ARIS
parler de son jeune homme très bien. Au fond, j'étais très triste, et je n'avais pas eu besoin de la regarder longtemps pour me rendre compte qu'en réalité elle avait encore vieilli. La sonnette se faisant entendre, l'autre disparut avec sa sœur. J'en avais assez. Je voulus me lever pour partir.
— Tu t'en vas déjà? me dit-elle. Reste encore un peu, que nous parlions du pays.
Elle y pensait donc toujours ? J'en fus stupéfait, A mesure que nous prononcions des noms qui nous rappelaient des tas de souvenirs, c'était comme si l'un et l'autre nous avions rajeuni, et au bout d'un quart d'heure je n'eus aucun effort d'imagination à faire pour me figurer avoir en face de moi la vraie Mme Duverne que, tout enfant, j'avais aimée.
— Je retournerai chez nous dans quelques mois pour une dizaine de jours, lui dis-je.
En poussant un soupir, elle s'écria:
— Tu as de la chance ! Moi, des fois, je pense aux années oùj'yaivécu.
Je me levai pour partir. Elle me serra la main en me disant :
— Au revoir, Jean! Souvent je me rappelle quand tu étais petit, et Valentine aussi.
Deux jours durant, je fus sous l'impression de cette rencontre. J'avais beau me dire que, si la Duverne en était là, elle n'avait à s'en prendre qu'à elle seule je me demandais si vraiment il n'y avait rien à faire pour l'en sortir ou pour lui ouvrir les yeux. Pour Valentine, je n'avais aucune inquiétude : à son âge surtout, c'était une gaillarde à se tirer d'affaire dans n'importe quelles circonstances. Quant à Lagoutte, j'étais complètement dérouté; je ne comprenais pas qu'il pût être tombé à ce point amoureux de Valentine. Puis, avec un égoïsme que je ne cherche pas à dissimuler, je finis par me dire que comme on fait son lit on se couche, et que la Duverne n'avait que ce qu'elle méritait. Parce qu'elle avait raté sa vie, ce n'était pas une raison pour qu'à cause d'elle, c'est-à-dire en voulant la remettre dans le droit chemin, je rate la mienne. Et je ne pensai plus qu'à Mlle Angèle.
Avec sa mère, elle devait aller passer la première uinzaine d'août dans la Creuse, Nos congés annuels n'étaient pas très longs. Suivant le nombre de leurs années de présence, les simples employés avaient droit à dix, douze ou quinze jours : avec un certificat du médecin, elle s'arrangeait pour avoir le maximum. Pour moi, mon tour me reportait su vingt et un sijptembre. Je parlerais à ma mère de mon projet de mariage, et je rentrerais à Paris pour le premier octobre, muni de son consentement qu'elle ne m^ refuserait pas, j'en étais certain. Je comptais les ;ours, comme on fait à la caserne. Trois mois et demi
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encore me séparaient de la date de mon départ, trois mois et demi au milieu desquels j'apercevais, avec une sorte d'effroi, les quinze jours qu'il me faudrait passer sans apercevoir, ne fût-ce que de loin, Mlle Angèle. Je continuais d'aller presque chaque soir à mon square, mais, depuis que je connaissais leur appartement, je regardais moins la maison. De temps en temps, j'y retrouvais Mme Davesne avec qui j'avais de longues conversations sur les sujets les plus différents, mais principalement sur sa fille et sur moi. Elle me la donnait comme une personne très sensée, mais très autoritaire, et elle médisait en souriant :
— Dame ! Je crois qu'avec elle son mari n'aura pas toujours le dernier mot.
Moi, je souriais aussi, pensant bien que je serais ce mari qui saurait la réduire, à moins — tant elle me paraissait captivante et jolie, — qu'il ne me fût agréable de la laisser avoir toujours raison.
Parlant de moi-même, je lui racontais qu'après avoir rêvé d'être instituteur, des malheurs de famille m'avaient fait me lancer dans « la basoche », — une expression qu'affectionnait Berdaine, — puis dans le métier militaire où mes mérites m'avaient valu le grade de sous-officier, et ma belle écriture les baguettes de fourrier, que je n'avais d'autre ambition — et c'était assez beau, — que de faire mon chemin dans la banque, mais que la solitude me pesait de plus en plus et qu'il viendrait bientôt un jour où je ne pourrais faire autrement que de me marier. Mme Davesneme disait alors:
— Se marier, cher monsieur Corniaux, c'est bien grave ! Sait-on jamais ce qu'on fait, et les responsabilités qu'on prend lorsqu'on s'engage pour toute une vie?
Au fond, nous avions tous les deux la même idée de derrière la tête, mais ni elle ni moi nous n'osions l'exprimer carrément. Je répondais :
— Oh ! Quand on s'aime vraiment, jamais on n'a rien à regretter.
— Certainement! disait-elle. Ainsi, moi, je me suis toujours bien accordée avec mon mari Quel dommage pour nous qu'il soit mort!
Plusieurs fois aussi — et c'est seulement par la suite et à distance que cela me frappa, — elle remit la conversation sur les jeunes filles qui se conduisent mal. Dans ces temps-là, je me demandais si elle n'avait pas été — mais par qui? — mise au courant de mes amours avec Valentine : pauvres amours, à la vérité, et si elle n'y voyait pas un obstacle à mon union avec sa tille. Car il n'y avait pas besoin d'être bien malin pour s'apercevoir que, comme futur gendre, je ne lui déplaisais pas; et il ne devait pas lui être nécessaire de réfléchir bien longtemps pour deviner que je ne serais point fâché de l'avoir pour belle-mère. Quand je m'étonnais de ce que Mlle Angèle ne l'accompagnât point quelquefois au square :
— Pensez donc, me répondait-elle, que cette petite est toute la journée hors de la maison ! Lorsqu'elle rentre, le soir, son plus grand bonheur est de n'en plus sortir jusqu'au lendemain matin. C'est une vraie femme d'intérieur.
Tout cela m'amollissait singulièrement le cœur, et ilme semblait impossible d'évaluer la joie que j'éprouverais un jour à l'avoir pour légitime épouse.
