SCÈNE PREMIÈRE
MADAME MARSANNE, M. MARSANNE, UNE FEMME DE CHAMBRE, puis UNE RELIGIEUSE. — {La nuit. — Les rideaux des fenêtres sont fermés. Une lampe, posée sur la table du milieu, éclaire seule la scène. Un journal plié en quatre et posé contre Vabat-jour empêche la lumière d'arriver aux yeux de M. Marsanne, qui dort sur une chaise longue, à droite, en ronflant légèrement. — Madame Marsanne, assise auprès de la table, à gauche, grave, réfléchit. — Entre une femme de chambre, Louise, par la porte du fond à droite.)
LOUISE
Madame demande si le médecin est arrivé.
MADAME MARSANNE
Elle n'y pense pas. M. Chantrel est parti pour le chercher il y a à peine un quart d'heure ; il ne peut
pas être isi avant la demie, en mettant les choses au mieux,
LOUISE
C'est ce que j'ai dit à madame. Mais madame est dans un tel état... Madame va se rendre malade, c'est sûr. Voilà la troisième nuit qu'elle passe.
MADAME MARSANNE
Et celle-ci a été plus terrible que toutes les autres.
LOUISE
Oui. Deux fois, nous avons cru que c'était fini... Et maintenant enco)'e... [Soupi?'.) Si elle pouvait pleurer, ça la soulagerait... mais elle reste là... tenant toujours la main de M. Julien dans la sienne... comme pour l'empêcher de partir.
MADAME MARSANNE, à elle-même.
Pauvre Laurence!... Est-ce qu'on n'a pas entendu une voiture ?
LOUISE, allant à la fenêtre.
Non, madame... Il fait jour, madame, grand jour, déjà.
Alors, ouvrez les rideaux. [Louise obéit. — Lumière.) Et emportez la lampe, ma bonne Louise. [Louise sort avec la lampe. — Madame Marsanne pleure. Entre la religieuse.)
LA RELIGIEUSE
Ne pleurez plus, madame. Je crois pojtvoir voiw annoncer une grande et heureuse nouvelle.
MADAME MARSANNE
Dites, ma sœur, dites...
LA RELIGIEUSE
L'enfant est sauvé.
MADAME MARSANNE
Comment pouvez-vous savoir ?...
LA RELIGIEUSE
J'en ai déjà tant vu, de ces pauvres petits êtres, que je ne m'y trompe pas... La détente... la défervescence, comme dit le docteur, commence à se produire et les symptômes de cette nuit qui nous ont tant effrayés, c'étaient les dernières menaces du mal.
MADAME MARSANNE
Ah ! si vous disiez vrai^ ma sœur I... [Elle se dirige vers la chambre de Julien.)
LA RELIGIEUSE
Laissez-le, madame. Il vient à peine de s'endormir, ne faites pas de bruit... Vouspouvez me croire... et je vous assure que je suis bien contente... pour monsieur et pour madame... [Sur un regard interrogadf de madame Marsanne.) pour le père et pour la mère. Lorsque monsieur va rentrer, comme il va être heureux ! Je vous disais que j'avais bien souvent assisté à de semblables douleurs, puisque notre ordre fournit des gardes et que c'est moi qu'on envoie de préférence lorsqu'il s'agit d'un enfant.
MADAME MARSANXB
Pourquoi vous ?
LA RELIGIEUSE
Je n'ai pas à le savoir. C'est notre Mère qui commande... et naturellement j'obéis... [Reprenant.) Eh! bien, jamais peut-être je n'ai vu une énergie aussi grande que celle de monsieur... Les sanglots dans ces moments-là, c'est souvent un signe de faiblesse plus qu'une marque de douleur... Monsieur n'a pas de larmes, mais rien qu'à voir ses yeux, ses yeux qui ne quittaient pas ceux du pauvre petit, rien qu'à voir son courage pendant ces trois nuits... moimême, madame, dont ce n'est peut-être pas le devoir... je suis allée me cacher pour pleurer.
MADAME MARSANNE
Oui... Et ma pauvre Laurence ?
LA RELIGIEUSE^ très simplement.
Oh ! les mères, madame, on n'en parle pas : elles sont toutes pareilles !
MADAME MARSANNE
Gomme vous dites cela, ma sœur !... Et comment, vous, si jeune, êtes-vous là oîi vous êtes ?
LA RELIGIEUSE
Excusez-moi, madame, notre règle nous défend de parler de nous-mêmes. [Un temps.) J'ai dit à madame votre fille combien j'étais rassurée, maintenant : elle ne veut pas me croire.
MADAME MABSANNE
Songez que depuis trois jours, elle vit avec cette pensée que Dieu va peut-être lui prendre son enfant. Sera-t-elle heureuse, lorsque le docteur...
LA RELIGIEUSE
Je crois bien ! monsieur et madame...
MADAME MARSANNE, embarrassée.
Ma sœur... Il faut que je vous avertisse... Ne dites pas monsieur et madame en parlant du père et de la mère du petit Julien. Ma fille est divorcée...
LA RELIGIEUSE
Divorcée ?
MADAME MARSANNE
Oui, M. Ghantrel ne lui est plus rien...
LA RELIGIEUSE
Plus rien!... le père!... Oh ! madame, quand on est le père et la mère du même enfant, est-ce qu'on peut jamais n'être plus rien l'un à l'autre?... Je ne comprends pas...
LOUISE, entrant.
Le docteur vient d'arriver. Il vous demande, ma sœur, vous seule. [La religieuse sort.)