‹ Le berceau; comédie en trois actesChapitre 19 sur 26 · SCÈNE VIII LAURENCE, RAYMOND · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII LAURENCE, RAYMOND

LAURENCE

Il est meins bien ?

RAYMOND

Non... Vous me faites peur... Qui vous a dit...

LAURENCE

Personne... mais il me semblait vous voir inquiet...

RAYMOND

Non. II dort toujours. Venez le voir. [Souriant.) Doucement... Gomme il a l'air, reposé, maintenant...

LAURENCE

N'est-ce pas?... Il s'éveille...

RAYMOND

Non...

Non. Il prend son oreiller dans ses bras... Vous avez vu ? Vous avez vu?... [Elle rit.)

RAYMOND

Oui... Il a pris son oreiller. [Il rit.)

LAURENCE

Chut! [Elle referme la porte.) Vous avez vu... Ce pauvre chéri... Ce joli petit geste qu'il a faii... avec un sérieux... [Doucement, ils éclatent de rire tous les deux.)

RAYMOND

... On l'aurait embrassé avec plaisir l LAURENCE, heureuse.

Oui. Mais il ne faut pas... pas maintenant... Seulement, je m'en paierai des baisers, quand ce sera permis.

RAYMOND, dans les larmes.

Vous rappelez-vous le jour où la pointe de ma moustache lui est entrée dans l'œil pendant que je le câlinais ?

LAUnENCE

Oui! oui !... Nous avons tant ri.

RAYMOND

Qu'est-ce qu'il m'a donc répondu ?

LAURENCE, toujours joycuse.

Vous avez oublié... Cherchez... moi je me rappelle... Il vous a dit : « Quand z'en aurai des moustasses... » [Fondant brusquement en larmes.) Mon Dieu, mon Dieu, mon pauvre petit ! Dire qu'il n'a plus de papa, maintenant !

RAYMOND

Laurence.

LAURENCE, Se reprenant.

Je vous demande pardon... Voilà... Je voulais vous apprendre ce qui s'est passé. M. de Girieu ne veut plus le garder chez lui... Alors, j'ai dit à M. de Girieu que je ne quitterais pas l'enfant. C'est pourquoi nous restons ici, Julien et moi.

RAYMOND

Ah 1 Laurence, pourquoi ne pas m'avoir pardonné ? Vous avez été implacable !

LAURENCE

Oui.

RAYMOND

Vous vous êtes enfuie, vous avez refusé de m'écouter.

LAURENCE

Ouio

RAYMOND

Mes lettres, vous me les avez renvoyées sans les avoir lues.

Oui.

RAYMOND

Pourquoi ?

LAURENCE

Vous m'aviez tant fait souffrir l

RAYMOND

J'ai été pour vous comme si je n'existais plus.

LAURENCE

Je vous aimais tant, Raymond ! Je vous croyais si différent des autres hommes, si au-dessus d'eux!... Ah!... Lorsque tout à coup vous m'êtes apparu... pareil à tous les autres... alors, j'ai souffert, en effet, au delà de tout ce qui peut se dire... Vous l'élu de mon cœur, vous rentriez dans le troupeau banal et nombreux des galantins et des trompeurs. Lorsque vous avez bien été forcé, devant moi, d'avouer votre faute, je n'ai plus voulu vous revoir, et je suis venue me jeter dans les bras de. maman, comme une pauvre enfant affolée et meurtrie... Lanouvelle a causé peu de surprise à mon père qui ne vous aimait pas. On n'a rien fait pour me calmer ; ma haine s'est excitée