En attendant, sa mère et moi, nous perdions notre temps en allusions de plus en plus directes, en finasseries de moins en moins dissimulées, chacun espérant que, le premier, son partenaire découvrirait son jeu. Assez souvent aussi, je revenais au square après avoir dîné chez moi sans lumière. Quand j'arrivais, il faisait déjà assez nuit, mais il restait assez de jour pour que l'on vît les grands arbres se profiler sous le ciel, mais sans savoir aujuste jusqu'où montaient leurs cimes, et jusqu'au moment de la fermeture je restais là à fumer
des cigarettes dont la pointe allumée faisait comme une petite étoile. Les trains continuaient de passer en sifflant et crachant de la fumée, mais je n'écoutais que les nombreuses et différentes roulades des pianos dont on jouait un peu partout, fenêtres ouvertes, et je ne respirais que l'odeur des feuilles et des fleurs. Si j'avais eu Mlle Angèle à côté de moi je l'aurais couverte de baisers, à moins qu'elle ne m'ait si bien intimidé que je n'aie même pas osé l'effleurer du bout des doigts. Une fois en juin, une fois en juillet, je fus par Mme Davesne réinvité à dîner. Je ne dis pas que mes affaires y firent de progrès sensible, mais elles ne demeurèrent pas stationnaires : absolument comme au bureau où je me flattais de gagner chaque jour du terrain, presque rien, mais, si peu que ce fût, c'était tout de même quelque chose. A telle question que je lui avais posée la veille, elle consentait à répondre le lendemain quand je la renouvelais sous une autre forme, brièvement sans doute, mais enfin, pour moi, c'était un résultat que j'enregistrais avec satisfaction. En juin, le soir où je dînai avec elle, comme je parlais des poètes qui écrivent des chansons et que je leur comparais notre collègue Papuchon, elle dit :
— Ce pauvre Papuchon ferait mieux de prendre au sérieux ses devoirs d'employé.
— Vous avez bien raison ! lui répondis-je. Qu'estce qu'il y a de plus beau que d'être un bon employé ? Mais je croyais que, jouant du piano, vous aimiez les chansons.
— Peuh ! fît Mme Davesne. Laissez donc ça ! Angèle s'en moque un peu.
Je fus en même temps déçu et satisfait : déçu de découvrir qu'elle n'était pas aussi sentimentale que j'aurais cru elque, lorsque nous serionsrfnariés,elle ne me jouerait peut-être pas de piano, les soirs d'été, pendant que j'embrasserais ses clieveux ; satisfait à l'idée que je n'aurais pas besoin d'apprendre la musi-
que pour être à la hauteur de la situation, ni pour avoir l'air d'y connaître quelque chose.
En juillet, dans les mêmes circonstances, comme nous parlions mariage, bien entendu sans sortir des généralités, et que je disais que, des fois, à mon avis, une femme peut se fatiguer de son mari sans être pour ça une criminelle, elle me répondit :
— Moi, je ne l'admettrais pas, M.Corniaux ! Et Mme Davesne de s'écrier :
— Ah ! Vous ne la connaissez pas, mon Angèle ! C'est qu'elle a ses idées, dont personne ne la ferait démordre.
Ce soir-là je fus entièrement satisfait.
Elles partirent dans la nuit du trente et un juillet. 11 me sembla que jamais plus je ne reverrais ma future femme. Je tremblais à l'idée qu'elle pût être victime d'un accident de chemin de fer, qu'en cours de route elle rencontrât un inconnu dont elle s'éprît et qu'elle épouserait, que dans son pays même elle liât connaissance avec un jeune homme riche qui demandât sa main, et bien d'autres pensées baroques qui se chassaient pour se remplacer l'une l'autre dans ma cervelle. Mais les jours n'en passèrent pas moins, et je reçus d'elles deux cartes-postales. Sur la première il y avait : « Bon souvenir », sur la seconde : « A bientôt» avec, au-dessous, leurs deux signatures. Je n'aurais encore qu'à ouvrir mon tiroir pour les retrouver, mais je me les rappelle bien assez sans ça. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je fus tranquillisé, en constatant que Mlle Angèle était toujours en vie, et qu'elle ne m'oubliait pas. Je fus même plus que tranquillisé. Il n'avait pas été convenu que je recevrais d'elle quoi que ce'soit, et je n'eus pas besoin de me forcer pour y découvrir le meiUeur témoignage que j'eusse pu désirer de l'affection qu'elle avait pour moi.
C'est vers le quinze août qu'on s'aperçoit vraiment, surtout à Paris, que depuis un mois et demi déjà les
jours diminuent. Le crépuscule vient plus tôt, les nuits sont plus longues et plus fraîches, et l'on pense à la saison, qui va recommencer, des pluies et du vent. On sent davantage le besoin de vivre calfeutré chez soi, tandis qu'en été l'on est mieux dans les rues, aux terrasses des cafés, ou dans les jardins publics.
Le matin du seize août, je revis au bureau Mlle Angèle avec une mine superbe, le teint un peu bruni. Non sans surprise, je la trouvai plus expansive qu'avant son départ, ce qui ne signifie nullement qu'elle se soit jetée à mon cou ; d'abord, nous étions en public, et puis, même si nous avions été seuls tous les deux, je ne pouvais m'imaginer que la chose fût possible, d'autant plus que, jamais, à proprement parler, je ne lui avais dit que j'étais amoureux d'elle.
— Nous sommes rentrées hier après-midi, me ditelle. Maman m'a priée de vous inviter pour ce soir. C'est entendu ?
Si c'était entendu ! . . . Il ne m'en fallait pas davantage pour me combler de joie. Au lieu de l'avoir éloignée de moi, l'absence ne l'en avait-elle pas rapprochée? Et, même, n'était-ce pas elle, peut-être, qui avait insisté auprès de sa mère pour que je vienne dîner avec elles ce soir 1 J'en arrivai à me demander si j'avais raison de tant retarder ma déclaration : pourquoi ne la ferais-je pas tout à l'heure? J'arrivai très résolu. Mais, de tout le temps que durèrent le repas et la causerie, je ne réussis à triomplier ni de mes hésitations, ni de mes craintes. J'avais beau me dire: « Imbécile que tu es ! Tu devrais bien voir qu'elles n'attendent que ça ! »Mais cela me paraissait si invraisemblable, si merveilleux, qu'une jeune fille si distinguée et si jolie se fût éprise de moi, que je craignais, par un geste maladroit ou trop précipité, de renverser mon château de cartes. De la Creuse, elles avaient rapporté des légumes, des fruits, dii beurre et du fromage qui sentaient bon la campagne. Je dis que
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dans mon pays il y en avait d'aussi beaux et qu'au retour du voyage que j'y ferais prochainement je ne manquerais pas d'en rapporter. Et l'idée me vint, que j'exprimai, que nous pourrions dîner, ce soir-là, tous les trois dans ma chamBre de garçon. Je m'attendais à ce que Mlle Angèle en sautât de joie. Elle n'en fit rien, et je me dis alors que c'était uniquement parce qu'elle était trop réservée. Ce fut Mme Davesne qui frappa dans ses mains comme une petite fille en disant:
— C'est ça ! Nous serons comme en partie fine. Nous n'avons pas encore vu votre chambre, M. Corniaux : ce sera une occasion. D'ailleurs, il en est grand temps, car si vous devez vous marier comme vous me le disiez dernièrement, vous serez forcé de déménager pour vous agrandir.
