‹ Le Béranger des écolesChapitre 77 sur 89 · A ROUGET DE LISLE · texte numérisé non relu

A ROUGET DE LISLE

Déranger a été, pour Rouget de Lisle, plus qu "un sauveur, un sauveteur.

Le poète de la Marseillaise, réduit à la misère, condamné à la mendicité, détenu pour dettes, cela révoltait Déranger comme une ingratitude publique !

Pendant plus de quinze ans, il s'attacha au soulagement de cette illustre infortune avec une sorte de passion, comme à un devoir.

Pendant plus de quinze ans, il fut toujours là, aidant le malheureux de sa bourse, quêtant pour lui, lui organisant des souscriptions, plaçant ses volumes de vers, sollicitant du gouvernement en 1828, un secours, une pension, lui faisant obtenir la croix d'honneur, et tout cela avec un mélange absolument délicieux d'afîection, de gronderie, et une gaîté qui élait encore un soutien. « David d'Angers, lui écri- « vait-il, a fait de vous, vous le savez, un très beau « médaillon en marbre, grande dimension. Nous le « mettons en loterie, à vingt francs le billet. Nous « nous occupons de les placer. Si nous réussissons, « comme je l'espère, vous aurez enfui de quoi renonce vêler cette maudite garde-robe qui s'en va toujours « trop vite pour nous autres pauvres diables; car je « me rappelle le temps où je n'avais qu'un pantalon, « que je veillais avec un soin tout paternel, et qui ne « m'en jouait pas moins les tours les plus perfides. « Il est vrai que j'avais un talent qui vous manque, « j'en suis l)ien sûr : je savais faire des reprises, rat- « tacher des boutons. Ce que c'est que d'être d'une

« famille de tailleur I Vous n'avez pas reçu une si « bonne éducation, il vous faut du neuf. Eh bien ! « j'espère que vous en aurez avant peu.

« Au nom de Uieu, chassez cette idée de votre « pauvre tète : nous touchons peut-être à un mo- « ment plus heureux pour vous. Si rien de ce qui a « été projeté ne s'achève, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait <c plus d'espoir : on n'a point assez essayé pour ne « pas compter encore sur la réussite. Les occupations « électorales, le troul)le des affaires financières, tout « a contribué à mettre obstacle aux desseins formés « par ceux qui vous portent l'intérêt qui vous est dû « h tant de titres. Moi-mèmn, surchargé de négocia- « lions pour Pierre et pour Paul, moi, à qui l'on croit « plus de crédit que je n'en ai réellement, je n'ai « peut-être pas fait tout ce que j'aurais pu et voulu « faire. Je me reproche de ne pas toujours mettre « assez d'insistance dans les demandes que j'adresse. « Patientez encore ; ce courage me viendra et mes « amis m'aideront, du moins jai tout lieu de l'es- « pérer. )>

Le pauvre homme n'y tient plus, il écrit la b-rrible lettre que voici :

Dans mon effroyable situation, mon cher ami, puisqu'il n'est plus aucun moyen honorable de la

changer, de la modifier, ou que. s il en existe quelqu'un, fùt-il à ma connaissance, le temps et toutes choses me manquent pour attendre qull se réalise, quel parti me reste à prendre? Un coup de pistolet? je n"ai pas de quoi en faire les frais. La rivière? c'est ignoble, ou, pour parler sérieusement, Tun et Tautre, et tout ce qui y ressemble, répugnent à des principes qui m'ont constamment soutenu contre les tentations multipliées d'y avoir recours, et qui, si je le puis, me soutiendront jusqu'au bout.

« Je ne vois qu'un moyen de les concilier avec les circonstances extrêmes qui m'affligent, et auxquelles je n'ai plus à opposer qu'un dernier.acte de courage : celui d'en revenir à mon ancien projet de m'en aller à travers champs, tout droit devant moi, jusqu'à ce que mort s'ensuive. La fatigue, la faim, le désespoir peuvent aussi devenir des ressources. Je crois fermement qu'un véritable homme de cœur ne doit pas se tuer, mais il lui est permis de se laisser mourir quand il ne peut plus vivre.

ce Ainsi donc, cher Béranger, ma résolution est décidément prise...

« Il n'y a pas de stoïcisme qui tienne. Ma tête se trouble, mon cœur se serre, mes yeux se mouillent en vous disant adieu, mais, je vous le dis. » ^

Quelle fut la réponse de Béranger? on le devine! courir à lui, l'arrêter, le secourir encore , recommencer ses démarches; et quatre ans après, en juillet 1832, il lui écrit la lettre suivante :

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