VILLE
suppose que c'est celui-ci. Vous avez dû mal chercher. Je l'ai lu dans mon pays l'année dernière : je l'avais pris chez l'instituteur. Ah ! c'est rudement joli !
— Vous trouvez ? dit-elle. Vite ! Donnez-le-moi, que je le cache dans ma chambre. Ce n'est ni cette nuit, ni demain matin que maman pourra mettre la main dessus. Mais, à présent, vous sortez donc avant le dîner ? 11 n'y a pas longtemps que ça vous a pris...
— C'est-à-dire, Mademoiselle Marie...
— Allons ! Vous devez avoir trouvé une bonne amie. Dame ! c'est de votre âge.
Et elle riait ! Et elle paraissait heureuse ! J'eus la hardiesse de lui répondre :
— Ça serait bien aussi du vôtre, Mademoiselle Marie, d'avoir un amoureux.
— Voulez-vous bien vous taire ! fit-elle. Si maman vous entendait !...
Elle exagérait, car Mme Duclairoir était si douce qu'elle n'y aurait probablement pas trouvé à redire.
Pour aller à la musique, comme j'aurais voulu me faire beau ! En semaine et le dimanche, je ne l'avais entendue que de loin, n'ayant jamais osé m'aventurgr jusqu'aux environs du kiosque autour duquel je savais que se réunissait la meilleure société d'Autun, sans compter l'autre. Comment ferais-je pour retrouver Valentine dans la foule ? C'était un dimanche de juillet, où il n'y avait pour ainsi dire pas un souffle d'air. Si je m'étais écouté, j'aurais déplié mon lit pour dormir une partie de l'après-midi, comme j'avais déjà fait depuis le retour des grandes chaleurs, dans l'étude fraîche et sombre, les volets fermés. Mais là lecture de Graziella m'avait changé toute ma vie. Je n'étais plus le même et, sous un soleil brûlant aussi bien que sous les pires averses, j'aurais tout risqué pour ne pas rester un jour sans revoir Valentine. J'aurais pu, sans doute, me coucher en attendant l'heure du concert, mais je crai-
^nais de ne pas me réveiller à l'heure. Je passai donc une partie de mon temps à la cuisine où, bien que le fourneau fût encore allumé, il faisait frais pour quelqu'un qui, comme moi, était assis entre la fenêtre et la porte grandes ouvertes : je n'ai jamais craint les courants d'air. Un peu après deux heures je vis partir Mlle Marie, et j'eus comme une autre sensation de fraîcheur : des pieds à la tête, des souliers au chapeau, elle était toute blanche. Elle me fît penser à une marguerite des prés, dans la rosée du matin. Elle portait un sac à main où je supposai qu'elle avait mis le livre, et je me dis : « Elle va me faire, des yeux, un signe d'intelligence et presque de complicité », mais elle passa sans me voir.
Elle n'eut pas plus tôt disparu au tournant de l'escalier que Victorine dit :
— Tiens, voilà Mlle Marie qui s'en va voir son amoureux !
J'en restai bouche bée.
— Qu'est-ce que tu racontes là ? dis-je à Victorine. Car nous nous tutoyions toujours, en tout bien, tout honneur. Mlle Marie, un amoureux !.,.
— Et après ? dit Victorine. Qu'est-ce qu'il y a de drôle à ça ?
— Elle est bien trop tenue à la maison. Et puis, je suis sûr qu'elle n'y pense guère.
Je plaidais le faux pour tàchewle savoir le vrai.
— Va donc dire ça à son amoureux du collège ! me répondit Victorine. Par exemple, ce queje n'ai pas pu encore découvrir, c'est son nom à lui, mais patience ! Ça viendra.
— Et alors, qu'est-ce que tu feras ?
Je craignais qu'elle n'eût l'intention de dénoncer Mlle Marie par méchanceté, par bêtise ou, sait-on jamais ? par jalousie.
— Ce que je ferai ? Rien du tout. Seulement, ça m'amusera de savoir. C'est comme pour toi : ça ne tar-
LA VILLE lOI
•dera pas. Voilà deux soirs de suite que tu sors avant le dîner, et je parie bien que tu ne passeras pas toute ton après-midi à la maison.
Je m'expliquai comme je pus, doublement fier, au fond de moi-même, d'être arrivé à un âge où Ton pût supposer que je courais les aventures, et de montrer à cette servante que j'avais trouvé sans doute mieux ■qu'elle. Mais il m'apparut qu'elle ne m'en voulait aucunement, puisqu'elle me raconta, aussitôt après, beaucoup dechoses, comme à un vieux camarade. Elle ne savait certainement pas tout ce qui se passait à Autun, mais elle n'ignorait aucune des histoires du quartier, maris trompant leur femme et femmes leur mari, jeunes gens et jeunes filles se fréquentant au su ou à l'insu de leurs parents, en un mot une révélation pour moi. « Ainsi «, me disais-je, « tout le monde y passe donc, jeunes et vieux! « La garnison donnait aussi, depuis les soldats qui courtisaient les bonnes jusqu'aux ofiicier s qui avaient des liaisons « dans la haute », comme disait Victorine; mais sur ce dernier point elle n'avait que des renseignements plus vagues.
Je descendis en réfléchissant qu'il faut que l'amour soit un sentiment bien naturel et bien fort pour que personne n'y échappe ; mais je continuai de croire que personne ne pouvait aimer comme j'aimais Valentine.
Quand j'arrivai sur la place du Champ de Mars, elle était couverte de monde, du moins aux alentours du kiosque où la musique militaire était déjà rangée on cercle. Au milieu, on voyait le chef avec beaucoup de dorures. Moi qui n'ai jamais pu apprendre mes notes, je pensai et je pense encore que ces gens-là sont rudement malins, et qu'il y en a plus dans leur petit doigt que dans toute ma cervelle. Mais à chacun ses aptitudes et son métier; après tout, j'ai mes mérites aussi. Il y avait des gens assis, d'autres debout, et beaucoup d'ombrelles ouvertes. Tout le monde me parut très bien mis, et j'eus honte, une fois de plus, du costume
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que j'âVâis étrenné chez nous avec tant de fierté. Par derrière, je fis le tour de la brillante assemblée, craignant que déjà Valentine ne fût assise au premier rang parmi les belles dames, et j'estimais qu'elle n'y aurait pas été déplacée. Heureusement, il n'en était rien, car je la rencontraiqui tournait en sens contraire avec Mlle Marguerite et un sergent. Celui-ci me parut magnifique avec ses guêtres blanches, sa tunique à col jaune et son képi à pompon violet. Je saluai du mieux qu'il me fut possible, confus, heureux quand même de ne point voir Lagoutte. Valentine ne me parlant pas, ce fut Mlle Marguerite qui, la première, m'adressa la parole. Je n'en fus pas moins mal à mon aise tout le temps que dura le concert, à tel point que j'aurais préféré que Lagoutte fût là. Valentine n'ouvrait pas la bouche, si ce n'est pour causer de temps à autre avec le sergent, pour qui elle paraissait avoir de l'admiration. Quant à lui, il causait le plus souvent avec Mlle Marguerite ; et moi, j'étais à côté, mais en dehors de leur petit groupe. Je réglais mon pas sur le leur, avec le sentiment d'être en surnombre et qu'ils n'en auraient dit ni fait ni plus ni moins si je n'avais pas été là. Je marchais les mains croisées derrière le dos pour ne pas me promener bras ballants comme un, niais, entendant la musique sans l'écouter, croisant des groupes dont je m'imaginais qu'ils me dévisageaient pour se moquer de moi. J'essayai de dire certaines choses pour attirer sur moi l'attention du sergent; il se retournait vers moi de biais et ne me répondait même pas. Je n'eus pas de peine à deviner que ma conversation ne pouvait guère l'intéresser, vu que, du fait de son âge et de sa situation, il devait savoir beaucoup plus de choses que moi. Quant à Valentine, d'autres tentatives que je fis auprès d'elle eurent le même succès. A la manière dont elle regardait du côté du collège, chaque fois qu'en tournant nous nous rapprochions de sa façade, il était visible
qu'elle attendait Lagoutte : espérait-elle donc encore le voir apparaître à cette heure ? Pour moi, je pensais que, s'il avait eu la permission de sortir, il devait en avoir profité aussitôt après le déjeuner de midi.
Quand le concert prit fin, ce ne fut pas trop tôt pour moi, car j'étais abasourdi, autant du silence obstiné de Valentine que de tout ce bruit auquel il m'avait été impossible de m'intéresser, vu mes préoccupations. Allais-je être obligé de la quitter maintenant? J'eus le courage d'oflrir des rafraîchissements.
— Par cette chaleur, fit le sergent, ça ne sera pas de refus.
Il eut ia bonté de me poser quelques questions. Je dis que j'étais clerc d'huissier, non plus avec fierté, comme l'avant-veille, mais presque en m'excusant d'exercer une profession si au-dessous de celle de sous-ofïicier.
— Oui, dit Mlle Marguerite. Imagine-toi qu'il travaille avec Berdaine !
— Oh ! alors !.., fit le sergent sur un tel ton que je fus près de renier M. Berdaine, ou seulement de faire celui qui savait à quoi s'en tenir sur son compte ; mais à la suite de je ne sais quoi, la conversation prit un autre tour. Je n'en fus pas moins, pour ainsi dire, pris entre l'enclume et le marteau, car, au moment où nous nous engagions dans l'Avenue de la Gare, je me trouvai presque nez à nez avec M. Berdaine, tout en étant entre Valentine et Mlle Marguerite. Je ne pus faire nutrement que de le saluer, il regarda notre groupe -avec tant d'étonnement qu'il dut en oublier de me répondre. Quand nous l'eûmes dépassé :
— Il t'a regardée, dit Valentine, comme si tu lui avais vendu des petits pois qui ne veulent pas cuire.
— Moi? dit-elle. Ça ne me gêne guère. Je ne lui dois rien, à Berdaine !
Nous nous assîmes à la terrasse du café où nous
étions entrés deux jours auparavant. La foule serépandait en tous sens, et j'avais conscience de vraiment participer pour la première fois à la vie d'une ville ; je venais d'assister à un concert, et trois personnes étaient mes invitées. Des soldats, en passant, saluaient le sergent qui ne répondait pas à tous : il aurait eu trop à faire ; et, ces saluts, je les prenais un peu pour moi. Tout à coup Valentine s'écria: « Voici Lagoutte ! » Elle l'aurait reconnu entre mille. A mon tour je le vis qui se dirigeait vers nous sans hésiter, ce qui me fît supposer qu'il connaissait déjà le lieu de la réunion . Il portait un pantalon blanc et la tunique noire du collège. Sa casquette d'uniforme, rejetée un peu en arrière, laissait, au-dessus de chaque oreille, bouffer les cheveux. 11 avait grandi et sa moustache blonde n'était pas, comme la mienne, une simple promesse pour plus tard. Il marchait en se dandinant, la main gauche dans la poche de son pantalon et, de la droite, tenait une cigarette allumée. Sous l'aisselle il serrait un livre à couverture jaune. Quand il fut arrivé :
— Quelle chaleur, les enfants! fît-il. Salut, Valentine ! Et tendant la main au sergent : Salut, vieille branche ! Ça va comme tu veux ? Et toi, Margue. rite?
J'étais étonné de son sans-gêne. Je l'étais moins de voir Valentine le dévisager : je ne m'étais pas trompée Quant à moi :
— Guillemain, dit-il, que je te présente mon camarade de première communion, Jean Corniaux! Mais qu'est-ce que diable tu fais donc ici avec des demoiselles ? Ma parole, Jean Corniaux se débauche! Si ta mère te voyait ! ... I
Très vexé d'avoir l'air d'un gamin, moi qui croyais avoir atteint les limites de la hardiesse, je rougis jusqu'aux oreilles. Et je dis : Oh ! ma mère!... de façon à laisserentendre que je ne m'occupais pas d'elle. Mais il me coupa la parole.
— Ta mère ? Allons donc ! Elle te ferait rentrer dans un trou de souris !
J'ai déjà dit que je ne tenais pas à Lagoutte. Je savais depuis des années que nos deux natures ne cadraient pas. N'empêche que j'étais peiné de voir mon camarade de première communion se moquerainsi méchamment de moi qui ne lui avais jamais rien fait. Puis, comme sans doute il ne voulait pas m'accorder plus d'attention que je n'en méritais, il s'écria de nouveau : « Quelle chaleur, les enfants !» Et, ôtant sa casquette, il jeta son livre sur la table. Je pus voir le titre: c'était Graziella \ Valentinele vit aussi. Je dus pâlir. Nos regards se croisèrent.
— Tu n'es donc pas venu à la musique ? dit-elle à Lagoutte. Où est-ce que tu es allé ?
— Ça, ma petite, répondit-il, si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.
Après s'être passé les doigts dans les cheveux, il se mit les pouces dans les entournures du gilet et se balança sur sa chaise en sifflotant.
— Quel type! dit le sergent avec un rire admiratif. Au compliment, Lagoutte se rengorgea. Et moi, à
qui Victorine avait dit que Mlle Marie avait un amoureux au collège, je voyais bien, à présent, que ce ne pouvait être que lui, et que c'était pour lui rendre Graziella qu'elle avait dii sortir tout à l'heure.
— Qu'est-ce que tu prends ? dis-je à Lagoutte pour l'amadouer et pour lui montrer, quoi qu'il en pensât, qu'en société je savais me conduire.
— Gomment ! fît-il. C'est toi qui offres ? insinuant devanttout le monde que ce n'était pas dans mes habitudes.
— Parfaitement ! répondis-je. Ça fétonne ?
— Ma foi, non. Mais enfin... Patron, un bock, et bien tiré ! C'est Monsieur qui régale.
Cependant Valentine tournait et retournait son livre. Il y avait là quelque chose qu'elle ne compre-
nait pas. Je voyais bien qu'elle mourait d'envie de demander à Lagoutte : u Est-ce que c'est le même que Corniaux m'a prêté avant-hier ? 5 Elle se taisait, dans la crainte qu'il ne lui dît : « Mais vous vous voyez donc ? » Elle dit seulement :
— Qu'est-ce que c'est que ce livre-là, Henri? Est-ce que c'est joli ? toute disposée, à ce que je pus croire, à le lire jusqu'au bout si Lagoufte lui avait dit : « Je pense bien ! » Mais il lui répondit :
— Ça ? Des blagues ! Ça n'est pas pour toi!
Et il lui pinça le bras. Elle poussa un petit cri de surprise et de joie. Tout le temps que nous restâmes là, il n'y en eut que pour lui. 11 me portait sur les nerfs, mais les trois autres se divertirent on ne peut plus au récit des farces qu'il avait jouées depuis qu'ils ne s'étaient vus, aux « prof», comme il disait, aussi bien qu'aux pions. 11 offrait des cigarettes au sergent. Il m'en tendit une, que j'allumai, quoique je n'eusse encorejamais fumé ; j'avalai la première bouffée et crus étouffer. Lagoutte et Valentine se tordaient de rire, le sergent et Mlle Marguerite se contentaient de sourire.
— Fallaitle dire, répétait Lagoutte en se frappant sur les cuisses, fallaitle dire, que c'était la première ! On t'aurait donné des leçons ! Gare àla mère Corniaux, quand elle saura ça !
De malaise et d'humiliation, j'avais les larmes aux yeux. Je songeais à les planter là et à ne plus les revoir. J'aurais bien mieux fait ! Quand ils se furent calmés, en même temps que ma toux, Lagoutte parla de ses vacances prochaines.
— C'est la barbe, dit-il. (Je reconnus des expressions qu'affectionnait Valentine.) Aller s'enfermer deux mois dans un trou avec le paternel et ses médicaments ! Mais je m'arrangerai pour revenir.
Quant au sergent, une partie du mois d'août ilirait faire des feux de guerre au camp d'Avord, et en sep-
tembre les grandes manœuvres. J'appris aussi qu'il avait lancé une demande de rengagement, qui serait acceptée, et qu'en novembre ou décembre il se marierait avec Mlle Marguerite .
— Surtout, me dit Lagoutte, pas un mot -de ça à Berdaine.
Sur le moment, je fus surpris qu'il sûtque je travaillais avec M. Berdaine. Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me rendre compte que c'était tout naturel, puisqu'il avait des rendez-vous avec la fille de mon patron.
Il me faut maintenant passer sur beaucoup de choses, car si je voulais raconter dans tous leurs détails les événements qui suivirent et surtout l'emploi de mon temps jour par jour, dix années n'y suffiraient pas. L'ardeur de ma passion — quoique ce soit un bien grand mot pour moi, — ne tomba pas tout de suite. J'avais beau me dire que Valentine aimait Lagoutte plus que moi ; la minute d'après je me persuadais, par je ne sais plus quels raisonnements, qu'elle cachait son jeu, qu'elle ne se montrait ainsi devant moi que pourm'exciter. Pourtant je ne continuai pas à la voir tous les jours, soit que la veille nous nous soyons quittés en mauvais termes, soit que, lorsque j'allais l'attendre, elle ait été déjà partie. Nous aurions cependant pu mettre à profit, si elle avait voulu m'en croire, les deux mois pendantlesquels sa mère était absente ; or, ce fut justement la période oii je la vis le moins.
A plusieurs reprises M. Berdaine essaya de . me tirer les vers du nez : je ne me laissai pas faire. Il m'en voulut et cessa presque complètement de m'adresser la parole, si ce n'est pour les besoins du service. Je savais que, depuis dix ans qu'il avait perdu sa femme, il vivait en vieux garçon dans une petite maison qui lui appartenait, faubourg d'Arroux, sur les bords de la rivière. Le malheur avait été qu'il fût tombé amoureux de Mlle Marguerite, qui ne se souciait nullement d'épouser un veuf presque trois fois plus âgé qu'elle. Néanmoins elle gardait certains ménagements, par pitié sans doute, se cachant de lui plus que de ses propres parents pour fréquenter Guillemain. Et le hasard seul avait fait — mais il fallait que cela se produisît un jour ou l'autre, — qu'il nous rencontrât tous les quatre. 11 devenait morose, mais le goût que j'ai pour la vérité m'oblige à dire qu'il n^enperdait l'habitude ni de sa goutte, ni de sa pipe matinales. Je lui dis seulement qu'il m'avait vu avec Lagoutte et Valentine, qui étaient de mon pays ; quant au sergent et à Mlle Marguerite, je ne m'étais trouvé que par hasard en leur compagnie, et je ne savais rien d'eux.
Quelques jours après qu'elle eut reçu ma lettre, j'eus la visite de ma mère. Elle profita du grand marché du vendredi où, malgré la distance, se rendaient toujours en voiture à cheval des gens de chez nous ; mais ils étaient obligés de partir avant le lever du jour, bien qu'à l'aller ça roulât pour ainsi dire tout seul, puisque jusqu'à Autun la route descend presque tout le temps. Au retour, c'était plus dur, mais on rentre quand on peut et, le lendemain, on se lève un peu plus tard. Elle n'était pas mécontente de nos affaires, dépensant moins qu'elle n'aurait cru. Elle m'acheta un complet bleu et des bottines. Je ne dois pas oublier non plus qu'elle apporta une paire de poulets à Mme Duclairoir, qui la retint à déjeuner avec nous. Elle se renseigna sur moi, demanda si l'on était
content de ma conduite et de mon travail. Certainement, puisqu'au 1" octobre dernier M^ Duclairoir, satisfait de mes services, m'avait annoncé que désormais il me donnerait cinq francs par mois. Ma mère en fut si heureuse qu'avant son départ elle voulut à toute force me laisser cinquante francs. J'eus des remords à l'idée de l'emploi que je ferais de cet argent. Ensuite je réfléchis que je serais bien bête de ne pas accepter, puisqu'elle ne manquait de rien. D'être mis comme tout le monde me donna un peu de l'assurance qui me faisait défaut, et je ne regardai plus à sortir comme précédemment. Les premiers jours, il est vrai que je fus plus empêtré dans mon nouveau costume, pourtant plus souple, que dans le vieux, d'étoffe dure, mais je m'y habituai, et pus faire figure de jeune homme pas trop malheureux, pas plus mal mis ni plus bête que les autres.
Trois fois avant les grandes vacances je revis Lagoutte, parce que ce fut lui qui vint me voir. S'il n'y avait paseul'histoire dulivre — que j'avais gardée pour moi, — je n'yaurais rien compris. Je'pensai qu'il venait uniquement pour rencontrer Mlle Marie, et, en effet, chaque fois, comme par hasard, elle se trouva dans • le corridor qui sépare l'étude du cabinet de Me Duclairoir. Tout de suite elle en profita pour me demander :
— Vous avez donc des amis au collège, Jean ? Qui est-ce, ce jeune homme qui est venu vous voir ?
Je lui répondis comme si je ne savais rien de leurs relations. Ensuite, petit à petit, elle m'amena à lui donner des détails sur la famille de Lagoutte et sur luimême. Je n'étais pas assez libre avec elle pour lui dire, comme à Valentine, que je le tenais pour un vantard et pour un noceur. Puis, je n'aurais pas voulu lui faire de peine, et surtout je n'étais pas amoureux d'elle comme de Valentine.
Je vis avec plaisir rété toucher à sa fin. Je ne sais
p,as pourquoi j'ai toujours préféré la saison des journées courtes et des nuits longues, et la lumière de la lampe à celle du soleil. Je venais d'entrer dans ma seizième année, et j'espérais bien qu'il s'y passerait de grands événements. Il n'y eut pourtant rien de remarquable, sinon qu'il devint presque impossible à Valentine de sortir. Par ses manières trop libres elle avait fini par se faire remarque!', et l'on s'étonnait qu'à son âge elle entrât dans les cafâs. On en eut vent chez les de Varolles, et Mme Duverne eut à choisir entre partir de l'hôtel ou imposer à sa fille d'avoir une autre conduite. Malgré ses résistances, Valentine fut obligée de se soumettre ; elle dut rentrer presque aussitôt sortie de chez ces demoiselles Ghaussivert, et je n'eus plus que très rarement l'occasion de la voir. Je pensai d'abord ne pas pouvoir résister à cette séparation. Je m'y fis, comme à tout le reste, et, comme jamais les sentiments ne m'ont fait perdre le sens pratique, j'en vins à me dire que c'était un bien pour un mal, puisque ainsi je dépenserais moins d'argent. Pourtant, je n'en manquais pas. Jamais je n'avais été aussi riche. Les cinq francs que je gagnais par mois suffisaient aux besoins de ma vie de garçon, et il me restait quelque chose de mon premier louis, et mes cinquante francs intacts. A certains moments de folie, je songeais qu'avec une pareille somme rien ne se serait opposé à ce que j'enlève Valentine. Nous irions ensemble dans un pays où nous pourrions vivre à notre guise. Un soir de grand vent et de pluie où j'avais pu la rejoindre et où nous rasions les murs autant pour nous cacher que pour nous abriter, Valentine se plagnait à moi de la vie telle que la lui faisait sa mère. Interminables étaient les journées à l'atelier, les soirées à la cuisine, les nuits dans leur chambre. Le père Rasse ne perdait pas une occasion de rôder autour d'elle, a Et ma mère, disait Valentine, qui ne s'aperçoit de rien I » Les de Varolles non plus, car le père Rasse
avait toujours affiché des sentiments chrétiens, et, s'il allait à la messe le dimanche, ce n'était point parce que ses maîtres lui en faisaient une obligation.
— Il y a des instants, dit-elle, où je pense à m'enfuir avec mes quatre frusques sur le dos ! Ah ! si je trouvais quelqu'un !
L'occasion était belle pour moi. Mais je réfléchis trop longtemps, pourarriver à découvrir que je n'avais pas l'esprit d'aventure. Valentine ne s'enfuit pas, et je restai là.
Lorsqu'il pleuvait, l'après-midi du dimanche, je voyais Lagoutte au café. Etait-ce le fait de mon nouveau costume? Il n'affectait plus d'avoir pour moi autant de mépris. La première fois où nous nous étions retrouvés, il avait voulu surtout divertir la galerie à mes dépens. Je le soupçonnais d'avoir l'intention de me demander un jour quelques services. J'attendais, quitte à refuser pour me venger de lui. Mais, par exemple, pas chiche de son argent : c'était presque toujours lui qui réglait les consommations. J'y rencontrais aussi Guillemain, qui portait la belle tenue des sous-officiers rengagés, c'est-à-dire le képi-pompon fantaisie avec l'épée attachée au ceinturon de cuir verni -et les épaulettes à torsades d'or. 11 paraissait très heureux de sa nouvelle situation et de voir approcher le jour de son mariage. Devant Lagoutte, et devant moi qui continuais à lui témoigner du respect, il s'étendait sur les avantages que lui garantissait l'Etat : retraite et emploi après vingt-cinq ans de •service. Lagoutte, qui ne se gênait pas avec lui, disait en ricanant :
— Tout cela, tu le paieras cher, vieux! Vingt-cinq ans à commander l'école de section dans une cour de caserne, ça n'est pas une paille.
— D'abord, répondait Guillemain, je n'ai plus que ■vingt-deux ans à faire.
— Plus que vingt-deux ans ! s'exclamait Lagoutte,
Vingt-deux fois trois cent soixante-cinq jours, sanscompter au moins cinq années bissextiles !
— Et puis, continua l'autre certain dimanche, qu'estce que j'aurais fait dans la vie civile? Reprendre mon ancien métier de garçon de café ?
Ce fut pour moi comme untraitde lumière. D'abord malgré la déférence que j'ai pour les garçons de café, tels que je les vois à Paris et qui sont obligés d'avoir une fameuse tête pour ne pas oublier les commandes, j'avoue que j'eus un peu moins de respect pour Guillemain. Mais, ceque je retins surtout, c'est qu'il devait m'être possible, à moiaussi, quiétaisallé àTécolejusqu'à l'âge de quatorze ans, d'arriver au grade de sergent. Si c'était grâce à ses galons qu'il avait gagné le cœur de Mlle Marguerite, je conquerrais de la même façon Celui de Valentine. Je ne trouve rien de plus beau que le costume militaire, à la condition toutefois qu'il y ait un pantalon rouge. Ainsi, je n'aurais pas voulu être artilleur ni chasseur à pied. Et ce fut ce dimancheà que l'idée me vint de m'engager à dix-huit ans pour laire ma carrière dans l'armée, comme Guillemain. Lagoutte dirait ce qu'il voudrait : je n'avais pas à me préoccuper de ses réflexions.
En attendant, il m'apparaissait que lui non plus ne devait pas voir souvent Valentine, mais aussi qu'il n'en souffrait guère. Classé parmi les anciens et les grands du collège, il sortait aussi souvent que ça lui faisait plaisir, — du moins à Ten croire, — tantôt avec une autorisation, tantôt en fraude. Il se vantait de sauter le mur, tout comme un soldat à la caserne. A cette époque je ne pouvais pas encore le définir, vu mon inexpérience de la vie, mais déjà je sentais et devinais en lui l'homme à femmes. Regardé de profil, avec son nez busqué et son menton en retrait, il avait l'air d'un bélier dont la raison de vivre — je m'exprime peutêtre mal ou grossièrement, mais la vérité avant tout,. — est de couvrir les brebis. Il n'y avait pas jusqu'à ses
cheveux bouffants qui ne fissent penser à des touffes de laine.
Plus d'un mois avant le mariage de Mlle Marguerite, un matin, M. Berdaine reçut à l'étude une lettre recommandée. Je n'y attachai aucune importance, le fait n'étant pas exceptionnel. Il venait justement d'allumer sa pipe ; mais il n'eut pas plus tôt commencé à lire qu'en poussant un juron il donna un coup de poing tel que tout sursauta, moi y compris.
— Je voudrais bien savoir, s'écria-t-il, quel est le salaud qui m'a écrit ça ! Je lui tirerais les oreilles, et delà belle façon !
En même temps il me regardait de telle sorte qu'il me fit peur. Me soupçonnait-il de lui avoir écrit cette lettre ? Laissant là sa pipe, il prit son chapeau et partit commeun fou. Il revint une heure après, plus rouge et soufflant plus fort que jamais, mais avec de la fatigue et de la tristesse dans le regard. J'eus beau me mettre l'esprit à la torture : je nedevinai rien. Je n'eus le mot de l'énigme que le dimanche suivant . Lagoutte se vanta de lui avoir envoyé cette lettre, non signée, où il lui faisaitpart du prochain mariage de Mlle Marguerite et l'invitait à assister à la bénédictionnuptiale: quant au repas de noces, pas moyen, disait-il, et mille regrets ! Guillemain se tordait de rire. Pour moi, la farce n'était pas de mon goût. Je n'ai jamais compris qu'on fasse souffrir les autres quand on peut s'en dispenser, mais Lagoutte était de ceux pour qui leur plaisir passe avant tout. La noce se fit un samedi. Je suis bien sûr que M. Berdaine n'assista point à la bénédiction nuptiale, puisqu'il partit à midi, selon son habitude. Avec Valentine, dont la mère s'était opposée à ce qu'elle fût demoiselle d'honneur et qui le regrettait assez, je fus invité au repas du soir. Cela me rappela le jour de sa première communion à elle et le dîner chez les Rouvray, mais aujourd'hui une autre qu'elle était en blanc. Bien entendu Lagoutte en était,
Il'; LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON ' ;
et sur toute la ligne, puisque Guillemain avait tenu à ce qu'il fût garçon d'honneur ; et il n'y eut pas de politesses, ni de sourires, ni d'agaceries qu'il ne fît, au grand désespoir de Valentine, à sa demoiselle d'honneur, une amie de Mlle Marguerite et qui n'était, pourtant ni belle, ni jolie. J'y gagnai que, sans être gaie, Valentine fut aimable avec moi. Vers onze heures, sa mère vint la chercher. Je n'avais pas revu Mme Duverne depuis le matin où le père Rasse m'avait mené vers elle. Fut-ce la faute des lampes et des bougies ? Je la trouvai plus changée encore, et d'air plus austère. Elle que j'avais connue d'humeur si vive et ne dédaignant pas de lever le coude à l'occasion, ce fut tout juste si elle accepta un peu de liqueur dans le fond d'un verre. Elle me demanda des nouvelles de ma mère, et des miennes. Elle me considérait toujours comme un garçon sérieuxet rangé. Heureusement que, tout le monde parlant à la fois, personne ne l'entendait, que moi ; mais, devant Valentine, j'enrageais en silence de ces éloges qui devaient, selon moi, me nuire dans son esprit et dans son cœur. Lagoutte n'était pas le moins loquace. En entrant, Mme Duverne lui avait tendu la main.