Ne me tendait-elle pas la perche, et une fameuse ? Je fus assez bête et assez gauche pour répondre :
— Oh ! Madame, je ne suis pas si pressé que ça ! Qu'on se l'explique ou non, c'est ce que je répondis
textuellement, et j'eus tort, car je la vis d'une seconde àl'autre changer de visage. Elle laissa traîner la conversation qui avait été, jusque-là, fort animée, et je partis plus tôt que les fois précédentes alors que je m'étais promis de rester plus longtemps. J'avais dit une bêtise qui pouvait me coûter cher.
Les jours qui suivirent, sans qu'elle cessât de m'adresser la parole, je n'eus pas de peine à me rendre compte que Mlle Angèle était devenue plus froide à mon égard, mais je manquais d'audace pour lui donner à entendre que j'avais dit le contraire de ce que je pensais et que je n'avais en tète qu'une idée, qui était non seulement de me marier le plus vite possible, mais bel et bien de me marier avec elle. Comme j'étais resté beaucoup de soirs de suite sans voir sa mère au square, et que la saison était proche où il ferait toujours froid et nuit de si bonne heure que les bancs ne seraient plus guère fréquentés, je me décidai.
— Je ne vois plus Mme Davesne, lui dis-je. Est-ce qu'elle serait fâchée contre moi ?
— Mais pas du tout. Elle est seulement fatiguée. Je sentis bien que ce n'était pas une réponse. Et je
me morfondais d'être incapable de fournir et d'obtenir une seule explication. Et la date de mon congé qui approchait ! Cinq jours avant, prenant mon courage à deux mains, je dis à Mlle Angèle :
— Voulez-vous demander à Mme Davesne quand je pourrai la voir avant mon départ ? J'aurais quelque chose de* très important à lui dire.
Elle me rapportala réponse le lendemain.
— Maman me prie de vous inviter à dîner la veille de votre départ. Quel jour est-ce exactement ?
— Le vingt et un, vers sept heures du matin, Mademoiselle.
— Eh bien, alors, vous viendrez le vingt, à la même heure que d'habitude.
Je respirai, attendant cette date avec impatience, et aussi avec un peu d'inquiétude. Car, après tout, je n'étais sûr de rien. Où avais-je pris que Mme Davesne serait heureuse de m'avoir pour gendre, et Mlle Angèle, pour mari ? En attendant d'être fixé, à mes heures de loisir je nettoyai et arrangeai ma chambre du mieux qu'il me fut possible. Personne n'y devant entrer pendant mon absence, je préparai même les trois couverts pour le repas que nous ferions ensemble le soir de mon retour, lorsque je leur aurais annoncé que je rapportais le consentement de ma mère.
Vint le fameux jour où je devais faire ma déclaration et ma demande. Un peu après cinq heures, je dis au revoir à mes collègues en pensant que, onze jours plus tard, en même temps que je leur dirais bonjour, je leur ferais part de mes fiançailles avec Mlle Davesne : Desmoulins en serait étonné, et j'en riais à l'avance. Je me promettais de lui demander, à elle, de n'en rien dire. Mme Davesne me reçut très aimable-
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ment, et ne fit aucune allusion à la froideur passagère qu'elle m'avait témoignée. Je n'étais pas arrivé trop tôt, pensant que je m'expliquerais plus facilement à table. Nous parlâmes d'abord de choses insignifiantes, lorsque je dis, abordant de frontla difficulté :
— Mlle Angèlea dû vous prévenir que j'ai une communication très importante à vous faire ?
— Mais oui, cher Monsieur ! me répondit Mme Davesne. Je ne vois pas ce que ça peut être. Mais n'en parlerons-nous pas aussi bien tout à l'heure, au salon ?
Avec ça, qu'elle ne voyait pas! Car, enfin j'avais beau n'étresûr de rien : ça n'était tout demême paspour mes beaux yeux qu'elle m'avait invité aujourd'hui pour la quatrième fois !
— Comme vous voudrez, Madame, répondis-je, un peu déçu.
Au moment oîi j'allais partir, on me coupait net mon élan. Quand nous eûmes terminé :
— Angèle, dit-elle, prépare donc le café.
Nous passâmes tous les deux au salon, et tout de suite, comme une leçon que je repassais depuis des mois, je lui dis sans hésiter et sans sourciller :
— Madame, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.
J'ajoutai une phrase que j'avais préparée depuis cinq jours:
— Quand je vous ai dit que je n'étais pas pressé de me marier, j'ai parlé comme un maladroit qui dit le contraire de ce qu'il pense, et je l'ai beaucoup regretté.
Elle me regardait bien en face.
— Votre demande me surprend, me répondit-elle. (Moi, je n'étais pas moins surpris.) Je ne m'y attendais pas du tout. Je puis pourtant vous dire dès maintenant qu'en ce qui me concerne je ne vois aucun obstacle sérieux à vous donner satisfaction. (Je recommençai à respirer.) Mais j'ignore ce qu'Angèle en pensera. (C'était bien le plus terrible pour moi qui.
dans ma naïveté, m'étais attendu à un « oui » immédiat et enthousiaste). Je vais la consulter.
Cinq minutes après, qui me parurent bien longues, elles arrivèrent toutes deux.
— Angèle, lui dit sa mère,M.(^orniaux vientde me demander ta main. Les formalités habituelles sont singulièrement simplifiées, mais M. Corniaux est, comme toi, orphelin de père, et sa mère habite loin d'ici. Etes-vous sûr, au moins, de son consentement?
— Oh ! Madame, je l'aurai dès mon arrivée au pays, dès demain soir.
— Kh bien, Angèle, quelle est ta réponse, mon enfant '?
Je n'osais pas la regarder. Elle dit, sans émotion dans la voix :
— Moi, maman, je veux bien.
— Embrassez-vous, dit Mme Davesne qui me poussa verselle.
Sur son front je posai mes lèvres avec gène, sans aucun plaisir. C'était ça, cette demande en mariage d'où dépendait, pensais-je, le bonheur de toute ma vie? Eh bien, vraiment !... Enlre ma fiancée et ma bellemère je pris le café, tout désemparé, tout inquiet, m'interrogeant, au lieu de contribuer à entretenir la conversation que Mme Davesne s'évertuait — je ne le voyais que trop, — à ne pas laisser tomber. Mlle Angèle causait aussi peu que moi. Pour des fiancés, nous ne nous montrions pas plus enthousiastes l'un que l'autre. Et j'éprouvai comme une impression de délivrance quand Mme Davesne me dit :
— M. Corniaux, vous pensez bien que ce n'est pas pour vous chasser, mais vous devrez sans doute vous lever demain matin de très bonne heure. Je vais me permettre de vous accompagner jusqu'à votre porte.
