‹ Le Béranger des écolesChapitre 74 sur 89 · A LUCIEN BONAPARTE · texte numérisé non relu

A LUCIEN BONAPARTE

Prince,

« Une indisposition assez sérieuse m'a empêché de répondre aussitôt que je l'aurais souhaité à la lettre que m'a remise, non M. Presle, mais M. Piavioli. Je commence à me rétablir, et m'empresse de vous

remercier de la nouvelle marque de souvenir que vous voulez bien me donner.

« Savez-vous, prince, que dans un homme plus facile que moi à se faire des illusions, votre lettre eût pu produire un dangereux mouvement d'orgueil? Heureusement je n'ai cherché dans vos expressions que le sens que vous avez dû vouloir leur donner. Le prix que vous dites attacher à mes conseils littéraires, n'est qu'une manière ingénieuse de témoigner quelque estime à mon modeste talent, et, quant à la justesse de mon coup d'oeil en politique, permettez-moi de vous mettre à même d'apporter de notables restrictions à cet éloge.

« Avant la révolution de Juillet, j'ai entrevu l'impossibilité d'établir, dans un pays d'égalité, le système anglais monarchique représentatif, qui ne peut se passer de l'appui d'une caste privilégiée. Lors de cette dernière révolution, moi, vieux républicain, convaincu que la France n'était pas encore disposée à accepter la forme républicaine, j'ai désiré, pour achever d'user la vieille machine monarchique, qu'elle nous servît de planche pour passer le ruisseau; et ce que je vous dis là, ma conduite et mes discours à cette époque l'ont prouvé à tous mes amis. Je crois pouvoir assigner à cet état transitoire une durée égale à la Restauration. Les fautes du nouveau pouvoir ont changé peu de choses à mes calculs, tout en fortifiant mes espérances. De là, prince, les dix années de vie prédites par moi à un trône qui a l'air si débile. Si le parti républicain n'eût pas lui-même commis des fautes que sa position

rendait inévitables, nous serions plus près peulétre du dénoùment. Ce parti n a pas encore appris à bien connaître la France nouvelle : aussi rêve-t-il l'impossible. C'est sur les intérêts créés par la Révolution qu'il faut fonder aujourd'hui, et il a trop souvent eu l'air de menacer ces intérêts. Les éléments républicains sont beaucoup plus nombreux que ne se le figurent et ceux qui redoutent et même ceux qui désirent la république. Mais, selon moi, ils seront encore longtemps à se coordonner. Toutefois, en France, nous pensons bien vite et nous agissons de même. Mais nous n'agissons que lorsque la conspiration des idées se rencontre sur la place publique avec celle des sentiments populaires : or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui est aujourd'hui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du coté le moins favorable. Ajouterai-je que, dans l'intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus grave reproche que je fasse au gouvernement actuel, c'est de la faire pousser en serre chaude.

« Vous en avez appelé à ma franchise ; vous devez voir, prince, que je n'y ai pas fait faute. Jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

« Puissiez-vous au moins trouver dans cette lettre une nouvelle preuve de l'attachement éternel que je vous ai voué et un motif de plus de me croire toujours, prince, votre très reconnaissant serviteur.

Joignons, comme Post-Scriptiim, à celle lettre si prophétique, cet autre passage de correspondance, qui la complète.

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