— Regardez donc M. Henri, comme il a l'air de s'amuser ! dit-elle.
A lalongue, elle-même se dérida. Depuis longtemps elle ne s'était pas trouvée en aussi joyeuse compagnie. Elle resta jusqu'après minuit, comme tout le monde, et n'emmena Valentine que quand tout fut terminé. Pour moi, je partis avec Lagoutte et deux ou trois autres jeunes gens que je n'avais jamais vus. Nous étions excités, moi comme les autres, et plus peutêtre, d'avoir bu des vins différents, du café et des liqueurs. Quel dommage de n'avoir pu reconduire Valentine ! Dans l'ombre je me serais jeté sur elle et, qu'elle ait consenti ou non, je l'aurais embrassée si fort qu'elle en aurait crié.
— Est-ce qu'ou y va ? dit Lagoutte.
— Où donc?demandai-je,
— Certainement qu'on y va ! répondirent les autres en chœur.
Je les suivis, quand j'eus deviné. Evidemment, cette maison, je n'étais pas sans en avoir entendu parler. L'idée seule de ce qui devait s'y passer m'en avait toujours détourné. Certains soirs où il faisait nuit, j'étais allé dans les environs ; mais parce qu'il me semblait que, malgré l'obscurité, chaque passant dût lire mes intentions sur ma figure,je rebroussais aussitôt chemin. Cette nuit-là, « parti » comme je l'étais et soutenu par la présence de Lagoutte, j'allai jusqu'au bout.
J'en sortis dégoûté de moi-même, et surtout de m'être laissé entraîner à dépenser vingt francs. Ce fut à peu près la seule aventure de ma seizième année, dont j'avais espéré qu'elle serait mieux remplie ; mais tout de même, quand je me fus résigné à la diminution de mon pécule, j'en conçus une certaine vanité. Maintenant que je savais ce que c'était, je regardais femmes et jeunes filles, excepté Valentine, avec plus d'audace. Quand je pensais à elle, mon expérience ne m'était d'aucune utilité. Je l'aimais trop d'une certaine façon pour désirer autre chose que d'être toujours à côté d'elle et que de l'embrasser de temps en temps. Que de fois, depuis, j'ai réfléchi à mon état d'esprit d'alors ! Comment ai-je pu, moi, Jean Corniaux, rester dix ans de suite à faire du sentiment? J'étais comme ensorcelé. Effet de l'âge, peut-être, M. Berdaine, lui, ne l'était plus. Deux ou trois mois lui suffirent pour retrouver son équilibre, pour oublier et la lettre et le mariage. On raconte que les hommes d'un certain âge, les vieux, lorsqu'ils sont pris, le sont bien. Tout çà dépend des individus, car M. Berdaine n'en mourut pas : il n'en fit même pas une maladie. Je profitai de ce que le 15 août tombait un samedi pour aller faire
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un tour dans mon pays, que je n'avais pas Tewi depuis près de deux ans. J'y retrouvai tout à la même place, ma mère toujours la même, mais les bois, devant la maison, me parurent plus profonds et plus silencieux. Je ne m'y aventurai point, un peu parce que je n'en eus guère le temps, surtout parce que je préférais décidément les belles rues, neuves et propres, des villes.
Ma dix-septième année fut plus vide encore, s'il est possible, à mesure que la vie de Lagoutte, au contraire, se compliquait. Ayant fini par obtenir de son père de pouvoir louer une chambre en ville, il ne suivait plus les cours au collège que comme externe, et l'on peut penser s'il travaillait î Jamais il ne se laissait aller à me faire de confidences, mais il en disait toujours assez long devant moi pour qu'il me fût facile de deviner à quoi il occupait ses loisirs et même les heures qu'il aurait dû consacrer à l'étude. Soi-disant toutes les femmes qu'il rencontrait, mariées ou non, couraient après lui, et il faisait des ravages jusque dans le monde des bonnes. Je n'y comprenais rien, moi qui n'avais pas encore eu une seule intrigue. A différents indices, je m'apercevais qu'il entretenait toujours des relations avec Mlle Marie, mais jamais il ne me citait le nom d'une seule de ses faciles conquêtes. Il échoua une première fois à son examen de baccalauréat : le contraire eût été beaucoup plus étonnant. Je me disais qu'il était sur une mauvaise voie. Tout en continuant de le fréquenter, je me gardais bien de marcher sur ses traces. Je ne prenais de lui, en fait d'exemples à suivre, que juste ce qui ne pouvait pas me nuire, et je ne crois pas avoir dépassé la mesure. Depuis que Guillemain était marié, nous ne le voyions presque plus. Pour moi, je le vis presque tous les jours quand, à dix-huit ans, refusant le bénéfice de la dispense en ma qualité de fils de veuve, je m'engageai avec rin,tention de faire ma carrière dans l'armée. Ma vie à la caserne fut celle de tout le monde, avec celte diffé-
^-ence qu^ étant venu de mon plein gré je ne m'y ennuyai pas. Caporal au bout d'un an, je fus nommé sergent douze mois après. Grâce à mes connaissances en calcul et à ma belle écriture, je remplis à ma compagnie les fonctions de fourrier. L'uniforme de sousofïicier m'avantageait, je ne crains pas de le dire. L'année où je m'engageai, Lagoutte partit pour Paris où il allait mener la vie d'étudiant. Je ne le regrettai pas, n'ayant plus besoin de lui pour apprendre ce que j'ignorais avant de le fréquenter. En novembre il me rejoignit avec ceux de notre classe, alors que déjà, depuis près de deux mois, je portais mes galons de sergent-fourrier. Au moyen de je ne sais quelles inscriptions qu'il avait prises comme étudiant en pharmacie, il ne devait faire que dix mois de service ; ensuite il retournerait à Paris.
A cette époque, Valentine avait dix-huit ans. Comme nous elle vieillissait, si c'est vieillir, à ces âges, que de se développer, de grandir et, pour les jeunes filles, d'embellir. KUe était devenue jolie comme il n'est pas possible, mais, soit qu'il se fût fait en elle un revirement spontané, soit que l'exemple de sa mère tournant à la religion eût porté ses fruits, elle avait pour ainsi dire disparu delà circulation, n'allant même plus chez son amie, l'ex-mademoiselle Marguerite. Je ne dis pas que j'avais cessé de penser à elle. Elle restait le but de ma vie, dans la direction duquel je continuais de marcher, mais en flânant, et parfois en m'arrêtantle long de la route ; car, avec une petite bonne, j'eus une aventure — la première, ma foi ! et j'en fus assez fier, — qu'il serait trop long, et inutile, de transcrire ici. Plus j'allais, et plus je trouvais qu'il était impossible d'être plus heureux que Guillemain. J'avais bien remarqué, dans le temps, que, lorsque nous étions ensemble avec Lagoutte, c'était pour ne pas être en reste avec lui que Guillemain faisait le frondeur et le noceur. Au fond, il me ressemblait beaucoup plus.
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aimant l'ordre et la discipline. Quand Lagoutte fut parti pour Paris, il me prit décidément en amitié, et j'allais le voir dans leur petite maison agrémentée d'un assez grand jardin qu'il faisait bêcher par des anciens qu'il exemptait d'exercice et de corvées. Sa femme s'occupait à domicile de travaux de couture dont le produit s'ajoutait à sa solde, ils n'avaient aucun souci. Matin et après-midi Guillemain se rendait à la caserne comme un fonctionnaire à son bureau, rentrant chez lui aux heures des repas et pour la nuit. Très probablement il se retirerait avec une retraite d'adjudant et la médaille militaire, et il se voyait déjà titulaire d'un bureau de tabac dans quelque petite commune paisible où ses distractions seraient la chasse et la pêche: n'était-ce pas mieux que d'être garçon de café toute sa vie ? Et puis, en attendant, il y avait la considération dont il était entouré, ce qui n'est pas à dédaigner. Moi-même, je fus très heureux d'avoir mes galons de sergent pour être salué dans les rues par les soldats et par les caporaux. On dira ce qu'on voudra : c'est loin d'être désagréable. Et je me voyais épousant bientôt Valentine, et m'installant avec elle dans une^ petite maison semblable à celle de Guillemain.
Il y a dans la vie des coïncidences si extraordinaires qu'on les croirait inventées par celui qui les raconte. J'en ai vu, de ce genre, dans les quelques romans qu'il m'est arrivé de lire à des heures où il fallait que je n'aie pas mieux à faire. Je me rappelle que c'était nne après-midi de novembre, entre le 10 et le 15, où arrivaient les recrues de ma classe. Huit jours auparavant, j'avais reçu de Lagoutte une lettre m'annonçant sa prochaine incorporation au 29®. 11 me demandait même de le faire affecter à ma compagnie. Je me gardai bien de m'en occuper, ou plutôt je m'arrangeai pour qu'il n'y fût pas versé : je m'attendais à ce qu'il me créât des difficultés. Mais je n'étais pas fâché, bien au contraire, à la pensée qu'il allait à son tour tâter du métier militaire et, du moins pendant les premiers mois, en voir de dures à l'exercice, quand l'acier du fusil vous gèle les mains. Chaque fois qu'un groupe franchissait l'entrée du quartier, j'examinais chaque homme avec l'espoir de découvrir mon Lagoutte, pendant que, ma liste à la main, je concentrais ceux que je prenais en charge. D'après leurs vêtements il y en avait de toutes les conditions sociales, mais surtout des paysans ; quelques ouvriers, et quelques-uns de professions plus élevées, comme moi quand je m'étais engagé : des employés aux écritures, en qui il me semblait me reconnaître. Ceux-ci, je les soignais particulièrement. Eux-mêmes devaient être assez au courant des choses de la vie militaire pour deviner en moi un de leurs semblables, mais je les aurais tous
mis au défi d'écrire aussi bien que moi la moulée, la bâtarde et la ronde. Un peu avant la tombée de la nuit, les douze fourriers des douze compagnies, nous avions fait chacun notre plein, sauf celui de la 5*. Je n'en fus pas étonné : c'était lui qui devait recevoir Lagoutte. Je l'entendis plusieurs fois crier :
— Lagoutte! Lagoutte est-il ici, oui ou non? S'il est là, qu'il réponde, à la fin des fins !
Les bleus de la o* se regardaient l'un l'autre, chacun persuadé que son voisin, idiot, sourd ou mystificateur, était Lagoutte et persistait à se taire.
— Il n'y coupera pas de ses huit jours de salle pour commencer ! continua Philizot en roulant des yeux féroces, comme si les présents avaient été responsables de l'absence de Lagoutte.
C'est alors que je l'aperçus passant devant le poste de police.
— Le voici, dis-je à Philizot. Ne t'égosille pas. Lagoutte s'avançait avec dignité, marchant avec
lenteur, les mains dans les poches de son pardessus, un cigare aux dents. Depuis l'année précédente que je ne l'avais vu, — car il avait profité de ses vacances pour séjourner moitié chez ses parents, moitié à Autun, — il avait laissé sa barbe blonde pousser en collier autour des joues et du menton.
— C'est vous, le nommé Lagoutte ? lui dit Philizot.
— Parfaitement, fourrier ! répondit-il avec sérénité. Et toi, vieux, ça va ? me dit-il en me tendant la main. Alors, je ne suis pas affecté à ta compagnie ?
Un instant, j'eus l'idée de ne pas lui répondre. Il n'avait pas l'air effaré de la plupart des recrues : il entrait à la caserne comme chez lui, ne s'étonnant de rien, n'ayant peur de personne. Je m'excusai de n'avoir pu réussir à le faire passer à ma compagnie, mais avec Philizot que voici, lui dis-je, tu seras tout à fait bien. Il insista pour nous offrir quelque chose au mess. Nous nous récriâmes que nous n'avions pas le temps.
— Ça ne fait rien ! dit Lagoutte. Nous prendrons ça sur le pouce.
Il nous entortilla si bien qu'un quart d'heure après nous n'avions pas encore fini de boire, quand un homme de garde vint me délivrer. Il me cherchait depuis plus de cinq minutes ; quelqu'un m'attendait à la grille. Je n'en fus pas étonné, m'étant créé des relations ea ville, et le fait s'étant produit déjà plusieurs fois. Philizot en profita pour partir lui aussi, emm.enant Lagoutte, tandis que je me dirigeais seul, vers le poste de police.
Le crépuscule tombait. Cela ne m'empêcha point de reconnaître MraeDuverne. Nu-tôte. elle paraissait être sous le coup d'une forte émotion. Bien que je ne fusse que rarement retourné la voir chez les de Varolles, elle n'en était pas moins au courant de ma vie, et n'ignorait pas que j'eusse quitté l'étude de M^ Duclairoir pour la caserne. Quand je l'eus rejointe, elle s'expliqua par phrases entrecoupées de soupirs. Allons ! 11 était écrit, je le voyais bien, qu'elle n'aurait jamais de chance : des périodes de tranquillité, mais une catastrophe au bout. Ainsi Mme de Varolles venait de lui donner ses huit jours, à cause de Valentine : une affaire de lettres découvertes, sur laquelle elle n'insista pas. Elles allaient être toutes les deux sur le pavé, et elle venait me demander conseil et aide.
— J'ai toujours eu grande confiance en toi, disait-elle. J'ai toujours pensé que tu réussirais dans la vie ; ainsi, te voilà déjà sergent ! Si je ne t'ai pas revu plus souvent depuis que tu es à Autun, tu devines bien pourquoi : c'est à cause de cette histoire qu'il y a eu entre nos familles, là-bas.
Je la regardais, toute défaite, abandonnée à ellemême dans une ville où elle ne connaissait à peu près personne. Je me la rappelais telle que je l'avais vue avec mes yeux de dix ans. Mais je ne voyais rien à faire pour la tirer d'embarras.
— C'est bien ennuyeux, répondis-je, que ça tombe ainsi. C'est l'arrivée des bleus, et j'ai du travail pardessus la tête.
Et je n'osais pas l'interroger sur Valentine, craignant d'en trop apprendre.
— Quel malheur ! dit-elle. C'est la fatalité qui s'acharne contre moi.
Je lui dis cependant qu'il ne fallait pas désespérer si vite et que, pour pouvoir causerplus à notre aise, je tâcherais de la retrouver ce soir même, vers huit heures, dans un café, par exemple.
— Dans un café ! s'écria-t-elle. Je suis trop vieille, à présent ! Et puis je ne serai pas libre. Mais je t'enverrai Valentine. A quel endroit ?
Je lui indiquai le café de l'Avenue de la Gare. Elle partit. L'idée de revoir Valentine m' électrisait et, à part moi, je bénissais l'accident qui allait me rapprocher d'elle. Après avoir dîné au mess, j'expédiai le plus pressé de ma besogne, et j'arrivai au café avant l'heure. J'avais revêtu ma plus belle tenue, dans l'espoir d'impressionner Valentine : depuis ma nomination au grade de sergent, nous nous étions, en effet, à peine aperçus, et j'étais fier de mes baguettes de fourrier. Une heure durant, je me morfondis seul. A la fin, n'y tenant plus, j'allai sonner chez les de Varolles. Ce fut encore le père Rasse qui m'ouvrit. J'ignore s'il reconnut sous l'uniforme le petit clerc d'huissier qu'il avait vu environ six années auparavant. 11 faut croire que mes galons lui imposèrent, puisqu'il salua le premier, bien que je lui eusse demandé si Mme Duverne était là : je me disais avec raison que, depuis l'après-midi, elle ne devait pas être dans l'hôtel en odeur de sainteté. Dans la cuisine, aucune lumière. De l'hôtel môme, une seule fenêtre était faiblement éclairée : le comte et la comtesse dînaient sans doute de bonne heure, venu l'automne.
— Elle doit être dans sa chambre, me dit le père Rasse. Vous connaissezle chemin.
Ce fut Mme Duverne qui vint m'ouvrir la porte. J'avais eu le temps de l'entendre se disputer avec Valentine, que je découvris assise près du lit et se tenant le genou gauche de ses mains croisées.
— Non ! dit Mme Duverne. Elle me fera mourir !. Telle que tu la vois, il y a plus d'une heure que je la sermonne pour qu'elle aille te retrouver comme c'était convenu.
Valentine fixait sur les carreaux rouges ces regards obstinés et têtus que je lui connaissais depuis longtemps.
— Pourquoi est-ce que tu n'es pas venue ? lui dis-
je.
— Parce que !... répondit-elle comme au temps de notre enfance. Je n'en pus tirer un mot de plus.
— Mais enfin, demandai-je à Mme Duverne, qu'estce qui est donc arrivé pour qu'on vous mette à la porte ?
— Ah ! mon pauvre Jean, c'est encore elle, tu penses bien !
Et de me raconter, devant Valentine dont les yeux prenaient une double expression de triomphe et d'ironie froide, que l'été précédent elle s'était laissé conter fleurette par le jeune de Varolles ; venu en uniforme de Saint-Cyrien passer ses vacances au château de ses grands-parents, il n'y avait fait que de rares apparitions, prétextant qu'il lui était plus utile de rester à Autun, dans leur hôtel, où il pourrait fréquenter des ofTiciers du 29^ En vérité, il s'agissait surtout pour ui de fréquenter Valentine, avec qui il semblait bien qu'il eût noué des relations dès l'année précédente. On n'en aurait rien su, si M. Rasse n'avait pas, le matin même, vendu la mèche. Ici Valentine éclata.
— M. Rasse ! s'écria-t-elle. Il est joli, ton « monsieur » 1 Un vieux saligaud, et pas autre chose !
— Mais tais-loi donc ! Mais ne crie pas si fort ! disait Mme Duverne.
— Non, je ne me tairai pas ! Et puis, qu'est-ce que ça peut bien faire, puisqu'on nous met à la porte ?
Elle avait raison, mais se calma pourtant.
— Après tout, reprit-elle, pour ce que ça me gêne de vivre ici ou ailleurs !. . .
— Tu l'entends ! dit Mme Duverne. Tu l'entends ! Elle ! Toujours elle ! Moi, que je perde mes moyens d'existence, ça lui est bien égal ! Et elle ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Après une histoire de ce genre-là, ces demoiselles Chaussivert ne voudront pas la garder.
C'était, en effet, plus que probable. Dévotes de première ligne, elles habillaient et fournissaient toute la société bien pensante, et l'on ne pouvait que s'étonner de ce qu'elles aient si .longtemps conservé Valentine, avec ses manières si libres. Je m'étais laissé dire, il est vrai, que Valentine n'avait pas de rivale pour arranger un chapeau ou donner du montant à un corsage.
— Ça m'est bien égal ! répéta-t-elle.
— Quel malheur d'avoir une fille pareille ! dit Mme Duverne.
— Tu ferais bien mieux de te taire ! rispota Valentine. Ta misère, dont tu te plains tout le temps, tu n'y es peut-être pour rien ? Et si je disais, moi : Quel malheur d'avoir une mère pareille !
— Fille dénaturée, je te maudis ! s'écria Mme Duverne fondant en larmes, tandis que Valentine souriait : cela aussi lui était bien égal.
Un temps après, ayant sans doute constaté le peu d'effet produit par sa malédiction, Mme Duverne soupira :
— Comme si tu n'aurais pas dû te tenir tranquille I...
Je pensai d'abord, et Valentine aussi, sans doute, -qu'elle faisait allusion au Saint-Cyrien. Quand elle
•eut ajouté : Après tout, M. Rasse, c'est un brave homme, je commençai à deviner, Valentine aussi, mais «lie cria :
— Alors tu aurais préféré queje me laisse embrasser dans les coins et tripoter par ce vieux saligaud-là ?
Mme Duverne ne répondant rien, je la découvris telle que je n'avais jamais soupçonné qu'elle puisse -être, femme qui, malgré les apparences, n^a pas de préjugés, pourvu qu'à ce prix la vie lui soit facile et douce. Et je compris ce qui s'était passé dans mon pays. Mais cela ne nous avançait en rien, et je n'étais pas venu ici pour assister à une scène de ce genre. Bien que je fusse irrité de ce que Valentine n'eût pas voulu venir me retrouver au café, je pensais à la misère où elles pouvaient toutes les deux tomber d'un jour à l'autre. Je devinais bien que Valentine était de tempérament à se tirer d'affaire, à la condition d'être seule et libre, mais qu'allait devenir Mme Duverne?
— Je vais en parler à Lagoutte, dis-je. Valentine changea littéralement de visage.
— Il est donc ici ? me demanda-t-elle.
— Il est arrivé tout à l'heure à la caserne pour faire son année de service.
— Veine ! s'écria-t-elle en frappant dans ses mains et en esquissant une pirouette, comme si sa mère avait -été à dix mille lieues d'elle. Mme Duverne — j'en fus un peu étonné malgré tout, — ne protesta point.
— En effet, dit-elle. M, Henri a beaucoup de relations ici. Il pourra peut-être nous rendre service. Si Valentine allait le voir demain?
J'étais donc relégué au second plan ? Je ne l'acceptai pas, et je dis :
— Moi aussi, je connais beaucoup de monde.
Mais ce n'était sans doute pas la même chose, puis- -que Valentine — et je n'en fus pas étonné, — se hâta •de répondre :
— Entendu ! J'irai le voir demain matin à la caserne.
Si on faisait des difficultés, ajouta-t-elle devenant plus souple, tu t'en occuperais.
Je répondis que oui, à la condition que mon travail me le permît. Je lui fis remarquer que j'étais sergentfourrier. Quand je repense à toutes ces choses vingt ans après, je ne peux pas m'empêcher de me moquer de moi-même. Puis, je finis par me dire que ce sont des moments que je n'ai vécus qu'une fois, tandis que maintenant mes jours ne font que se répéter, en s'ajoutant l'un à l'autre. Mais, à ce que j'ai lu et cru comprendre, c'est l'histoire de tous les hommes pendant leur jeunesse. Après, on entre dans la période du grand calme. Mais je me promettais de bien rire sous cape, le lendemain. Tout étant ainsi décidé, je partis, laissant Mme Duverne moins inquiète, et Valentine radieuse.
Le lendemain matin, à huit heures, comme j'établissais la liste de mes. nouvelles recrues, un homme de garde vint me dire qu'on me demandait à la grille. Je n'en fus pas plus surpris que la veille, et déplus j'étais sûr d'y voir Valentine. Je ne m'étais pas trompé. Ignorant tout de la vie militaire, ne réfléchissant jamais à rien, elle avait tout simplement oublié la veille de me demander à quelle compagnie était affecté Lagoutte, et j'avais fait exprès de ne pas le lui dire, afin d'assister à leur entrevue. Et c'était pour cela que je riais sous cape. Malgré ses airs d'indifférence, on voyait qu'elle avait dû passer une mauvaise nuit. Son visage fatigué n'en était que plus séduisant, et je me rappelle encore le sentiment de vanité que j'éprouvai à voir les hommes du poste de police me regarder abordant cette jolie demoiselle : ils devaient la prendre pour ma maîtresse. S'ils avaient su !...
— Personne ici ne connaît Lagoutte ! me dit-elle stupéfaite.
— As-tu donné le numéro de sa compagnie '? fis-je sur un ton très détaché.
— Le numéro de sa compagnie ? dit-elle tombant de la lune.
Ayant fait signe à l'un des soldats qui accourut, je fus flatté de ce que Valentine dût se rendre compte de ma puissance.
— Allez à la 5* compagnie, dis-je à l'homme, demander au fourrier Philizot d'envoyer tout de suite au poste de police le soldat — j'appuyai sur le mot, — le soldat Lagoutte.
L'homme salua et partit au pas gymnastique. Valentine me regardait avec un peu d'étonnement. Pour la première fois elle me voyait dans l'exercice de mes fonctions, et je crus alors naïvement avoir trouvé le chemin de son cœur.
En attendant Lagoutte, je lui dis :
— Eh bien, avez-vous décidé quelque chose cette nuit, ta mère et toi ?
— Ma mère ? dit-elle. Une vraie poule mouillée : elle n'a pas pour deux sous d'énergie. A l'heure qu'il est, elle compte sur Lagoutte...
— Et sur moi ?
— Sur toi aussi. Mais, devant lui, tu n'auras pas besoin de dire pourquoi nous partons de chez les Varolles.
— Ta mère me l'a bien dit, à moi !
• — Toi, répondit-elle, ce n'est pas la même chose.
Le souvenir du baiser dans la boutique me traversa l'esprit comme un éclair et le cœur comme une flèche. Je le lui rappelai en quelques mots.
— Oui, dit-elle. C'était une après-midi qu'il faisait très chaud.
Elle se tut, frissonnant sous la bise de ce matin de novembre. Tout en faisant les cent pas devant la grille, j'apercevais à notre gauche la petite maison de Guillemain.
— Si tu voulais, lui dis-je, tu pourrais vivre bientôt, comme Marguerite, dans une maison pareille.
— Marguerite ? demanda-t-elle comme sortant d'ur. rêve.
— Oui, Marguerite Guillemain.
— Ah ! merci ! fit-elle. Avec un rengagé comme lui, probablement ?
— Avec quelqu'un qui rengagerait, oui ! Cela ne tient qu'à toi.
Elle n'eut pas de peine à deviner ce que je voulais dire.
— On a le temps d'en reparler, répondit-elle sur un ton indifférent.
Mais ces quelques mots me redonnèrent espoir, et de nouveau je pensai qu'elle pouvait m'aimer. Je dus. une fois déplus, changer d'avis quandjela vis en présence de Lagoutte, qui pourtant ne payait pas de mine comme la veille avec son pardessus à col dastrakhan et son chapeau melon. Tout de frais entré dans sa collection n^'S, vieux pantalon rouge, vieille veste et vieux képi, s'il n'avait rien perdu de son assurance, il avait tout perdu, pour moi du moins, de la supériorité que lui conférait son ccstume de civil. Il n'en fut pas ainsi de Valentine, car je vis bien, aux regards qu'elle lui lançait, qu'il était toujours pour elle le riche qui ne craint personne et le mâle qui peut tout. Il s'arrêta en face d'elle, se balançant sur ses jambes d'avant en arrière. Et, je ne sais pourquoi, je me souvins d'un jour d'été dans mon pays où j'avais vu, au milieu d'un pré, un troupeau de brebis et de moutons. Le bélier se tenait à l'écart. 11 faisait très chaud, et partout le soleil tapait dur. Brebis et moutons paissaient. Le bélier restait immobile, comme planté en terre, sans doute repu, mais, je ne sais comment dire cela, je le voyais osciller d'avant eu arrière, comme poussé par la force de son sang. De temps en temps une brebis regardait de son côté, puis se remettait à tondre l'herbe courte, et il ne bougeait toujours pas de place. Et c'était ainsi, ce matin-là, que Valentine regardait Lagoutte.
— Tu es donc au 29« ? dit-elle. Tu aurais bien dû me prévenir.
— Pas pensé, répondit-il simplement, en prenant une cigarette dans son étui.
— C'est ma mère qui m'envoie. Elle ne peut plus faire l'ouvrage chez les Varolles. Alors elle s'est dit...
— Et ton Saint-Cyrien ? Est-ce que tu faisais bien le sien ? dit Lagoutte en allumant sa cigarette.
— Quel Saint-Cyrien? dit Valentine devenant toute pâle.
Lagoutte ne répondant pas, elle se tut, décontenancée, humiliée et douloureuse.
Comme la veille entre sa mère et elle, je dus intervenir entre elle et lui. Je dis :
— Il ne s'agit pas du Saint-Cyrien, mais de savoir ce que vont devenir Valentine et sa mère.
— Oh ! moi, dit-elle, ça m'est égal ! Si ça ne va pas, le Ternin n'est pas loin de la gare. Si je ne peux pas prendre le train pour Paris je me flanque dans la rivière.
— Penses-tu ! fît ironiquement Lagoutte.
Jamais je ne l'avais vu aussi maître de lui-même. S'était-il étudié à prendre cette attitude d'un qui laisse les gens venir^ et causer, et s'empêtrer dans leurs explications, tandis que lui se contente de les écouter 6.1 ayant l'air d'en savoir beaucoup plus long qu'eux ? Lepuis, j'en ai vu pas mal qui se donnent ce genre, et qui m'agacent au dernier degré.
— lln'est question ni de Paris, ni du Ternin, pourle moment, dis-je.