Avait-elle déjà la prétention de surveiller mes mœurs ? Ou bien, s'étant aperçue de mon désenchan-
tement, voulait-elle me remonter le moral ? J'embrassai de nouveau ma fiancée sur le front, toujours sans le moindre plaisir, et je descendis avec Mme Davesne qui, dans l'escalier, ne prononça pas une parole. Mais, aussitôt que nous fûmes sur le trottoir, sans doute parce qu'il n'y avait pas de temps à perdre, puisque je n'habitais pas à plus de cinq minutes de chez elle, voici à peu près C3 qu'elle commença à me dire, sans qu'il me fût possible de placerun mot :
— Mon cher monsieur Corniauï, depuis que nous vous avons connu l'une après l'autre, nous avons toujours eu, ma fille et moi, beaucoup de sympathie pour vous, et j'ai cru m'apercevoir que, vous aussi, vous en aviez pour nous. Jamais je n'aurais cru que, de votre part, cela dût aller plus loin. Je sais ce que c'est que la vie d'un jeune homme seul à Paris, et c'était un plaisir pour moi que de vous inviter de temps en temps à dîner pour vous distraire, et aussi pour vous donner l'illusion d'être en famille. Aussi vous répéterai-je que tout à l'heure votre demande m'a vraiment surprise. Pour Angèle, je n'en sais rien. Elle est très réservée, cette petite, et elle me fait excessivement peu de confidences. Quand je vous dis que j'ai été surprise, je ne vous dis pas que je l'aie été désagréablement. Non pas... Mais enfin je l'ai été... (Je vis clairement que Mme Davesne commençait alors, non pas à chercher ses mots, mais à hésiter à en prononcer certains.) Quanta elle, je crois qu'elle en est heureuse,... et que vous-même, mon cher monsieur Corniaux, vous serez heureux avec elle... Car vous voici fiancés, n'est-ce pas?.,. Mais vous m'avez si bien prise à l'improviste que je n'ai pas eu le temps de réfléchir à tout, ... de tout vous dire... Oh ! N'ayez pas peur! Ce ne sont pas des questions d'argent que je vais agiter,.. . pas plus que vous, d'ailleurs, j'en suis sûre... Quand on s'aime, on se tire toujours d'affaire, et puis soyez sûr qu'Angèle ne se mariera pas sans le sou...
Mais ce que je n'ai pas songé à vous dire, sur le moment, est d'un autre genre,... à la fois un peu plus et beaucoup moins grave,... selon moi et selon vous aussi d'après ce que vous m'avez dit,... qu'une question de gros sous... Certainement, c'est un aveu qu'il m'en coûte de vous faire,... moi qui, épouse et mère de famille,... ai toujours donné l'exemple de l'honnêteté... Voici, en deux mots : ma fille a commis une... une erreur de jeunesse... Elle a cessé de voir son séducteur... Mais... de sa faute... il lui reste un enfant, un petit garçon, qui est élevé... là-bas... au pays... dans la Creuse,,., et que je vous demanderai de reconnaître le jour où vous vous marierez... Depuis cette faute,... sur le mien... je vous réponds de l'honneur d'Angèle.
Si je disais que tout se mit à tourner autour de moi, je mentirais. Il fut même singulier que je n'éprouvai aucune souffrance. J'estimais que Mme Davesne venait de me parler avec la plus parfaite honnêteté. Au fond, il m'était indifférent que Mlle Angèle eût déjà un enfant qui ne fût pas de moi. Atout péché miséricorde ! me disais-je. Et je répondis à Mme Davesne :
— Mais certainement, Madame ! 11 est tout naturel que je reconnaisse cet enfant. . .
11 me vint à l'idée d'ajouter :... naturel, mais je me retins à temps, estimant que ce serait déplacé.
— C'est bien de vous ! s'écria-t-elle. Vous êtes un noble cœur, M. Corniaux, et une belle âme.
Comme nous arrivions devant ma porte, elle tint à m'embrasser en me souhaitaut excellent voyage et bon séjour au pays. Elle me demanda aussi de présenter ses meilleures amitiés à ma mère qu'elle espérait bien voir prochainement, et me recommanda de ne point les laisser sans nouvelles de moi pendant ces dix jours. Mais, si je disais que je dormis bien, je mentirais également. Toute la nuit des idées bizarres me
traversèrent l'esprit, et je n'eus pas besoin d'attendre la sonnerie de mon réveille-matin pour être debout à cinq heures. Mais j'étais moins sûr de moi que je ne l'avais été la veille : je me sentais la tête lourde et, ma foi ! le cœur gros.
Une fois que je fus installé dans le train, ce voyage dont je m'étais fait une fête m'apparut dépourvu de charmes. Ce n'était certainement pas la faute de la petite pluie fine qui tombait : je m'accommode de tous les temps, mais je ne saurais mieux me faire comprendre qu'en disant que c'était comme s'il avait plu au-dedans de moi-même. L'année précédente, lorsque j'étais venu à Paris, je n'avais pas du tout vu sa banlieue dont j'avais, depuis, entendu dire le plus grand bien. Mais c'est en vain que je m'efforçais de regarder les jolies maisons toutes neuves entourées de jardins bienentretenus. Certainement, je les voyais, mais je ne pensais qu'à la révélation que m'avait faite Mme Davesne. Et si je me disais : « Comme il me sera agréable, plus tard, si nous gagnons de l'argent, de vivre avec ma femme dans une de ces villas ! » c'était pour me rappeler tout de suite que ma future avait déjà un enfant. Quand je demanderais à ma mère son consentement, il faudrait bien que je lui dise, ou à peu près : « Ma fiancée est une fille-mère ! » Et je. la voyais, avec ses idées de femme de la campagne qui ne badine pas sur ce chapitre, se cachant le visage dans les mains pour pleurer, ou se dressant comme une furie pour me chasser en me maudissant. Mais même cela n'était pas ce qui m'effrayait le plus, et je me passerais de son consentement. Si elle me déshéritait, je me passerais de l'héritage. Une fois marié, grâce aux influences dont disposait ma belle-mère, j'avancerais rapidement. Et, tout en continuant de regarder la campagne et l'horizon gris, je m'efforçais devoir l'avenir en rose, mais c'était au-dedans de moimême qu'il faisait gris.
