SCÈNE II
LAURENCE, RAYMOND. — Sans embarras, sans émotion apparente, Laurence lui donne la main.
LAURENCE
Eh bien! vous avez eu la visite de Julien, hier? J'ai tenu à ce que sa première sortie fût pour vous. Gomment l'avez-vous trouvé ?
RAYMOND, sombre.
Tout à fait rétabli. Et quelle consolation j'en ai éprouvée ! Songez que, pour vous obéir, — puisque vous m'aviez fait promettre de ne plus revenir ici, — songez que je ne l'avais pas vu depuis le jour où nous l'avons su hors de danger... Vous avez été cruelle de m'éloigner ainsi de lui... et de vous.
LAURENCE
Il le fallait.
RAYMOND
Gela m'a été bien douloureux. Chaque matin ce^ pendant m'apportait une lettre de vous et je passaismes soirées à vous répondre, mais je n'en regrettais que davantage de ne pas vous voir. Maintenant, vous me demandez de quitter la France.
LAURENCE
Vous vous y êtes engagé. Voulez-vous, Raymond, que je vous lise votre lettre ?... C'est parce que vous m'avez donné votre parole que j'ai consenti à ce dernier entretien.
RAYMOND
Vous m'exilez ! Que ferez-vous lorsque je serai parti ? [Un temps. Appuyant sur les syllabes :) Mada-me de Gi-rieu !... Chaque fois qu'il m'a fallu, depuis quinze jours, tracer, celte adresse, je restais hébété devant ce nom d'un étranger qui vous désigne, vous, et qu'il me fallait écrire pour que vous receviez mes paroles de repentir et mes serments... Ah!
LAURENCE
Je ne reverrai plus M. de Girieu.
RAYMOND
Qui sait?
Vous ne me croyez pas! M. de Girieu, dès qu'il a été certain que Julien pouvait reprendre sa vie ordi naire, m'a mise en demeure de m'enlendre avec vous pour le choix de la maison oii l'enfant serait placé. Je lui ai répété mon éternelle phrase : « Je rentrerai avec mon fils ou je ne rentrerai pas. » Hier soir, nous avons eu, ici, une scène violente. Il m'a demandé un entretien définitif, en m'avertissant qu'il m'adressait sa dernière prière, et que, si je persistais^ ce serait, entre lui et moi, la séparation irrévocable et nette. Il n'a pa§ voulu que je prononce le oui ou le non immédiatement et il m'a donné la nuit pour réfléchir. Au moment où vous êtes entré, je venais de lui envoyer ma réponse.
RAYMOND
Qui est ?
LAURENCE
La même phrase cent fois répétée : « Je ne me séparerai pas de mon enfant. »
RAYMOND
Et s'il cède enfin ? S'il vous o£fre, à vous et à lui, de reprendre la vie d'autrefois ?
LAURENCE
Il ne cédera pas...
RAYMON
S'il vous aime, il le fera.
Non, non, non I Vous ne connaissez pas sa dignité, son orgueil. Mon refus sera pour lui la preuve que je ne l'aime pas, que je ne l'ai jamais aimé.
RAYMOND, très douloureusement.
Est-ce bien vrai, que vous ne l'avez jamais aimé?... Oh I penser que rien, rien, rien, ne pourra faire que ce qui a été entre vous et lui n'aitpas été...
LAURENCE
Ah! Raymond!... Vous le voyez bien, qu'il faut nous séparer 1
RAYMOND
Je vous demande pardon, Laurence... Je suis un malheureux... J'oublie que j'ai été le premier coupable... Je vous le jure, je ne vous dirai plus un mot de ce que je souffre à ce sujet... Même, je m'efforcerai de ne plus souffrir.
LAURENCE
Allez embrasser votre fils, et partez.
RAYMOND
Partir ! Je n'en ai plus la force, maintenant que je vous ai revue.
LAURENCE
Imitez-moi. Résignez-vous.
RAYMOND
Mais réfléchissez donc à ce que c'est, ce que vous
me demandez ! C'est être privé de vtnis demain, indéfiniment, toujours ! C'est n'avoir même plus l'espérance d'une rencontre fortuite, c'est l'impossibilité même de vous entrevoir, en passant, de loin!... C'est vous perdre maintenant que je sais que vous m'aimez! Laurence, songez à ce que sera la vie pour moi, désormais. Imaginez ce que seront mes journées là-bas, et la détresse de ma solitude. Oui, je serai seul, sans amour, sans un sourire, sans une caresse d'enfant, et je saurai qu'il y a quelque part — peut-être au foyer d'un autre — un enfant qui est le mien, une femme qui a été la mienne, qui est la mienne encore puisqu'elle dit m'aimer ! Ah ! Laurence, tu me brises, tu me tues... aie pitié 1 Je ne peux pas te quitter, je ne peux pas, je ne peux pas I {li pleure.)
LAURENCE, émue.
Ne pleurez pas ainsi, Raymond, je vous en prie, je vous en prie ! Je n'ai déjà pas trop de courage ! Ne voyez-vous pas que je puis à peine retenir mes larmes 1 Mon bien-aimé, ne pleure plus, ne pleure plus, tu me déchires le cœur ! . . . Raymond ! Raymond ! relevez-vous... Je suis à bout d'énergie. Soyez fort, soyez bon ! Au lieu de ra'enlever mon courage, aidezmoi, Raymond, aidez-moi I
RAYMOND
Pourquoi partir, puisque nous nous aimons ?
