‹ Le Béranger des écolesChapitre 61 sur 89 · MA CANNE · texte numérisé non relu

MA CANNE

Viens! allons aux champs! Le ciel nous fait signe. Chaque jour s'enfuit de fleurs couronné. Viens, mon compagnon, humble cep de vigne, Ami qu'en riant le sort m'a donné.

De quel cru fameux versas-tu l'ivresse?

L'ai-je célébré dans un gai repas?

Si jadis ta sève égara mes pas,

Toi seul aujourd'hui soutiens ma vieillesse. A travers bois, prés et moissons, Allons jilaner lleuts et chansons.

Viens, loin des fâcheux, méditer ensemble; Je me fie à loi de lous mes secrets.

Tu m'entends chanter d'une voix qui tremble De grands souvenirs, de tendres regrets. Au froid, à la neige, au flot des ondées. Au bruit du tonnerre, au tracas du vent. Combien, triste ou gai, quand je vais rêvant, Sous mon vieux chapeau bourdonnent d'idées! A travers bois, prés et moissons, Allons glaner fleurs et chansons.

Souvent, tu le sais, j'ai refait le inonde, De trésors rêvés comblé mes amis.

En projets heureux mon esprit abonde; Que d'excellents vers je me suis promis! Enfant de Paris, perdu dans ses fanges. Je devais, sans nom, battre les pavés'; Mais, pour me reprendre aux enfants trouvés, La muse avait mis sa marque à mes langes. A travers boi«, prés et moissons.

Allons glaner fleurs et chansons.

Ce fut ma nourrice : Enfant, disait-elle. Vois, écoute, lis. Ou, prenant ma main :

Suis-moi hors des murs; la campa^'ne est belle, Viens cueillir, pauvret, les fleurs du chemin. Depuis, loin des biens dont la soif dévore, La muse à mon feu prit goût à s'asseoir, Et, quoique affaiblie, a des chanls du soir Pour le vieil enfant qu'elle berce encore.

A travers bois, jirés et moissons.

Allons glaner fleurs et chansons.

Dirige le char de la République,

M'ont crié des fous, sages d'à présent.

Qui, moi! m'alteler au joug polilique,

Lorsqu'il faut un aide à mon pas pesant!

Ai-je à tel labeur force qui réponde?

Qu'en dis-tu, bâton, las de me porter?

Tu gémirais trop de voir ajouter

Au poids de mon corps tout le poids d'un monde.

A travers bois, prés et moissons,

Allons glaner fleurs et chansons.

A mes premiers temps j'ai vieilli fidèle.

Tout un passé meurt, mourons avec lui.

Mon cep, je te lègue à l'ère nouvelle;

Sois pour des vaincus un dernier appui.

Oui, sachant, ami, dès que le jour lonabe.

Combien de faux pas je ferais sans toi.

Pour quelque proscrit, tribun, pape ou roi,

Je veux te laisser au bord de ma tombe.

A travers bois, prés et moissons, } „.^

Allons glaner fleurs et chansons. )

92 BÉRANGEU

L'APOÏRE

A M. DE LAMEN^^\IS

L'apôli'o c"est Saint Paul. Béranger avait pour lui une admiration profonde. D'abord, il lui savait un grand gré d'être resté ouvrier en devenant apôtre. Saint Paul tissait des nattes, c'était son gagne-pain. Il continua sa grossière besogne manuelle au milieu de sa prédication évangélique. Jamais il ne consentit à puiser dans le petit trésor commun des disciples de Jésus.

Béranger écrit dans une lettre à M...

(( Avez-vous lu Saint Paul? C'est ma foi, un grand homme. je ne connais pas de philosophe à mettre à côté. Il ne fait pas de la sagesse à son aise comme le bon Socrate. Trente ans de pérégrinations, à travers un monde ennemi, pour répandre sa foi qui est surtout l'immortalité de l'âme, et [qu'il savait être un frein nécessaire à ce monde corrompu ! »

Ailleurs il ajoute :

« Depuis quelque temps, j'ai relu avec un plaisir indéfinissable les Évangiles de Saint Paul, qui sont bien les meilleurs modèles à prendre quand on veut se dévouer à écrire pour le peuple .

C'est un fameux apôtre que cet homme-là. Voilà un vrai révolutionnaire. Oh! que je voudrais avoir un si grand et si ferme courage. »

De telles paroles ne nous montrent-elles pas un Béranger encore nouveau? Comme on admire plus sa chanson, après les avoir

lues. Le rythme en est pressé, haletant; on y sent tout remportement de cette course sainte. C'est le pendant de la chanson du Juif-Errant. Tous deux sont condamnés à courir toujours: l'un pour expier son crime, l'autre pour évangéliser par ses vertus.

i;apothe

Atr :

Paul, où vas-tu? — Je vais sauver le monde. Dieu nous donne une loi d'amour.

— Apôtre, la sueur t'inonde; En festins ici passe un jour.

— Non, non; je vais sauver le monde.

Dieu nous donne une loi d'amour.

Paul, où vas-tu? — Je vais prêcher aux hommes Paix, justice et'fraternité.

— Pour en jouir, reste où nous sommes. Entre l'étude et la beauté.

— Non, non; je vais prêcher aux hommes Paix, justice et fraternité,

Paul, où vas-tu? — Je vais à l'âme humaine Du ciel enseigner le chemin.

— Aux cieux? La gloire seule y mène.

Chante, elle te tendra la main.

— Non, non; je vais à l'àme humaine Da ciel enseigner le chemin.

Paul, où vas-tu? — Je vais rendre aux campagnes Le Dieu qui bénit les guérets.

— Grains le brigand dans les montagnes; Crains le tigre dans les forêts.

— Non, non; je vais rendre aux campagnes Le Dieu qui bénit les guérets.

Paul, où vas-tu? — Je vais au sein des villes De tout vice purger les cœurs.

— Crains l'orgueil des passions viles; Crains le rire aux éclats moqueurs.

— rs'on, non; je vais au sein des villes De tout vice purger les cœurs.

Paul, où vas-tu? — Je vais, séchant des larmes, Dire au pauvre : Dieu seul est grand!

— Crains le riche si tu l'alarmés; Crains le pauvre s'il te comprend.

— Non, non; je vais, séchant des larmes, Dire au pauvre : Dieu seul est grand!

Paul, où vas-tu? — Je vais de plage en plage RaflFermir mes amis tremblants.

— Quoi! les maux, la fatigue et l'âge, N'ont point dompté tes cheveux blancs?

— Non, non; je vais de plage en plage Raffermir mes amis tremblants.

Paul, où vas-tu? — Je vais braver nos maîtres, Fardeau des peuples géraissanis.

— Tremble! iN li; livreront aux prêtres En échange d'un peu d'encens.

— Non, non; je vais braver nos maîtres, Fardeau des peuples gémissants.

Paul, où vas-tu? — Je vais prêcher mon culte Devant le juge et ses licteurs.

— A nos lois déguise l'insulte; liecours à l'art des orateurs.

— Non, non; je vais prêcher mon culte Devant le juge et ses licteurs.

Paul, où vas-tu? — Je vais porter ma tête Sur l'échafaud où Dieu m'attend.

— Dis un mot, et ta grâce est prête; D'honneurs on te comble à l'instant.

— Non, non; je vais porter ma tète Sur l'échafaud où Dieu m'attend.

Paul, où vas-tu? — Je vais avec les anges Reposer au sein de mon Dieu.

— Par ton exemple tu nous changes.

Nous prierons sur la tombe. Adieu!

— Oui, oui; je vais avec les anges Reposer au sein de mon Dieu.

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