‹ Le Béranger des écolesChapitre 73 sur 89 · LUCIEN BONAPARTE A BÉRANGER · texte numérisé non relu

LUCIEN BONAPARTE A BÉRANGER

« Je reçois, mon cher Déranger, votre lettre, et je désire bien vivement que vos occupations littéraires continuent, n'importe leur forme. Ce qui sortira de vous sera nécessairement empreint de patriotisme et de noblesse d'âme. Je voudrais bien pouvoir vous ouvrir mon portefeuille. Qu'il me serait doux de re-

cevoir les conseils d'un ami tel que vous I Avant de publier une ligne, jhésite et jattendsl

« La présente vous sera remise par M. Presle : je désire Ijeaucoup savoir s"il est vrai que vous ayez exprimé il va quelques jours, à un ami commun, votre conviction que Tétat de choses actuel durerait probablement encore dix ans. Gomme j'apprécie votre coup d"œil autant que votre sincérité, vous me rendrez service en me faisant savoir si vous avez exprimé cette opinion; et j'attends un mot de vous.

Votre affectionné,

Lucien Boxaparte.

Voilà, certes, une lettre bien curieuse. Quel changement dans les positions. Le pauvre petit poète inconnu et protégé de 1804, est devenu un homme illustre; et le prince d'alors, proscrit en 1833, s'honore de l'appeler son ami, et lui demande des conîieils littéraires et politiques. Il avait bien raison.

De 1818 à 1830 1h njle de Béranger est considérable.

Après Waterloo, en raison même de ses convictions et de ses espérances républicaines, il se résigna à la Restauration, sans s'y rallier. Il crut qu'une monarchie représentative pouvait s'accorder quelque temps avec les besoins nouveaux de la nation, et même la préparer à la liberté. Ses vers furent donc presqu'uniquement consacrés à célébrer notre gloire, el à pleurer nos malheurs. Mais son illusion fut courte. Trois ans suffirent pour le convaincre qu'il y

avait entre le peuple de 89, et l'ancien régime, un divorce profond et irrémédiable. Alors commencèrent ses attaques contre un trône condamné fatalement selon lui, à une ruine prochaine. Il ne le combattit pas seulement avec ses vers. La révolution de Juillet se prépara, on le sait, au château de M. Laffitte, dans des réunions où Déranger était toujours présent. M. Thiers a dit de lui : « Au milieu de ces circonstances si difficiles, Béranger a été un père pour nous.

Charles X une fois renversé, et Louis-Philippe une fois couronné, Béranger se retira à l'écart, sans vouloir en rien profiter dune révolution oii il avait eu sa part, et vécut en observateur attentif, et plus inquiet de jour en jour... inquiet des fautes du gouvernement et des fautes des républicains. Sa belle réponse à Lucien Bonaparte montre tout ce qu'il y avait de sens politique, profond et divinatoire dans ce chansonnier.

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