‹ Le Béranger des écolesChapitre 2 sur 89 · IV ETUDE · texte numérisé non relu

IV ETUDE

que la critique enterre, ne sont pas toujouri=^ aussi morts qu'ils en ont l'air. Il y a des résurrections dans ce royaume des ombres. Témoin, Alfred de Vigny dont on est en train de relever la gloire poétique. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Béranger? Qui sait? Peut-être ne faut-il que trouver la forme et le moment.

Le critique éminent dont j'ai parlé, explique la grandeur de la poésie lyrique du xix^ siècle, par son évolution successive de l'individualisme au naturalisme, du naturalisme au pessimisme, et du pessimisme au symbolisme.

Je ne conteste pas ce que cette conception peut avoir d'élevé; mais, je l'avoue, l'étude de nos chefs-d'œuvre éveille en moi des idées différentes, moins abstraites et plus humaines, moins scientifiques et plus littéraires, et, à côté de cette définition toute philosophique, j'en vois une autre qui ne relève que de la poésie.

La grandeur de notre école lyrique au xix^ siècle, tient, selon moi, à la nouveauté et à la richesse de son programme. Regardez en arrière : les poètes du xvu^ et du xvni^ siècle ne cherchent leurs inspirations que dans des-

SUR DERANGER V

sujets religieux et orthodoxes, ou dans des sujets d'amour, quelque peu païens. De notre temps, la poésie a pris pour thèmes tous les grands sentiments de Tàme humaine et toutes les grandes manifestations de la vie. Son domaine embrasse la foi, la nature, l'amour sous toutes ses formes, l'histoire, la philosophie, la politique, et elle a mis au premier rang la patrie, l'humanité et la liberté.

Eh bien ! le droit de Déranger à figurer dans ce grand mouvement poétique, c'est que nulle âme n'a été plus patriotique, plus humaine et plus indépendante.

Notre étude sur lui se bornera à ces trois points ; ils suffiront.

Sous la Restauration, l'amour de la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait à la fois d'orgueil et de honte. Le souvenir de nos récents désastres nous courbait le front, le souvenir de nos anciennes victoires nous haussait le cœur. Il faut avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l'entrée des alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, leurs cavaliers parqués dans le Dois de Doulogne, pour se rendre compte de ce qu'éveillait dans nos cœurs le nom de Waterloo. Ce nom résumait tous nos désespoirs, toutes nos rages. En voici une preuve saisissante : quand l'assassin du duc de Derry, Louvel, parut devant la Cour d'assises, le président lui demanda quel motif

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