— Possible ! fit Lagoutte. Moi, je ne vois rien, rien. Il se tut, décidé à ne rien dire de plus. Valentine se
redressa, indignée.
— Tu n'es qu'un goujat et qu'une brute ! dit-elle à Lagoutte, et, me serrant la main, elle nous tourna le ios.
— A bientôt ! lui cria Lagoutte.
l3o LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
Maintenant, j'étais tenté de rire de joie, car je ne doutais plus que ce ne fût à jamais fini entre elle et lui.
— Une gamine ! me dit-il entre deux bouffées de cigarette.
— Pas tant que ça ! répondis-je. Tu aurais mieux fait, selon moi...
J'allais me mettre à parler longuement, suivant mon habitude, quand le clairon de garde sonna « au rapport ». C'était ma semaine d'y aller, à la place de Chauvery, mon sergent-major. Cela me rendit service. Je n'eus pas besoin de m'excuser d'être obligé de quitter brusquement Lagoutte pour aller prendre au bureau mon cahier et mon crayon.
Puisqu'il ne fallait pas compter sur lui, toute la journée, en alignant des chiffres et des noms,je réfléchis aux moyens que je pouvais employer pour tirer d'affaire Mme Duverne et Valentine. L'une après l'autre, je passais en revue mes relations ; M* Duclairoir, Berdaine, quelques fournisseurs du 29* avec qui j'étais en rapports du fait de mes fonctions. Et je ne découvrais rien.
A quatre heures de l'après-midi, je me frappai Je front de telle manière que Chauvery me dit : - — Qu'est-ce qui vous prend donc, Corniaux ? C'est l'incorporation des bleus qui vous met dans cet étal ?
— Non, chef! répondis-je. C'est une idée baroqae qui me passe par la tête.
Elle n'était pas baroque, comme on va le voir. En étant revenu à penser à Berdaine, je m'étais dit : Mais, voilà notre homme ! Comment se fait-il que je n'y aie pas réfléchi dès hier ? On doit bien s'imaginer que ;e n'avais pas rompu toutes relations avec l'étude où j'ava;s débuté. Bien que j'y eusse été remplacé, les affaires de chicane prospéraient si bien que j'y trouvais assex souvent des travaux supplémentaires dont le montant s'ajoutait à mon prêt. Berdaine s'ennuyait de plus e^ plus et, plusieurs fois, m'avait fait des confidences.
l.Al ville 1 Ô 1
ne pensait plus à la bagatelle, mais ce qui s'appelio plus du tout. Quand j'y songe, me disait-il, je m'imtigineque c'est un autre que moi qui a été amoureux do Marguerite. Berdaine n'en souffrait pas moins d'être toujours seul chez lui, obligé de s'occuper de son ménage, de sa cuisine et de son linge. Les sociétés d'assurances commençaient à faire des affaires en province et dans les campagnes, et Berdaine était devenu le représentant d'une d'entre elles, ce qui lui valait, mi. disait-il, de douze à quinze cents francs par an qui s'ajoutaient à ses appointements de maître clerc. Avec ça, il pouvait s'offrir une femme, non, pas une femme : une ménagère à demeure. L'inconvénient était qu'il nen trouvait point. 11 y avait bien quelques femmes, couturières ou autres, qui allaient en journée chez l'un, chez l'autre, mais par roulement ; d'autres ne pouvaient faire que deux ou trois heures, ayant à s'occuper de leur propre ménage et de leur famille ; d'autres, enfin, n'ayant rien, n'auraient pas demandé mieux que de trouver quelque chose, mais c'étaient cinq ou six vieilles filles dévotes et qui ne voulaient pas plus entendre parler de lui, que lui d'elles ; étant un ennemi déclaré de la religion, il n'aurait pas enduré chez lui de donneuse d'eau bénite. Pouvait-il mieux tomber que sur Mme Duverne ? Car, telle que je la devinais, je voyais bien que sa piété n'était que de commande etque, sortie de chez les de Varolles, ni la cathédrale, ni les églises ne recevraient souvent sa visite.
J'allai donc trouver Berdaine avant six heures, car, une fois hors de l'étude, de moins en moins pressé de rentrer chez lui, il allait au café, pas toujours dans le même endroit, et j'aurais pu le chercher longtemps. Dans la rue, je lui expliquai l'affaire. 11 n'hésita pas une minute. 11 me dit :
— Tope-là, à la plifyi de la Duverne, si ça lui convient. Tu as vu cette espèce de pavillon dans mon jar-
din?ll y a de quoi loger deux femmes. Pas de cheminée, mais untrou pour un poêle de n'importe quelles dimensions. Elles seront nourries et logées, et je donne à la mère trois cents francs par an.
Ce chiffre, sur l'instant, me parut bien fort. Mais Berdaine avait dû réfléchir depuis longtemps qu'avec une ménagère à domicile il n'aurait plus de frais de blanchissage ni de raccommodage, que ses vêtements s'useraient moins vite, et qu'il aurait moins souvent envie de manger au restaurant. 11 voulut m'entraîner au café. Je refusai, dans la hâte où j'étais d'annoncer îa nouvelle à Mme Duverne. Le père Rasse, cettefois, me dévisagea d'un regard soupçonneux, mais je n'avais pas de comptes à lui rendre. Je la trouvai dans sa cuisine, affaissée : Valentine avait dû la mettrsau courant du résultat de sa mission.
— Eh bien ! me dit-elle, rien à faire ? Qu'est-ce que aous allons devenir ?
— îNe vous frappez pas! lui dis-je.
Je lui rendis compte, moi, de mon entrevue avec Berdaine. Trois cents francs par an, le vivre et le couvert assurés: elle n'en revenait pas ! C'était plus qu'elle ne pouvait espérer, dans sa position actuelle. Et sur place ! Car elle ne songeait, elle, ni à Paris, ni au Ternin. Même avec ses diflicullés, elle trouvait du charme à la vie, et Autun résumait tout pour elle. C'était la ville où toujours elle avait rêvé de finir son existence, les coudes sur la table après de perpétuels bons repas, en écoutant, et parfois en disant des blagues. Rlle connaissait un peu Berdaine de réputation. Ce qu'elle savait de lui suf^sait pour qu'elle acceptât, non seulement sans discuter, mais avec joie, et, se tournant vers le corps du logis, elle dit, devenant soudain populacière :
— Maintenant, les vieux, je ^P enquiquine !
Puis elle me sauta au cou et m'embrassa non loin de
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ma moustache naissante, car je n'ai jamais été barbu comme Lagoutte. J'en fus un peu gêné,
— Et Valentine ? dis-je pour rompre le silence. Qu'est-ce qu'elle devient, dans tout ça ?
— Ne t'occupe donc pas tant de Valentine! dit-elle. A présent nous nous en tirerons.
J'appris d'ailleurs que, ce matin même, ces demoiselles Chaussivert lui avaient donné ses huit jours. Comment Mme Duverne s'arrangea avec Berdaine, Comment elle fit transporter dans le pavillon les quelques meubles qui lui restaient, il est inutile que jo le raconte. En tout cas, je pus me dire que j'avais tiré d'une misère possible quelqu^un qui avait attiré le malheur sur ma famille. Mais aussi je conservais, malgré moi, un peu de mes premiers sentiments pour Mme Duverne, quoique qu'elle eût vieilli, et quoiqu'elle eût été — il faut bien que je l'écrive, — la mai. tresse de mon père.
Les premiers temps, la vie de caserne fut pour Lagoutte ce qu'elle a été et sera toujours pour tous les bleus : une succession de revues, d'exercices et de corvées. Presque tous sont ahuris et déprimés, ceux surtout qui n'ont jamais quitté leur pays. Ce n'était point le cas de Lagoutte, qui avait déjà assez vécu à Paris pour ne s'étonner de rien, et qui avait assez d'argent pour pouvoir offrir aux gradés subalternes, au moment propice, une tournée à la cantine ou un bon repas en ville. Assez souvent j'étais de la fête, Lagoutte n'ayant plus pour moi les même sentiments
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de dédain que par le passé. Voyait-il que je m'étais dégourdi ? Pensait-il que je pourrais lui rendre certains services ? Toujours est-il qu'il avait cessé de se moquer de moi comme il faisait jadis, et j'avoue que cela me plaisait.
Cet hiver-là, il fit particulièrement froid. Il tomba beaucoup de neige, qui ne fondait pas : blanc partout, comme au jeu de dominos. Dans mon bureau je n'étais pas à plaindre, et nous nous frottions les mains, Chauvery etmoi, à voir les hommes faire du maniement d'armes dans la cour par — 10° ; nous aussi, nous avions passé par là, et nous étions contents de ce que ce fût fini pour nous. Mais que devenaient Valentineet Mme Duverne ?
Presque tout de suite Yalentine avait retrouvé un emploi chez Mme Popet, la concurrente la plus sérieuse de ces Dlles Chaussivert. Mme Popet fournissait et habillait les femmes et les filles de tous les républicains dont plusieurs étaient francs-maçons. Chez elle, on attachait moins d'importance à des peccadilles. Valentine ne s'était pas plus jetée dans le Ternin qu'elle n'avait pris le train pour Paris. Toutes les jeunes filles en sont un peu là, même celles qui ont un tempérament à courir l'aventure. Au moment de se lancer dans l'inconnu, elles reculent, ne sachant pas trop ce qui les attend. Elles ont beau rêver de Paris : elles ne le connaissent que d'après des on-dit, des fois par des lectures de feuilletons, et c'est une ville si grande qu'elles n'osent pas y débarquer seules, à moins d'y être forcées par les circonstances. Ce ne sont pas des imaginations que je me fais : bien qu'elle ne se répandît pas en confidences, Valentine m'en dit assez long lorsque je la rencontrai à cette époque, pour que je devine que c'étaient là ses propres sentiments. Elle avait un peu changea mon égard, comme Lagoutte ; et cela aussi me faisait plaisir. Elle ne cherchait plus à m'éviter, et je voyais venir le jour
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■oh elle consentirait à devenir ma femme : alors, je lancerais ma demande de rengagement.
Si je n'ai pas reparlé de mes relations avec Guillemain, c'est que nous nous voyions de moins en moins. Le mariage l'avait beaucoup changé. 11 n'allait plus du tout au café, passant chez lui, entre sa femme et sa belle-mère, toutes les heures où son service ne le retenait pas à la caserne. Sa maison était située presque en face de celle de Berdaine. Dès qu'elle y eut vécu quinze jours, Mme Duverne changea de physionomie : ma parole, elle rajeunissait ! Cette place chez les de Varolles, cen'était pas ce qui lui convenait. Elle y avait été trop tenue et trop contrainte. Chez Berdaine, au contraire, elle se trouvait dans son élément : bonne chère, de l'argent qui lui venait sans qu'elle eût à s'en préoccuper, et liberté complète de travailler comme elle l'entendait. Le jour de Noël, Berdaine m'invita à manger l'oie en famille, comme il disait. Je me demandai si vraiment, selon qu'il l'affirmait, il ne pensait plus à la bagatelle, car il me sembla qu'il se mettait bien en frais de toilette et de conversation pour Valentine : il n'y en avait que pour elle. El Mme Duverne avait l'air de trouver ça tout naturel ! Moi, de plus en plus sur de mon affaire, je m'en moquais, et pensais bien qu'avec Va'entine caserait, pour Berdaine, la même histoire qu'avec Marguerite. Pour l'instant, il avaitl'air de ne douter de rien et, pend mt que le poêle ronflait et que, dehors, la neige tombait à flocons serrés, il nous lit boire quelques bonnes bouteilles : Mme Duverne ne laissait sa part à personne. A trois heures, malgré les eflorts que fit Berdaine pour la retenir, Valentine partit. Je l'avais si bien vue suivre les aiguilles de rhorlo:,^e que je devinai qu'elle devait avoir un rendez-vous. Avec qui? C'était une autre question. Mme Duvern. ne s'y opposa point : décidément, elle était plus compl. usante ■encore que ji: ne me l'étais imaginé. Elle avait eu
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beau dire naguère, elle devait être de ces mères qui pensent : « Il faut que jeunesse se passe. »
Parla suite, je pris l'habitude d'aller chez Berdaine. mais en semaine et aux heures où il n'y était pas. Je ne dis pas qu'on aurait pu m'y voir tous les jours, mais tout de même assez souvent. J'y restais une demi-heure, des fois trois quarts d'heure. 11 y avait toujours du café et de la goutte à boire. Certainement, ce n'était pas délicat de ma part, je m'en rends compte à présent, mais, pour me le reprocher, il faudrait ne pas connaître l'état d'esprit du troupier, gradé ou non, qui ne pense qu'à boire gratuitement et qu'à retrouver des maisons dont l'ameublement lui fasse oublier les lits elles grosses tables des chambrées. Et il arriva ce qui devait arriver. Une après-midi, de fil en aiguille, un mot en amenant un autre, une agacerie une autre, Mme Duverne devint...
Je n'insiste pas. Fut-ce elle qui commença, ou moi V Je crois bien que ce fut elle,(mais peu importe, après tout. En sortant, j'avais horreur de moi-même. Succéder à mon père !... Je me promis de ne pas remettre les pieds chez Berdaine. Huit jours après, j'y retournai malgré moi. C'est la seule chose que j'aie à me reprocher dans ma vie ; mais je n'ai aucune excuse, et c'est assez grave pour que je me le reproche longtemps encore. Tout petit, j'avais été amoureux d'elle comme on peut l'être à cet âge, jusqu'au jour où, avec plus de force, mes sentiments s'étaient reportés sur sa fille. Et voici que, ne pouvant avoir la fille, la mère s'était pour ainsi dire offerte à moi ! Je n'ai pas eu la force de résister, et je trouve que je n'en ai pas été assez puni.
Et Lagoutte ? On doit bien penser que lui non plus, lui surtout, il ne restait pas inactif. 11 n'aurait pas pil vivre sans être entouré, au moins par la pensée, d'un troupeau de femmes, comme le bélier au milieu de ses brebis. Ses plans étaient très simples : passer ses dix
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mois de caserne le plus agréablement possible, et, pour quelqu'un comme lui, il n'y avait pas deux manières d'y réussir ; il fallait courir d'intrigue en intrigue. Pour son insouciance autant que pour sa morgue, il n'avait pas tardé à devenir célèbre au régiment. Tous les sergents le connaissaient et acceptaient de le laissersorlir à des heures où c'était interdit: seul, Guillemains'y opposait. C'était, comme nous disions, unbriqueur de service, tant ii avait hâte d'être nommé adjudant. Tant qu'il n'avait connu Lagoutte que collégien, il lui en coûtait peu de faire, en face de lui, le fanfaron à sa manière : ni Lagoutte, ni moi ne savions alors ce qu'il était en réalité. Le premier, je l'avais découvert. Le tour de Lagoutte vint ensuite. Pour Guillemain, seule comptait la hiérarchie militaire ; s'il avait eu sous ses ordres son propre frère, il n'aurait pas hésité à le fourrer dedans à la moindre infraction, ni à se faire saluer par lui en ville. Il n'allait bien sûr pas faire exception pour Lagoutte ! Heureusement pour celui-ci, il ne prenait la garde qu'à son tour, qui ne revenait pas trop souvent, et Lagoutte pouvait presque toujours sortir à sa guise. Car, pour lui, la casernenecoraptaitpas.il n'existait vraiment qu'aux heures, trop courtes à son gré, qu'il passait en ville, soit au café, surtout, soit dans sa chambre de collégien qu'il avait relouée. S'il fallait l'en croire, — et le moyen défaire autrement.quand on le connaissait? — non seulement il avait renoué toutes ses anciennes relations, mais il lui en venait d'autres. Son portefeuille était gonllé de lettres de toutes couleurs qu'il classait devant moi ou devant d'autres avec une apparence de lassitude, mais très fier, au fond, de nous administrer la preuve de ses succès. Ses camarades de chambrée et son caporal avaient pour lui de la déférence ; car, une fois ses classes faites, c'est-à-dire le mois de mars arrivé, entant qu'étudiant en pharmacie il s'en fut manipuler des drogues à l'infirmerie
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régimentaire. Il était au mieux avec les deux majors, assistant parfois aux visites ; non seulement il tutoyait le caporal-infirmier, mais il avait pris le pas sur lui, et l'on sait l'importance qu'ont à la caserne tous ceux qui, en matière médicale, détiennent la moindre parcelle d'autorité. De plus, chaque fois qu'il venait à Autun pour ses affaires, IM. La goutte ne manquait point d'aller présenter ses respects au capitaine sous les ordres duquel était placé son fils ; et, comme les cadeaux entretiennent l'amitié, tantôt il lui- faisait tenir, par le voiturier, une bourriche, tantôt il lui apportait lui-même de ces médicaments dont on a toujours besoin. De sorte que Lagoutte jouissait de la bienveillance et de la considération de tous : avec son tempérament, il ne se gênait pas pour en abuser.
J'ai oublié de dire — j'ai tant de choses à raconter que je ne sais trop par quel bout les prendre pour les mettre à leur place, — qu'au commencement de l'année précédente, dix mois environ avant l'arrivée de Lagoutte au29^,MlleMarie, lafîlleaînéede M" Daclairoir, s'était mariée avec Martin, un de nos trois adjudants de bataillon, briqueur de service comme Guillemain : il avait pourtant, lui, son bâton de maréchal, mais il tenait sans doute à prouver qu'il en était digne. Heureusement pour l'ex-MUe Marie, il se montrait aussi doux avec elle que dur envers ses inférieurs. Ils habitaient un premier étage d'une maison de la rue de Paris, pas très loin non plus de la caserne. Jolie comme elle était, j'avais toujours pensé que ^Ule Marie ferait un mariage plus brillant ; mais^ après tout, une situation d'adjudant n'est pas à dédaigner et, encore maintenant, il y a des minutes où je me demande si, malgré tout, je n'aurais pas mieux faitde rengager. 11 ne me resterait que trois ans à faire ; puis je me retirerais avec ma retraite et une place du gouvernement; mais ça viendra bien un jour ou l'autre, et je n'aurai pas besoin du gouvernement pour vivre, et je serai
mon maître. Martin, lui aussi, tenait à l'œil mon Lagoutte. Toujours au poste de police lorsqu'il prenait la semaine comme adjudant de bataillon, il guettait le sergent de garde qui, sachant à quoi s'en tenir, n'eût point laissé sortir Lagoutte, si celui-ci s'était obstiné à vouloir le faire ; mais, plus rusé que Martin, il trouvait toujours moyen de corrompre le planton d'une des portes secondaires, et de rentrer sans donner l'éveil. Parfois même, la nuit, il sautait le mur.
Bref, le temps passait. La neige avait fondu. On entendit sonner les cloches de Pâques. La terre me parut rajeunie comme Mme Duverne. Tout en ne cessant pas de penser à Valentine, c'était moi, maintenant, qui évitais de la rencontrer : il me semblait qu'en face d'elle je me serais trouvé confus, gêné, honteux, et qu'elle aurait lu mon secret sur mon visage. Par contre, je continuais de voir Berdaine à l'étude ; il devenait visiblement soucieux, et je me disais qu'avec Valentine ça ne marchait pas plus qu'avec Marguerite. Déplus en plus souvent le régiment sortait de la caserne en masse et musique en tête, ou par bataillon, ou par compagnie, pour les marches d'épreuve, pour des marches ordinaires de jour ou de nuit, pour des tirs, pour le service en campagne. Nous autres, les comptables, c'était par roulement que nous y prenions part ; une fois le double, une fois le fourrier. C'était tenable, car j'y allais le sac vide. Pour Lagoutte, ça l'était moins, car ses heures de sortie en étaient fameusement réduites ; mais je m'occupais de moins en moins de lui. Passés les deux premiers mois, nous avions repris cliacun notre vie, lui retrouvant ses relations d'avant son service, moi conservant les miennes. Quand je passais avec ma compagnie, en serre-file, devant la maison de Berd.'iino, Mme Duverne se tenait à la fenêtre. Nous nous regardions, moi un peu ennuyé, pensant
que « ça devait se voir », elle, lair radieux. Comme j'aurais préféré qu'à sa place il y eût Valenline ! Mais celle-ci disparaissait de plus en plus de la circulation, du moins dans ma sphère. Aux heures où j'allais chez Berdaine. elle n'y était jamais, pas plus que lui. Un jour que je parlais d'elle à Lagoutte, il m'avait répondu :
— Valentine ? Sais rien. La vois pas.
De jour en jour je remettais de la rencontrer pour m'expliquer avecelle. On comprendra dilîicilement ma conduite à son égard ; moi-même, aujourd'hui, je n'y comprends plus rien, mais c'est que j'ai vieilli. On se dira que, ne pensant qu'à elle, bien que je fusse devenu l'amant de sa mère, j'aurais dû être toujours à ses trousses pour lui renouveler mes protestations d'amour. Mais, outre que les nécessités de mon service ne m'auraient pas permis de le faire, ma nature s'y refusait. Tel que j'étais alors, il me suffisait de vivre dans la même ville qu'elle : je n'avais pas besoin de la voir quotidiennement. Il me suffisait de savoir qu'elle iiabitàt avec moi, mais enfin il allait tout de même falloir que je sache prochainement si elle y consentait pour plus tard. Si je lançais ma demande de rengagement, ce ne serait que pour elle, car le métier militaire ne me plaisait qu'à demi.
Ce fut vers la fin de juin que je devinai qu'il y aurait peut-être des événements.
Une après-midi, je trouvai Mme Duverne les yeux tout rouges. Je n'avais pas pu me décider à la tutoyer.
— Qu'est-ce qui vous est donc encore arrivé ? lui demandai-je.
— Rien du tout, m2 répondit-elle. C'est les nerfs.
Je n'en pus rien tirer déplus. M'étant renseigné, j'appris que depuis quelque temps des bruits circulaient en ville. On représentait Berdaine comme vivant en concubinage avecelle, et M« Duclairoir lui avait donné
LA MLLE l/il
il choisir : renvoyer la Duverne, ou quitter l'étude que des clients pointilleux sur le chapitre des mœurs abandonnaient l'un après l'autre. Dans une ville comme Autun, et dans beaucoup d'autres aussi j'imagine, des cancans de ce genre étaient à prévoir, et je m'étonnai de ce que Berdaine n'y eût pas songé plus tôt. Deux jours après, je retournai la voir, et lis allusion à ce que j'avais appris.
— S'il n'y avait que ça ! me dit-elle. Mais Valentine «st enceinte, la garce !
Je ne dirai pas que je faillis m'évanouir. J'ai toujours eu la tête solide, et rien ne m'a jamais troublé à ce point. Mais c'était ma vie brusquement modifiée, et sans espoir de retour. Je ne rengagerais pas, et c'était tantmieux, mais jen'épouserais pas Valentine, et c'était tant pis. Durant près de dix années je n'avais guère rêvé que d'elle, avec la confiance de la jeunesse. J 'avais passé sur ses accès de mauvaise humeur, sur ses refus, sur ses absences, me disant que, si elle ne tenait pas à moi, ça viendrait à coup sûr. Maintenant, il ne m'était plus permis de garder la moindre illusion ; elle s'était donnée à un autre que de toute évidence •elle me préférait. Et je devais faire une tête singulière, pour que Mme Duverne me dît :
— Ça t'impressionne donc tant que ça ? Est-ce que tu serais encore amoureux d'elle ?
— C'est à cause des ennuis que ça va vous attirer, répondis-je.
— Oh ! dit-elle, tout compté, ça ne sera pas pire que ce qui m'est déjà arrivé là-bas. J'y suie habituée. Pourvu que tu ne m'abandonnes pas, je me tirerai toujours d'affaire.
Alors, positivement, elle me fit horreur. Tout lui était indifférent, pourvu que sa vie à elle continuât d'être confortable. Après m'être tombée dans les bras, -allait-elle me tomber sur les bras ? Peu lui importait
ï[\2 LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
qu'on apprît nos relations, pourvu qu'elle ne mourût pas de faim.
— On verra ça ! lui dis-je, pendant qu'elle cherchait à m'embrasser.
Je m'échappai, et sortis avec des envies de claquer la porte, mais je me retins.
Au sujet de Valentine je n'avais pas pu ne pas penser à Lagoutte. Je finis par le trouver à l'infirmerie : képi sur la nuque, pipe à la bouche, il faisait une partie de cartes. Sur un signe que je lui fis, il se leva, de mauvaise humeur.
— Attendez-moi, les gars, dit-il. Je reviens tout de suite.
Quand nous fûmes seuls :
— Qu'est-ce que tu me veux ? me demanda-t-il.
— 11 paraît, dis-je, que Valentine est enceinte. Pas un muscle de son visage ne tressaillit.
— Première nouvelle ! fit-il. Et de qui ? Son calme me déconcerta. Je lui dis :
— Tu le sais peut-être mieux que moi?
— Encore des histoires ? De quoi est-ce que tu t'occupes ?
— Oh ! de rien ! C'était pour savoir si tu savais quelque chose. Moi, tu comprends, ça m'est égal, mais je me demande si ces deux femmes-là vont nous embêter encore longtemps,
— Nous ! Moi, elles ne m'embêtent pas. Alors, ça serait donc vrai que tu couches avec la Duverne ?
Depuis des mois je ne l'avais entendu prononcer une phrase aussi longue. Je n'avais pas, comme lui, l'habitude ni la force de dissimuler mes sentiments, et il ne dut pas lui être difficile de constater qu'il avait frappé juste. J'eus beau^protester : j'en dis trop, pendant qu'il se balançait devant moi en souriant à peine et se taisant. Comment cela avait-il pu se savoir ?
— Des choses qu'on devine ! fit-il laconiquement.
— Qu'on devine ! Et si l'on se trompe ?
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— C'est tout ce que tu avais à médire? fît-il sans me répondre. Parce que, tu sais, les copains m'attendent.
Je le quittai, furieux et consterné. Peut-être n'était-il pas seul à savoir ? En même temps, je réfléchissais qu'il faut toujours se méfier des gens qui, comme lui, ont l'air de ne s'occuper de rien ni de personne, que d'eux-mêmes, qui ont l'air d'être bien au-dessus des mille petites histoires delà vie. Ils passent à côté de vous Seins vous regarder, et ils vous espionnent peut-être plus que celui qui vous dévisage. Jamais je n'aurais pense que Lagoutte put s'occuper de moi à ce point.
Je restai des semaines sans mettre les pieds chez Berdaine, évitant de passer devant sa maison quand je sortais seul, regardant de l'autre côté quand je défilais avec ma compagnie, mais jetant toujours un coup d'oeil furtif dans l'espoir de découvrir une voiture chargée des quatre meubles delaDuverne. Ne voyant toujours rien, j'en parlai à Berdaine.
— C'est le premier août qu'elle doit partir, me dit-il. Au fond, ça m'embête, parce qu'avec elle j'étais bien tranquille. Qu'est-ce qu'elle deviendra ? Je n'en sais rien.
Il ne dit pas un mot de plus, ni de moins. Pour qu'il n'y fît aucune allusion, il fallait qu'il ne sût rien de mes rapports avec elle.
II y eut les fêtes du quatorze juillet. Quinze jours après, nous devions partir pour le camp d'Avordoîi le régiment allait exécuter des feux de guerre. Et voici ce qui se passa,!' avant-dernière nuit qui précéda notre départ.
Nous étions sortis, à trois ou quatre fourriers, pour profiter de la fraîcheur de la nuit en buvant des bocks à une terrasse de café. Nous venions de regagner chacun notre chambre, à onze heures, après avoir vu Martin, qui était de semaine, s'agiter au poste de police. Tout à coup j'appris qu'il y avait contreappel ; rien d'extraordinaire à cela. Mais ce qui
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m'étonna davantage, ce fut d'entendre frapper à ma porte à cette heure : peut-être, après tout, était-ce mon sergent de semaine qui venait s'assurer de ma présence ? Non. C'était encore un homme de garde qui me dit:
— Fourrier, il y a une femme qui vous demande au poste. C'est urgent, qu'elle dit.
Ce ne pouvait être que la Duverne ; je ne m'en débarrasserais donc jamais ? Elle était échevelée.. à peine vêtue.
— Dépêche-toi ! s'écria-t-elle. Vaîentine se meurt ! Etait-ce ma faute ? Que ne s'adressait-elle à Lagoutte ?
— Que je me dépêche! dis-je. Et de quoi faire?
— D'aller chercher un médecin !
— Je ne peux pas m'absenter, répondis-je. Il y a contre-appel.
A la réflexion pourtant, j'eus honte de moi-même. Je dis :
— Attendez ! Je vais tâcher de voir si Martin veut me laisser sortir.
Je finis par le trouver dans la chambrée de Lagoutle où il procédait en personne au contre-appel, avec le sergent de la 5^ Comme par hasard, Lagoutte n'était pas dans son lit, et il le faisait dûment constater. Bien qu'il parût plus soucieux que gai de sa découverte, il me dit, après que je lui eus expliqué l'affaire :
— La fille à la Duverne ? Encore une victime de ce vaurien-là ! Mais, patience ! Sortez, si ça vous fait plaisir.
Je courus à la première adresse qu'elle m'indiqua, et revins tout de suite chez Berdaine, plus anxieux que je n'aurais désiré l'être. Vêtu seulement d'un pantalon et pieds nus dans ses savates, Berdaine se promenait en maugréant, ne voulant pas, sans doute, être mêlé à cette aventure où il n'était pour rien.