Nous dépassâmes Melun, Fontaineuieau, Sens, Joigny. A Laroche je dus descendre pour changer de train. La gare sentait la fumée et le charbon. La pluie avait cessé de tomber. Le vent secouait rudement les grands peupliers plantés sur les bords du canal. Je n'étais toujours pas gai. Je faisais les cent pas maclii. nalement, de long en large, tout en continuant de tourner autour de la même idée, lorsque brusquement la lumière se fit dans mon esprit : elles m'avaient monté le coup ! Elles, oui ! Mme Davesne et sa fille, et il m'avait fallu plus de douze heures pour m'en rendre compte ! Est-ce qu'avec elles comme avec Valentine j'allais jouer le rôle du mouton imbécile ? Et comme tout s'enchaînait bien ! Nul douleque je ne fusse pour elles le bon provincial naïf à qui l'on fait avaler tout ce qu'on veut. Au bureau, Angèle m'avait laissé venir, trop fine, trop rouée pour ne pas s'être aperçue, dès le premier jour, de l'impression qu'elle produisait sur moi . Le jour de notre rencontre place de la Bourse, je lui en avais sans doute assez dit, et peut-êtrife même un peu trop, pour qu'elle eût la certitude de ne s'être pas trompée sur mon compte. Et tout le reste avait suivi. Lui avais-je confié que j'allais le soir au square des Batignolles ? Je n'en avais plus souvenance, mais plus que probablement j'avais dû le faire, dans l'espoir ridicule qu'amoureuse de moi elle viendrait m'y rejoindre : au lieu que ce fût elle, c'avait été la vieille que je ne pouvais plus appeler d'un autre nom, et qui m'avait tout de suite témoigné trop d'intérêt pour que ce fût, de sa part, vraiment désintéressé. Sa fille ? Parbleu ! Je comprenais maint'.-nant pourquoi elle risquait*de coiffer sainte Catherine ! H n'y a pas beaucoup d'hommes qui acceptent de reconnaître un enfant qui n'est pas d'eux, et elles s'étaient dit que j'étais d'une assez bonne pâte pour jouer le rôle de père nourricier. La scène d'hier ? Du truquage. La vieille m'avait laissé m'engager pour ne me casser
qu'ensuite le morceau. Et, sur le moment, moi, je n'y avais vu que du feu. Vraiment, pour quatre dîners que j'avais faits chez elles, elles s'étaient bien payé ma tête, comme ce soir où la vieille m'avait tâté sur ce que je pensais des jeunes filles qui se conduisent mal, comme cet autre soir où, plus royaliste que le roi, Angèle avait affirmé qu'elle n'admettait pas qu'une femme trompât son mari. Et moi, je me disais : « Quia bu boira. Qui a fauté à dix-huit ans peut recommencer à vingt-cinq, à trente ! » Seulement, comme on dit, tant va la cruche àl'eau... Hier soir, elle s'était cassée d'elle-même, mais je ne m'en apercevais que ce matin. Et je pensais à ce qu'il me restait à faire. Aussitôt arrivé chez nous, je m'empresserais, nonpasdedemander à ma mère son consentement, mais d'écrire à la vieille une lettre qui ne serait pas piquée des vers, et où je lui montrerais que j'avais percé à jour toutes leurs machinations. J'ajouterais que j'étais heureux de rendre sa parole à Mlle Angèle qui serait ainsi débarrassée de moi, tant elle m'avait de fois laissé deviner qu'elle ne tenait guère à ma présence à ses côtés... Arrivé à ce point, tout à coup je vis trouble : je pensais à tout, excepté au bureau . Ce que n'avait pu faire la confidence de la vieille, cette seule pensée le fit, et tout tourna autour de moi. N'était-ce pas mon avenir que je jouais? La vieille n'avait-elle pas assez d'influence pour me faire mettre à la porte ? Même au cas où il n'en serait pas ainsi, comment pourrais-je conti* nuer de travailler si près de celle qui, douze heures de suite, avait été ma fiancée ? Je ne voulais plus l'épouser. Jene dis pas qu'elle me faisait horreur. Je dis simplement que j'étais vexé et humilié d'avoir été joué par elle et par sa mère. Mais, si je ne l'épousais pas, ou je perdrais ma place, ou la vie au bureau me deviendrait intolérable.
Installé dans un autre train, ce fut autour de cette autre idée que je tournai. Mais c'était tout de môme
moins compliqué, maintenant que je voyais clair dans ma situation. Je finis par me dire que la vieille ne devait tout de même pas avoir tant d'influence que ça, sans quoi sa fille eût occupé un poste plus important. Certainement, elle pouvait connaître un administrateur, mais il y a connaître et connaître. On ne pouvait pas me mettre à la porte sans motif sérieux, et je me savais coté comme excellent employé. De ce côté, je me crus donc autorisé à être tranquille. Sur l'autre point, à savoir : que nous restions elle et moi dans le service, eh bien ! ce serait comme dans les premiers temps: nous ne nous adresserions la paroleque lorsqu'il n'y aurait pas moyen de faire autrement. Nos collègues ignoraient tout de nos relations. Et je devinais bien qu'elle ne se presserait pas d'annoncer nos fiançailles, quoique j'eusse oublié de lui recommander de n'en rien faire. La vieille était assez fine, et elle aussi, pour se dire que, malgré tout, tant que je n'aurais pas le consentement de ma mère, il n'y avait rien d'absolument décidé. Quand j'eus ainsi tout arrangé selon mes désirs, je respirai et déjeunai, d'assez bon appétit, de quelques provisions que j'avais dans ma valise. Ensuite, je fumai ma pipe en songeant que je venai» dame tirer d'un fameux mauvais pas, et il me sembla qu'à mon retour à Paris j'allais commencer une vie nouvelle.
Quand j'arrivai au pays, la nuit était tombée depuis longtemps. Il faisait noir comme dans un four, et je me sentis tout fier de pouvoir me diriger à travers cette obscurité : j'aurais bien voulu qu'un étranger fût à ma place ! Rien qu'à passer devant, je reconnaissais toutes les maisons. Il me sembla que, quand j'en étais parti l'année précédente, je n'étais encore qu'un gamin, quoique j'eusse achevé mon service militaire, et qu'aujourd'hui j'étais un homme: peut-être parce que je sortais de Paris où je venais, à mes dépens, d'apprendre à connaître la vie. Je reconnus la place de
l'église à ce que l'ombre y était moins épaisse, et je pensai à la boutique où la Duverne et Valentine avaient vécu. Quant à notre ancien hôtel, ses fenêtres du rez-de-chaussée étaient encore éclairées. Je me dis que j'y viendrais demain matin pour écrire à la vieille et je continuai de monter devant moi, dans la direction des bois. Plus j'avançais, et plus il faisait noir. Je trouvai ma mère assise au coin du feu, m'attendant sans m'attendre.EUe avait déjà mangé sa soupe et son fromage, pour le cas oii je ne serais arrivé que le lendemain. Je me mis à table et, pendant que je dînais, nous causâmes d'elle et de moi. Elle me donna des nouvelles du pays. Je lui donnai quelques renseignements sur ma vie à Paris, sans lui dire que j'avais été sur le point de m'y marier. Bref, nous n'étions ni l'un ni l'autre à plaindre, et, quoiqu'elle entrecoupât ses paroles de gémissements, par manie de quelqu'un qui, presque toujours seul, tient à entendre le son de sa propre voix, je vis bien qu'elle était encore solide. Je me couchai, et restai quelque temps avant de m'endormir, trouvant un certain plaisir, qui me rappelait mes nuits d'enfance, à écouter le bruit du vent dans les arbres nombreux de nos bois : c'était autre chose que les peupliers de Laroche. En même temps, je réfléchissais à la lettre que j'enverrais à la vieille : inutile d'être brutal, ni blessant. Après tout, j'avais été son invité, et puis ce serait pour elle une grande déception. Quant à Angèle, j'étais à peu près certain que ça lui serait égal.
