amoinsque ce ne soitM.Berdaine qui l'ait trouvé et emporté chez lui pourle lire ?

— Pensez-vous ! dit-elle. Ça ne lui conviendrait pas^ à M. Berdaine !

— Pourquoi donc ? C'est un homme très capable. Je disais ce que je pensais vraiment.

— C'est un livre damour, répondit Mlle Marie, et à l'âge de M. Berdaine 1...

Un livre d'amour î J'en savais quelque chose. Et que de paroles, dont je ne prononçai pas une seule, se pressaient sur mes lèvres !

— En tout cas, dit Mlle Marie, c'est entre nouSj Jean? Vous n'en parlerez à personne ?

— Vous pouvez compter sur moi, Mademoiselle Marie.

Et elle disparut, contente, au fond, — je m'en aperçus à son air, — d'avoir mis quelqu'un dans la confidence de son secret. De qui était-elle amoureuse, qui lui eût prêté ce livre ? Je ne perdis pas mon temps à le

chercher, ne connaissant rien de sa vie, pas plus que de celle de M^Duclairoir, ni de sa femme, ni de leurs enfants.

Dès le lendemain matin, j'écrivis à ma mère. Le soir, je revis Valentine : elle était seule. Je considérai cela comme de bon augure, et dans mon contentement ce fut moi qui lui proposai d'entrer où elle voudrait, pour nous rafraîchir. Elle me parut soucieuse, et déjà nous étions assis en face l'un de l'autre à une petite table de marbre, qu'elle n'avait pas encore prononcé dix paroles. Etait-ce le fait de l'absence de Mlle Marguerite ? Je le lui demandai.

— Laisse-moi donc tranquille ! me répondit-elle.

Je n'insistai pas, songeant que peut-être elle avait été comme moi bouleversée par la lecture du livre.

— As-tu lu Graziella ? dis-je.

— Tiens, le voilà. Je n'ai même pas pu aller jusqu'au bout.

— C'est pourtant bien joli, surtout vers la fin.

— C'est des blagues, dit-elle. Moi, ça ne m'amuse pas. Je n'y comprends rien.

La soirée s'annonçait mal. Je ne sais ce qui me poussa à lui demander si, depuis qu'elle était à Autun, elle n'avait pas, par hasard, rencontré Lagoutte.

— Et toi ? me dit-elle sans me répondre.

— Moi ? Non. Je l'ai revu deux fois l'année dernière, chez nous, pendant les \acances. C'est tout. Plus je vais, plus il me déplaît. Il est orgueilleux, vantard, hypocrite, et doit être noceur.

g 6 LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON

A mesure que j'énaméraisles défauts de mon camarade de première communion, je voyais se durcir les traits de Yalentine.

— N'en jette plus, dit-elle, la cour est pleine.

— Mais tu ne me réponds toujours pas.

— Est-ce que j'ai des comptes à te rendre ? Je ne suis peut-être pas libre de faire ce que je veux ?

Je ne comprenais pas qu'elle me parlât sur ce ton, car j'estimais qu'il devait y avoir entre elle et moi, et en elle aussi bien qu'en moi, le souvenir du baiserdans la boutique. Je répondis :

— Ce n'est pas ce que je veux dire. Je ne suis pas chargé de te surveiller, quoique...

— Quoi ? dit-elle. Eh bien, puisque tu tiens à le savoir: oui, j'ai revu Lagoutte. Et qu'est-ce que ça peut bien te faire ?

— Ça me fait, dis-je avec embarras, ça me fait., que ça me fait quelque chose. Mais où est-ce que tu l'as vu ? En passant, quand ils vont à la promenade ?

— Ça, c'est mes affaires. Ça ne te regarde pas. Et puis, pas la peine de nous disputer pour si peu, ajouta-t-elle après réflexion.

— Certainement, tu as bien raison.

Car, tout ce que je demandais pour l'instant, c'était de continuer à la voir. J'arriverais bien, peu à peu, à la mater et à la rendre amoureuse de moi. Je tâchai de savoir ce qu'elle ferait le lendemain dimanche.

— Le dimanche, dit-elle, c'est la barbe. Je suis obligée d'aller à la grand'messeà la cathédrale, avec ma mère.