— Heureusement que ça va bientôt finir ! me dit-il. Mais c'est un joli cadeau que tu m'as fait là !
— Est-ce que je savais ! dis-je.
Dans le pavillon tout était en désordre, et l'on respirait une odeur épouvantable. Le lit était rouge. Perdant la tête, Mme Duverne essuyait, ramassait des choses au hasard. Elle disait des phrases sans suite, mais qui se rapportaient toutes à la même idée. Ainsi, j'appris qu'au dernier moment Valentine avait fait des aveux ; le responsable, c'était Lagoutte. 11 lui avait procuré des drogues. Mme Duverne parlait d'avortement. Quand elle dit :
— La malheureuse ! Elle risque la prison ! je me mis à trembler un peu.
Cela ne m'empêcha point de remettre un peu d'ordre jusqu'à ce que le médecin fût arrivé. C'était, heureusement, un des clients occasionnels de Berdaine assureur et clerc d'huissier. Quand il vit Mme Duverne s'embrouiller dans des explications, il dut comprendre plus vite que moi qu'il s'agissait d'un avortement. Les yeux fermés, Valentine était pâle comme une morte.
— Il faut la transporter tout de suite à l'hôpital, dit-il.
Ce ne fut pas une petite affaire, mais déjà je n'étais plus utile à rien, et je rentrai à la caserne, dégoûté des femmes et de moi-même, après ce que je venais de voir, et pensant à Lagoutte, porté manquant au contre-appel.
— L'imbécile ! pensai-je. Se faire prendre deux mois avant d'être libéré !
Quelle ne fut pas ma stupéfaction, me retournant à un bruit de voix, de le découvrir entrant derrière moi, mais en la compagnie de Martin ! 11 marchait tête basse et mine déconfite.
— Sacré saligaud que vous êtes ! disait Martin. Si vous n'étiez pas qu'un vulgaire soldat de 2« classe, je vous passerais mon sabre à travers le corps !
l46 LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
— Pardon, mon adjudant ! répondait piteusement Lagoutte, qui voulait plastronner : je suis poli avec vous, moi !
— Il ne manquerait plus que ça, que vous ne le soyez pas, crapule! Caporal-consigne, empoignez-moi cet homme-là, et flanquez-le en prison !
Ah ! mon Lagoutte avait bien perdu de son arrogance ! Quand il m'eut vu, il détourna de moi son regard. Si j'avais eu besoin d'une vengeance, je l'aurais eue alors, mais j'avais cessé de lui en vouloir. En revanche, comme tout à l'heure dans sa chambrée, je voyais s'épanouir d'une joie mauvaise les visages des hommes de garde qui aimaient mieux prendre le frais sur les bancs que de se faire dévorer par les punaises du lit de camp. Comme tous les autres, ils connaissaient Lagoutte, et n'étaient pas fâchés de le voir enfin soumis au régime commun. Deux d'entre eux l'encadrèrent, et ils disparurent dans l'ombre, précédés du caporal qui agitait son trousseau de grosses clefs. Quant à Martin, m'entraînant un peu à l'écart et me prenant par un bouton de ma veste, il me dit :
— Corniaux, vous êtes trop honnête pour être l'ami d'un pareil saligaud !
— Mon adjudant, lui répondis-je, nous sommes camarades d'enfance: c'est tout. Il ne m'a jamais plu, et je ne l'ai pas beaucoup fréquenté depuis qu'il est
— C'est vrai! dit-il. Eh bien, comme ça se saura malheureusement, je vais vous dire la chose... 11 y avait déjà quelque temps que je m'en doutais... : je viens de le dénicher chez moi... dans mon lit... Vous entendez? Dans mon lit !... Je vais devenir la risée du régiment et la fable de la ville... Vous entendez ?
Si j'entendais !... 11 faisait de grands gestes, et S» mordillait la moustache. Et j'oubliais le chien de quartier pour ne plus penser qu'à l'homme.
— Ça dépend ! dis-je. On sait bien que vous êtes
honnête, vous aussi. C'est un malheur, voilà tout l
— Honnête ! La belle affaire ! Qu'est-ce que vous feriez à ma place, vous ? Moi, je vais me flanquer une balle dans la tête. Ce sera la première et la dernière fois que je me servirai de mon revolver d'ordonnance pour de bon.
En une seconde j'entrevis toutes les conséquences de ce suicide : le déshonneur pour lui, pour sa femme et pour Lagoutte, qui en seraient considérés comme responsables.
— Pas de ça, mon adjudant! dis-je. Pasdeça!. Voyons, réfléchissez un peu !
Nous nous promenâmes longtemps dans la cour, il lâchait des phrases en tapant du talon.
— La crapule ! Profiter de ce que je suis de semaine! 11 sait bien que rien ne me ferait m'absenter du quartier ! C'est elle, l'autre crapule, qui a dû le lui dire ! Moi, je ne connais que ma consigne : je ne vais même pas déjeuner à la maison. Une fameuse salope ! Demain, je la renvoie chez son père.
Je finis par lui faire entendre raison. Inutile d'ébruiter la chose. Nous étions quatre seulement à savoir : elle et lui, Lagoutte et moi. Chez lui, il s'arrangerait comme bon lui semblerait, mais sans tapage. Ici, qu'il en fût de même. Lagoutte porté manquant au contreappel, il l'aurait, faisant lui-même les cent pas devant la caserne, rencontré se promenant avec une femme et lui aurait enjoint de rentrer. Quant à sa femme, je ne lui dis pas que depuis longtemps je savais qu'elle entretînt avec Lagoutte des relations; d'ailleurs,j'avais cru que c'était fini. Nous nous quittâmes au moment où le ciel commençait à blanchir. U était tout aussi abattu, mais plus calme.
Le lendemain, ou plutôt ce jour même, tout le régiment commenta la punition de Lagoutte. Quinze jours de prison : il s'en tirait à bon compte. La fièvre du départ imminent, le dégoût d'être mêlé à des histoires
malpropres, m'empêchèrent de retourner chez Berdaine : Valentine et la Duverne deviendraient bien ce qu'elles voudraient. Je me disais qu'elles n'avaient l'une et l'autre que ce qu'elles méritaient. Pour Lagoutte aussi la punition commençait en ce sens qu'au lieu de partir comme infirmier, il marchait comme les hommes de son escouade. Si Valentine et Mme Martin étaient coupables, il l'était autant et plus qu'elles, et elles ne devaient pas être ses seules victimes. Mais deux, c'était déjà trop.
Quand nous passâmes, de bon matin, devant la maison de Berdaine, les volets en étaient encore fermés. A songer qae peut-être Valentine était morte, j'eus comme un pincement au cœur. Martin marchait à quelque distance devant moi. Quelles mesures avaitil prises à la maison ? Je me dis que sa femme était sans doute, pour lui, comme morte. Moi, mavie n'était pas engagée. Et, tandis qu'il allait tête baissée contre son habitude, je me redressai, trouvant soudain mon sac moins lourd.
IROISJEME PARTIE
On ne m'enlèvera pas de l'idée que je vieillis. L'an prochain, c'est-à-dire dans quelques mois, je vais avoir quarante ans, et lorsque je pense à tout ce qui m'est arrivé dans la vie, il me semble que je suis encore beaucoup plus vieux. Je ne demande plus qu'une chose : pouvoir faire assez d'économies pour retourner dans mon pays pour tout de bon, depuis que plus rien ne me relient à Paris. Je suis seul. Je n'ai ni femme, ni enfants. Certains soirs, quand je rentre de mon travail,je me fais l'effetdun pauvre vieux misérable abandonné de tout le monde. Certainement, si je voulais, je pourrais causer avec les concierges, maisj'aime mieux me taire. J'en aurais trop à dire. Cela ^me so rtirait de la bouche malgré moi. Une parolejen amène une autre. Raconter ses malheurs aux autres, ^a ne peut que vous faire du tort. Us ont l'air ds vous plaindre^: au fond, ils sont bien contents. J'en connais beaucoup qui n'ont jamais eu la moindre complication dans leur vie. Si je ne leur ressemble pas, je peux toujours me dire qu'au fond çà n'a pas été tout à t'ait ma faute, mais j'y suis bien tout de même pour quelque chose. Quand je pense à moi-même, il me semble que j'ai été un de^ ces m'en-
lUO LE UtLiLIl, LA BREBIS ET LE MOUTO-N
diants qui traversaient le bourg sans rien demander, trop honteux ou trop fiers ; mais il y avait toujours un chien qui s'acharnait à aboyer derrière eux et à vouloir les mordre, lis le chassaient en faisant des moulinets avec leur bâton. Pour^moi ma destinéea été ce chienlà. J'avais un tempérament^à vivre tranquille. Mais je n'ai pas eu l'esprit ni la force de me défendre. Tout autant qu'un mendiant inolîensif, j'étais comme un mouton qu'elle à poussé jusqu'aussi loin qu'elle a pu, en le harcelant, et j'ai,eté pris, dès le commencement, entre le bélier et la brebis.
Aujourd'hui, c'est le premierdimanche de novembre. Ce matin, j'ai fait mon^ménage et préparé mon déjeuner. Je n'avais pas grand'faim. Je voulais sortir ensuite, mais la pluie s'est; mise à tomber. Qu'est-ce que je serais allé faire dehors, tout seul ? Lés grands boulevards, je m'y suis promené assez souvent. Je n'ai été qu'unefoisau musée du Louvre pourme rendre compte; ça ne m'a guère intéressé. Je l'ai vu pour le restant de mes jours. Je me demande à quoi ça peut servir de peindre des figures, des^arbres, des bêtes, des fruits : tout ça ne vaudra jamais] une bonne photographie. Mais je peux dire que je connais tous les monuments importants de Paris. Je suis monté plusieurs fois sur l'Arc-de-Triomphe et au deuxième étage de la Tour Eiffel. J'ai visité, le Sacré-Cœur. De devant, j'ai regardé Paris, et ça m'a fait un autre effet qu'Autun. Maintenant, je ne ferais plus un pas pour revoir ça. Ce que j'avais de, mieux à .faire, c'était donc de rester chez moi, à continuer, de me raconter ma vie. Dieu merci, je ne manque^ ni de plumes, ni de papier, ni d'encre. Je n'ai qu'à en rapporter du bureau, et, depuis plus de quinze ans^ que j'y suis, j'en ai mis de côté plus que je ne pourrai jamais en user. Je dois dire que je n'aime guère les romans que racontentles livres, ni les journaux, parce que je sens bien que ces histoireslà ne sont pas vraies. On y voit des gens qui font trop
PAnrs loi
de discours, et des discours trop longs ; ce n'est pas -comme ça qu'on parle dans la vie, ou bien, alors, il faut avoir la langue fameusement bien pendue. En tout cas, moi, je n'ai jamais rencontré de gens pareils. Je ne suis pas un savant, loin de la, bien que ce soit moi qui aie la plus belle écriture de tout le bureau. Mais j'ai ma petite jugeotte. Je prends mon journal tous les matins, et, quand le sujet ne me déplaît pas trop, je suis les feuilletons.
La pluie tombe plus fort. A présent, je l'entends sur les tuiles de ma chambre où je suis depuis plus de quinze ans. C'est une chambre mansardée, à un sixième étage de la rue Nollet, Elle est la dernière au fond du couloir où j'ai la jouissance d'un grand placard percé dans le mur : j'y range beaucoup de choses, dont mes chaussures, qu'ainsi je nettoie hors de chez moi. Des autres chambres, — il y en a six en tout, — les unes sont occupées par des bonnes, les autres servent de ':abinet3 de débarras aux locataires des étages inférieurs. I>a mienne n'est pas très grande. Quand on s'approche de la fenêtre, il faut prendre garde de ne passe cogner la tète au plafond en pente, mais il y a longtemps que j'y suis habitué. Maintenant que je gagne assez bien ma vie, je pourrais être mieux logé, mais 'je me dis toujours : A quoi bon ? Pour un vieux garçon que personne ne vient voir, c'est suffisant. Et puis, j'ai fini par m'attachera cette chambre. Et je suis considéré comme un vieux locataire. Jamais la propriétaire ne m'a augmenté. Allez donc aujourd'hui trouver une chambre, même mansardée, pour cent cinquante francs par an, et pas très loin du centre de f' :^s ! Je ne veux pas me lancer dans des frais : je '.,' ■/'-.re garder mon argent. A la mort de ma mère, qui remonte à une dizaine d'années, j'ai hérité d'environ douze mille francs. Je les ai tout de suite placés. Leurs intérêts ajoutés à mes économies personnelles me mettent aujourd'hui à la tête d'une vingtaine de mil-
liers de francs qui me rapportent, l'un dans l'autre, un billet de mille par an. Je dois dire que j'ai eu la chance d'avoir, presque coup surcoup, un bon Panama et une foncière 1900 qui m'ont valu chacun un lot de mille francs. Tout ce que je demande donc, c'est qu'on ne me démolisse pas mon sixième étage avant que je parte de Paris. Après, ma foi ! j"aimerais autant. Ça me ferait mal au cœur de savoir qu'un étranger s'installe à ma place.
A présent, il faut que je tâche de renouer le fil de mon récit.
A notre retour du camp d'Avord j'appris que la Duverne était, comme de juste, partie de chez Berdaine au jour fixé, qu'elle avait remisé ses meubles dans un petit hôtel, en face de la gare, où on l'avait prise moitié comme cuisinière, moitié comme bonne à tout faire; que Valentine, toujours à l'hôpital, était hors de danger ; que M. La goutte, prévenu par une lettre qu'avant de partir lui avait écrite son vaurien de fils, avait tout arrangé, du mieux qu'il lui était possible, pendant notre absence forcée. Valentine détenant, paraît-il, dés preuves irréfutables, on s'était arrangé pour conclure à la fausse couche accidentelle plutôt qu'à l'avortement prémédité. Quant à l'autre histoire, celle de Martin, miracle ou non, rien n'en avait transpiré. La propriétaire de la maison, une vieille fille qui habitait au rez-de-chaussée, étant sourde comme un pot, n'avait rien entendu. Les hommes de garde n'avaient rien deviné. L'ex-MUe Marie s'était hâtée de se taire. Martin,aprèsavoir vraiment réfléchi, lui avait dit :
— Pas de pleurnicheries ni de protestations ! Tu m'as trompé : je ne l'oublierai pas de sitôt ! Mais je ne veux pas être couvert de ridicule. 11 me resterait à t'abattre d'un coup de revolver et à me suicider ensuite. Tâche de ne pas oublier, toi, que si tu recommences, c'est chose faite, et sans rémission.
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Il y eut les grandes manœuvres, puis le départ de la classe. Lagoutte ayant dû faire ses quinze jours de « rabiot », nous fûmes libérés à la même date : engagé volontaire, je devais accomplir mes trois ans jour pour jour. Mon capitaine avait fait tout son possible pour me retenir, étant très content de mes services. Il me promettait les galons de sergent-major à la première occasion, mais je ne voulus rien entendre.
Comme il ne m'était pas possible de retourner me fixer dans mon pays, comme je ne tenais plus guère à rester à Autun, à cause de la Duverne et aussi parce que j'avais envie de tâterde Paris, dès mon arrivée du camp d'Avord je m'étais occupé de recueillir des renseignements de-ci, de-là. A cette époque, et je crois bien que ça n'a guère dû changer depuis, dans les provinces et dans les campagnes on vous racontait couramment qu'à Paris il n'y a rien à faire pour ceux qui ne sont pas sérieusement recommandés, qu'il y a cinq cents demandes pour une seule place, et des milliers déjeunes gens très instruits qui sont sur le pavé. Sans en rien savoir, tout cela me paraissait bien extraordinaire. Car je n'en étais pas à ignorer que les grands magasins et les grandes maisons de banque, le développant de plus en plus, avaient besoin d'un personnel de plus en plus nombreux. Et je me disais : ^a m'étonnerait fort, tout de même, que pour y entrer 1 faille une recommandation du Président de la Réîublique ou seulement d'un ministre !
Je m'étais laissé dire, aussi, que la population de ^aris augmentait d'année en année. C'était donc, fortement, que tout le monde n'y mourait pas de faim. ')n peut être instruit, et n'être pas capable de grand'- <hose ; tandis que moi, avec ma belle écriture, j'étais ^r de me tirer toujours d'afîaire.
J'en parlai à Berdaine, que je considérais comme m homme de bon conseil. Pour l'instant, il était dans 1. lune de miel de sa vie de vieux garçon qu'il venait
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de reprendre. Débarrassé de la Duverneetdes cancans de la ville, il avait pris le parti de déjeuner et de dîner au restaurant. Son ménage, il le faisait vaille que vaille, mais heureux d'être de nouveau seul chez lui, jusqu'au jour où il en aurait assez. Je devinai qu'il ne tenait pas plus que ça à ce que je rentre chez M* Duclairoir, une fois fait mon service militaire : il préférait n'avoir sous ses ordres qu'un gamin. Il n'y alla pas par quatre chemins.
— J'ai un cousin que je ne vois jamais, me dit-il, mais avec qui je suis en correspondance. 11 habite Paris. C'est un des avocats du « Crédit Industriel et/ Commercial », 66, rue de la Victoire. Il doit y avoir de, l'influence. Je vais lui écrire à ton sujet. Ton grade de' sous-oflicier et ta spécialité de fourrier ne te nuiront sûrement pas. |
Quinze jours après, l'affaire était dans le sac. Alors seulement j'en parlai, par lettre, à ma mère. On doit bien penser que j'allais la voir de temps à autre, soit pour vingt-quatre heures, soit pour plus longtemps. Elle n'était pas malheureuse. On s'habitue à tout. Si elle parlait encore de mon père, c'était tranquillement, bien qu'elle poussât des soupirs pour la forme. Elle, me répondit qu'elle aurait préféré que je reste à Autun pour que nous soyons moins loin l'un de l'autre, maisl que, du moment où mon intention était de faire ma, carrière à Paris, elle n'y pouvait mettre obstacle. Ne m'occupant pas plus de la Duverne ni de Valentine que si elles n'eussent pas existé, aussitôt libéré j'allai passer huit jours auprès d'elle, dans sa petite maîso en face des bois. J'eus vite fait de m'y ennuyer. L pluie tombait sur les feuilles jaunes. Je n'avais pa d'autre distraction que notre ancien hôtel, où je buvai avec le remplaçant de mon père, et que de rendre visit à mon maître, M. Mariller, qui refusait de prendre s retraite, à laquelle il avait droit depuis des années comme il était encore vert, malgré son grand âge, o;
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le laissait à son poste. Je voyais aussi M. Lagoutte, qui n'avait rien perdu de ses vieilles habitudes. Je me rendais compte que les aventures de son fils ne lui avaient pas ouvert les yeux, qu'il avait toujours pour ses frasques la même bienveillance et la même admiration. Il médisait:
— Il faut que jeunesse se passe ! Toi aussi, tu as dû en faire, pendant tes trois ans !
J'avoue que je ne cherchais pas à le détromper, au contraire. Et je me frisais la moustache en souriant d'un air avantageux.
~- Les femmes ! disait encore M. Lagoutte. Mais qu'est-ce qu'elles ont à se plaindre, quand elles ont été consentantes ?
Et je répondais :
— Oh ! certainement. Monsieur Lagoutte ! comme si j'en avais eu, naguère, des douzaines à ma disposition. En réalité, tout s'était borné pour moi à des rencontres de hasard et à ces amourettes, auxquelles j'ai fait allusion, avec une petite bonne. Quant à Lagoutle, aussitôt libéré, lui, il avait repris le chemin de Paris en me laissant son adresse. « Toi, m'étais-je dit, quand j'irai te voir les poules auront des dents ! » Le bruit de ses histoires à Autun s'était répandu jusqu'ici. Ne tenant pas à s'encroûter à la campagne en plein mois d'octobre, il s'était trouvé d'accord avec son père qui préférait, pour l'instant, qu'il ne se montrât pas au pays.
Chargé seulement d'une lourde valise, je partis de chez nous le matin, et d' Autun l'après-midi, mais pas avant d'avoir invité Berdaine à déjeuner : je lui devais bien ça. Il m'accompagna jusqu'à la gare, où mon ennui fut grand de découvrir la Duverne vêtue comme un souillon. Depuis des mois elle ne me disait plus rien, et je n'aurais pas voulu la toucher du bout des doigts. Plus j'allais, et moins je m'expliquais comment il avait pu se faire qu'elle fût devenue ma maîtresse, elle qui
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aurait pu être ma mère. Elle avait sans doute eu vent de mon départ. Je vis bien que Berdaine en fut ennuyé, lui aussi; les mauvaises langues allaient dire qu'elle courait après lui, peut-être même qu'ils continuaient de se fréquenter. )
— Tu pars donc pour Paris? me demanda-l-elle. j Alors, bon voyage ! Moi, j'irai peut-être aussi bientôt, | avec Valentine.
Croyait-elle que cela pouvait m'intéresser ? Si elles allaient là-bas, eh bien ! elles n'auraient qu'à s'adres- j ser à Lagoutte en cas de besoin; comme moi mon', déjeuner à Berdaine, il leur devait bien de les tirer j d'embarras. Lequel de nous deux, vraiment, avait eu les faveurs de Valentine ? Elle me serra la main, ma , foi ! avec discrétion et timidité, et d'un signe de tête salua Berdaine. Pauvre malheureuse, après tout ! Moi i qui ne suis pas sensible, je fus remué par sa démarche. 1
Quand le train s'ébranla, j'eus peur. A vingtdeux ans, pour la première fois de ma vie, je quittais mon pays, puisque à Autun j'avais toujours été un peu comme chez moi. Comment allais-je faire pour me débrouiller à Paris ? Mais ce premier sentiment ne persista point. J'avais bien mangé et bien bu. En plus de mes petites économies personnelles, je possédais cinq billets de cent francs que m'avait donnés ma mère. Tout de suite je repris courage et bravement allumai ma pipe. Je me rappelle encore, à dix-sept ans de distance, que la pluie fouettait les vitres du wagon. Je causai avec l'un, avec l'autre. Le temps passa vite. Arrivé vers minuit, je sortis de la gare de Lyon, marchant droit devant moi, au hasard. Berdaine, qui connaissait un peu Paris, m'avait dit : « Pour les hôtels, ne te fais pas de bile : tu n'auras que l'embarras du choix. » J'en trouvai un tout de suite.
J'en sortis le lendemain matin à huit heures. Berdaine m'avait dit aussi : « Tâche de ne pas te loger trop loin de ton travail. » Je pris un fiacre, et donnai
ordre au cocher de me conduire rue de la Victoire.
— A quel numéro ? me demand'a-t-il.
Je lui répondis que je n'en savais rien, que je venais d'être libéré du service comme sergent-fourrier, et que j'allais être employé au Crédit Industriel et Commercial, au 66 de la même rue où je voulais demeurer à l'hôtel. A l'occasion, il faut savoir faire état de ses capacités : on n'a jamais à s'en repentir.
— Je vois ce qu'il vous faut, me dit le cocher. Mais faudrait pas vous imaginer qu'il y a des hôtels dans toutes les rues. Enfin, pour vous, ça tombe bien.
Je traversai une partie de Paris, et j'étais bien étonné. Quelle différence avec Autun ! Beaucoup de gens circulaient déjà, presque tous endimanchés. Malgré le brouillard, je ne perdais rien du spectacle. Je ne connaissais, bien entendu, les noms ni des rues, ni des places,ni des boulevards, mais, depuis, j'ai reconstitué mon itinéraire : rue de Lyon, place de la Bastille, les grands boulevards et le faubourg Montmartre jusqu'à la rue de la Victoire. Les boutiques me faisaient l'effet de bonbonnières. Tandis qu'en province et dans les campagnes tout est en longueur, ici tout est en hauteur. Les maisons, représentées par les appartements et par les logements, sont empilées les unes sur les autres. Je rencontrais des véhicules de toute sorte : voitures à bras que traînaient des hommes à tablier blanc, une serviette roulée autour du cou (j'ai su par la suite que c'étaient des garçons de restaurant qui venaient des Halles), voitures à un ou deux chevaux chargées de légumes, camions charg'és de caisses, omnibus chargés de voyageurs, et, par-dessus le marché, partout des piétons qui allaient dans tous les sens, les uns lisant leur journal qu'ils venaient d'acheter, les autres les mains dans les poches de leur pardessus, beaucoup de femmes aussi, et de jeunes filles qui me semblaient être autrement jolies que celles que j'avais vues jusqu'alors. L'image de Valentineme passa
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devant les yeux ; elle me fit l'effet d'un laideron» Allons! J'étais bien guéri, etbien débarrassé. Ici, je n'aurais plus à m'occuper que de moi. Déjà je me voyais me mariant avec l'une de ces jeunes filles, et j'étais très heureux de mon premier contact avec Paris.
Rue de la Victoire, le cocher s'arrêta un peu avant d'arriver à la rue Taitbout. Je descendis. Il me dit:
— Je crois que voilà votre affaire.
Je l'invitai à entrer avec moi : il ne refusa pas. L'établissement me plut tout de suite, car j'ai toujours eu des goûts modestes. C'était une salle plus profonde que large, avec un plafond bas, culotté, comme les murs, par la fumée des cigarettes et des pipes. A droite, en entrant, le comptoir en zinc ; à gauche, une série de tables de m.abre qui allaient rejoindre le galandage de la cuisine, là-bas, dans le fond . Cela me rappela notre hôtel, en plus petit. Mon cocher devait y être déjà venu plus d'une fois, car il dit :
— Monsieur Chanteloube, c'est un client que je vous amène.
J'expliquai que je venais de débarquer à Paris et que, devant entrer au Crédit Industriel, je voulais habiter tout près.
— J'ai justement ici de ces messieurs qui y travaillent, dit Chanteloube. Je leur fais une pension de quatre-vingts francs par mois, chambre comprise.
Je ne me demandai pas si c'était cher ou bon marché. J'acceptai tout de suite et offris une bouteille de vin blanc. Lorsque mon cocher partit, j'éprouvai comme un serrement de cœur : il avait été ma première relation à Paris. Ma valise casée, je m'en fus voirie cousin de Berdaine. L'après-midi,je me présentai au Crédit Industriel où j'entrai en fonctions le lundi suivant.
PARIS iSq
Je fus vite fatigué de loger à l'hôtel : je ne m'y sentais pas chez moi. Des camarades, dont j'aurai l'occasion de parler, me conseillèrent de me mettre dans mes meubles, puisque la petite maison de ma mère en regorgeait. Quand j'eus trouvé cette chambre oîi j'habite encore aujourd'hui, elle m'expédia ce que je lui demandais : pour remplir ce qui me tenait lieu de maison, il ne m'en fallait pas beaucoup. Je les ai encore tous : mon lit en bois, mon armoire, ma table, mes chaises et ma glace, sans compter ma batterie de cuisine beaucoup trop importante pour un vieux garçon comme moi. J'emménageai le premier décembre, et je me trouvai heureux comme un roi. Tout ce qui m'entourait me rappelait mon pays que je ne regrettais pas du tout, mais auquel je pensais avec plaisir en fumant ma pipe une fois couché : une habitude prise à la caserne.
J'étais aussi très content de travailler dans cette grande administration. C'est tout autre chose que ces petites boîtes de province qui occupent au plus une vingtaine de personnes, quand ce ne sont pas des études dans le genre de celle oîi j'ai fait mes débuts sous les ordres de Bordaine. Les premiers temps, j'étais fier de passer devant le concierge à gilet rouge sans qu'il lui soit possible de m'arrôter. On dira ce qu'on voudra : c'est quelque chose de faire partie du personnel d'une société de Crédit qui, à son seul siège, sans parler de ses succursales, a plus de quinze cents
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employés ! Je trouvais l'intérieur magnifique avec ses vitrages clairs, ses guichets numérotés et ses carrelages de verre épais. Sur des tables étaient disposés à l'intention des clients du buvard, du papier, de l'encre et des porte-plumes. On devinait une machine dont les moindres détails du mécanisme fonctionnaient parfaitement, et je me disais, et je me dis encore que pour diriger tout ça il faut avoir un fameux cerveau. Nous autres, les employés, nous sommes bien quelque chose, mais, alors, qu'est-ce qu'il faudrait dire de nos chefs de service et de notre directeur !
