A MONSIEUR LEBRUN
a Votre lettre ne m'est arrivée que ce soir, mon cher Lebrun, et je me hâte d y répondre, tant je suis affligé de voir qu'après notre dernière conversation vous ne vous rendiez pas encore aux raisons qui m'empêchent d'aller frapper à la porte de l'Académie française. Tous devez pourtant être bien convaincu que ces raisons sont sérieuses, au moins pour moi, et surtout qu'elles sont très sincères.
« Je vous répète donc que, si j'avais fait autre chose que des chansons, je ne trouverais aucun obstacle, littérairement parlant, à m'inscrire parmi les aspirants au fauteuil. Mais, par des causes trop longues à exposer, je tiens à ne pas enrégimenter académiquement ce petit genre, qui cessera d'être une arme pour l'opposition le jour où il deviendra un moyen de parvenir. Ceux qui disent aujourd'hui de mes chansons que ce sont des odes, seraient les premiers à crier que je n'ai fait que des chansons, et que c'est bien peu de chose que des chansons. Avouez qu'il ne doit pas me convenir de les aider à prouver qu'ils n'ont que trop raison.
« Je ne puis me dissimuler, d'ailleurs, que l'on n'entre pas dans une société sans y contracter des engagements de devoir et de délicatesse.
« A^ous allez me répéter, je le sais bien, ce que vous m'avez déjà dit : Les liens que l'Académie impose sont bien peu embarrassants; vous m'avez, à ce pro-
pos,cité La Fontaine, qui les a reclierchés. Que vousai-je répondu? La Fontaine était un bon homme; moi, je suis un homme bon, je le crois, mais point (lu tout un bon homme, malheureusement. La pauvreté et l'expérience ont bien fourré un peu de philosophie en mon humble cervelle, et peut-être encore dois-je à la nature quelques petites qualités de cœur^ puisque j*ai toujours eu bon nombre d'excellents amis; mais je n'ai jamais vécu de façon à assoupUr mon humeur, et je vous avoue que, parfois, elle n'est ni très raisonnable ni très douce. Avec une folie pareille, me puis-je hasarder à m'asseoir auprès d'hommes, tous très estimables sans doute, mais qui, certes, ont aussi leur humeur, et qui pourraient bien ne pas s'arranger du voisinage de la mienne, peu endurante et habituée à casser les vitres, même celles des Tuileries, s'il vous en souvient?
« Des sots, ou même des gens qui ne me connaissent point, ont cru, ou ils ont feint de croire, après la révolution de Juillet, que j'avais refusé des places et des distinctions pour me singulariser ; non, vous le savez. Les places et les distinctions n'allaient ni à mes goûts ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas recherchées.
a On tombe assez souvent dans la même erreur, relativement à l'Académie : c'est de l'orgueil, dit-on. Les sots me croient donc bien sot ? Hélas ! vous savez mon cher ami, la piètre idée que je me suis faite de mon mérite Httéraire, et c'est en toute sincérité que j'en ai parlé dans la préface de mon dernier volume. Plût au ciel que je fusse de l'avis de mes amis sur
mes ouvrages! Je n'ai que le sentiment (mais je l"ai bien) de l'utilité dont je fus à la cause que j'ai défendue , et ce sentiment-là ne me donne pas de vertiges. Or il n'y a qu'un homme frappé de vertige pour méconnaître l'importance de l'Académie française, qui réunit des noms si illustres. Songez donc que Guvier était encore hier dans vos rangs. Mais, moi, pauvre ignorant, je ne vous apporterais aucune des qualités qui font le véritable académicien, et je vous défie de m'appliquer au moindre des travaux de votre classe et même aux fonctions solennelles que vous remplissez tour à tour.
« J'ai horreur de livrer ma personne au public, et, comme l'auteur des Maximes, je suis complètement incapable de parler, même de lire quelques phrases dans une nombreuse assemblée.
« Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz-vous. Parbleu! comment s'y refuser ?
« Du moins, sur la sellette, n"ai-je jamais dit que mon nom. Regardez-moi donc comme incapable de prononcer un discours de réception, en supposant que je sois capable de le faire, ce qui est assez douteux.
« Mais me voyez-vous en hal)it brodé, l'épée au côté, allant au château? Là, encore un discours : V Sire, je suis votre très humble serviteur. — Ah ! « vous voilà donc, vous qui n'avez pas voulu nous « venir visiter? — Je suis votre serviteur, Sire. — <( Allez, et n'y revenez plus! » etc., etc. Ah! mon cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des impossibilités pour moi ?
DE DERANGER
(' Mon ami, laissez-moi, laissez-moi dans mon coin qui n'est pas celui du misanthrope. Si des journaux querellent FAcadémie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que je lui écrive que l'Académie n'a pas tort et qu'un corps semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur d'être admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, j'écrirai ; mais, pour Dieu ! détournez les amis que je puis encore y compter (hélas I j'en ai déjà beaucoup vu disparaître!) de tenter de m'y faire entrer par une voie inusitée. Oui, mon cher Lebrun, si je savais que Ion put me nommer sans que je me misse sur les rangs, jaimerais mieux sur-le-champ faire à chacun de vous dix visites, même à l'archevêque, et j'irais dès six heures du matin (il fait pourtant l)ien froid) attendre à la porte de votre secrétariat pour me faire inscrire. Une nomination non sollicitée 1 y pensez-vous? Vous figurez-vous une entrée triomphale plus écrasante pour ma pauvre réputation ? Empêchez cela, je vous prie, et lisez ma lettre à vos messieurs, si vous le jugez nécessaire. Mais je suis fou ! cette crainte est puérile. Non, jamais l'Académie française ne voudra descendre ainsi de sa haute position devant un poète de guinguette. Gomment ferait-elle pour moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je ne suis qu'un chansonnier, messieurs ; laissez-moi mourir chansonnier.
Béhangeh.
164 CORRESPONDANXE