dans la solitude ; plus on me plaignait et plus vous me paraissiez coupable. Les lettres que vous m'avez écrites alors !... Ah ! Ces lettres que je devinais pleines de repentir... j'avais le secret désir de les lire, mais une 'fois, j'avais dit que je ne les ouvrirais jamais et je me suis crue engagée par cette parole échappée à ma colère... On admirait ce qu'on appelait mon caractère et mon courage. Puis, comme j'avais dit aussi que jamais je ne retournerais avec vous, on a parlé de divorce... et les avoués s'en sont mêlés, et ils ont tout embrouillé, tout dramatisé, tout rendu public, dans leurs grimoires et leurs papiers timbrés. Dès qu'ils ont eu en main notre honneur et notre bonheur, mes pudeurs et nos secrets, ils ont joué de tout cela, de mon chagrin et de nos existences, et lorsque je les ai vus entre vous et moi, j'ai bien senti que désormais tout était fini. Je ne vous ai plus rencontré que dans ce couloir banal et triste du Palais de Justice où nous attendions, l'un et l'autre, de comparaître devant le magistrat qui, selon la loi, doit faire une tentative de conciliation entre les époux... on m'avait accompagnée; quand nous avons été seuls avec le juge, j'ai été sur le point d'éclater en sanglots en tombant dans vos bras, mais j'ai persisté dans ce « courage » qui m'avait valu tant d'éloo-es et j'ai répondu^e plus sèchement et le plus durement que j'ai pu!... Et voilà l'histoire de mon divorce et celle de tant d'autres sans doute ; voilà comment je suis la victime de cette loi méchante, faite pour des cas exceptionnels, et qui rend définitives tant de mésintelligences, qui ferme

la porte aux pardons réciproques et aux consolantes générosités.

RAYMOND

Hélas I Hélas 1 Vous m'aviez placé trop haut, Laurence ! Quels mots vous dire pour me faire pardonner. Vous m'aviez cru un héros : si vous saviez de quelles bassesses, de quels appétits d'animal et de quelles faiblesses est faite la conscience d'un honnête homme !

LAURENCE

Je sais maintenant que nous ne pouvons espérer vous avoir tout entiers et que d'être trompée, c'est la fatalité commune à toutes les femmes ! Gomme la vie est loin de nous donner ce qu'on nous a promis en son nom ! Comme c'était plus beau ce que j'avais rêvé 1

RAYMOND

Devinez-moi, Laurence, et croyez-moi, si je vous dis que mon amour pour vous n'a jamais faibli et que vous êtes toujours restée pour moi la bien-aimée, la préférée, la respectée, l'élue ! Vous n'avez pas à être jalouse : ce que j'ai de meilleur en moi n'a pas failli. Liaissez-moi achever, laissez-moi vous dire que la découverte que vous avez faite de mon crime m'en avait soudain révélé toutes les ignominies, m'avait fait comprendre le miséraule que j'étais de risquer d'acheter mes plaisirs fugitifs au prix de tout votre bonheur et que cette crise aurait été salutaire. Laurence, c'est au moment où vous m'avez fui

que j'allais devenir celui que vous aviez rêvé : votre douleur aurait été une rédemption ; la vue de vos larmes allait me délivrer des servitudes ordinaires et me préserver des banales capitulations ! Ah ! mes lettres, si vous les aviez lues ! vous y auriez vu la preuve d'un tel remords, vous y auriez trouvé, pour vous, de tels espoirs que vous m'auriez pardonné ! Et si le pardon n'était pas venu tout de suite, après de longs mois d'une tendresse insoupçonnée et d'un repentir évident, vous auriez été enfin indulgente et pitoyable. C'est vrai, cela, dites-moi si cela est vrai !

LAURENCE

Est-ce que... le devoir... ce n'est pas toujours de pardonner ?

RAYMOND, debout.

Alors... pourquoi donc, par ce mariage immédiat, avoir rendu tout impossible ? Quelle hâte aviez-vous donc de mettre l'irréparable entre nous ?

La hâte, ce n'est pas moi qui l'ai eue... Votre trahison avait fait le vide dans mon cerveau et dans mon cœur. Je ne comprenais plus rien, je ne savais plus rien, et j'ai été heureuse qu'une volonté se substituant à la mienne, m'épargnât la fatigue et l'embarras d'une décision. Mon père est intervenu.. Je me suis remise à lui. Je lui ai dit : « Fais ce que tu voudras, puisque tu sais mieux que moi où est mon bonheur... » Et il m'a parlé de mon enfant qui avait

besoin d'un soutien. J'ai eu peur d'être une mauvaise mère. J'ai cédé. Voilà toute la vérité.