Dès mon arrivée, sur les conseils de Berdaine, j'avais cru qu'il valait mieux habiter tout près ; mais, quand je me fus rendu compte que mes collègues vivaient aux quatre coins de Paris, plusieurs même dans la banlieue, je me dis que je pouvais bien faire comme eux, sans trop m'éloigner pourtant, et c'est ce qui me fit chercher du côté des Batignolles, un des quartiers les plus tranquilles de Paris et où l'on ne rencontre que des gens bien élevés : dame ! c'est que tout le monde n'a pas l'étoffe d'un employé de banque ! J'étais aussi très content de mes collègues. Ils avaient sur moi la supériorité d'être au courant de leur affaire, mais,, quand ils virent ma belle écriture et qu'ils surent que j'étais sorti du régiment avec les galons de sergentfourrier, ils eurent de la considération pour moi, jusqu'à mon chef, M. Santeuil, un vieux monsieur pour qui, moi, j'avais du respect : car il gagnait ses six mille par an, et il n'est pas donné à tout le monde d'arriver à un résultat pareil. En tout bien, tout honneur, il me faisait penser à mon maître, M. Maril- 1er. Lui aussi, il aurait pu prendre sa retraite, mais il ne voulait pas, disant que le bureau lui aurait manqué, et je le comprenais. Mes meilleures heures étaient et sont encore celles que j'y passe. Il y fait chaud l'hiver, frais l'été. On se connaît tous les uns les autres. Je ne me serais ennuyé qu'une fois sorti, le
soir, si je n'avais pas conservé l'habitude de prendre mes repas chez Ghanteloube. J'y allais donc avec ceux de mes collègues qui habitaient chez lui et dans le service desquels j'étais tombé par le plus grand des hasards. Nous faisions des parties de cartes jusqu'à l'heure du dîner : ça ne me gênait pas trop de perdre,, ayant conservé intacts mes cinq billets de cent francs, ma mère m'ayant promis de m'envoyer cinquante francs par mois, et gagnant quatre francs par journée de travail. Ensuite, sans me presser, je rentrais à Batignolles. Entre temps, ils me parlaient non seulement de notre bureau, mais de la maison en général. J'eus vite fait de connaître les noms et les habitudes du directeur et des deux sous-directeurs, des chefs et sous-chefs des différents services : caisse, portefeuille, comptabilité, correspondance, titres et coupons. Nous avions aussi avec nous quelques dames, dont je parlerai forcément. Le dimanche, je faisais la grasse matinée. Je descendais déjeuner chez Ghanteloube, je retrouvais mes collègues, et l'après-midi je me promenais avec eux dans Paris qu'ils m'apprirent à connaître. Ce fut ainsi que je passai mes mois de décembre et de janvier.
Le premier lundi de février, comme je traversais la place Clichy, je sentis qu'on me frappait sur l'épaule. Me retournant, je reconnus Desmoulins. C'était un homme d'une quarantaine d'années, nez aplati, barbe noire, longues jambes. Il avait la ferme volonté d' « arriver » : c'était lui, je le savais, qui remplaçait M. Santeuil quand celui-ci prenait ses vacances.
— Eh bien, monsieur l'employé ? me dit-il.
Ilaimailcette expression qui ne me déplaisait pas, au contraire 1 Ancien placier en quincaillerie, un peu avant la trentaine il était entré au Crédit Industriel. Ses longues jambes, j)Ourtant, lui auraient permis de continuer à arpenter le pavé de Paris, mais il aimait mieux être assis. Surtout il vénérait, comme moi et
avec raison, radministration. Un jour, il m'avait confié ses regrets de n'être pas assez instruit pour avoir pu entrer à la Préfecture de la Seine ou dans un ministère. J'étais dans le même cas. Jamais nous ne serions fonctionnaires, mais du moins nous étions des employés. 11 va sans dire que j'avais pour lui la déférence que tout débutant doit à tout ancien. Comme je lui serrais la main, il ajouta :
— Et cette journée d'hier ? Ça s'est bien passé ?
— Pas trop mal, répondis-je. Et vous ?
Pour lui tous les dimanches se passaient bien. Lorsque, pour son plaisir et aussi dans l'espoir d'un avancement plus rapide, il n'allait pas, le matin, travailler seul au bureau, il se levait tard, jouant dans le lit avec ses deux gamins. 11 descendait se faire raser dans une boutique de l'avenue de Clichy, presque en face de chez lui, et attendait sans impatience son tour. Ensuite, tantôt seul, tantôt avec Rubigny, un de nos collègues qui habitait tout près, il buvait l'apéritif, pendant que sa femme préparait le déjeuner, ils le savouraient tous les quatre, restant deux heures de suite à table. Ils sortaient ensemble, et achevaient leur soirée près du poêle en hiver, en été à la fenêtre.
— IMoi, me dit-il, c'a été hier comme d'habitude.
A ce moment, il haussa les épaules en signe de mépris et dit, me poussant du coude :
— Regardez-moi donc ça ! Quelle pouflTiasse ! C'était Mlle Davesne, une de nos collègues, qui venait
de nous dépasser. Je connaissais les sentiments de Desmoulins à son égard : il exagérait. Peut-être auraiton pu reprocher à Mlle Davesne de porter des dessous trop soignés, mais c'était son droit, et de passer sans doute beaucoup de temps à se coiffer, mais quand on a de beaux cheveux blonds comme les siens, on ne saurait trop les faire valoir. Desmoulins lui en voulait d'être dans les bonnes crrâces de M. Sanleuil. Peut-être
PAi;;s i\jS
aussi, mais je n'en sais rien, était-il irrité d'être trop âgé pour qu'elle lui fît des avances.
— Vous êtes dur pour elle ! lui répondis-je. Qu'est-ce qu'elle vous a fait ?
— Vous êtes jeune, mon garçon ! me dit-il sur un ton protecteur dont je ne me froissai pas. Elle vous plaît, hein ? Dame, il y en a de plus laides, mais c'est une rouée. Avec Santeuil, elle fait la pluie et le beau temps. Prenez garde à elle ! Il croit tout ce qu'elle lui raconte. Heureusement, elle n'a pas prise sur moi, et elle le sent bien.
11 avait deviné juste : elle me plaisait, et j'étais amoureux d'elle !
— Je crois que vous exagérez, lui dis-je.
— Allons donc ! il n'y a que trois mois que vous êtes là : vous verrez.
Cependant nous descendions la rue de Clicliy, voyant les visages que nous avions l'habitude de voir chaque jour à peu près à la même minute. Tous les employés descendant des Batignolies vers le centre en deux files ininterrompues, nous allions les uns derrière les autres, un peu comme à la procession. Quand nous arrivâmes :
— Tiens ! dit Desmoulins. Le patron n'est pas là ! 11 parlait de M. Santeuil qui avait coutume d'arriver
une demi-heure avant tout le monde. Pas une fois il n'y avait manqué. Mlle Davesne, qui venait d'enlever son chapeau, ne put s'empêcher de faire part à Desmoulins de son étonnement.
— Ma foi, répondit-il oubliant ses rancunes, oui, c'est drôle ! mais il va arriver d'une minute à l'autre. Peut-être un accident d'omnibus.
Tous les malins M. Santeuil prenait l'omnibus Square des BatignoUes-Jardin des Plantes.
11 habitait rue Boursault, à quelques pas de la station. Pour qu'il prît l'intérieur, il failyit qu'il plût à torrents ou qu'il gelât à pierre fendre. Le reste du temps,
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il s'installait sur l'impériale, sa pipe allumée, et regardait. C'était un Parisien de race, qui avait vu, paraîtil, Batignolles et Paris se transformer peu à peu. Nos collègues arrivaient : Le Roch, Cherbuis, Guinaut, Lereuil, Corbineau, Mmes Lacoste, Rousseau, et le menu fretin. Tous avaient les mêmes regards d'étonnement à constater que M. Santeuil n'était pas assis à son bureau. Que faire ? Desmoulins, sentant la gravité des circonstances, traversa le hall en quatre enjambées et entra dans le bureau de M. Tournier, le chef du service des titres.
— Monsieur Tournier, dit-il, je viens vous prévenir que M, Santeuil n'est pas encore arrivé.
— Eh bien, mon bon ami ? dit M. Tournier.
C'était, commeDesmoulins, un homme d'une quarantaine d'années, mais à qui sa prestance et sa belle barbe noire avaient, plus que ses capacités, disaient quelques jaloux, valu une rapide ascension. Desmoulins ne lui parlait qu'avec respect, ému quand M. Tournierj et il y avait de quoi, l'appelait « mon bon ami ».
— C'est la première fois. Monsieur Tournier... dit Desmoulins.
— Vous le remplacerez en attendant. N'est-ce pas, je compte sur vous ?
S'il pouvait compter sur Desmoulins !... En quatre autres enjambées celui-ci retraversa le hall. 11 vérilia le registre de présence, le parapha, puis, empoignant des trousseaux de clefs, il se disposait à descendre au sous-sol pour ouvrir des coffres-forts, quand il se trouva face à face avec la fille du «patron ». Elle avait l'air bouleversé.
— Mon père est mort ce matin, à six heures, d'une attaque d'apoplexie ! dit-elle.
Desmoulins faillit en laisser tomber ses trousseaux, et de nouveau se précipita chez M. Tournier, voulant être le premier à lui annoncer la nouvelle. Bientôt tout le monde fut en émoi. M. Santeuil était un des trente
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ou quarante employés qui étaient entres au Crédit Industriel lors de sa fondation. Ils n'étaient plus que trois. Sa mort réduisait leur nombre à deux : Mondeau, un vieux bonhomme de soixante-dix ans, toujours simple employé au portefeuille, et Delestrade, à peu près du même âge, mais qui était parvenu au grade de chef de section à la correspondance. Je m'étais assis à ma table de travail : de ma place, je voyais le profil de Mlle Davesne. Elle n'avait pas l'air d'être atterrée, ni même émue.
— Quelle délicieuse maîtresse elle ferait! medisaisje. Et même, quelle femme légitime !
Je peux dire sans vanité qu'alors j'étais assez beau garçon, mais elle ne faisait guère attention à moi. J'aurais voulu savoir des détails sur sa vie. Elle devait avoir une vingtaine d'années, et je me demandais pourquoi elle n'était pas encore mariée. Je regrettais qu'elle affectât de me tenir à l'écart, lorsqu'elle riait avec les autres. Je me mis au travail, mais distrait par les conversations. Le Roch et Cherbuis parlaient des changements qu'allait provoquer la mort de M. Santeuil. Le Roch ne rappelait jamais sans amertume qu'il avait deux ans de présence de plus que Desmoulins. Aussi désireux que lui d'avancer, il avait été moins habile à se faire valoir. Corbineau se leva. Les mains -dans les poches, son porte-plume sur l'oreille gauche, il se planta entre Le Roch et Cherbuis pour prendre part à la conversation. Agé de vingt ans, originaire de Montmartre où sa mère était concierge rue d'Orsel, il représentait ici, avec Lereuil, l'élément parisien. Tous les autres, nous venions de différentes provinces. Desmoulinsne l'appelait, par dérision, que« le poilu \, parce qu'il était déjà presque chauve.
— Allez donc à votre place, poilu ! lui dit Le Roch moitié plaisantant, moitié sérieux.
— Bon! Bon 1 Ça va bien ! dit Corbineau habitué k ces rebuffades.
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Desmoulins revint. Je vis bien que, malgré lui, ses yeux brillaient. Il posa les clefs sur le petit bureau en acajou, devant lequel jamais plus M. Santeuil ne s'assiérait, puis se mit à causer avec Le Roch et Cherbuis, dont les deux tables, un peu exhaussées, touchaient la bordure du guichet, Desmoulins attendait peut-être que Le Roch lui dît :
— Certainement, c'est vous qui allez lui succéder^
Mais, Le Roch s'en gardant bien, il s'assit et se mit lui aussi au travail. 11 manipulait plus fiévreusement que de coutume ses gros registres et s'agitait sur sa chaise rembourrée, la seule de ce genre qui existât dans notre bureau : toutes les autres étaient cannées. Elle tenait le milieu entre celles-ci et le fauteuil du « patron ». Le temps passa. Des employés d'autres services s'arrêtaient, en traversant le hall, pour regarder la place de M. Santeuil inoccupée- Quelques-uns entraient et demandaient des détails à Desmoulins,^ qui partit à midi moins un quart, cinq minutes plus tôt que d'habitude, sans doute dans la hâte où il était d'annoncer la nouvelle à sa femme. Le Roch allant déjeuner à dix heures et demie et ne rentrant jamais avant midi, le bureau resta livré à lui-même. On vit apparaître MondeauetDelestrade, effaréspar ce rappel du sort : leur tour n'était peut-être pas très éloigné, maintenant ? Pour moi, l'heure sonnée, je partis avec Lereuil, Papuchon, Verdoix etPascaud.
A trente-cinq ans, Papuchon avait déjà des cheveux gris. C'était un fainéant, qui gagnait dix-sept cents francs au bout de dix ans de présence. N'ayant jamais pu se mettre dans ses meubles, il vivait à l'hôtel, dans une mansarde, avec une valise pour tous bagages. On disait qu'il était poète, je vous demande un peu ! Un poète qui aligne des chiffres toute la journée ! Si tous les poètes étaient des gars comme lui, bien sur que nous n'aurions pas ces jolies chansons qu'on chante à Montmartre. On se mil à table non loin de la cuisine.
dans un coin réservé aux vrais habitués. Les tables près de l'entrée étaient pour les ouvriers de passage ou qui exécutaient dans le quartier certains travaux.
Pascaud se contentait toujours d'un plat de viande et d'un dessert. Ce n'était pas qu'il manquât d'appétit, au contraire. On le voyait bien à la quantité de pain qu'il mangeait, mais c'est ce qui coûte le moins cher. 11 était obligé de regarder à un sou. Sa femme ne pouvait travailler au dehors, ayant assez à faire avec leurs trois enfants.
— Que le patron soit mort ou vivant, dit-il, ça n'est pas ce qui changera notre sort. Et est-ce qu'ils ne parlent pas de supprimer les heures supplémentaires, par-dessus le marché !
— Tant mieux ! dit Verdoix.
— Oui ! Vous en parlez à votre aise.
Verdoix était aidé par ses parents, plus encore que moi par ma mère. De neuf heures du matin à six heures du soir il était au bureau comme un corps sans âme, ne commençant à s'animer qu'au moment de partir- Ce n'était pas à lui qu'il fallait parler d'heures supplémentaires à quinze sous ! Il dit :
— Mais c'est une dérision !
Même à ce prix, Pascaud n'aurait pas demandé mieux que d'en faire deux ou trois par jour, et d'un bout à l'autre de l'année. H réfléchit :
— Encore, avec Santeuil, c'était franc. Mais savoir qui est-ce qui va le remplacer ?
— Desmoulins, cette idée ! dit Lereuil.
— Oh ! Desmoulins !... Ça n'est pas encore fait ! répondit Pascaud, un ancien de la maison.
— Tout ça s'arrangera, dis-je.
— Quand ? Comment? fit Pascaud. Je suis presque aussi ancienque Desmoulins : savez-vous ce qu'il gagne, lui?
— Deux mille neuf ?
— Oui. Et avec ses gratifications, ses heures sup-
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plémentaires, il arrive à ses trois mille deux. Moi. tout compté, je me fais à peine deux mille quatre, et j'ai trois enfants.
Je ne peux pas dire que Pascaud avait tout à fait tort, mais toute médaille a son revers. Moi j'estime que, quand on a l'honneur d'être employé, il faut subir les inconvénients de sa situation. Ceux dont les femmes travaillaient dans la même maison qu'eux, comme Le Roch et Cherbuis, n'étaient pas à plaindre. Les autres, qui n'ont pour vivre que leurs appointements, restent vieux garçons comme Papuchon, traînant leur malle d'hôtel en hôtel, ou se marient comme Pascaud, mais ça ne diminue pas leur misère.
— Si on avait le courage, reprit-il, de réclamer comme les ouvriers !...
Réclamer quoi ? Une augmentation de salaire sans doute ?Mais Papuchon n'y pensait même pas. Verdoix n'était là que pour un temps. Lereuil avait l'insouciance de ses vingt ans. Moi, je pouvais espérer hériter, un jour, de ma mère, et ne pas rester toujours simple employé : c'est ce qui est arrivé, puisque ma mère est morte et que depuis cinq ans je suis chef de section. Chacun de nous représentait une catégorie d'employés de banque, mais je dois dire que les plus nombreux sont ceux qui ressemblent à Pascaud. Quant à ceux dont les femmes travaillaient, ils étaient satisfaits de leur sort et se vantaient même de faire des économies. Pascaud disait vrai : il n'avait pas le courage de réclamer. 11 se contentait d'aboyer de loin, peut-être avec la crainte qu'on l'entendît, mais ça le soulageait.
N'importe : pour l'instant tout le monde, plus ou moins restauré, allait mieux. Nous disposions encore d'une demi-heure. Dehors il faisait humide et gris. Alors j'eus l'idée de dire à Chanteloube qui faisait luimême le service :
— Vous servirez cinq cafés !
— Ça, dit Lereuil, c'est chic, mon vieux Corniaux ! Lui non plus n'était pas riche, mais il acceptait son
sort avec l'insouciance du gavroche. Verdoix, qui ne voulut pas être en reste, ajouta :
— Et cinq pousse-café !
— Ma parole, reprit Lereuil, c'est comme si on faisait la noce en l'honneur de la mort du patron !
Quand nous fûmes sortis, il nous sembla qu'il faisait moins froid. L'atmosphère du hall nous suffoqua presque. Il était une heure juste, et le travail n'avait pas encore repris. Les dames, qui mangeaient dans différents réfectoires, traversaient le hall pour regagner leurs places, et je me trouvai devant la porte de notre service en même temps que Mlle Davesne. Je m'effaçai, tandis qu'elle passait avec un petit sourire au coin des lèvres. Je m'assis, écoutant et regardant selon mon habitude. De partout, de derrière tous les guichets, montaient des filets de fumée. Mes collègues, qu'ils eussent déjeuné dehors ou sur leur table de travail, fumaient leur cigarette, les uns en causant, les autres en lisant un journal étalé devant eux. Mme Lacoste reprisait un bas, Mlle Rousseau faisait du crochet. Mme Lacoste avait eu des malheurs : on le devinait à voir ses cheveux blanchis avant l'âge et ses yeux d'où bien des larmes avaient dû couler. Elle me faisait penser à la Duverne. Mlle Rousseau eût été jolie sans cet œil qui disait zut à l'autre. Elle ne le savaitque trop. Quand elle l'oubliait, il lui arrivait d'essayer de vous regarder en face.
Vers une heure dix, tout le monde se remit au travail. Tout à coup on vit arriver Desmoulins à grandes enjambées.
— Je l'ai encore raté ! dit-il à Cherbuis.
On savait ce que ça voulait dire : le tramway d'Enghien-La Trinité lui avait brûlé la politesse place Clichy, ou bien il avait pass^ regorgeant de voyageurs, et Desmoulins avait dû descendre à pied. Il
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soufflait bruyamment en s'épongeant le front, plus énervé encore que ce matin. D'un regard il enveloppa le service, douze hommes et six dames, qu'il aurait bientôt sous ses ordres. En attendant, il se mit au travail. Il faisait bon. Je me recroquevillais dans la tiédeur, à l'abri du vent et de la pluie qui grésillait sur le vitrage. Pascaud faisait semblant d'abattre de la besogne ; pendant quelques jours le service serait dans tin désarroi propice aux heures supplémentaires. Papuchon allait d'une boîte de fiches à une autre, rêvassant : un fameux poète, ma foi ! et un drôle d'employé. Lereuil pouffait de rire avec Corbineau. Desmoulins se retourna.
— Poilu, travaillez donc au lieu de vous amuser ! dit-il.
D'habitude, à deux heures précises, M. Santeuil arrivait, à petits pas rapides. Ce jour-là, ce fut le directeur en personne, M. Morillon, qui apparut, accompagné de M, Tournier. Tous les cœurs se mirent à battre. Desmoulins pâlit et se leva, comme mû par un ressort : M. Morillon venait-il lui annoncer qu'il était promu chef du service ?
— Vous pouvez vous asseoir, mon bon ami, lui dit M. Tournier.
Quand nous arrivâmes, le lendemain matin, deux lettres de faire-part encadrées de noir étaient ouvertes sur une table. L'enterrement était pour mercredi. La cérémonie religieuse devait avoir lieu à Sainte-Marie des Batignolles, paroisse du défunt. Aussi énervé que la veille, Desmoulins paraissait attendre avec moins de confiance sa nomination, 11 ne s'en inscrivit pas moins pour cinq francs sur la liste qu'on faisait circuler pour l'achat d'une couronne. A contre-cœur, Pascaud donna vingt sous. Je regardais Mlle Davesnc, plus que jamais impénétrable. Décidément elle n'était pas affectée par la mort de M. Santeuil ; elle ne devait considérer comme compromises de ce fait ni sa situation, ni son influence. Elle écrivait. De temps en temps elle ouvrait un de ses tiroirs à l'intérieur duquel une glace était installée à demeure. Elle vérifiait la belle ordonnance de ses clieveux qu'elle tapotait du bout des doigts. Parfois elle rejetait une mèche derrière son oreille. Je m'étonnais de ce qu'elle restât ici à gagner quatre francs par jour de travail, qui certainement ne devaient pas lui suffire, quacd il m.e semblait qu'elle n'aurait eu qu'un geste à faire pour trouver un jeune homme riche qui l'épousât. Encore était-elle la plus favorisée, les autres dames ayant des salaires qui s'échelonnaient de trois à trois francs soixante-quinze par jour. Plusieurs fois j'avais été sur le point de demander sur elle des détails soit à Desmoulins, soit à Lereuil, soit à Verdoix : je ne m'y étais
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pas décidé, me disant bêtement qu'ils allaient deviner que j'étais amoureux d'elle, et le lui répéter.
L'après-midi, Desmoulins resta presque une demiheure dans le bureau deM.Tournier. Continuellement Le Roch se penchait derrière le pilier qui les lui masquait, comme si, les voyant mieux, il eût pu deviner, aux mouvements de leurs lèvres, ce qu'ils disaient. Desmoulins était debout, les mains croisées derrière le dos : toutes les deux minutes, il les désunissait pour faire un geste. Ce n'était pas que Le Roch pût espérer succéder à M. Santeuil, mais, que ce fût Desmoulins, il en aurait attrapé la jaunisse. Et l'entretien se prolongeait !
Quand Desmoulins revint, Le Roch quitta sa place pour lui demander en souriant jaune :
— Eh bien, ça y est ?
— Quoi donc ? demanda Desmoulins.
— Allons ! ne faites pas l'ignorant. Vous savez bien ce que je veux dire !
Certainement, Desmoulins le savait, puisqu'il ne faisait qu'y penser. Hélas ! M.Tournier ne lui en avait pas touché un traître mot. Ils avaient délibéré sur le nombre d'employés qu'on pourrait distraire du service pour assister aux obsèques. Le Roch retrouva sa sérénité.
— Il est convenu, lui dit Desmoulins, que vous irez avec Corbineau, Papuchon, Pascaud, Mme Lacoste et Mlle Davesne.
Je me réjouis de n'avoir pas été désigné; assister à "un enterrement me donne des idées noires pour plusieurs jours. Pascaud ne demandait pas mieux: son travail serait en retard et ça lui vaudrait peut-être quelques heures supplémentaires de plus. Mme Lacoste pleurerait sans doute, tellement elle devait en avoir l'habitude. ,
Quant au successeur de M. Santeuil, ce ne fut pas Desmoulins, qui commençait à peine, quinze jours
après, à se remettre du coup qui l'avait frappé. 11 essayait de ne rien laisser paraître de sa déception, mais il n'était pas assez maître de lui. Le Roch respirait enfin. Les autres ? Cela leur était bien ég-al. Mlle Davesne, qui souriait avec ironie quand elle regardait Desmoulins, souriait gracieusement à notre nouveau « patron », M. Bessière, un monsieur d'une cinquantaine d'années, chauve, à barbe grisonnante, et méticuleux. 11 n'avait ni la molle insouciance de ^L Santeuil, ni ses sautes d'humeur. Moi, je n'ai jamais critiqué mes chefs, mais mes collègues ne s'en privaient pas. Ils disaient que M. Santeuil ne s'entendait pas à faire marcher son service que M. Bessière se mit dans la tête de transformer. 11 commença par faire enlever le vieux fauteuil et le non moins vieux bureau de son prédécesseur. Il n'aimait pas les coins poussiéreux et sombres. Des liasses de feuilles inutiles dormaient dans des placards : il les fit disparaître. Papuchonje matin, arrivait souvent en retard. M. Bessière y mit le holà : l'autre dut se plier au règlement, et ce n'était que justice. Nous avions disposé nos tables un peu d ans tous les sens, selon notre bon plaisir, mais M. Bessière aimait la régularité et la symétrie, et nous les fit changer de place. Des calendriers accrochés aux murs et aux cloisons disparurent. Il n'y eut plus rien d'accordé à la fantaisie : tout redevint administratif, sévère, et c'était bien mieux. Tout au plus tolérat-il la glace devant laquelle se recoiffaient nos dames. Desmoulins ne cessait pas de bougonner, mais à voix étouffée. Il avait tout intérêt à être en bons termes avec M. Bessièrf, qui faisait son possible pour ne pas le traiter comme un simple employé, mais Desmoulins ne répondait à ses avances que par de la froideur. Il en voulait à M. Bessière, à M. Tournier, au Directeur, à tout le monde. Par vengeance, il expédiait son travail beaucoup plus vite et partait à six heures précises. Il n'avait rien à faire chez lui ; se pro-
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mener dans les rues ne l'amusait pas, mais tant pis ; il tenait à ce qu'on s'aperçût de son mécontentement.
On doit voir qu'avec tous ces événements et tous les menus incidents qui se produisaient chaque jour dans ma vie d'employé, j'avais de quoi m'occuper et me distraire. Pas une minute je ne m'ennuyais, et chaque matin je prenais ave joie le chemin du bureau, puisque j'étais certain d'y revoir Mlle Davesne. Je ne pensais pas plus à Lagoutte, à la Duverne et à Valentine que s'ils n'avaient jamais existé ; mais il était écritque ça ne pouvait pas durer et que, par une espèce de fatalité, les Duverne ne me lâcheraient pas.
Dans les derniers jours de février, une après-midi, Cherbuis m'appela à haute voix.
— Corniaux, dit-il, quelqu'un qui vous demande. C'était bien la première fois que le cas se présentait,
puisque, hormis mes collègues et ma concierge, je ne connaissais à Paris absolument personne. Me retournant — car ma table de travail était ainsi disposée que je tournais le dos au guichet où se présentaient clients et, parfois, visiteurs, — je reconnus mon Lagoutte. Je me rappelai que, si de son côté il m'avait donné son adresse en partant d'Autun, du mien je lui avais dit que j'entrerais comme employé au Crédit Industriel. Il avait eu l'air de ne même pas m'entendre, — toujours le môme système, — alors qu'en réalité il ne perdait pas une syllabe de mes paroles. Mais, pour qu'il vînt me relancer, il fallait qu'il eût vraiment besoin de moi, car nous nous étions quittés avec la plus grande indifférence, et c'était plutôt pour la forme que nous nous étions donné nos adresses. Je sortis donc de mon service, et nous nous assîmes à une des tables sur lesquelles, d'habitude, les clients rédigent leurs ordres, recomptent leurs titres, leurs coupons et leur argent.
— Alors, ça va? me dit Lagoutte, comme si nous nous étions vus la veille.
— Ça va, répondis-je.
Les quelques fois où il m'était arrivé de penser à lui, je m'étais promis, si par hasard je le rencontrais, d'adopter ses façons de parler, ou plutôt de se taire : ainsi je verrais bien qui de nous deux aurait, non pas le dernier mot, mais le dernier silence. Puisque aujourd'hui c'était lui qui venait me trouver, apparemment il devait avoir quelque chose à me dire. Il portait toujours sa barbe blonde abondante, mais je m'aperçus qu'il se laissait pousser les cheveux et qu'il était coifTé d'un feutre mou, au lieu de l'être d'un chapeau melon: ça lui donnait l'aspect d'un de ces gars comme j'en rencontre de temps en temps et qu'on appelle des rapins de Montmartre : des pas grand'chose, qui passent leurs journées à barbouiller de la peinture, à moins que ça ne soit de ces poètes, des véritables artistes, ceux-là, qui écrivent de jolies chansons comme j'en connais quelques-unes. Bien entendu, ils ne ressemblent pas à Papuchon. Lagoutte ne disait toujours rien, attendant probablement que je l'interroge, mais j'aurais préféré qu'on me coupe en mille morceaux. Il fut obligéde se décider, à la fin des fins.
— ... Tout ce que tu racontes ? dit-il.
— Oui, répondis-je. Et toi ?
— Moi, ça ne va pas. Des embêtements...
Cane m'intéressait pas beaucoup, tellement je les devinais : sûrement des histoires de femmes ou d'argent, peut-être les deux à la fois. 11 bredouilla dans sa barbe. Je compris que depuis trois mois les deux Duverne étaient à Paris, et qu'il les avait, sinon sur les bras, du moins presque entièrement à sa charge. Il se leva plus tôt que je ne m'y attendais en me disant :
— Faut que tu ailles les voir rue de la Harpe. C'est aun" 10, à l'hôtel.
Kt il partit sans me laisser le temps de protester contre ses façons d'agir : pouvais-jo, au vu de tous les <jmployé8, courir après lui? Pouvais-je crier à tue-tête
ito le bélier, la brlbis et le moutox
pour le rappeler ? Mais, vraiment, il en avait debonnes,^ sachant bien me trouver aux moments critiques pour lui, lorsqu'il avait absolument besoin de moi, le reste du temps faisant le mort ! Est-ce que j'étais à sa disposition, comme un domestique ?Je me dis : o Et puis, zut, après tout ! Je connais maintenant l'adresse des dtiux Duverne, mais ce n'est pas ce qui m'oblige à aller les voir. »
Quand je passai à côté de lui, Cherbuis me dit;
— Vous en avez des relations, CorniauxlUa « artisse » s'il vous plaît ! Vous ne nous aviez pas dit ça.
