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Le Béranger des écoles

Jamais on n'a élevé tant de statues qu'aujourd'hui; jamais on n'en a tant renversé; et il semble que ce soit avec les débris des anciennes que l'on construise les nouvelles.

De toutes ces chutes de renommées, la plus éclatante fut, je crois, celle de Déranger, car nul poète n'est tombé de plus haut et n'est, peut-être, tombé plus bas.

Pourquoi? Comment?

Il y a là un fait d'histoire littéraire qui vaut d'être étudié. *

De 1820 à 1848, Déranger a occupé, dans le domaine poétique, une place absolument à part. Admiré par les classiques, applaudi par les romantiques, fêté par la jeunesse, adoré du peuple, porté au pinacle par les libéraux,

Il ETUDE

honoré par les républicains, sympathique même aux socialistes, sa réputation touchait à la renommée, quand sa mort, arrivée en août 1857, la porta jusqu'à la gloire. Dès le lendemain, s'éleva dans le public un hosannah général pour celui qu'on nommait le poète national. Pendant plusieurs semaines, les journaux furent pleins de vers de Béranger, de vers à Béranger, de mots de Béranger, de traits de Béranger; je compris là ce que c'est qu'une apothéose.

Cinq mois plus tard, à la fin de décembre, M. Perrotin, éditeur et ami de Béranger, fit paraître un dernier volume d'œuvres inédites. Parmi ces chansons nouvelles, il s'en trouvait huit consacrées à Napoléon P^ Jamais on ne •vit dans l'opinion publique un pareil « tourbillon de revirement », comme dit Saint-Simon. Toute la presse républicaine se retourna avec violence contre celui qu'elle admirait la veille. La glorification du premier empire sembla une flatterie à l'adresse du second. En vain les amis du poète répétaient-ils que ces chansons remontaient à plus de dix ans, que Béranger était étranger à leur publication ; on ne voulut rien voir, rien entendre que ce fait : Napoléon P'" glorifié sous Napoléon III ! Pelletan se mit à la tête des assaillants. Sa plume ardente de polémiste lança invectives sur invectives contre le faux républicain, le faux poète, le faux bonhomme. Les royalistes, dont la haine pour

SUIi BERANGER III

Déranger n'avait jamais désarmé, se joignirent avec passion aux républicains. Puis vint le tour des penseurs. Renan, le défenseur de toutes les aristocraties, inventa la théorie du dédain transcendant contre cette poésie bourgeoise, et cribla de ses ironies acérées la conception mesquine qu'avait Déranger de Dieu et de l'amour. La gloire du chansonnier ne put résister à de telles attaques : on n'osa plus le citer, on cessa de le lire, on eut honte de le défendre; la jeunesse se dégoûta de lui avec la même passion qu'elle s'en était jadis engouée, et enfin, au printemps dernier, un critique aussi éminent comme professeur et comme orateur que comme écrivain, M. F. Drunetière, faisant à la Sorbonne, devant un public d'élite, le tableau de la poésie lyrique au xix^ siècle,^ en exclut nettement Déranger : « Je ne vous parlerai pas de Déranger, dit-il, car ce n'est pas un poète, c'est un prosateur qui a mis quelquefois des rimes à sa prose. »

Cette exclusion est-elle juste? Je ne le crois pas.

La génération qui nous a précédés et qui ' nous valait bien, s'est-elle abusée au point d'appeler poète national, un prosateur qui rimait à peu près? Je ne le crois pas; et je voudrais chercher dans une double étude sur Déranger, étude littéraire et étude biographique, les raisons de son succès d'autrefois, et peut-être de son succès de demain. Les poètes

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