SCENE II M. MARSANNE, MADAME MARSANNE
M. MARSANNE, s" éveillant.
Ah!
MADAME MARSANNE
Tu as dormi un peu.
M. MARSANNE
Moi? je n'ai pas fermé l'œil...
MADAME MARSANNE
Si. Tu t'es assoupi un moment... j'ai même mis le journal devant la lampe, pour que la lumière ne t'éveille pas... je t'ai bien vu.
M. MARSANNE
Ça m'étonne.
MADAME MARSANNE
Raymond... M. Ghantrel, je veux dire, est allé chercher le docteur qui vient d'arriver. La sœur affirme qu'il y a beaucoup de mieux.
M. MARSANNE, sourire.
Je t'avais bien dit qu'il ne fallait pas s'inquiéter. (// se retire de sous la couverture de voyage et ôte le châle dont il était entouré.) M. Ghantrel va reveni*-.?
Naturellement.
M. MARSANNB
Et M. de Girieu ?
MADAME MARSÂNNE
M. de Girieu enverra sans doute prendre des nouvelles comme il l'a fait trois fois par jour depuis que l'enfant est ici... je me demande pourquoi il n'est pas venu lui-même.
M. MARSANNB
Tu en es surprise ?
MADAME MARSANNE
Surprise etpeinée.
M. MARSANNE
Tu as tort. — M. de Girieu a été correct comme toujours... c'est tout naturel, d'ailleurs, puisqu'il est le fils d'un magisti'at. — Nous ne le reverrons qiie lorsque Julien sera hors de danger.
MADAME MARSANNE
Moi, je crois que la présence de... de M. Ghantrel le contrarie beaucoup.
M. MARSANNE
C'est possible... Mais pouvions-nous faire autrement que de le supporter, lui, le père, avec ta sensiblerie et ton exagération.
Si tu croyais que ce n'était pas bien, po-'arquoi n'as-tu rien dit ?
M. MARSANNE
C'était à toi de comprendre.
MADAME MARSANNE
Je ne vois pas, d'ailleurs, en quoi M. de Girieu pourrait se formaliser. M. Ghantrel a été ce qu'il devait être. Laurence et lui n'ont pas échangé une parole qui n'ait rapport aux soins à donner à l'enfant. Je suis entrée vingt fois dans sa chambre : il m'est arrivé d'y demeurer de longues heures ; tous deux paraissaient ne point se voir, chacun n'avait d'yeux que pour le pauvre petit.
M. MARSANNE
Si je ne me suis pas opposé à la présence de M. Ghantrel, c'est que je savais qu'il en serait ainsi.
MADAME MARSANNE
Et pourtant...
M. MARSANNE
Et pourtant, quoi ? Laurence n'a rien oublié.
MADAME MARSANNE
Je le pense bien, mais...
M. MARSANNE
Rien oublié ni rien pardonné. De son côté, M. Ghantrel ne pardonnera pas pl'xs à Laurence son second mariage que celle-ci ne lui pardonnera sa trahison. Moi, aussi, je les ai observés pendant ces trois jours, et je puis t'aflirmer que leur réserve
mutuelle provenait de leur aversion réciproque plus que de toute autre chose.
MADAME MARSANNE
Ce doitêtre vrai, puisque tu le dis... Cependantla sœur m'a dit, là, tout à l'heure, une parole qui m'a frappée.
M. MARSANNB
Que t'a-t-elle dit ?
MADAME MARSANNE
Elle m'a dit ceci : a Quand on est le père et la mère du même enfant, on ne peut jamais n'être plus rien l'un à l'autre. »
M. MARSANNE
Elle a raison ; mais on peut être des ennemis. Crois-moi, Laurence et Raymond étaient deux enne mis séparés par unberceau.
MADAME MARSANNE
Si tu en es certain... [Entre le docteur, rayonnant.)