J'avoue que je fus flatté dans mon amour-propre, bien que je n'aime pas ce genre d'individus, mais connaître un artiste, à Paris, ça vous pose toujours un peu. Ainsi, par exemple, les rares fois où je vais au café-concert, c'est plus fort que moi, mais je serais fier de connaître un des chanteurs qui ont paru sur la scène, pour l'attendre à la sortie et que des gens du public me voient partir avec lui. Je m'asbtins donc de dire à Cherbuis que Lagoutte était étudiant en pharmacie. Je me remis au travail. Ma table était placée de telle façon qu'il me sullisait de lever les yeux pour voir, de dos,à dix pas de distance environ, Mlle Davesne assise à la sienne. J'enviais le sort de Lereuil qui travaillait à côté d'elle : lui, ça lui était égal. A ce qu'il nous disait fréquemment, « la Davesne », ça n'était pas son genre : il préférait la petite ouvrière, nez et cheveux au vent. Il trouvait Mile Davesne trop sérieuse^ Elle riait bien tout de même de temps en temps, quoique jamais avec moi. Nous ne nous adressions la parole que pour les besoins du service. Tous les essais que j'avais faits de conversations moins officielles étaient demeurés sans résultat. Je la regardai pour la comparer parla pensée à Valenline, et l'on peut deviner quelle était celle qui n'y gagnait pas, et que je n'avais nullement envie d'aller rue de la Harpe. Tout de suite je retrouvai ma tranquillité d'esprit. Lagoutte
n'avait qu'à se débrouiller avec ses deux Duverne : était-ce ma faute, ou la leur à tous les trois, s'ils se trouvaient danfe une situation embarrassée ?
Mais c'eût été trop simple. Deux jours après, vers quatre heures du soir, de nouveau Cherbuis me dit :
— Corniaux, quelqu'un qui vous demande.
Je me retournai, furieux : ah ! ça, était-ce encore Lagoutte ? Je me promettais de l'envoyer promener, et de belle façon, mais ce n'était pas lui : c'était la Duverne! Ce qui n'apaisa point ma colère, tant s 'en faut ' Elle était mal habillée, tout en noir, et coiffée de son éternel petit chapeau à aigrette bon marché qu'on ne remarquait pas à Autun, mais que je trouvais, ici, d'un ridicule complet. Elle me parut définitivement vieillie. Je me demandais, avec une sorte de rage contre moi-même, comment j'avais pu être assez nigaud pour que, l'année précédente, plusieurs mois de suite elle eût été ma maîtresse. Je n'y voyais donc pas clair? Ou bien étaient-ce les chagrins qui l'avaient changée à ce point ■? 11 était donc écrit que je ne me débarrasserais jamais de cette famille de malheur? Mais onallaitbien voir, et pas plus tard que tout de suite. J'ai déjà dit que la sensibilité n'est pas mon fort. Pourtant, lorsque je la vis me regarder avec des yeux de chien battu et que je l'entendis s'excuser de me déranger, si je ne retrouvai pas les sentiments que j'avais eus pour elle dans mon enfance, je ne me rappelai qu'elle avait été ma maîtresse que pour l'oublier aussitôt, et pour ne plus voir en elle qu'une malheureuse, en partie irresponsable de ses malheurs.
— Je comptais te voir, me dit-elle, Lagoutte nous ayant raconté qu'il était venu te trouver.
Je répondis que Lagoutte m'exaspérait avec ses façons de se taire, qu'il ne m'avait mis au courant de rien et que, dans ces conditions, il aurait tout aussi bien fait de rester chez lui.
— C'est que nous sommes bien ennuyées, dit-elle.
Je n'ai plus un sou pour payer notre chambre à Thôtel. Lagoutte est à court d'argent, et nous sommes menacées d'être mises à la porte dans trois jours.
— Mais Valentine, dis-je, qu'est-ce qu'elle devient ? Sa mère n'osa point me le dire crûment, mais je
n'eus pas de peine à deviner qu'elle était entretenue par Lagoutte. 11 était donc pris, à la fin, lui aussi, que je m'étais imaginé si indifférent, et se laissant aimer par Valentine plutôt qu'il ne l'aimait ?Mais j'appris qu'ils n'habitaient pas ensemble, Lagoutte vivant dans une pension de famille où son père exigeait qu'il restât. Quand il venait la retrouver rue de la Harpe, Mme Duverne avait toujours à descendre pour une course dans le quartier; cela, elle ne s'en cacha point. Elle termina en répétant qu'elle n'avait pas le sou, et qu'elle avait pensé à moi. Je ne m'en apercevais que trop, depuis des années, qu'on ne pensait à moi que lorsqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Je lui répondis :
— C'est bien ennuyeux, car c'est la fin du mois pour moi aussi, et j'ai juste de quoi manger demain .
— Oh! dit-elle, tu dois me mentir. Econome comme je te connais 1...
Ainsi, selon elle, moi, j'étais obligé d'avoir toujours de l'argent, et elle, elle avait le droit d'en manquer. Les gens sont ainsi dans la vie : ils tablent sur le tempérament qu'ils vous savent ou vous supposent, et le malheur, c'est qu'on n'a pas toujours la hardiesse ou l'habileté de leur démontrer ou de leur faire croire qu'ils se trompent. Elle ajouta :
— Et puis ta mère n'a pas dû te laisser venir à Paris sans le sou, et je pense bien qu'elle t'envoie quelque chose de temps en temps.
Ah! ça, de quel droit contrôlait-elle mes ressources et mes dépenses? Est-ce que je lui devais quelque chose? Naguère, pourtant, elle avait moins d'audace et plus de délicatesse. Je me retins de lui tourner le dos. Je me retins de lui jeter en plein visage qu'elle
avait été la cause de la mort de mon père et de notre ruine, de lui dire que, si j'avais dû me placer à Autun comme clerc d'huissier, c'était encore sa faute, car mon plus grand désir, entre dix et quinze ans, avait été — je peux bien l'écrire maintenant — d'étudier pour être un jour instituteur comme mon maître, M. Mariller. A franchement parler, non seulement je ne le regrettais plus, mais j'estimais que la Duverne, sans le faire exprès, m'avait rendu service; je ne pouvais donc pas lui en faire reproche. La vie d'employé à Paris dans une grande administration est plus intéressante, selon moi, que celle d'instituteur dans une petite commune. Je me rappelai à temps que la Duverne était autorisée à se croire certains droits sur moi et que je lui devais de la reconnaissance. Décidément, quelle bêtise j'avais faite le jour où je m'étais laissé aller à l'embrasser ! Mais je ne voulais pas qu'elle eût tout de suite le dernier mot.
— J'ai un louis d'économies, lui dis-je. Ça vous sullit-il ?
Elle me répondit à côté de la question :
— Je ne te croyais pas si mauvais cœur.
Je la vis tirer son mouchoir. Allait-elle pleurer en pleine galerie ? Elle me mettait dans une belle situation !je brusquai les choses.
— Ça n'est pas tout ça ! lui dis-je. J'ai du travail qui m'attend. Je sortirai probablement un peu après cinq heures. J'irai chez vous, et nous tâcherons de nous arranger.
— Allons, dit-elle, jeta retrouve. A tout à l'heure, Jean.
Cette fois, Cherbuis ne me félicita point, mais il me dit:
— Décidément, vous en avez, des visites, Corniaux ! Même à mes meilleurs collègues, je n'aime pas
raconter mes histoires personnelles.
— Ce n'est rien, répondis-je. C'est une femme que
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j'ai connue chez nous, dans le temps. Elle estde passage à Paris, et elle est venue prendre de mes nouvelles.
Je tiens à mes habitudes. Pour me rendre à mon travail aussi bien que pour i entrer chez moi, je suis toujours les mêmes rues sur le même trottoir, et pour ainsi dire jamais il ne s'était produit que, le soir, au sortir du bureau, je n aille pas faire ma partie de cartes chez Chanteloube.en attendant l'heure du dîner. D'autre part, je connaissais très peu la rive gauche. J'avais passé les ponts une fois, un dimanche, pour voir le Panthéon, et j'en étais revenu dégoûté de tous ces gars aux cheveux longs qui se croient très malins parce qu'ils sont étudiants : Je voudrais bien les voir attelés à mon travail ! Leur fameux Quartier Latin ne me disait rien du tout. M'étant renseigné, j'avais vu que la rue de la Harpe en faisait partie, quoique sur les bords, et pas loin de la Seine, mais je pensais que la lisière ne valait pas mieux que le drap. Je sortis un peu après les dames qui, sauf exception, avaient le privilège de s'en aller à cinq heures juste. Il faisait encore jour. Dans les rues soufflait un petit vent qui piquait les oreilles. Je marchais sans trop me presser, devinant bien queje ne reviendrais pas dinerchezChanleloube. Au moment où je débouchais place de la Bourse, je reçus littéralement un choc au cœur de me trouver presque nez à nez avec Mlle Davesne qui arrivait, elle, de la rue Vivienne, tandis que je sortais, moi, de la rue de la Bourse. Instinctivementjemedécouvris. J'étais certain qu'elle ferait mine de ne même point m'apercevoir etne me répondrait pas. Quelle ne fut pas ma surprise de la voir non seulement me faire un salut de cérémonie, mais s'arrêter! J'eus la présence d'esprit de tourner une phrase de mon mieux, et, quand je revis aujourd'hui cette minute, mon cœur bat aussi fort. Je dis :
— Tout à fait charmé de vous rencontrer, mademoiselle ! Quel bon vent?...
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Elle m'interrompit en riant.
— Oh ! ne parlez pas de bon vent, Monsieur Corniaux I
Elle était toute rose de froid, et je me disais que quelques bons baisers bien appliqués auraient vite fait de lui réchauffer les joues.
— Eu effet ! dis-je. C'est un petit vent de bise qui nous rappelle que l'hiver est encore avec nous, si le printemps est en marche pour nous rejoindre.
Ça n'était pas mal tourné, mais allions-nous rester là en face l'un de l'autre, et tous les deux en face de la Bourse ? Toujours m'efforçant de bien parler, je dis :
— Et de quel côté portez-vous vos pas. Mademoiselle? Aurai-je le plaisir de faire route avec vous?
— Mais vous-même. Monsieur Corniaux ?
— Moi, dis-je négligemment, je vais au Quartier- Latin retrouver un de mes amis.
Cela ne parut pas la surprendre. J'en conclus qu'elle se faisait de moi une certaine idée, et j'en fus flatté.
— Je vais justement par là ce soir, dit-elle.
Elle ne s'opposait donc point à ce que nous fassions route ensemble, et j'en fus vraiment retourné.
Je me demandais comment il pouvait se faire qu'après être restée des mois sans m'adresser la parole, sinon pour les besoins du service, elle n'eût point passé, dédaigneuse, devant moi. C'était donc que, d'une manière quelconque, je lui plaisais ? Et, à part moi, je me remémorais tous mes avantages extérieurs. Je me disais que, pas plus mal bâti que certains, je l'étais mieux que nombre d'autres, et ma loi ! je finis par penser que, depuis le premier jour où elle m'avait vu, Mlle Davesne était amoureuse de moi, mais qu'à cause de nos collègues elle avait préféré n'en rien laisser voir, comme j'avais fait de mon côté. Nous partîmes donc. J'appris qu'elle allait rejoindre sa mère, rue de Seine, cliez une de leurs amies qui les avait invitées à dîner. Maquillant la vérité, je dis que j'allais retrou-
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ver un étudiant de mes amis, pen&ant, de ce fait, me grandir à ses yeux. Elle ne fit aucune réflexion, mais je m'aperçus qu'en effet elle en fut impressionnée. Nous parlâmes de nos collègues. Elle les plaignait presque tous — et je trouvai qu'elle exagérait, — de n'avoir, pour vivre, que leurs appointements. Sur ellemême et sur sa mère elle ne me fit aucune révélation, mais je devinai que leur famille, après avoir tenu en province un certain rang, avait subi des revers. Le père était mort d'un coup de sang, comme le mien. Sa mère avait recueilli les débris de leur fortune, et toutes deux vivaient de petites rentes et du produit de son travail à elle. Sans faire, de mon côté, de confidences trop précises, je laissai entendre que mon cas était à peu près le même, que chaque mois ma mère m'envoyait de l'argent et que je pouvais compter sur un héritage. Avec sa mère, elle menait une vie très simpk, ne sortant que pour se rendre au bureau et, quatre ou cinq fois l'an, comme aujourd'hui, pour dîner chez celte amie de la rue de Seine. Je dis que moi aussi je menais une vie rangée, mais qu'il m'arrivait de m'ennuyer, le soir, quand j'étais seul dans ma chambre.
— Mais quand vous allez au Quartier Latin ? me dit-elle en souriant d'un air fin.
Je me sentais partagé entre le désir de paraître celui qui a assez d'argent pour mener la vie à grandes guides et qui ne travaille que pour se distraire, et la crainte qu'elle eût en horreur les jeunes gens dissipés. Je lui répondis:
— Au fond, ce n'est pas dans mes goûts.
— Allons, Monsieur Corniaux ! dit-elle. Vous devez bien trouver quelques consolations, et quelques distractions?
— Jamais, Mademoiselle ! afllrmai-je. Moi, ce qu'il me faudrait, c'est la vie à deux.
Sans doute devina-t-elle où je voulais en venir, car
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elle détourna la conversation comme nous débouchions sous les arcades du Palais-Royal. Je n'avais plus du tout envie d'aller chez les Duverne. Tout en prononçant pour la forme des phrases quelconques, je pensais à profiter de cette rencontre plus qu'inespérée pour passer ma soirée avec Mlle Davesne, comme si ee n'avait pas été vrai qu'elle allât retrouver sa mère rue de Seine, mais, bien entendu, je n'osais pas le lui demander. J'espérais que, le moment venu de nous quitter,... nous resterions ensemble. Il n'en fut rien. Quand nous eûmes traversé le pont des Arts, elle me dit:
— Eh bien, alors, au revoir, Monsieur Corniaux. A demain, n'est-ce pas?
Avec les idées que je venais de me faire, je fus aussi surpris — mais désagréablement, — qu'au moment où tout à l'heure je l'avais rencontrée. Je ne me crus pas le droit et je n'eus pas l'audace d'insister.
— A demain, certainement, Mademoiselle ! dis-je, déçu. Enchanté d'avoir fait route avec vous.
J'eus envie de la suivre ; mais je me dis que si, se retournant, elle m'apercevait, elle pourrait penser que je l'espionnais, et je m'en allai par les quais, très excité d'avoir marché une demi-heure si près d'elle, et me gourmandant, après coup, d'avoir été si bête. Je n'avais qu'à lui offrir d'entrer avec moi dans un café. Rien ne m'autorisait à croire qu'elle n'aurait pas accepté. Nous nous serions assis dans un coin où, peut-être, je me serais décidé à lui dire que depuis des mois j'étais amoureux d'elle. Maintenant, tout était à recommencer. Et j'allais chez les Duverne avec une idée de derrière la tête.
Rue de la Harpe, du bureau de l'hôtel, on me répondit sur un ton sec :
— Au dernier, la deuxième porte à gauche. Dame ! Ça ne valait pas nos maisons propres et
<5laires de Batignolles. Ce futValentine qui vintm'ou-
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vrir. Bien que la chambre ne fût éclairée que par une bougie, je fus comme ébloui Valentine n'était plus la gamine, ni même la jeune fille que j'avais connue, irritante comme un fruit vert ; elle était devenue une vraie jeune femme, qui sentait la bête fauve, une bête souple et gracieuse, sur qui tous les mâles voudraient bondir. En face d'elle, Mlle Davesne aurait fait figure de petite bourgeoise indifférente. Je lui dis, la gorge sèche :
— Tu es donc toute seule ?
— Oui, me répondit-elle. Ma mère vient de descendre.
Je ne pouvais plus avaler ma salive. Dans la grille, du charbon déterre brûlait. De la chambre misérable je ne voyais rien que Valentine debout devant moi, avec la lumière de la bougie et le feu en plein dans ses cheveux roux. Le lit n'était même pas fait. Elle me regardait bien en face, avec un petit rire imperceptible.
— Enlève donc ton pardessus ! me dit-elle. J'obéis machinalement. En le déposant sur le pied
du lit, je rencontrai le bras de Valentine, que je ne lâchai point. Je lui pris l'autre ; elle ne protesta pas. Je la courbai, la renversai, et je l'eus sur ce lit où elle couchait avec sa mère, sur ce lit où plus d'une fois Lagoutte lui-même avait dû la renverser. Mais, sur le moment, je ne pensai qu'à elle et qu'à moi. Toutes les années de ma première jeunesse me retraversèrent le cerveau dans un rapide tourbillon. Mes lèvres n'avaient pas rencontré les siennes depuis le jour du baiser dans la boutique.
Quand sa mère rentra, nous étions assis en face l'un de l'autre, de" chaque côté de la cheminée. Nous causâmes. Comme je m'étonnais qu'elles fussent logées à l'hôtel et que Valentine ne travaillât point, elle me dit :
— Avant de partir d'Autun, j'ai préféré vendre no»
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meubles. De les amener ici, ça m'aurait occasionné trop de frais. J'en ai tiré trois cents francs. Quant à Valentine, certainement qu'elle pourrait travailler l Mais jusqu'à présent nous nous étions tirées d'affaire. Ainsi, de leur vie d'autrefois, il ne restait plus rien, aucun de ces témoins que sont les vieux meubles auxquels on s'attache malgré tout. Moi, par exemple, qui aime beaucoup vivre à Paris, je suis content d'y retrouver chaque soir mon lit et mon armoire qui me rappellent mon pays. Quanta leur vie avenir, il était clair qu'elles ne s'en tourmentaient guère. Mais, plus je regardais Valentine, et plus j'étais émerveillé. Ce n'était pas que Mlle Davesne fût laide ni qu'elle manquât d'élégance, mais, ce quej'avais imaginé avec elle, c'était une vie tranquille d'employés qui chaque matin Tont ensem'ole à leur travail. Devant Valentine, au contraire, il me venait des désirs fous d'avoir beaucoup d'argent pour l'entretenir à ne rien faire. Mon vieil amour, ma vieille passion longtemps endormis se réveillaient. Quant à elle, de ses yeux à moitié fermés elle regardait le feu.
— A présent, continuait la Duverne, c'est la fin. Nous brûlons notre provision de charbon pour ne pas avoir à l'emporter avec nous. Depuis hier on n'a pas vu Lagoutte. J'ai essayé de le rejoindre ; il n'y a pas eu moyeu.
J'étais comme ivre. Je saisis mon portefeuille où je pris deux billets de cent francs : devant Valentine, que je venais de posséder, je voulais faire le magnifique.
— Laissez-le donc tranquille, dis-je, voire Lagoutte ! On se tirera d'embarras sans lui !
Et avant de les lui remettre, j'agitai mes deux billets. La Duverne n'en revenait pas. Elle m'embrassa. Ce contact me fit froid et me gêna. Valentine fit celle qui ne remarquait rien. Mais, en môme temps, j'étais fier de moi. Moi qui ai toujours eu des soucis d'honnô-
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télé, — je ne dis pas : de vertu, — les circonstances, après que j'avais été l'amant delà maîtresse de mon père, m'avaient amené à devenir l'amant de la fille de ma maîtresse. Si j'avais lu cela dans un feuilleton, j'en aurais été épouvanté. Comme je le vivais pour mon compte, bien qu'extraordinaire, cela me paraissait tout naturel. Et puis, j'avais cessé d'être le mouton pour jouer enfin, à mon tour, le rôle du bélier. Que Yalentine n'eût pas pour moi les mêmes regards soumis que pour Lagoutte, je le remarquais bien, malgré l'espèce d'ivresse où j'étais, mais je n'en souffrais pas.
Trop bien parti pour m'arrêter en aussi beau chemin et ne voulant pas me séparer si tôt de Valentine, je dis :
— Maintenant, nous allons descendre prendre l'apéro, et nous dînerons ensuite.
Après tout, ces cinq cents francs que m'avait donnés ma mère, lors de mon départ, et que j'avais à peine entamés depuis cinq mois, n'avais-je pas le droit de les avoir déjà dépensés ? Puisqu'ils me restaient presque intacts, je pouvais bien en sacrifier une partie : jamais l'occasion ne se présenterait plus belle qu'en ce jour où, pourJa première fois, j'avais possédé Valentine. Après, s'il m'en fallait d'autres, eh bien ! J'écrirais au pays. Tous mes plans étaient renversés. Toutes mes idées d'économie fuyaient à la débandade. En ce moment, j'aurais donné la moitié de ma vie pour pouvoir donner cent mille francs, et j'aurais emmené "Valentine avec moi, en voiture.
Presque en face de leur hôtel, elles connaissaient un restaurant qui me rappela celui de Chanteloube : c'était plutôt une gargote, mais il y faisait chaud, et Ton y respirait des odeurs de bonne cuisine. J'ai toujours eu grand appétit, mais particulièrement entre vingt et trente ans, et je suis de ceux à qui les grandes émotions creusent l'estomac, et qui trouvent merveilleux le fumet d'un simple ragoût de mouton. Je m'ar-
rangeai de manière à être assis en face de Valentine pour pouvoir la toucher de toutes les façons qu'il m'étaitpossible : du pied et du genou. Elle se laissait faire avec indolence, mais sans déplaisir. C'est qu'il n'en était pas avec elle comme avec mes rencontres de hasard que je quittais tout de suite ; j'aurais voulu ne pas me détacher d'elle. J'étais bien pris, ce soir-là ! Et il le fallait, pour que je dépense ainsi mon argent. N'importe ! même aujourd'hui encore, je ne le regrette pas. Cependant, sa mère, elle et moi, tout en buvant l'apéritif, nous parlions du pays, qu'elles n'avaient pas revu depuis des années, et d'Autun, où elles n'avaient pas du tout l'intention de retourner.
— Des trous ! disait Valentine. Je suis fameusement contente d'être ici î
— Et moi, donc ! ajoutait la Duverne qui s'efforçait de minauder.
En face d'elle, elle avait pourtant une glace où elle aurait dû se voir. Je la trouvais ridicule, mais elle ne s'apercevait de rien. Parfois elle allait jusqu'à me prendre le bras, que je relirais doucement en ayant Tair de n'y pas penser. Je me disais qu'avec ses deux cents francs elle devait être complètement heureuse, ayant toujours été de ces femmes qui vivent au jour le jour. Sa bonne conduite, sa piété même chez les de Varolles, tout ça n'avait été qu'tfn feu de paille. Son vrai tempérament, je l'avais connu chez nous, et à Autun lorsqu'elle était femme à tout faire chez Berdaine. Il y avait bien certaines choses auxquelles je pensais. Puisque, par ma faute encore, elles m'étaient retombées sur les bras, je devais m'arranger pour que la charge ne me fût pas trop lourde. Valentine et même la Duverne, étaient d'âge à travailler. Mais je remettais à une autre fois de leur en parler. Aujourd'hui j'étais trop content. Le dîner commença, se poursuivit et s'acheva dans la joie. Et ce fut la Duverne elle-même qui dit à Valentine, quand nous sortîmes vers neuf heures :
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— Tu peux bien lui faire un bout de conduite si tu veux. Il n'est pas tard.
— Mais tu es peut-être fatiguée? demandai-je à Valentine, avec la crainte qu'elle me répondît qu'elle l'était en effet.
— Ma foi, non! dit-elle snns grand enthousiasme.
Mais je ne lui en demandais pas plus. Nous remontâmes parle boulevard Sébastopol. Elle ne fît aucune difficulté pour entrer avec moi dans un de ces hôtels où toute la nuit défilent les filles et les passants qu'elles racolent. J'en fus un peu étonné, mais je ne pensais pas à m'en plaindre.
Le lendemain matin, je l'avoue à ma honte, ce fut à contre-cœur que je pris le chemin du bureau. J'avais d'ailleurs mal à la tête parce que, sortis de l'hôtel, Valentine et moi nous avions bu. Pour rester toute la nuit avec elle j'aurais volontiers continué, tant elle m'avait pour ainsi dire ensorcelé, mais vers onze heures elle avait à toute force voulu partir. Quant à Mlle Davesne, j'étais irrité contre moi-même, presque autant que lorsque je songeais à la Duverne. Elle me faisait maintenant l'effet d'une poseuse, et, ma foi ! pas si jolie que longtemps j'avais cru. Arrivée avant moi, elle s'attendait sans doute à ce que j'aille lui serrer la main. Je n'en fis rien. Elle penserait ce qu'elle voudrait : ,ça m'était égal. Toute lajournée, je travaillai distraitement, ruminant mon bonheur et me traçant un nouveau plan de vie.
D'abord, j'allais écrire à ma mère pour lui demander
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<ie l'argent, v^e qu'elle pourrait m'envoyer, deux cent cinquante francs par exemple. Je réduirais mes frais personnels en prenant chez moi mes repas, au lieu de continuer chez Ghanteloube. Enfin je tâcherais de trouver du travail en dehors de ma banque ; avec ma belle écriture, je serais vite agréé. Et je calculais : « Des 450 francs que j'avais encore hier, il m'en reste 230 ; avec les 250 que m'enverra ma mère, ça me fera 480. Je gagne par an 1.300 franco, soit, par mois, 108 fr.33 centimes, plus 50 que m'envoie régulièrement ma mère, soit 158 francs. Qu'avec des écritures en dehors je réalise seulement 42 francs, je disposerai d'un budget mensuel de 200 francs. En m'arrangeant pciur n'en dépenser pour moi que la moitié, il me restera 100 francs pour Valentine, plus ma provision de 480 francs en cas de besoin urgent. » Ça n'était pas mal, et je n'étais pas mécontent. Mais il va sans dire que j'aurais préféré être beaucoup plus riche. J'allais jusqu'à envisager le cas où Valentine voudrait se mettre en ménage avec moi ; on voit que je ne doutais ■de rien. Et j'attendais avec grande impatience que le moment vînt, de sortir.
Ce ne fut pas, celte fois, Valentine qui m'ouvrit, mais la Duverne. Et je fus en même temps très étonné et très contrarié de voir Lagoutte dans la chambre. Assis près de la fenêtre qui donnait sur une cour intérieure maussade et sombre, pas loin de Valentine ellemême assise sur le lit, il ne se dérangea pas pour me serrer la main.
Moi, je ne bougeai pas non plus, faisant comme s'il n'avait pas été là. Mais c'est façon de parler, car je ne pouvais pas ne pointle voir se balançant sur sa chaise, la jambe gauche repliée sur la droite et, selon son éternelle habitude, les pouces aux entournures du gilet. Il m'agaçait et m'irritait à un point que je ne poux dire ; et c'était bien pis encore quand je voyais Valentine le regarder, presque sans retenue, avec
igO LE BELIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
soumission et admiration. Hier j'avais pu la croiredétachée de lui. Comme une fois sortis de cet hôtel du boulevard Sébastopol, dès le premier bock je mettais la conversation sur Lagoutte, elle m'avait répondu:
— Laisse-le donc tranquille où il est, et n'y pense pas plus que moi.
Je n'en revenais pas : elle avait donc menti ?Jepensai d'abord faire claquer la porte et partir. La Duverne dut deviner mes intentions. Me retenant par le bras, tout de suite elle engagea la conversation en parlant au hasard de ce qui lui vint à l'idée. Je répondais n'importe quoi pensant au fond de moi-même à ce qae lout à coup je venais de découvrir. Je me disais :
— Ils se sont arrangés tous les trois pour me rouler. Qu'elles soient restées deux jours de suite sans le voir, c'est peut-être vrai, mais c'était convenu. Autrement, il ne serait pas venu aujourd'hui. Hier, ma visite annoncée, laDuverne a fait pour moi comme pour lui : elle s'est absentée au bon moment ; peut-être même qu'elle a guetté mon arrivée du tournant de la rue ou de dessous une porte, et elle est remontée quand elle a jugé que ça devait être fini. Cette petite garce de Valentine, en somme je l'ai eue pour de l'argent, comme une fille des rues. Certainement, je ne l'ai payée qu'après, mais elle devinait bien que je ne m'en irais pas comme ça, puisque j'étais venu, et je l'ai payée cher. Je ne m'en plains pas, puisque j'avais envie d'elle depuis plusde dix ans, mais tout de même je lai payée cher.
Et je me répétais ces mots avec amertume, sans que mon désir en fût diminué, bien au contraire. J'enrageais de n^être pas seul avec elle, pour bondir encore dessus. Et Lagoutte, toujours se balançant, s'était mis à me regarder bien en face en affectant de siffloter avec ironie. J'étais joué, et de quelle façon! J'étais bien resté le mouton de la farce tout en me croyant devenu le bélier. Mais pouvais-je leur crier qu'à
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présent j'y voyais clair ? Pouvais-je aire à Lagoutte : — Hier, à cette même heure, à la place même oîi «lie est assise aujourd'hui, je l'ai eue ?
Car je pensais bien que, tout de même, elle n'avait pas été jusqu'à le lui raconter. C'était un secret entre elle et moi ; si la Daverne s'en doutait, ça m'était égal. Seulement, que Lagoutte fût installé là comme chez lui, dans cette chambre qu'elles auraient dû évacuer si la veille je ne leur avais pas donné deux cents francs, cela augmentait encore mon irritation, et je trouvais que Valentine ne se montrait guère reconnaissante de mon geste. Elle estimait même, peut-être, que je n'avais pas été assez généreux ? Enfin, Lagoutte revenu, cela signifiait qu'elles n'étaient plus à ma charge. Tous mes projets étaient détruits. On pensera que cela aurait dû me faire plaisir : certainement, dans un sens, celui du porte-monnaie. Mais, dans un autre, j'aurais voulu avoir Valentine pour moi tout seul, et il n'y avait, comme on dit, encore rien de fait. Donc, brusquant les choses, je dis à la Duverne :
— Je crois qu'aujourd'hui je suis de trop ici. Hier, ^a n'était pas la même chanson. Je m'en vais. Au revoir !