Et elle consentit à me donner quelques détails. Je l'écoutais avec attention, heureux de l'entendre parler un peu longuement, et de penser qu'en quelque sorte elle me faisait des confidences. Comme presque tous les nobles, les de Varolles étaient bien pensants et exigeaient de leurs domestiques qu'ils accomplissent leurs devoirs religieux. Ils'étaient cinq : le comte et

la comtesse, âgés d'environ soixante-dix ans, leur fils, qui en avait quarante-cinq, et leur belle-fille, un peu moins âgée ; ces derniers avaient un fils, du même âge que moi, qui faisait ses études dans un lycée de Paris, et une fille, de l'âge de Valentine, qui vivait ici avec eux. Pour les servir, ils avaient un valet et deux femmes de chambre, une cuisinière, qui n'était autre que Mme Duverne, et un portier. Chaque année le jeune ménage — qui n'était jeune que par comparaison, — passait l'hiver à Paris. Le comte et la comtesse préféraient ne pas quitter Autun, sauf en août et septembre où ils allaient dans leur château, en plein milieu des bois.

— Alors, dis-je déjà inquiet, tu vas partir avec eux ?

— Penses-tu ! L'an dernier je suis restée ici. J'étais bien plus libre, et je n'ai qu'un regret : c'est que ça ne dure que deux mois.

Dans les communs elle disposait avec sa mère d'une grande chambre à deux lits, au-dessus de la cuisine, et qui donnait aussi sur le jardin. L'année précédente elle avait mis à profit sa liberté pour explorer l'hôtel de fond en comble, soit seule, soit accompagnée du portier qui ne suivait pas ses maîtres au château.

— C'est sans doute, dis-je, ce vieux monsieur qui m'a ouvert hier matin ?

— Et qui veux-tu que ça soit?

Je dis à Valentine que je l'avais trouvé très distingué. Alors elle poufîa de rire, absolument comme Mlle Marguerite, la veille, quand j'avais fait des éloges de M. Berdaine. Du moins Valentine s'expliqua-t-elle un peu.

— Le père Rasse ? C'est un vieux cochon, tout simplement.

Comme je ne le connaissais pas, et comme cela me laissait beaucoup à supposer et à deviner, je n'insistai pas. Mais j'étais à l'âge où l'on est encore plein d'illu-

siens, surtout quand on a vécu, presque jusqu'à sa seizième année, soit dans un petit pays, soit même dans une ville où par timidité, par manque d'argent et par volonté de travail, on a évité de sortir. Alors, on ne voit les hommes et les femmes que tels qu'on se les imagine dans sa cervelle inexpérimentée, et il faut beaucoup de temps pour qu'on finisse par les voir tels qu'ils sont, avec leurs défauts qui souvent surpassent leurs qualités, et avec leurs vices en plus grand nombre que leurs vertus. A seize ans — et plusieurs années après, encore, — la manie et le don que j'avais d'observer ne m'étaient plus d'aucune utilité dès que je les appliquais à des gens que j'estimais être mes supérieurs, du fait de leur situation sociale ou simplement de leur âge ; ou bien, il fallait que ce fût une franche canaille, comme Duverne ; et encore, lui, avait-il fallu que je le voie des années de suite pour le juger comme il méritait de l'être. Valentine me dit encore que, si ça lui déplaisait franchement d'être obligée d'aller à la messe tous les dimanches, il n'en était pas de même pour sa mère, qui tournait à la religion depuis qu'elles étaient revenues à Autun. En somme, la soirée se termina mieux qu'elle avait commencé. Nous n'avions pas parlé amour, mais ça viendrait à la longue. Seulement, si je savais qu'elle irait à la messe le matin, j'ignorais toujours à quoi elle emploierait son après-midi.

— Puisque tu y tiens tant que ça, dit-elle, j'ai rendez-vous avec Marguerite et son amoureux. Peut-être qu'il y aura aussi Lagoutte. Tu pourras nous retrouver à la musique, si tu veux.

Je n'eus pas l'audace de discuter ; après tout, elle était libre de son temps et de ses fréquentations. Nous nous quittâmes, et je calculai ce que je ferais pour rendre son livre à Mlle Marie sans éveiller ses soupçons. Je montai à la cuisine. Justement elle en sortait.

— J'ai retrouvé le livre, lui dis-je. Du moins, je

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