Le lendemain, m'étant levé à huit heures, je fis quelques visites dans la matinée. Ma première fut pour mon maître, M. Mariller, qui avait obtenu de faire la classe encore, et seulement, pour l'année scolaire à venir : après, il serait obligé de prendre sa retraite. II me dit tristement:
— Tu vois, je profite de la fin de mes dernières vacances.
i»ARis aâg
Je compris bien que, pour lui, des vacances perpétuelles ne seraient qu'un long ennui. Il me demanda où j'en étais. Quand je lui dis que, dans la maison où je travaillais, nous étions près de deux mille employés, je vis nettement qu'il était fier d'avoir eu un élève tel que moi. J'allai ensuite chez M. Lagoutte, qui me parut beaucoup plus vieilli que ma mère, et même que M. Mariller qui pourtant était plus âgé qu'eux. Et c'est alors seulement que je pensai à son fils, pour me dire que probablement à cette époque il devait être, comme moi, au pays, mais depuis longtemps.
— En descendant, me dit-il, tu n'as pas rencontré Henri? Ça m'étonne, car il est allé ramasser des champignons. Après tout, je ne sais pas de quel côté. Estce que vous vous voyez seulement, à Paris ?
— De temps en temps, répondis-je.
Revoir Lagoutte, surtout ici, ne me disait rien de bon, surtout après ce que m'avait raconté la Duverne; mais peut-être réussirais-je à l'éviter ? Sorti de chez M. Lagoutte, je dus entrer chez les uns, chez les autres, qui me reconnaissaient, et si j'avais voulu accepter tous les verres de vin, toutes les gouttes qu'on m'offrait de bon cœur, avant dix heures j'aurais été incapable de mettre un pied devant l'autre. Heureusement pour moi, je sais me contenir, et la dernière nuit que j'aie passée avec Lagoutte et Valentine m'avait servi de leçon .A onze heures, j'étais installé au rez-de-chaussée de notre ancien hôtel où Basdevant voulut absolument m'offrir l'apéritif. Je le priai de m'excuser quelques minutes, vu que j'avais une lettre très pressée, et très courte, à écrire. Je ne l'avais pas ruminée aussi longtemps que ma demande en mariage, mais assez pourtant pour que je n'aie qu'à laisser courir ma plume en fournissant de ma plus belle écriture. Je dis donc ce qui suit :
— Madame. J'ai l'honneur, à mon grand regret, d'être obligé de retirer la parole que je vous ai donnée,
et de rendre la sienne à Madenooiselle votre fille, après avoir réfléchi à ce que vous m'avez dit, et vu que ma mère me refuse son consentement. Considérez ceci comme ma parole définitive. Votre dévoué serviteur. Jean Corniaux.
Son serviteur, pas tant que ça ! Pas du tout, même ! Tant pis pour elle, si elle avait pensé que je puisse le devenir. Je me relus, il n'y avait pas un mot de trop, ni qui fût offensant. Je me retirais d'une combinaison qui ne me plaisait plus : c'était bien mon droit, puisque nous n'avions encore passé ni devant le notaire, ni devant le maire, ni devant le curé. Lorsque j'eus cacheté mon enveloppe, Basdevant vint s'asseoir en face de moi. Quant au teint, il ressemblait à mon père ; il devait boire beaucoup avec l'un, avec l'autre. 11 me dit qu'il n'était pas mécontent des affaires, surtout depuis que, chaque été, des touristes commençaient à se répandre dans le pays. Je tournais le dos à la porte d'entrée, regardant du côté de la cuisine où j'avais passé de si bons moments ; et je revoyais par la pensée, dans leurs moindres détails, les chambres d'en haut et tous les coins où j'avais joué avec Valentine. Comme tout cela était loin! Je veux dire : nos jeux et nos jeunes années ! Quant aux endroits, ils étaient toujours là et n'avaient pas changé. Et, sans l'écouter, j'entendais Basdevant me raconter des histoires lorsqu'il s'interrompitpour se lever brusquement en criant, comme à la caserne : « A vos rangs, fixe ! »
— Repos ! fit une voix que je n'eus pas de peine à reconnaître. Je ne me retournai même pas : c'était Lagoutle qui entrait, chaussé d'énormes souliers, coiffé d'une casquette de paysan, et portant un filet rempli de champignons de toutes tailles. Il ne parut ni heureux, ni mécontent de me voir là, mais très étonné. Nous nous serrâmes la main très mollement. Puis il dit :
— Je porte ça à la patronne dans la cuisine pour
qu'elle nous fasse une fricassée à s'en lécher le museau. Tu m'en diras des nouvelles, mon vieux Basdevanl!
Ainsi tutoyait-il cet homme qui avait au moins vingt ans de plus que nous. 11 revint et s'installa, les jambes écartées pour cracher plus commodément, car il avait aux dents une énorme pipe en merisier, en me regardant avec obstination et malice. Pour ne pas recommencer la scène de la rue de la Harpe, je préférai continuer de causer avec Basdevant, absolument comme si Lagoutte avait été à cent lieues de nous. Mais je ne pouvais pas l'empêcher de prendre part à la conversation ; non qu'il parlât beaucoup: il n'avait pas changé de système, mais il nous interrompait assez souvent par une phrase courte dont on ne distinguait pas toujours le sens, vu qu'il la prononçait la pipe au bec. Moi, cependant, je me demandais ce que devenait Valentine pendant qu'il était ici, pour des vacances qui n'étaient pas, comme les miennes, de dix jours seulement. Bientôt, je fus évincé, sans regret : ils s'étaient mis à parler chasse, pêche et bons repas. Et je voyais bien mon Lagoutte tel que je l'avais découvert, tenant du hobereau bon vivant et du bourgeois pratique, sachant concilier son esprit d'économie et son amour du bien-être.
— Les parties qu'on fera quand tu seras installé ici, s'écria Basdevant, c'est rien de le dire !
J'en conclus qu'il avait l'intention non pas même de s'établir dans une ville comme Autun, mais sansdoute de succéder sur place à son père. Mais par exemple, quand on aurait besoin de lui pour quelque médicament, on le trouverait avec plus de facilité chez Basdevant qu'à sa pharmacie. J'avais beau me sentir de plus en plus éloigné de lui ; le seul fait de nous retrouver ici, dans cette salle où lui aussi avait joué quelquefois avec Valentine et avec moi, me le faisait voir avec d'autres yeux, avec des yeux de camarade de première communion. Etpuis nous allions bon train. Bas-
devant avait offert sa tournée et moi la mienne lorsqu'un camion s'arrêta devant le perron : c'étaient trois feuillettes de vin qui arrivaient . Basdevant dut nous quitter.
— En trois minutes je décharge ça, dit-il, et je reviens, les enfants.
