‹ Le Béranger des écolesChapitre 40 sur 89 · LE DIEU DES BONNES GEXS · texte numérisé non relu

LE DIEU DES BONNES GEXS

Cette chanson fait date dans l'œuvre et dans la vie de Bërangor. Je vais étonner bien des gens, en disant que Béranger était profondément religieux. Pour lui, Dieu n'était pas seulement quelque chose, c'était quelqu'un ; quelqu'un à qui il s'adressait, en qui il se confiait, qu'il implorait, en qui il espérait. Son testament commence par ce mot : Devant Dieu, Sa correspondance et son autobiographie sont pleins de paroles comme celles-ci : « Mon immuable confiance en Dieu m'a seule soutenu et sauvé. Je n'oublierai jamais que c'est au Génie du Christianisme que je dois de n'être pas Voltairien. « Or il est bon- de savoir que sous la Restauration, le parti libéral se partageait en deux classes : les Voltairiens et les Incrédules: c'est-à-dire, ceux qui ne croyaient pas à grand chose, et ceux qui ne croyaient à rien. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que l'incrédulité de ce temps-là ne ressemblait en rien au pédantesquo et dogmatique matérialisme d'aujourd'hui, qu'il n'avait rien- de commun avec cette non religion qui a tous les défauts des religions,, rinlolérance, l'arrogance et l'esprit de persécution. L'athéisme d'alors était un athéisme de salon, aimable, gouailleur, et d'autant plus redouté, qu'il était armé à légère. Quelques-uns de ces spirituels railleurs, parmi lesquels brillaient Benjamin Constant, Arnault, Etienne, dînaient souvent le jeudi chez M, de Jouy, et c'est précisément dans ces dîners du jeudi que Béranger faisait presque toujours l'essai de ses chansons nouvelles. Un jour il arriva un peu troublé, un peu tremblant, et quand il se leva, au dessert, ce fut d'une voix qui n'était pas fort rassurée, qu'il commença ainsi :

« Il est un Dieu, devant lui je in'incline.- »

La stupéfaction fut générale. Les convives se regardaient les uns les autres, n'en pouvant croire leurs oreilles. Ce fut quelque chose de pareil à la scène chez M™« d'Epinay, quand J.-J. Rousseau, au milieu des déclamations matérialistes de Diderot, du baron d'Holbach, et d'Helvétius, se leva tout à

coup, et dit d'une voix ferme. Eh bien! messieurs, moi, je crois en Dieu! Ajoutons à Thonneur du salon de M. de Jouy, que l'étonnement ne fut pas long. Le verre en main du refrain désarma tout le monde; la beauté des vers emporta tout, et Béranger, la chanson finie, fut salué grand poète. Mais voici un fait cjui ajoute un intérêt de plus à cette scène. Béranger a raconté lui-même, avec détail, que c'est ce jour-là qu'il conçut l'espoir de donner à la France une poésie chantée qu'elle navait pas encore. « Sur désormais, nous dit-il, de pouvoir dépenser dans la chanson tout ce que je me sentais d'inspiration poétique, je renonçai à tout autre genre, seulement je tins plus que jamais à me servir de nos ponts neufs: à mettre ainsi mes idées à cheval sur nos vieux airs, pour les aider à courir par le monde et dans le peuple! je m'attachai de plus en plus à entremêler les tons, à dramatiser mes petits poèmes, mais sans jamais abandonner le refrain, frère de la rime, car sans refrain, pas de succès; enfin je m'astreignis à faire tout ce que le genre de la chanson exige^ pour en obtenir davantage, et pour l'élever à la hauteur de tous les sentiments, et de toutos les idées. Puis il ajoute, ce qui complète cette précieuse confidence : « Quel avantage pour moi que de choisir un genre qui n'avait pas de 2)oétique et qui mettait à ma disposition tout ce dictionnaire de la langue française, dont nos critiques ne permettaient guère qu'une partie aux autres formes de la poésies. )) Voilà, un programme bien nouveau! Cette prise de possession de tout le dictionnaire ne ressemble-t-elle pas fort, quinze ans à l'avance, à la célèbre et retentissante théorie révolutionnaire de Victor Hugo sur la poésie lyrique,

« Plus de mot sénateur! plus de inot roturier!

« Je fis une tempête au fond de l'encrier!

<« Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire !

« Et je dis, pas de mot, où Vidée au vol pur « Ne puisse se poser tout humide d'azur!...

C'est beaucoup plus éclatant, mais c'est la même chose. Plus j'étudie Béranger, plus je suis fx-appé de le trouver à l'origine de la plupart de nos innovations poétiques.

LE DIEU DES BONNES GENS Air du vaudeville de la Partie carrée.

Il est un Dieu, devant lui je m'incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers observant la machine.

J'y vois du mal, et n'aime que le bien. Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents.

Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fît un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie ! Moi, pour braver des maîtres exigeants.

Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Dans nos palais, où, près de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats, J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas.

Sur nos débris Albion nous défie; Mais les destins et les flots sont changeants : Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Quelle menace un prêtre fait entendre!

Nous touchons tous à nos derniers instants L'éternité va se faire comprendre; Tout va finir, l'univers et le temps.

0 chérubins à la face bouffie, Réveillez donc les morts peu diligents!

Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

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