— Qu'est-ce qui te prend ? s'écria-t-elle. Tu vas te dépêcher de rester ! Je voudrais bien voir ça !...
Comme Lagoutte continuait de me regarder ironiquement, je n'y résistai pas. J'attrapai ce qui me tomba sous la main, un petit banc, je crois, que je lui lançai à la volée, au risque de briser une vitre : il est vrai que j'avais laisse de l'argent pour la remplacer. 11 ne perdit rien de son flegme, se contentant de dire :
— Mal visé ! C'est à recommencer.
Valentine s'était mise debout, pendant que sa rnère, plus qu'interloquée, disait :
— Mais enfin, Jean, qu'est-ce que tu as ?
Au lieu d'avoir conservé tous mes avantages en faisant mine d'être indifférent à la présence età l'indiffé-
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rence même deLagouUe, en me démasquant je venais de me mettre en état d'infériorité.
— Quest-ce qu'il a, dis-je, à me regarder comme ça depuis que je suis entré ?
— Un chien regarde bien un évêque ! marmonnat-il en ricanant.
— Tais-toi ! criai-je.Ou je saute sur toi et je t'étrangle.
— Allons, Jean ! faisait la Duverne. Calme-toi!
Cependant Valentine haussait les épaules en se détournant de moi : ce n'était pas pour m'apaiser. Et j'allais sortir tout ce que je venais de ruminer, quand la Duverne s'entremit.
— M. Henri, dit-elle (ainsi, elle l'appelait toujours M. Henri ?)> vous avez des torts tous les deux. Mais il ne sera pas dit que deux vieux amis comme vous se seront disputés chez moi, (Il était joli, son a chez moi n ! Et, si elle l'avait encore, c'était grâce à qui, à Lagoutte ou à moi ?) Allons ! Serrez-vous la main, et que tout soitfiri !
Comme nous ne bougions ni l'un ni l'autre :
— Voyons, M. Henri ! reprit-elle. Voyons, un bon mouvement ! Et toi, Jean ?
J'attendais, alors que j'aurais bien mieux fait de men aller. Mais il me tendit la main, m.oUement, et je ne la refusai point, par faiblesse de caractère.
— Maintenant que vous voilà réconciliés, dit la Duverne, elle allait bien vite ! j'offre l'apéritif à tout le monde.
Pour ce que ça lui coûtait ! Elle aurait mieux fait de dire : « C'est Corniaux qui l'offre. » Mais elle était ainsi faite, ne connaissant point la valeur de l'argent, le gaspillant lorsqu'elle en avait, criant misère quand elle voyait sa bourse vide. Dans la gargote où nous avions dîné la veille, Lagoutte se dégela un peu : il consentit même à rire, mais je n'avais réussi à m'asseoir ni à côté, ni en face de Valentine. Bien que je me sois rendu
compte que toutes deux elles m'avaient dupé la veille, je restais violemment amoureux de Valentine, à tel point que, contre toute apparence, je me faisais fort de la détacher, à la longue, de Lagoutte et de me la conquérir. Nous parlâmes du temps passé, principalement d'Autun et du service militaire, en laissant de côté, bien entendu, l'histoire de la nuit où Martin l'avait trouvé, en bonne compagnie, couché dans son propre lit. Et, ma foi ! je ne fus pas peu surpris d'entendre mon Lagoutte s'exclamer — si l'on peut dire cela de lui qui ne parlait guère que par phrases courtes :
— Autun ! La bonne vie ! Pas comme ici ! Mais j'y retournerai... m'y établirai.
Valentine avait-elle entendu? Je ne m'en aperçus pas. Mais, à la réflexion, je cessai de m'étonner. Le tempérament de Lagoutte, c'était celui de ces hobereaux et de ces bourgeois à qui, peut-être, pendant une certaine partie de leur jeunesse, a plu la vie de Paris, mais qui s'en sont vite lassés. Ce qu'il leur faut, c'est la province oula campagne, la petite ville, ou le château isolé dans les champs, mais pas très éloigné de celle-ci où ils peuvent venir aussi souvent qu'il leur en prend fantaisie. Paris est trop compliqué pour eux, comme il l'est pour nous, les employés, mais, pour nous, c'est autre chose en plus ou en moins, notre fortune ne nous permettant pas de goûter à tous les plaisirs qu'eux, malgré tout, pourraient s'offrir : mais ils n'y tiennent plus, après en avoir tâté. C'est en province et c'est à la campagne que, dans leurs grandes salles à manger ou dans des auberges qu'ils sont seuls à connaître, ils éprouvent le plus de joie à rester des heures de suite le ventre à table, qu'ils peuvent chasser jusqu'à ce qu'ils tombent de fatigue, mettre enceintes leurs servantes et leurs bonnes, courtiser des femmes qu'ils connaissent depuis longtemps, se rencontrer entre intimes dans des cafés où ils font la partie avec le patron, venus de chez eux en pantouiles et nu-tête. Et je voyais
très bien mon Lagoutte, établi pharmacien à Autun, prenant rapidement du ventre, et y recommençant la vie qu'il y avait menée collégien et soldat. Il se marierait, et, au bout de quelques mois, se mettrait à tromper sa femme.
— Tu n'as peut-être pas tort, lui dis-je. Mais Paris, c'est tout de même rudement intéressant ! Il n'y a que là qu'on trouve de ces grandes administrations comme celle où je suis employé.
Je pensais que peut-être il allait m'en complimenter, et j'en aurais été heureux, mais il se contenta de dire :
— Moi, je commence à m'y embêter, mais ça ne durera pas autant que moi.
Puis, comme ébloui par la perspective de la vie qui l'attendait à Autun, il dit :
— J'offre à dîner, ce soir, mais pas ici. Patron, une autre tournée ! Valentine, va t'habiller, vous aussi, Mme Duverne, si vous voulez.
Suivant son habitude quand nous étions tous les trois réunis, Valentine ne disait à peu près rien à Lagoutte, mais je vis bien qu'elle se retint de lui sauter au cou : devant moi, elle n'osa pas. Pourtant, je n'aurais pas pu protester : n'étaient-ils pas comme mari et femme?
Quant à la Duverne, elle dit en minaudant :
— Oh ! mais, M. Henri, je suis trop vieille, moi ! Et puis, je n'ai rien à me mettre.
— Comme vous voudrez, répondit-il brutalement. Elle n'en partit pas moins avec Valentine, et nous
restâmes seuls, Lagoutte et moi.
Je me faisais mes réflexions. Je me disais : « Qu'il ait manqué d'argent, hier, pour leur payer leur chambre, ça n'est pas possible. Maintenant, je le vois comme si je l'avais fait. Il a besoin de femmes, mais il doit s'arranger pour qu'elles ne lui coûtent à peu près rien. Sous des dehors de viveur, il doit surveiller de très près ses intérêts, et ne lâcher un louis qu'à bon
escient. S'il m'invite ce soir à dîner, c'est une façon de me rendre la vingtième partie de ce quej'ai donné hier à sa place, en imbécile que je suis. Bien entendu, je ne le regrette pas, du moins pour l'instant. Mais, après tout, rien ne l'obligeait à m'inviter. Je n'y songeais même pas. » Et, ne m'attardant point à trop peser le pour et le contre, je conclus que Lagoutte en valait d'autres. La perspective me souriait de passer encore cette soirée avec Valentine. Peu m'importait que Lagoutte, et peut-être aussi la Duverne, fussent entre nous deux.
— Alors, lui demandai-je, avec Valentine ça va comme tu veux ?
Qu'on se représente que, depuis le mois d'octobre de l'année précédente, nous n'avions pas eu une seule conversation. 11 consentit à se déboutonner comme il n'avait pas fait depuis très longtemps ; et moi, tout heureux d'avoir reconquis son amitié et de recueillir ses confidences, je l'approuvais tantôt de la tête, tantôt d'une exclamation ou d'une phrase, en regrettant le geste de colère qui tout à l'heure m'avait fait lui lancer le banc. S'étant, il ne savait comment, procuré son adresse, la Duverneavait, comme il disait, « rappliqué » a Paris au commencement de novembre, s'excusantde le déranger et lui affirmant bien qu'elle ne venait pas du tout avec l'intention de l'embêter, mais que, ne connaissant personne à Paris, elle serait heureuse de l'y avoir comme conseil. Pour elle la vie n'aurait plus été tenable à Autun du jour où Valentine était sortie de l'hôpital. « Ce qui est fait est fait » disait-elle. (( 11 n'y a plus à y revenir. M. Henri, je ne vous en veux pas, et elle est aussi coupable que vous. Mais on ne peut pas aller contre les sentiments, n'est-ce pas ? » Mais jevoulais savoir.
— Enfin, dis-je, Valentine, est-ce qu'elle t'assomme^ ou est-ce qu'elle t'amuse ?
Jleutun geste vague et ne me répondit pas. J'en
conclus qu'il tenait à elle plus qu'il ne l'avouait. A son tour, il me demanda :
— Et la vieille ? Ça continue comme là-bas ? Moi, je ne me contentai pas d'un geste vague.
— Il y a beau temps que c'est fini ! répondis-je. Si elle n'était pas venue me relancer l'autre jour, après toi, du reste, j'ignorerais encore si elle est à Paris ou chez les Zoulous.
— Et qu'est-ce que tu lui as donné ?
— Deux cents francs, dis-je sur un ton mi-piteux, pensant bien qu'il allait me prendre pour une poire, mi-triomphant, pour lui prouver qu'on peut n'être pas fils de pharmacien et ne pas être à court d'argent.
— Elle m'a dit cent, la salope ! s'écria Lagoutte qui se tut aussitôt.
Tout ça n'était que trop clair. De toute évidence il y avait eu de leur part une machination, et j'allais jusqu'à me demander si Lagoutte n'aurait pas conseillé à Valentine de se laisser faire. Mais la Duverne réapparut, nu-tête, suivie de Valentine qui, chapeautée, était plus ravissante et plus excitante encore.
— Non ! dit la Duverne. J'ai réfléchi que je vous ferais honte. Je vais dîner ici tranquillement.
Je me dis qu'à ce jeu dans quelques jours il ne lui resterait plus rien de mon argent, mais elle irait se faire pendre ailleurs. Aider la fille, je ne demandais pas mieux, et encore sous certaines conditions. ■Quant à la mère, j'en avais assez.
Nous partîmes donc tous les trois.
— Où est-ce que nous allons ce soir? dit Valentine. Au Panthéon ? A la Lorraine ? Au Pascal ? Au Soufïïot ?
Aucun de ces quatre noms ne me disait quoi que ce soit, mais il fallait, pour en parler ainsi, qu'elle y eût déjà dîné plus d'une fois avec Lagoutte.
— Où tu voudras, répondit-il. Et toi, Corniaux? Moi, je n'avais pas de préférence, et pour cause,
mais je ne voulus pas avouer que je ne connaissais
rien de la vie du Quartier Latin. Ils se décidèrent pour la Lorraine, qui me parut bizarre et ridicule avec ses vitres qui ressemblent à ces vitraux qu'on voit dans les églises. M y avait de la musique qui faisait beaucoup de bruit et, comme si ça ne suffisait pas, presque tout le monde chantait ; et, tout le monde, c'était de «es gars dont j'ai déjà parlé, que je détestais à cause de leurs cheveux longs. Jamais de ma vie je n'avais vu çà. Jamais je n'avais mangé ailleurs que chez Chanteloube, ni pénétré dans d'autres cafés que ceux des boulevards, et encore pas dans les plus grands. Dès l'abord, ie fus abasourdi et gêné. Tous ces gars-là, avec leurs femmes dont plusieurs fumaient la cigarette, j'avais beau les mépriser: je me disais qu'à ma mise ils allaient tout de suite deviner qui j'étais, et m'expulser. Il n'en fut rien, et je suivis Lagoutte et Valentine qui, se faufilant entre les chaises, finirent par trouver une table libre. Une fois assis et moins en vue, je recouvrai mes esprits. Je m'acclimatai et, cinq minutes après, il me sembla que j'avais toujours connu cette brasserie et toutes celles du Quartier qui lui ressemblent. Mais c'était une tout autre vie que je découvrais en regardant ces femmes, très jeunes pour la plupart et, ma foi ! jolies, avec des manières qu'on ne voit pas à celles qui travaillent de l'autre côté delà Seine. Et je pensais qu'après tout il n'est pas désagréable d'avoir en province des parents riches qui vous envoient assez d'argent pour que vous fassiez la fête une partie de la nuit. Quand je me revoyais jouant aux cartes, tous les soirs, dans la boutique mal éclairée de Ghanteloube, je trouvais qu'il y avait loin de ma vie à celle que menait Lagoutte, beaucoup plus libre que moi. Et je finissais par me dire — il fallait que je sois devenu fou ! — que, d'être employé, même dans une grande administration, çà n'était pas grand'chose, qu'on y gagnait à peine sa vie, c'est-à-dire de quoi se loger petitement, et manger tout juste à sa faim, et
igS LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
se payer des plaisirs pas trop coûteux, tandis que les étudiants s'offrent tout ce qu'ils veulent et avec de l'argent qui leur tombe du ciel. Et cette musique qui jouait des airs comme jamais je n'en avais entendu de pareils, et qui faisaient penser à des tas de choses !... Valentine écoutait en secouant la tête de droite à gauche. Elle était assise à côté de Lagoutte, et moi en face d'elle. Sur son pied j'essayai de poser tout doucement le mien pour la toucher, si peu que ce soit,, mais elle le retira. J'en fus mortifié: hier, elle s'était montrée moins sauvage. Non contente d'écouter la musique, elle regardait de tous côtés, et j'étais sur pris de ce que l'on ne fît pas plus attention à elle, tant elle me semblait être la plus jolie de toutes. Tout ce mouvement, tout ce bruit si nouveau pour moi m'ayant donné des envies de faire la fête, j'exigeai qu'avant de dîner aux frais de Lagoutte on prît, aux miens, un nouvel apéritif. Je voulais que Valentine constatât que je n'étais ni en reste, ni à court d'argent, et qu'un employé vaut un étudiant. 11 dut en être ainsi, car elle battit des mains en disant :
— Chic ! Ce soir je veux me saouler.
Dit par elle, le mot ne me parut pas grossier, tant elle y mit de gantillesse et de malice. A Lagoutte elle demanda une cigarette qu'elle fuma, les deux coudes sur la table, la main gauche à la hauteur de la bouche ^ et la cigarette passait de ses lèvres à ses doigts et do ses doigts à ses lèvres. Elle renvoyait tout de suite la fumée comme quelqu'un qui n'a pas encore l'habitude.
Or, ce ne fut pas elle qui se saoula, mais bel et bien moi. Les apéritifs y contribuèrent sans doute, et le vin, mais aussi Valentine qui, à un moment donner comme sous la table je la pressais du genou, non seulement cessa de se retirer mais sembla me répondre. Mon sang ne fit qu'un tour, en même temps que j'enveloppais d'un regard de pitié Lagoutte qui,.
PARIS igg
s'empifïrant, ne se doutait de rien. Celte fois, je l'avais conquise. Je la tenais bien, et ne la lâcherais pas. Et j'étais impatient de sortir pourvoir ce qui allait se passer, je veux dire : comment elle allait s'y prendre pour plaquer Lagoutte et s'en aller avec moi. Elle ne dut pas avoir cette peine, puisque le lendemain matin je me réveillai, tête malade et bouche amère, dans une chambre que je ne connaissais pas, près d'unefemme qui dormait tranquillement. Mon premier soin fut de regarder quelle heure il était. Comme je me levais pour chercher ma montre dans mon gilet (le froid me pinçait aux jambes, et le moindre, mouvement que je faisais me causait des douleurs plus violentes à la tête et me valait des envies de vomir), elle se réveilla à son tour. Je lui demandai où nous étions.
— Chez moi, dit-elle, rue Monge.
Ce nom ne me disait rien, mais je ne voulus pas avouer mon ignorance. C'était peut-être très loin, à l'autre bout de Paris. Comment allais-je faire pour me rendre au bureau ?
— Tu as bien le temps de partir, me dit-elle. Recouche-toi donc ! Quelle heure est-il ?
— Sept heures et demie, répondis-je.
Mais je ne me recouchai pas, dégoûté que j'étais de moi-même. Vraiment j'allais bien. Depuis deux jours je menais une belle vie. La chambre me paraissait sinistre et, tout en me passant de l'eau sur le visage, je claquais des dents. Dans la mienne, sans doute, en me levant je ne trouvais pas non plus de feu, mais j'y étais au milieu d'objets et de meubles familiers, et je n'avais qu'à allumer mon réchaud à alcool pour avoir au bout de quelques minutes de l'eau cliaude. Ici, plus que dépaysé, j'étais perdu. J'avais liàte d'être dehors, loin de cette femme qui m'agaçait et me répugnait, comme un témoin de ma bêtise. Je m'habillai rapidement, et partis. Sur le trottoir je demandai mon chemin à un balayeur.
200 LE BELIER. LA liKEBIS ET LE MOUTON
— Tout droit jusqu'au boulevard Saint-Michel, me dit-il.
Rassuré sur ce point, pour être fixé sur un autre qui me tenait à cœur, j'ouvris mon porte-monnaie et constatai que, dans la soirée, j'avais dépensé plus de cinquante francs. Je me rappelai que, sortis de la Lorraine, nous étions descendus au bar du Panthéon où j'avais tenu à offrir le Champagne et des boissonsanglaises. Une femme, que connaissaient Lagoutte et Valentine, celle avec qui j'avais passé la nuit, s'était jointe à nous, et voilà ! Je calculai qu'à ce jeu j'auraisplus vite fait encore que la Duverne d'épuiser ma réserve d'argent, et j'allais, transi et mourant de soif» par ce matin du premier mars, en regardant l'eau claire couler le long des trottoirs, avec des envies de m'allonger pour m'abreuver. Je m'infligeai cette punition de n'entrer nulle part pour boire vin blanc ou café au lait : pour rattraper mes dépenses, j'allais me mettre à faire des économies. « Ah ! me disais-je, j'ai encore été bien roulé ! C'est Lagoutte qui m'invite, et c'est moi, imbécile que je suis, qui fais plus de frais que lui ! Comme il doit rire en y pensant ! » Quelle autre vie, et plus conforme à mes goûts, j'aurais menée avec Mlle Davesne devenue ma femme ! Je me demandais si Valentine ne m'avait pas répondu du genou pour m'exciter et me pousser à la dépense, et si ce n'avait pas été pour se débarrasser de moi qu'elle avait fait signe à cette femme de se joindre à nous. Certainement, si j'avais passé la nuit avec elle, mes sentiments, ce matin-là, n'auraient pas étéles mêmes. Tout ça, c'était la basse noce qui ne laisse qu'amertume à l'àme comme aux lèvres, et j'enviais le sort de tous ceux que je rencontrais ou dépassais, employés comme moi, se rendant à leur travail, seuls ou accompagnés de leur femme ou de leur petite amie, tous frais et dispos, bien lavés, bien peignés, lestés d'une bonne soupe ou d'un café chaud, aprèjs une bonne
nuit dans un lit propre. Je prenais de fermes résolutions ; et, à mesure que j'avançais, mes remords étaient diminués par l'espoir et par la volonté qui s'ancrait en moi de reprendre une vie meilleure. Quand j'arrivai Chaussée-d'Aniin, à Tendroit d'où l'on commence à distinguer l'heure à l'horloge delà Trinité, je constatai qu'il n'était que huit heures et demie. Puisque j'étais en de si bonnes dispositions et qu'il était encore vraiment un peu tôt pour arriver au bureau. Je m'accordai l'autorisation d'entrer dans un café Biard où, pour m'encourager à persévérer, je m'offris un vin blanc gommé, puis un café bien chaud.
Des jours passèrent, pendant lesquels je mis mes projets à exécution, mai-s il ne s'agissait plus d'économiser cent francs par mois pour entretenir Valentine. Je voulais simplement rattraper tout cet argent qu'en deux jours j'avais si bêtement dépensé. Cessant d'aller chez Chanteloube, je pris tous mes repas, à midi et le soir, dans ma chambre. Je trouvais de la distraction et du plaisir à faire moi-même ma cuisine. A midi, je ne disposais que d'une heure un quart: c'était un peu juste. J'arrivais pourtant à me tirer d'affaire à la satisfaction de mon estomac.
J'avais quand même écrit à ma mère pour lui demander une avance de cent oïl deux cents francs, faisant valoir que, lors de mon arrivée à Paris, j'avais eu certaines dépenses extraordinaires que j'inventais après coup. Si j'avais pensé que, pour me les envoyer,elle dût se priver, je ne les lui aurais pas deman-
dés, mais je me disais que, somme toute, ils ne courraient pas plus de risques et seraient tout aussi bien dans mon portefeuille qu'à dormir dans un des tiroirs de sonarmoire.
J'avais aussi renoué mes relations, si j'ose parler ainsi, avec Mlle Davesne. Elle avait bien remarqué mon silence d'une journée, mais pour le mettre au compte d'une discrétion de bon aloi. Moi, comme on doit penser, je m'étais abstenu de lui en dire le véritable motif. Nous nous parlions peu, mais ce peu était beaucoup plus que rien, et Lereuil me disait :
— Est-ce que c'est à cause d'elle, Corniaux, que vous ne venez plus chez Chanteloube ? Et Desmoulins :
— Je le savaisbien, que vous seriez pincé un jour ou l'autre ! Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit: méfiez-vous ! Est-ce que c'est pour le bon motif ?
Je répondais à Desmoulins :
— Ni pour le bon, ni pour le mauvais ! Et à Lereuil :
— Laissez-moi donc tranquille ! Ça n'a aucun rapport.
Mais je m'apercevais bien qu'ils n'en pensaient pas moins.
J'appris, ce que j'aurais pu savoir depuis longtemps si je m'en étais occupé, qu'elle habitait avec sa mère ruedes Moines, tout près du Square des Batignolles. Comme les jours allongeaient, j'allai faire un tour par là, un soir, en sortant du bureau, avant de rentrer chez moi. On pourra dire que je ne suis pas curieux, et c'est bien vrai. Depuis quatre mois que je vivais dans ce quartier, pas une fois je n'avais dépassé ma maison dans la direction du nord, celle de la grande gare aux marchandises. Ce que je découvris d'abord, ce fut l'église, qui me fit une drôle d'impression, puis, derrière, le square, avec son ruisseau, son i)assin, ses pelouses, ses statues et ses arbres. En été.
on devait y être au frais, mais ce n'était tout de même pas la campagne, avec tons ces trains qui passaient en contre-bas, dont on entendait les sifflets et dont on respirait la fumée. N'importe ! Déjà je me voyais assis près de Mlle Davesne sur un de ces bancs, par une nuit d'été. Je rentrai, content d'avoir trouvé, pas trop loin de chez moi, un petit coin non bâti, content aussi comme un propriétaire dont le domaine vient de s'agrandir. N'étant pas pressé, je me cviisinai un bon plat que je mangeai lentement et d'excellent appétit. Je fumai deux pipes, et me couchai en me félicitant, comme chaque soir depuis huit jours, d'avoir eu l'énergie de rompre avec Lagoutte et Valentine.
Le lendemain matin, par letti*e recommandée, je reçus deux billets de cent francs. Ah ! Si ma mère avait su qu'ils étaient destinés à remplacer, dans mon portefeaille, ceux que j'avais donnés à la Duverne ! J'eus comme un remords d'avoir trompé celte honnête femme ; mais je me tranquillisai en pensant qu'elle n'en sauraitjamais rien, et que cette somme ne lui ferait pas défaut. A peu de chose près, ma petite fortune avait donc retrouvé son équilibre. Il ne me restait qu'à chercher des écritures pour m'occuper le soir, mais ce n'était pas facile, vu que je n'avais pas d'autres relations, à Paris, que mes collègues. Je me dis que ça viendrait un jour ou l'autre, quand j'y penserais le moins. En attendant, puisque j'étais débarrassé des Duverne, avec mes goûts modestes je pouvais largement me suffire ; et, quand il me souvenait d'avoir regretté de ne pas gagner assez d'argent, je ne me reconnaissais plus.
Les deux premières semaines, tout alla donc pour le mieux, et il faut y ajouter qu'il faisait très doux, qu'après quelques joura de giboulées et de grand veut le ciel était devenu si bleu et le soleil si chaud qu'on se serait cru au milieu du printemps. Mais, j'ignore si ce fut la faute du beau temps, voici que je mis à m'alan-
guir etque devant les yeux j'avais toujours l'image de Valentine renversée sur le lit. Toute la nuit je rêvais à elle, les yeux grands ouverts dans le noir, lesoreilles bourdonnantes dans le silence. Même quand je causais avec Mlle Davesne, il me venait un besoin brutal de l'avoir, elle aussi, comme j'avais eu Valentine ; mes lèvres et mes mains en tremblaient. J'eus beau me raisonner et me sermonner, bean me dire qu'il m'était interdit de gaspiller cet argent que m'avait envoyé ma mère : je le sentais, malgré moi, dans la poche de mon veston, sur mon cœur, et un soir, au lieu de rentrer chez moi, comme poussé par les ép.mles par une force contre laquelle je ne pouvais rien, je pris le chemin de la rue de la Harpe, J'étais même si pressé que je sautai dans l'omnibus Square des Batignolles-Jardin des Plantes qui allait me^ dépasser derrière l'Opéra. Comme j'avais franchi le seuil de l'hôtel sans rien demander, une grosse femme m'interpella. Je répondis que j'allaischez Mme Duverne.
— Les Duverne ? fit-elle. Elles sont parties depuis huit jours.
Avaient-elles laissé leur adresse ? Ellene perdit pas son temps à me dire oui ou non. Elle referma violemment sa porte en criant :
— Tout ce que je sais, c'est que c'est un bon débarras pour nous !
Il était inutile d'insister, et je me hâtai de partir, humilié pour elles et furieux contre Valentine etcontre moi-même. Qu'avaient-elles donc pu faire dans cet hôtel, qui pourtant devait en voirde toutes les couleurs, pour qu'on y fût heureux de leur départ ':* Où retrouver Valentine ? Puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, j'allai sonner à la pension de famille de Lagoutte, avec la certitude qu'il n'y serait pas. J'y fus mieux accuelli que rue de la Harpe, mais, s'il n'avait pas, lui, déménagé, on ne pouvait me dire où il était pour le moment : il ne rentrait qu'à l'heure des
repas, et encore pas toujours, et que pour se coucher, et souvent très tard. Entrer tout seul dans une de ces brasseries bruyantes où j'étais allé avec lui et V'alentiae, je ne m'en sentais pas l'audace. Je m'imaginais qu'elles étaient réservées aux étudiants, et qu'on n'y pouvait pénétrer qu'accompagné par quelqu'un de la corporation. Démarche ratée, et mon désir n'en était que plus violent. « Qu'est-ce qui lésa prises de déménager si brusquement ? » me demandais-je. « Sontelles seulement encore à Paris ? Sans doute, puisque Lagoutte n'en est point parti. Mais ont-elles changé de quartier, ou simplement de rue ? » En même temps je voyais dans cette coïncidence une manifestation du destin : il était écrit que, pour mon bien, je ne devais plus les revoir, mais, pour l'instant, insensible et même hostile à ce qui pouvait être mon bien, j'enrageais de ne point savoir où rejoindre Yalentine. Avec moins de hâte que je n'en avais eu à gagner la rive gauche, je retraversai la Seine pour rentrer à BatignoUes, pestant et remâchant des injures à ma propre adresse, mais dansun tel état desprit que, si je l'avais rencontrée au tournant d'une rue, je me serais jeté sur elle, non pour l'étouffer, mais pour l'embrasser. Tous les griefs que je croyais avoir contre elle étaient oubliés ; je ne songeais plus qu'à la maîtresse idéale, et peut-être à jamais perdue, qu'elle élait, ou qu'elle avait été pour moi.