J'étais donc un peu ému, des deux façons, et, aussitôt que je me trouvai seul à seul avec Lagoutte, je lui dis, bien que je me fusse promis de ne jamais parler plus que lui :
— Eh bien, mon vieux, est-ce qu'on ne dirait pas que nous sommes destinés à nous revoir toujours ?
— Ça dépend ! ronchonna-t'il.A Paris, tuas été assez longtemps sans te montrer.
Je ripostai : '
— Allons ! Tu n'as pas dû le regretter tant que ça ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que quinze jours après je suis retourné rue de la Harpe, et qu'elles n'y étaient plus. Qu'est-ce qu'elles sont devenues? Tu dois bien le savoir.
— Ma foi, non ! dit-il en cognant violemment son énorme pipe sur le bord de la table pour en faire, du fourneau, tomber la cendre. Et toi? Tu as dû revoir la Duverne, puisque tu couchais avec ?
11 me regardait, avec un sourire ironique, faux et méchant. Comme je voulais savoir, je passai par-dessus mes susceptibilités.
— Tu ne me feras pas croire que, si elles ont déménagé, tun'yétaispour rien.
— Peut-être bien, dit-il. Mais ça me regarde, et qu'est-ce que ça peut te faire ?
On ne savait vraiment par quel bout le prendre pour en tirer quelque chose.
— Oh ! Rien du tout ! Moi, je m'en moque.
Alors son sourire s'accentua, et il consentit à parler au moment précis où je désespérais.
— Tu mens comme un arracheur de dents, me dit-
il. Tu as toujours eu envie de Valentine. Tu ne l'as jamais eue. Tune l'auras jamais- (Je vis qu'il ne savait rien, et me demandai sijje devais le détromper.) Oui. C'est moi qui l'ai sortie de la rue de la Harpe. La vieille, ta maîtresse, quoi ! est allée se faire pendre où elle a voulu. Je crois qu'elle fait la retape sur les a boul extér » : mes compliments. Valentine ? Je l'ai mise dans ses meubles. Un beau matin que j'allais chez elle, j'ai trouvé le nid vide, avec une lettre sur la table. Elle me disait qu'elle avait trouvé mieux que moi, plus riche que moi. Moi, ça m'est égal. Je suis bien débarrassé. Maintenant, si tu veux son adresse, cherche-la. Paris est grand. Es-tu content ?
Je demeurais abasourdi de ce que leur liaison se fût ainsi dénouée. A la réflexion, je conclus qu'il n'en pouvait guère être autrement. Lagoutte en avait-il souffert ? 11 ne me le dirait pas, et puis ça n'avait pour moi aucune importance. Quant à Valentine, elle avait dû se lasser de jouer le rôle de brebis précisément à la date où. Lagoutte cessait d'être le bélier qui se [satisfait avec l'une aussi bien qu'avec l'autre, pour se consacrer uniquement à elle. Obstinée, têtue, elle l'était, mais fantasque aussi. Dans ce Paris où, pour les jolies filles, les occasions de se tirer d'affaire ne sont point rares, elle avait dû sauter sur la première qui s'était offerte. Pour ne pas être en reste, je narrai à Lagoutte ma dernière rencontre avec la Duverne.
— C'est ce qui attend sa garce de fille! dit-il avec un ressentiment qu'il n'eut pas l'habileté de dissimuler.
— Ça dépend ! dis-je. C'est une rasée.
— Oui. Tu l'as toujours défendue. Ça t'a coûtédeux cents francs, pour rien du tout.
— Ça dépend, dis-je de nouveau.
II n'insista point et, Basdevant nous ayant rejoints, nous nous remîmes à boire. 11 était plus de midi quand je repris le chemin de la maison pour aller déjeuner.
j'eus la présence d'esprit de ne pas oublier de jeter ma lettre dans laboîte de la poste.
Il me fut impossible de ne pas revoir Lagoutte. Comme la pluie tomba presque sans arrêt pendant ces dix jours, ma seule distraction était d'aller chez Basdevant. Là j'étais certain de le rencontrer. Il ne m'apprit pas grand' chose en plus, sinon que, si Valentine était partie, ça ne pouvait être que parce qu'il ne lui donnait pas assez d'argent. Il lui en coûtait moins de penser et de dire que ce fût pour ce motif,que de penser et de dire qu'elle l'avait quitté parce qu'elle ne tenait plus à lui. Je devinais que, sans en avoir l'air, il avait toujours été flatté de la voirie poursuivre, que son amour-propre de jeune bourgeois n'allait pas jusqu'à l'empêcher d'avouer que ses facultés de dépense eussent des limites, mais que son amour-propre de mâle ne comportait pas de restrictions.
A la maison je restais assis au coin du feu en face de ma mère. En passant sur la route, le vent frappait à notre porte. Par la fenêtre je voyais les bois humides et sombres, les bruyères décolorées, les fougères jaunies. C'était une vie très douce, toujours entre deux sommeils. Des fois, je m'imaginais être devenu déjà un de ces vieux qui, ne marchant plus guère, finissent quand même par user leurs sabots à les avoir toujours le nez dans les cendres brûlantes. Je me remémorais mes amours comme si elles avaient été très anciennes. Angèle et Valentine se confondaient, comme des images qui s'effacent. Quand je finissais par m'endormir d'un demi-sommeil devant les bûches suintantes, elles étaient plus indécises encore. Réveillé par ma mère qui tisonnait, je les revoyais moins indistinctes, mais perdant déplus en plus de leurs contours précis. Et, mes souvenirs se confondant avec mes imaginations, rajeuni et vieilli à la fois, me rappelant certains soirs d'octobre où, quand j'avais huit ans, ma mère m'emmenait à la prière dans notre vieille église,
il me semblait les voir pareilles à ces figures peintes sur les murs qui se dégradent, et qu'on regarde avec des envies de prier, en pensant à des choses du temps jadis.
Ici s'achève le récit de la seule partie intéressante de ma vie.