RAYMOND

Ah ! ma pauvre, ma chère amie !... Si vous saviez ce que j'avais imaginé !... J'en étais arrivé à croire... Oh ! que j'ai souffert, Laurence! et mepardonnerezvous si je vous dis que maintenant encore ? J'en étais arrivé à penser que vous aviez toujours aimé M. de Girieu...

LAURENCE

Moi!

RAYMOND

... Et que ma faute avait été pour vous l'occasion bien accueillie d'une délivrance... Oui, voilà ce que j'ai cru 1

LAURENCE

C'est faux !

Lorsque j'ai appris votre prochain mariage... si vous pouviez savoir quelle journée de larmes et de folie dans la souffrance c'a été ! Je me débattais contre cette vérité, contre ce fait, comme dans un cauchemar... Et le jour même où vous êtes -allée avec lui à la mairie... répéter le même serment que vous m'aviez faii à moi !... Je vous le jure, Laurence, j'ai alors expié toutes mes fautes... et je pense que les crimes les plus monstrueux seraient absous par les souffrances que j'ai endurées. Quelles idées n'ai-je

pas eues?... Quels projets n'ai-je pas formés! J'ai résisté à des impulsions de meurtre et de suicide... Cette crise s'est terminée par une rupture soudaine de toutes mes énergies.... et à chaque heure delà nuit, dans une douleur impuissante d'enfant abandonné, je vous ai appelés tous les deux, et vos deux noms : Laurence ! Julien ! je les sanglotais ou je les criais tour à tour!

LAURENCE

Raymond ! Raymond ! Pauvre Raymond 1

RAYMOND

Tu me plains, n'est-ce pas? Sois bénie, Laurence, pour ta bonté présente.-.. En prononç mt mon nom comme tu viens de le prononcer, aNec cette tendresse et celte douceur, tu as réparé, je crois, tout le mal que tu m'as fait ! [Il se lève, lui prend les mains et, lui parlant' dans les yeux :) Vois-tu clair en ton âme, maintenant?... Réfléchis et découvre toimême le secret que tu n'oses t' avouer et qui me remplit d'une joie infinie. Tu n'as jamais cessé de m'aimer, Laurence!

LAURENCE, se détachant, sans force.

Vous vous trompez !

Je ne me trompe pas. C'est parce qu'on t'y a forcée, par dépit et par une fausse conception de ton devoir de mère, que tu as épousé l'autre...

LAURENCE, 56 débattant contre elle-même.

Je ne vous aime plus, Raymond, je ne vous aime plus !

RAYMOND

Tu m'aimes ! Tu m'aimes 1 Tu m'aimes ! Veux-tu que je t'en donne des preuves ? Si tu ne m'aimes plus, pourquoi donc, tantôt, nous sommes-nous jetés dans les bras l'un de l'autre en apprenant que notre enfant était sauvé, — notre enfant, tu entends ? notre enfant, fait de ta chair et de la mienne, né de notre amour, né des baisers que je t'ai donnés et que tu m'as rendus ! Si tu ne m'aimes plus, pourquoi donc n'as-tu pas eu une larme, pas un regret à l'idée de te séparer de l'autre, de l'autre, de l'étranger, qui ne veut de toi que la femme et à qui il est impossible d'aimer en toi, comme je le fais, la femme et la mère?... Enfin, si tu ne m'aimes plus, pourquoi donc es-tu là, Laurence^ troublée, affolée, palpitante, à m'écouter te parler de notre amour? Je l'aime, ma femme, et tu m'aimes, je te le dis, je te le jure, tu m'aimes et tu m'as toujours aimé !

LAURENCE, cVune voix blanche.

Oui... Tu as raison... je t'aime toujours !... Mais en découvrant cela.... nous n'avons fait que nous rendre plus malheureux encore ! [Elle se laisse tomber sur une chaise.)

RAYMOND

Hélas 1... Oui, en découvrant cela, nous n'avons

fait que nous rendre encore plus malheureux. {Ils restent un moment silencieux, chacun regardant devant soi, brisé, désespéré, dans un abattement profond.)

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