De nouveau les jours s'écoulèrent. J'entendis sonner, à leur départ pour Rome et à leur retour, les cloches de la Trinité. Ce sont là des vieilles histoires bonnes à amuser les gamins. 11 y a beau temps que je n'y crois plus, mais quand il m'arrive d'y penser, je me rappelle l'époque où j'y croyais, et ça me rajeunit, en me mettant au cœur de ces sentiments comme j'en éprouve à lire chez moi ou à écouter dans la rue une belle chanson. J'aurais pu écrire à Lagoutte, et d'abord ce ne fut pas l'envie qui m'en manqua, tellement même qu'en
réalité je le fis ; mais, le moment venu de coller moa timbre sur l'enveloppe, je déchirai ma lettre. 11 y allait de ma dignité de n'avoir pas l'air de courir après lui. Je n'éprouvais aucun remords de l'avoir trompé avec Valentine, puisqu'il me semblait que c'était à moi plutôt qu'à lui qu'elle aurait dû appartenir : avant lui j'avais commencé à l'aimer. Mais c'était à lui, selon moi, de me donner signe dévie après la fameuse soirée où j'avais tant dépensé d'argent à le régaler ; et ces deux cents francs que j'avais donnés à laDuverne, n'était-ce pas lui, en somme, qui me les devait ? Je me passerais de Valentine, voilà tout. Quand les sens me tourmentaient par trop, j'entrais n'importe où avec n'importe quelle femme. Çà durait cinq minutes, et je n'éprouvais pas le même dégoût qu'à me réveiller dans une chambre inconnue après avoir passé toute une nuit dans des draps sales et qui sentent mauvais. Et, tous les soirs, aussitôt sortidu bureau, sauf quand il pleuvait, j'allais directement au square des Batignolles. Je m'asseyais sur un banc d'où je regardais la maison où habitaient Mlle Davesne et sa mère. Je voyais leurs trois fenêtres garnies de rideaux blancs très propres. Je me disais qu'elle-même, à cette heure, devait être rentrée, et je me l'imaginais allant d'une pièce à une autre, — elles devaient en avoir trois, plus une cuisine, — en bonne petite ménagère, à moins qu'en attendant l'heure du dîner elle ne lût des livres. Car, je ne sais pourquoi, elle me faisait l'efl'et d'être très instruite, beaucoup plus que moi qui n'avais guère lu que Graziella et d'autres petites histoires, au hasard, dans mon journal. Je m'imaginais aussi quelle bonne vie ce serait pour moi, une fois que nous serions mariés, de rentrer tous les soirs, dans cette maison où je la retrouverais avec sa mère qui devaitêtreune dame très distinguée et avec qui, malgré toutes les légendes qui circulent sur les belles-mères, il me semblait que je m'entendrais parfaitement. Je rêvassais ainsi tou-
jours dans le même sens, jusque vers sept heures. Les soirs où il pleuvait, mon square me manquait, •Elle, je ne lui parlais de rien de tout cela. Il nous aurait été impossible, même si elle y avait tenu autant <[ue moi (et je n'en savais rien,) de nous attendre pour aller ensemble au travail ou pour regagner notre •quartier : à ces heures-là, les rues que nous empruntions étaient suivies également par quantité d'autres -employés du Crédit Industriel qui auraient eu vite fait de remarquer et de répéter que nous nous fréquentions ; ou bien, alors, il aurait fallu que nous fussions 'Officiellement fiancés, et je n'en étais pas là. Du moins les collègues de notre service ne pouvaient-ils pas trouver à redire à ce que nous eussions des conversations un peu moins courtes, et même de plus en plus longues : est-ce qu'ils et elles se gênaient entre eux ? Pourquoi, entre elle et moi, cela aurait-il tiré davantage à conséquence? Pas une fois, au dehors, on ne nous avait vus ensemble. Ils finirent par s'y habituer, mais Lereuil ne comprenait toujours pas que j'eusse délaissé Chanteloube. A midi, passe encore, puisque « la Davesne », comme il disait, déjeunait sur place, mais il estimait que, le soir, nous devions avoir des rendezvous secrets : sinon, pourquoi aurais-je perdu l'habitude de nos parties de cartes? 11 ne s'en préoccupait d'ailleurspas outre mesure, etne m'en parlait qu'à l'occasion, pour dire quelque chose.
J'avais fini par connaîtra de vue les habitués du square. C'étaient des vieux qui devaient vivre de petites rentes, anciens fonctionnaires, anciens employés, anciens commerçants, des bonnes accompagnant gamins et gamines qui faisaient des pâtés de sable ou jetaient du pain aux canards dans l'eau, aux pigeons et aux moineaux sur les pelouses, des dames de tous âges, — je regardaisde préférence les jeunes, en pensant à Mlle Davesne qui pouvait s'appeler, un jour, Mme Corniaux, — des ouvrières en congé qui^
nu-tête mais bien chaussées, gazouillaient comme les moineaux ou roucoulaient comme les pigeons. Des fois, j'étais près de défaillir à songer que tout autant que moi elles pensaient à l'amour et que je n'aurais eu qu'à choisir dans le tas, mais, à défaut de mes yeux, ma pensée ne se détachait guère de la maison de MUeDavesne. J'ai lu cette expression quelque part : le beau mois de mai. Je latrouve exacte, car il n'y a pas dans toute l'année un autre mois pareil. Pour moi, ce fut bien pire encore qu'en mars. Quoique je ne sois guère sensible, j'étais dans un état inexprimable. Dans l'ombre, j'aurais suivi et embrassé n'importe quelle femme ; en plein jour, de loin, je déshabillais du regard toutes celles qui me paraissaient jeunes et jolies. Jour et nuit, je ruminais les paroles et les airs de belles chansons que j'avais apprises par cœur : « Vous êtes sijolie, â mon bel ange blond /...». « L'hivei- s'enfuit, et la saison — Du lilas ça renaître. — Allons, ma charmante Lison, — Parais à ta fenêtre ! y>. n Le soir s'étend sur les Wallons ; — Viens sous le cerisier, ma belle ! » Je n'ai guère plus d'imagination que de sensibilité. Je sens bien qu'avant tout j'ai l'esprit pratique. N'empêche que tout cela me bouleversait, que je brodais sur les paroles et sur les airs, et que je rêvais d'écrire moi aussi quelque chose en l'honneur de Mlle Davesne. Une fois, elle m'avait dit son prénom : Angèle. Je commerçai une chanson dans le genre de celles que je connaissais. Je la retrouve dans le tiroir de ma table. Le papier a jauni, l'encre s'efface de plus en plus, mais je me la rappelle quand même sans la relire. Je disais : « Vhiver n'est plus. Ah ! le prin^ temps — Reviens vers nous, 6 mon Angèle! — Si tu savais ! Je t'aime tant — Que je te trouve la plus belle ! » Je composai ces vers x\n soir en rêvant sous la lune, ma lucarne grande ouverte. Quand je les relis, je me revois tel que j'étais alors de même que si j'arrive^à quatre-vingts ans et que je relise ce que j'écris
ici à peu près tous les jours depuis bientôt deux mois, je me reverrai tel que j'étais à quarante ans, mais ça ne me rajeunira pas autant. Ça me vieillira peut-être davantage encore.
Autant que mes souvenirs soient exacts, c'est aux environs du quinze mai que le fait se produisit. Comme on le pense bien, je n'avais pas au square de banc qui me fût réservé. Je m'asseyais où je trouvais de la place, toujours dans le sens oii je pouvais voir la maison de Mlle Davesne. Ce soir-là, ou plutôt cette aprèsmidi-là (puisqu'à mesure que les jours augmentent l'après-midi semble s'allonger,) j'arrivai à peu près à la même heure que d'habitude et m'assis sur un banc qui, par le plus grand des hasards, se trouvait être complètement inoccupé. Cinq ou dix minutes après vint prendre place à côté de moi une dame d'un certain âge, nu-tête, cheveux gris, et qui marchait en s'aidant d'une ombrelle. Je n'y vis rien d'extraordinaire. A Paris, c'est ainsi : on s'assoit les uns à côté des autres sans se connaître et sans s'adresser la parole, et cela est tout naturel. D'un réticule profond elle sortit un ouvrage de crochet tandis que son ombrelle, qu'elle avait dressée à sa gauche contre le banc, s'inclinait de mon côté jusqu'à finir par me tomber sur les genoux. Je la lui rendis.
— Vous êtes bien aimable, Monsieur, me dit-elle. Merci.
Je n'éprouvais pas le moindre désir de lier conversation avec elle. Je lui répondis pourtant :
— A votre service, Madame.
Et de fil en aiguille, de mot en mot, de bout de phrase en bout de phrase, je finis par apprendre, avec quelle heureuse stupéfaction ! que c'était à Mme Davesne elle-même que j'avais l'honneur de parler. Elle aussi parut contente de savoir que je m'appelais Jean Corniaux.
— Eh bien ! dit-elle, pour une rencontre, c'en est une ! Angèle me parle si souvent de vous !...
Alors mon bonheur fut si vaste que je n'aurais pas pu l'embrasser d'un seul regard. Et puis, je ne m'étais pas trompé : Mme Davesne était bien, vraiment, la femme que j'avais pensé. lime semblait, à causer avec elle, qu'elle devait tout savoir, qu'elle ne pourrait me donner que des conseils judicieux et des plus utiles, et qu'elle serait pour moi bien plus une mère qu'une belle-mère. Quand nous eûmes ainsi bavardé près d'une heure, — ellen'avait pas touché à sa dentelle, elle me dit :
— M. Corniaux, surtout n'allez pas prendre çà en mauvaise part; mais, puisque vous êtes le collègue de ma fille, pourquoi ne nous feriez-vous pas le plaisir de venir dîner avec nous ce soir ?
Je répondis que tout le plaisir serait pour moi. Trop enchanté de cette invitation, il ne me vint même pas à l'esprit de refuser d'abord pour la forme, comme il paraît qu'on fait d'habitude.
Leur maison me parut plus belle que la mienne- Quant à leur appartement, il était mille fois plus beau que ma chambre : des tapis partout, des meubles élégants en même temps que solides comme on n'en trouve guère qu'en province, des images aux murs, des photographies, et, ce qui me frappa le plus, un piano dans un coin du salon ; car il y avait salon, salle à manger et chambre à coucher. Je visitais tout cela, m'extasiant, d'autant plus que c'était Mlle Angèle qui me faisait les honneurs après avoir paru très surprise de me voir arriver avec sa mère qui lui disait : «Imagine-toi, Angèle, qu'au square j'ai fait la connaissance de M. Corniaux ! Pour un hasard, c'en est un ! )) Que ce fût un hasard, en même temps qu'une chance inespérée pour moi, j'en étais bien persuadé.
— Quand nous sommes seules, disait Mlle Angèle,
nous prenons nos repas dans la cuisine sans être gênées.
La cuisine était en effet assez spacieuse pour qu'on y pût manger à quatre sans se sentir les coudes. Je la trouvais ravissante avec ses casseroles en cuivre qui luisaient, accrochées par rang de taille ; mais Mlle Angèle était plus ravissante encore, avec son gentil tablier de oetite ménagère soigneuse et propre.
— Je vous occasionne déjà assez de dérangement, dis-je, pour que vous n'alliez pas mettre, à cause de moi, le couvert dans la salle à manger.
Elle protesta, mais assez mollement pour que je devine que ma proposition ne lui déplaisait pas. Mme Davesne ne voulait soi-disant rien entendre, mais, après une courte discussion, il fut convenu que nous dînerions dans la cuisine. Je n'en revenais toujours pas, de la facilité avec laquelle je m'étais introduit chez elles. Je me répétais qu'il faut laisser au hasard le soin de vous arranger votre vie ; car jamais, même à mes plus beaux moments d'enthousiasme où tout m'apparaissait aisé, je n'aurais osé espérer que, toutes complications supprimées, je lierais si vile connaissance avec ma future belle-mère. Pour manger, je m'assis en face de Mlle Angèle, et je me disais : '< Quand nous serons mariés, ça sera ainsi, du moins les premiers temps. Peut-être que, par la suite, nous irons nous installer ailleurs. » Quand je leur dis qu'à peu près tous les soirs j'allais au Square des Batignolles, elles parurent très étonnées, mais je n'avouai pas que ce fût pour regarder la maison oîi j'espérais vivre avec elles. Nous parlâmes de tout, de mon pays, du leur, qui était la Creuse, de ma famille et de la leur. Mme Davesne poussait des soupirs.
— Ah ! disait-elle, nous avons eu bien des malheurs !
Mais elle ne précisait pas davantage. Moi, pour la consoler, je lai faisais remarquer qu'elle n'avait pas
l'air d'être dans la misère, et Mlle Angèle, avec des gestes d'impatience, disait :
— Voyons, maman ! Voyons !...
La conversation étant tombée sur les jeunes filles qui se conduisent mal, « tous les jours on en a des exemples sous les yeux «, affirmait Mme Davesne, je crus bon de lui montrer que je pensais comme elle, oubliant de lui parler de Valentine dont je ne me désintéressais pas tellement, malgré tout, que, si ce soir-là je l'avais eue à ma disposition, je n'eusse pas recommencé.
— Cependant, dit-elle, il y a mauvaise conduite et mauvaise conduite, n'est-ce pas, M. Corniaux?
— Certainement, Madame ! répondis-je tout en ne voyant pas du tout la distinction qu'elle voulait faire.
— Par exemple, poursuivit-elle, il ne faut pas confondre la jeune fille qui faute une fois et se repent, avec celle qui continue.
— Je pense tout à fait comme vous, Madame, répondis-je.
Toute cette conversation m'est restée très présente à l'esprit quoique, sur le moment, je n'y aie attaché -aucune importance.
Le repas terminé, nous passâmes au salon. Sur la demande de sa mère et comme j'insistais beaucoup de mon côté, Mlle Angelesemitaupiano.il n'y a que les gens distingués qui en possèdent. Dans mon pays personne n'en avait, pas même Mme Lagoutte. A Autun, de temps en temps on en entendait un dans les quartiers riches. Moi qui ne comprends rien à la musique, le piano me fait donc toujours penser à la richesse, mais aussi à l'amour, puisqu'il n'y a que les jeunes filles et les jeunes dames qui en jouent. Elle exécuta une ou deux valses, puis je lui demandai si elle savait les jolies chansons que je connaissais. Elle joua sans déplaisir « Vous êtes si folie, ô mon bel ange
blondi » pendant que je la regardais en soupirant assez fort pour qu'elle m'entendît.
— Vous êtes sans doute musicien, M. Corniaux? me demanda Mme Davesne.
J'eus tellement honte de moi-même que je répondis par un mensonge.
— J'avais appris la musique, dis-je, avec mon maître, M. Mariller, un instituteur très savant, comme on en voit peu. (Je n'en savais rien, n'en ayant jamais eu d'autre.) Je l'ai oubliée un peu, mais je vais m'y remettre. A Autun, je ne manquais pas un des concerts de musique militaire, et j'étais très bien avec Debenne, un de nos cantiniers, qui jouait de la clarinette.
J'avais bu quelques fois avec lui : toutes nos relations s'étaient bornées à cela, mais je tenais à me faire valoir. Devant une musicienne comme Mlle Angèle et qui seraitunjour ma femme, pouvais-jeavoirl'airdeme désintéresser de la musique ? Pour l'avoir lu je ne me rappelle plus où, je réfléchissais à ceci que les femmes éprouvent des besoins de tendresse et de sentiment, et que, si leur mari n'est pas à la hauteur de la situation, elles cherchent ailleurs ce qui leur manque à la maison. Ainsi, quand nous serions mariés, si elle jouait du piano le soir et que moi je reste à fumer ma pipe dans la pièce à côté, certainement ça ne lui ferait pas plaisir. L'espace d'une seconde, il me vint à l'esprit qu'elleétait trop distinguée pour moi, mais je me hâtai de chasser cette pensée. Je me dis : « Après tout, je ne suis pas plus bête qu'un autre, et je m'arrangerai bien pour la satisfaire. »
Ce qui me fit le plus plaisir, ce fut qu'ensuite Mme Davesne mît la conversation sur le bureau où je travaillais avec Mlle Angèle. Je parlai de nos collègues avec beaucoup de respect, et, des fois, Mlle Angèle m'interrompait pour dire à sa mère en souriant :
— M. Corniaux est un excellent cœur.
2l4 LE BÉLIER, LA BREBIS ET LE MOUTON
Je dis qu'avec ma belle écriture — je n'oubliai pa& de me rappeler que du régiment j étais sorti sergentfourrier, — je pensais bien arriver à me faire une situation dans cette maison de banque.
— Pour cela, dit Mme Davesne, je crois que des relations ne sont pas inutiles.
Je me souvins fort à propos du cousin de Berdaine, et dis que j'étais dans les meilleurs termes avec un des avocats du Crédit Industriel.
— C'est unatout dans votrejeu, meditMmeDavesne, Mais, moi, je connais un des administrateurs.
Je la regardai avec admiration. Si j'épousais sa fille, mon avenir était assuré. De simple employé, je passais chef de section, puis sous-chef, puis, — avec delà volonté et du travail, peut-on jamais savoir? — peut-être même chelde service. Bref, la soirée s'écoula pour le mieux, et je rentrai chez moi en d'excellentes dispositions.
Les jours qui suivirent furent délicieux. Entre Mlle Angèle et moi il y avait un secret dont aucun de nos collègues n'avait le moindre soupçon, tous ignorant que j'eusse dîné chez elle. Et j'attendais avec une certaine impatience la date où je pourrais leur annoncer que j'étais officiellement fiancé avec elle, pour voir la tête que feraient Desmoulins et Lereuil, sans compter Papuchon. Je ne dis pas qu'elle était avec moi comme il m'arrivait de rêver qu'une jeune fille doive se comporter vis-à-vis de quelqu'un qui l'aime et, surtout, qu'elle aime : trop souvent, elle me faisait penser à Valentine. Mais, après tout, qu'est-ce que je savais de la vie ? Rien, sinon ce que je m'en imaginais d'après quelques feuilletons et mes propres désirs; et j'avais vite fait de me consoler en me disant que ni mes désirs ni les feuilletons ne pouvaient me fournir une image exacte de la vie telle que la vivent des millions d'hommes et de femmes. Parce que pas une seule fois jusqu'à présent Mlle Angèle ne m'avait donné rendez-
VOUS ni ne s'était jetée à mon con, devais-je en conclure qu'elle ne m'aimait pas autant que je l'aimais ? Sa réserve n'était-elle pas pour moi une garantie de son honnêteté? Sa timidité ne pouvait-elle pas être aussi grande que la mienne ? Moi-même, lui avais-je lait, en dehors de quelques galanteries banales, le njoindre aveu ? Qui me disait qu'elle eût entendu mes soupirs pendant qu'elle jouait du piano ? >s'empêche que, lorsque je me rappelais les airs énamourés de Valentine en face de Lagoutte, je finissais toujours par me demander si, parmi les femmes, Valentine était la règle ou l'exception. Tout en ayant cessé de me tenir à distance, Mlle Angèle, comment dire cela ? restait un peu distante de moi, à peu près comme si, pendant qu'avec son autorisation je faisais dix pas pour me rapprocher d'elle, elle en avait fait cinq pour s'éloigner de moi. Mais, bien entendu, je me disais qu'à la longue, et plus tôt peut-être que je ne pouvais l'espérer, je finirais par la rattraper, et, presque toute la journée, selon mon habitude, je faisais des calculs — mais pas de chiffres, — pour plus tard.
Nous pourrions nous marier à l'entrée de l'hiver, ou même avant la fin de l'automne, 11 ne fallait pas brusquer les événements, bien que je fusse pressé. De rentrer chaque soir dans ma chambre et de m'y préparer moi-même mon repas, lorsque je me disais qu'avec une jolie petite femme et . une belle-mère accommodante je n'aurais à m'occuper de rien, cela me pesait de plus en plus. Je m'arrangerais pour faire des heures supplémentaires comme Desmoulins qui, avant de regagner son logis, ne dédaignait point, dans la belle saison, de s'arrêter une demi-heure à la terrasse d'un café de l'Avenue de Clichy ovi il prenait son apéritif en fumant une pipe et en lisant un journal, certain de n'avoir phis qu'à se mettre à table pour faire honneur à un bon dîner. Mlle Angèle, devenue Mme Corniaux, continuerait de travailler avec moi.
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Sortant à cinq heures, elle aurait le temps de vaquer à certaines petites besognes à la maison. Nos appointements réunis,joinls aux rentes de ma belle-mère, nous permettraient d'avoir une existence exempte de soucis, et même confortable. Quel bonheur ce serait aussi de sortir ensemble le dimanche ! Nous irions nous promener le long des grands boulevards où il y a toujours beaucoup de monde. Elle me conduirait dans des endroits que je ne connaissais pas, comme ce fameux Bois de Boulogne où nous pourrions à midi déjeuner sur l'herbe, ou bien dans la banlieue que je m'imaginais alors comme un pays extraordinaire où l'on rit tout le temps en se faisant sauter, à la figure les uns des autres, des bouchons de bouteilles de limonade ; après, on va regarder des gens qui pèchent ; on marche tout près de sa petite femme qui ouvre son ombrelle pour deux, et, quand on est bien amoureux, on tâche de trouver un coin de bois où l'on soit bien seuls. Inutile de dire que, quand je pensais à ça, mon sang ne faisait qu'un tour, et que, si j'avais eu Valentine ou Mlle Angèle sous la main, je n'aurais point passé un mauvais quart d'heure. Nous irions aussi au théâtre, car, instruite comme je supposais qu'elle l'était, elle devait aimer ça. Moi, le théâtre ne m'a jamais intéressé, mais j'irais avec elle pour lui faire plaisir. S'il me venait des envies de dormir, je me pincerais le bras pour rester éveillé, et, si je comprenais moins qu'elle, je ferais celui qui comprend tout aussi bien. J'y suis allé, depuis, deux fois en tout, et je n'y remettrai jamais les pieds. Ces hommes qui gesticulent en criant, ces femmes qui se traînent par terre en pleurant, où est-ce qu'on voit ça, dans la vie courante, parmi les gens qui ne sont ni déséquilibrés, ni fous ? ^ oi, par exemple, il ne m'est jamais venu à l'idée de m/arracher les cheveux quand il m'est arrivé ce qu'on sait déjà et ce qu'on saura bientôt. Nous irions aussiécouterdela belle musique au café-concert,
dans lin de ces établissements comme il n'en manque pas sur les boulevards de Clichy et de Rochechouart. Assis à côté d'elle, j'y entendrais de ces jolies chansons comme en écrivent et en chantent ces artistes qui sont d'autres gars que Papuchon. Déjà, plusieurs fois, j'avais eu envie d'y entrer le dimanche aprèsmidi, mais c'était comme pour les brasseries du Quartier Latin : je m'imaginais qu'il fallait être de la partie. Encore, là,avais-je vu quelque chose, tandis qu'à Montmartre j'ignorais comment on devait se comporter, comment étaient disposés les lieux. Je me promenais dans les environs, ou m'asseyais à la terrasse d'un bar ou d'un calé voisin d'où j'entendais la sonnette des entr'actes, où j'entendais les auditeurs échanger, quelques minutes durant, leurs impressions.
C'est justement ce que je fis le premier dimanche de juin. J'aurais préféré de beaucoup être avec Mlle Angèle, mais, n'ayant pas le choix, jetrompais mon ennui en me disant que bientôt la vie ne serait plus pour moi qu'une succession de dimanches où toujours je sortirais avec elle. Il faisait à la fois doux comme au printemps et chaud comme en été. Ça sentait les feuilles nouvelles mais vraiment poussées, le linge frais, le sable humide, le bitume surchauffé. On voyait beaucoup de chapeaux de paille et de toilettes blanches. Je brûlais d'envie d'entendre des chansons. Pas plus ce dimanche-là que les autres, je n'eus le courage d'entrer, mais je n'hésitai pas à m'asseoir à l'intérieur d'un café où il me sembla que je serais plus au frais qu'à la terrasse où le soleil tapait encore en plein. 11 y faisait non seulement frais, mais sombre, et j'eus besoin d'une bonne minute pour reconnaître les lieux dans cette demiobscurité. Et l'on peut m'en croire si je dis que je n'en crus pas mes yeux lorsque je vis, quittant une des tables en face de la mienne, venir à moi la Duverne rajeunie d'au moins vingt ans: du moins mêle
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parut-elle, dans l'ombre. Elle avait une toilette claire et un chapeau de paille qui me rappela celui de Valentine, à Autun. Mon premier mouvement fut de sortir sans attendre qu'elle m'eût atteint. Je n'avais nul besoin qu'elle réapportât des complications dans ma vie au moment où celle-ci allait se fixer; mais je suis ainsi fait que je n'osai pas. Et puis, j'allais sans doute apprendre des choses qui ne m'intéressaient plus du tout à son sujet, mais aussi avoir des nouvelles de Valentine, à qui je ne pouvais m'empécher de penser, à certains moments d'excitation. Sans même que je l'y eusse invitée, elle s'assit en face de moi, comme si nous nous étions vus la veille. Elle ne me parut pas du tout embarrassée. Nous nous serrâmes la main, pendant qu'elle disait :
— Eh bien, vrai ! Pour un hasard, on peut dire que c'en est un, de se rencontrer ici, depuis trois mois que nous ne nous sommes pas vus !
Je pensais à l'autre hasard, dont j'étais plus heureux, qui m'avait mis en rapports avec Mme Davesne. Je fus bien obligé de lui demander ce qu'elle devenait, et comment il se faisait que Valentine ne fût pas avec elle. Sans me répondre, elle me demanda à son tour pourquoi je n'étais pas revenu rue de la Harpe. Me gardant bien de lui avouer que j'y étais retourné quinze jours après la fameuse nuit, je lui dis simplement : « Oh ! Une idée ! » Mais il était visible qu'il ne lui répugnait pas du tout, au contraire, de me narrer sa vie depuis cette date.
— Imagine-toi, me dit-elle, que le lendemain du jour où vous avez dîné tous les trois ensemble, Lagoutte est venu à la maison, furieux, disant que c'était à choisir entre lui et toi. Qu'est-ce qui lui avait passé par la tête ? Je n'en sais rien. Peut-être que tu avais trop fait de l'œil à Valentine? Je ne pense pas qu'elle soit allée jusqu'à lui dire que tu avais couché avec elle. Ne le récrie pas. Elle ne me l'a
pas dit à moi, mais je le sais. Je m'étais arrangée pour que ça marche, voyant bien que tu en mourais d'envie depuis des années. J'ai répondu à Lagoutte que je ne comprenais pas, que tu venais de nous rendre service, que tu étais pour nous un aussi vieil ami que lui. 11 a dit : « C'est à prendre ou à laisser. Je ne discute pas. » Je préfère ne pas te dire ce que Valentine a ajouté. (C'était inutile : je m'en doutais bien; mais, d'en avoir maintenant la certitude, jeus un serrement de cœur). Tu comprends : je ne suis pas une bête. Il y a des années que je me rends compte que, pendant que tu courais après elle, c'était elle qui courait après Lagoutte qui ne tenait pas plus à elle qu'à n'importe quelle autre. 11 faut croire qu'il est pincé à son tour, car les jours suivants il est revenu à la charge., offrant d'installer Valentine dans une chambre où il irait la voir, et de me donner cinq cents francs à moi. Comme je m'entendais de moins en moins avec elle, comme j'avais mes raisons d'être contente de retrouver ma liberté, j'ai accepté tout de suite, et nous avons déménagé chacune de notre côté. Nous ne nous sommes pas revues depuis ce jourlà.
— Mais enfin, lui demandai-je, qu'est-ce que vous faites, à présent, et à Montmartre?
— 11 faut te dire, fit-elle sans le moindre embarras, qu'au Quartier j'avais fait la connaissance d'un jeune homme très gentil, de bonne famille, et qui était momentanément dans l'embarras. Il aurait bien voulu que nous habitions ensemble, mais je lui disais : « Je suis avec ma fille. Je ne peux pas. » Des fois, quand Valentine s'absentait, il venait me retrouver. Quand Lagoutte m'a fait cette proposition, il m'a dit: « 11 faut accepter ça tout de suite. C'est une bonne occase! » Car il parle l'argotcomme pas un. Si tu l'entendais, c'est à en mourir de rire. Pour l'instant, il est au « caf conc » à côté, comme il dit, avec sa sœur
Comme il ne tient pas à ce qu'elle sache qu'il vit avec moi, j'attends ici que ça soit fini, et nous partirons ensemble. Nous n'habitons pas loin d'ici, rue Lepic, en meublé. Tiens, le voici ! Regarde-le, sans avoir l'air de rien.
Je n'avais pas encore une grande expérience de la vie à Paris. Je n'eus pourtant pas de peine à deviner en lui un de ces individus qu'on nomme «marions ■>■>, et sa prétendue sœur me fit l'effet d'être une pierreuse des boulevards extérieurs, une des femmes, sans doute, qu'il exploitait. Et ce fut seulement alors que je découvris jusqu'où la Duverne était tombée : elle aussi devait être une des femmes de son jeune homme très gentil. J'exagérerais si je disais qu'à partir de cette minute j'éprouvai d'elle un profond dégoût : trop de fois j'avais eu recours aux offices de ce genre de femmes. Je ne ressentis non plus aucune pitié : au fond, la plupart de celles qui font ce métier auraient pu en exercer un autre. En se surveillant un peu plus, la Duverne, par exemple, se serait maintenue dans une honnête situation sociale. Son tempérament l'y poussait, me dira-t-on ? Alors, qu'on ne s'en prenne pas à la société, qui n'y peut rien. Je m'aperçus bien que l'autre nous regardait, lui aussi, sans avoir l'air de rien. Il devait me prendre pour un gibier que la Duverne avait levé et calculer, d'après mon air et ma mise, ce que ça pourrait lui rapporter. Et moi, bien que les circonstances n'y prêtassent guère. Je riais sous cape.
— Et toi, me dit-elle, qu'est-ce que tu deviens ?
— Il n'y a rien de changé dans ma vie, lui répondis-je.
Elle ne me demanda point de nouvelles du pays. Je vis clairementque plus rien n'existait pour elle, que son marlou. Elle m'avait raconté les trois derniers mois de sa vie comme elle devait, à l'occasion, les raconter au premier venu, sans toutefois, probablement, leur