Mon maître M. Mariller, est mort, comme M. Lagoutte, comme d'autres vieux du pays qui se transforme. Maintenant il estdesservi par une petite ligne de chemin de fer d'intérêt local. Presque toutes les diliofences de la réarion sont mortes comme les vieux. Les maisons aussi ont changé : au bourg même, on ne voit plus un seul toit de chaume. Il n'y a que l'église qui soit restée pareille à ce que je l'ai toujours vue ; mais il y a si longtemps qu'elle est vieille, qu'elle n'a plus d'âge, à peu près comme les hêtres de nos bois et les houx qui bordent nos sentiers. Deux autres hôtels se sont bâtis qui font un peu concurrence au nôtre, je veux dire à Basdevant qui vit toujours, parce qu'à un moment donné il a cessé de boire, sans quoi il était perdu. Mon pays est devenu un centre d'excursions pour touristes, et, ma foi ! de juin à septembre, les trois hôtels suffisent a peine à les héberger tous. Le reste du temps, ils vivotent des dimanches, des marchés et des foires. Lagoutle y est installé depuis longtemps comme pharmacien. 11 a épousé une assez riciie héritière des environs qu'il trompe avec toutes les femmes qui lui tombent sous la main, même avec des souillons qui se succèdent chez lui et qu'il met à la porte quand il les a engrossées. Basdevant
ayant cessé de boire, il acessé d'aller à notre hôtel pour établir son quartier général chez Guyard, un ancien garçon de café de Paris qui s'est marié avec une femme de dix ans plus jeune que lui, pas laide, et qui, bien entendu, le trompe avec Lagoutte. On m'a dit qu'il le sait, mais qu'il fait semblant de ne s'apercevoir de rien parce qu'il est flatté d'avoir la clientèle du pharmacien du pays, et qu'il y trouve son profit. Lagoutte est devenu énorme, ce qui ne l'empêche pas de battre les bois à l'époque de la chasse. La barbe lui mange la figure. Il a deux enfants de sa femme, sans compter ceux qu'il a semés et continuede semer un peu partout. Sa crise passée, il est redevenu bélier. Il n'est pas revenu une seule fois à Paris. 11 va de moins en moins à Autun. Déplus en plus, il ne se trouve bien qu'au pays où il boit et mange comme quatre. Comme nous ne nous voyons plus qu'une fois par an, lors de mes vacances, il se montre moins revêcheet moins taciturne: si le souvenir de Valentine m'est resté, il ne s'interpose plus entre nous. Lagoutte m'invite une ou deux fois à déjeuner chez lui. Moi je lui rends la politesse à l'hôtel, et, commeje ne déteste pas, à l'occasion, de faire un bon repas, je lui tiens tête, et nous buvons cinq ou six bonnes bouteilles en nous racontant des histoires.
Aubureau, Desmoulins est mort d'une maladie des poumons, comme Pascaud, comme d'autres anciens de la maison, qui se transforme. On y a fait des travaux. Les affaires prospérant, nous nous sommes agrandis, et on y emploie des femmes en plus grand nombre. Depuis cinq ans, je suis chef de section, mais Papuchon est toujours simple employé. Je fais des opérations de bourse qui me rapportent un peu d'argent, et je pense que, vers la cinquantaine, je pourrai me retirer au paysoîi je vivrai de mes rentes. J'ai rencontré des gens qui se moquent des employés, qu'ils traitent de ronds de cuir, autant dire d'imbéciles. Je les
laisse pour ce qu'ils sont. Je trouve de grandes satisfactions à être toujours exact, à faire convenablement mon travail. Je me dis que je suis une des pièces de la grande machine qui, sans moi, fonctionnerait moins bien, et que mon expérience vaut quelque chose. Je me dis que, certainement, on pourrait me remplacer, mais pas du jour au lendemain, et cela suffit à mon orgueil. Mon grade de chef de section est peut-être mon bâton de maréchal, mais je ne demande pas plus, puisque je ne le dois qu'à mes mérites et qu'à mon travail ; on m'offrirait une place de chef de service, que je la refuserais, sachant bien que je ne pourrais pas l'occupera la satisfaction de mes supérieurs.
Ici aussi s'achève le récit de mes amours.
Pauvres amours ! Quelques minutes de bonheur avec Valentine, près d'un an de rêvasseries autour d'Angèle, et c'est tout. Dupe dans le premier cas, j'ai failli l'être dans le second. Ma naïveté m'a coûté deux cents francs, et j'ai failli ensuite la payer de tout le restant de ma vie. Ces deux expériences m'ont servi de leçon, et plus jamais je ne me suis amouraché de personne. Je ne dis pas que l'envie m'en ait toujours fait défaut, mais je me disais à moi-même : «Deux fois tii as étéle mouton. Une troisième, ce serait une de trop. » Me marier, pour tomber sur une fille qui ait eu un mioche à mon insu, ou qui me trompe après quelques mois de mariage, et qui me fasse des scènes à propos de tout et de rien ? Merci. Oh ! Je sais bien que toutes les femmes ne se ressemblent pas, et je connais de mes collègues, mariés, qui ne se plaignent jamais de l'être. Mais, d'abord, peut-être qu'ils ne racontent pas tout, et puis, eux, du premier coup ils sont bien tombés, tandis que moi, mes deux premières expériences ne m'ont pas donné envie de recommencer. Quand je rentrai au bureau, le matin du premier octobre, Desmoulinsse hâta de me dire :
— Vous allez vous ennuyer, Corniaux ! Votre chérie
qui débute aujourd'hui dans une succursale!... On dirait qu'elle a profité de votre absence.
J'exagérerais en disant que je ne m'étais pas inquiété de ce qui pouvait ra'attendre à mon retour . Sans le faire exprès, Desmoulins me soulageait fameusement. Je lui répondis :
— Je causais avec Mlle Davesne ni plus ni moins que vous autres.
Il me dit :
— Allons! Corniaux, n'essayez pas de me faire prendre une vessie pour une lanterne.
Malgré tout, les premiers temps, le bureau me parut vide, puis je m y habituai.
J'ai dit que j'ai été dupe, que j'ai joué le rôle du mouton? C'est bien possible, mais je ne le regrette pas. Il y a de cela plus de quinze ans. Avant de mourir, plusieurs fois, soit dans ses lettres, soit quand je revenais au pays, ma mère m'a dit:
— Tu ne penses donc pas à te marier? Quelle idée de rester vieux garçon!
Je lui ai toujours répondu:
— C'est comme ça, qu'est-ce que tu veux! Je suis bien plus tranquille.
■• Mais je ne lui disais pas le fond de ma pensée. Si je ne me suis point marié, c'est parce que je n'aurais pas pu vivre avec une femme autre que Valentine ou qu'Angèle; jamais je ne leur ai gardé la moindre rancune. Tout de suite je leur ai pardonné. Si elles me plaisaient beaucoup, si je ne leur plaisais pas, ce n'était ni leur faute, ni la mienne. Elles ne sont responsables de rien. Je ne peux même pas dire qu'elles m'aient brisé ma vie: je restais libre de m'arranger comme bon me semblait. Ceux qui ne réfléchissent pas diront que je sais un pauvre homme qui n'a pas eu de chance : c'est bien ce que j'ai pensé, jadis, sur le moment. Mais aujourd'hui, et à distance, je me demande si d'autres ne sont pas plus à plaindre que moi. Qu'est-ce qui serait
arrivé, si j'avais vécu tout le temps avec Valentine, ou avec Angèle? Tandis que je n'ai qu'à penser à elles pour les revoir telles que je les ai aimées, Valentine pendant un peu plus de dix ans, Angcle pendant près d'un an. Qu'est-ce qu'elles sont devenues? Je ne me le demande pas. Si elles ne sont pas mortes, elles ont vieilli comme moi, mais pour moi elles auront toujours vingt ans.