LAURENCE
Réfléchissez bien, Raymond, et vous sentirez
comme moi que c'est indispensable. Pensez à ce qui nous attendrait, si vous restiez... Pensez à la chute fatale, pensez aux mensonges, aux lâchetés dont il faudrait nous salir. Non ! Non 1 pas cela entre nous. Pas cette souillure à notre amour ressuscité... Allons, regardez-moi. Laissons à d'autres les m'esquines combinaisons des amours honteuses et clan^ destines. Tous les deux, Raymond, nous valons mieux que cela. Nous sommes plus fiers, nous sommes meilleurs. Entre la souffrance et la bassesse, c'est la souÉFrance que nous devions choisir. Notre amour n'est pas de ceux que satisfait la possession peureuse et furtive. Oh ! gardons-le très pur, élévons-le très haut et montons jusqu'à lui. Si je vous cédais, vous rougiriez de moi, et c'est parce que je veux toute votre estime que je me défends conti'e vous... et contre moi aussi !... Sacrifions-nous !... Ce sera bien, ce sera noble, et nous pourrons, en échangeant un clair regard, nous dire que nous avons fait une chose belle et rare, car nous aurons payé par assez de douleur le droit à un peu d'orgueil... Allons, vous me l'avez écrit, vous me l'avez promis... Rappelez-vous vos lettres... Partez... Je vous aimerai plus encore si vous n'hésitez pas.
RAYMOND
Il faut donc vous obéir.
LAURENCE
Oui. [Avec une caresse discrète.) Merci... C'est bien entendu. Vous partez. Vous allez réaliser un de ces projets dont vous m'aviez parlé, celui de faire
valoir vous-même ce dopiaine jusqu'ici abandonné que vous possédez en Tunisie. Vous vous y ferez une nouvelle existence. Moi, je veillerai sur Julien. Lorsqu'il aura douze ans, il ira vous rejoindre. J'aurai, je l'espère, mis dans son cœur les qualités de bonté et de droiture que nous aimons tant. Vous, vous achèverez d'en faire un homme. Adieu.
RAYMOND
Adieu. [Raymond est assis sur le canapé, la tête dans ses mains. Laurence passe derrière lui, elle pleure silencieusement, elle essuie ses larmes, et, également sans être vue, elle envoie, des deux mains^ et de toute son âme un baiser à Raymond.)
RAYMOND, se levant.
Je vais embrasser Julien et je pars^
LAURE>'CB, se reprenant.
C'est cela, c'est cela.
RAYMOND
Une dernière fois, je vous demande pardon de mes fautes, je vous demande pardon d'avoir brisé votre vie et je vous remercie de m'aimer encore malgré tout le mal que je vous ai fait. Je vous aime maintenant de l'amour le plus puissant dont jamais femme ait été l'objet. Et je vous quitte pour toujours.
LAURENCE, se Contenant à peine.
Partez, de grâce, partez !...
RAYMOND
Adieu !
LAURENCE
Adieu. (// la baise au front longuement. Laurence, très troublée, se détache doucement et brisée par l'émotion tombe assise sur une chaise.)
LAURENCE, à voix basse.
Mon Dieu !
RAYMOND, tombant à ses pieds, et posant sa tête sur les genoux de Laurence.
Je t'aime ! Je t'aime ! (// pleure.)
LAURENCE, éperdue.
Laisse-moi... Va-t'en 1
RAYMOND, se redressant et lui passant le bras autour du cou.
Je t'aime.
LAURENCE
C'est mal!.., c'est mal... va-t'en, va-t'en! Ah! (^Elle est à demi évanouie ; sa tête se renverse sur le dossier de la chaise.)
RAYMOND
Ah ! je t'aime ! (// la baise sur les lèvres. Puis se relevant.) Pardon ! Pardonnez-moi, Laurence ! Je VOUS en supplie, pardonnez-moi ! [Elle pleure doucement. Il lui relève la tête.) Me pardonnez-vous ?
LAURENCE
Si je te pardonne ! Ah I tiens, tant pis, je t'adore I
(^Elle lui couvre le visage de baisers. Sa tête sur son épaule.) Va-t'en ! je t'en supplie, va-t'en ! [Elle se redresse.) Ahl va-t'en! Ah! mon Dieu, mon Dieu!... Raymond!... Partez, Maintenant, plus que jamais, il faut que vous partiez.
RAYMOND
Non!
LAURENCE
Il le faut!... Vous le voyez bien.. Il le faut.., Ecoutezi-raoi, Raymond... Je ne serai jamais à vous... Tant que je ne pourrai pas vous aimer librement, à la face de tous, je ne serai jamais à vous... Ecoutez-moi bien Raymond. Si vous ne partez pas... à l'instant, vous entendez... si vous abusez de ma faiblesse et de mon malheur, je vous haïrai. Je vous le jure sur notre enfant, vous ne me serez plus rien. Partez...
RAYMOND
Vous...
LAURENCE, les mains Jointes, avec la plus grande ten^ dresse.
Je t'en prie!... Julien est là... Allez... [Raymond va pour sortir. Entre Louise.)
LOUISE
Madame, c'est M. de Girieu.
LAURENCE
M. <ie Girieu 1
RAYMOND, avec colère.
Lui! Vous voyez bien 1,..
LAURENCE
Attendez, attendez. [A Louise.) Priez mon père et aia mère de venir. Ensuite, vous introduirez M. de Girieu. [Louise sort.)
RAYMOND
Je ne partirai pas sans savoir ce qu'il vous veut.
LAURENCE
Vous le saurez. Allez... [Il sort. Louise, qui est allée à la porte de gaucJie, fait entrer M. et madame MarsannCy puis elle sort par le fond.)
M. MARS ANNE
Que se passe-t-i|? {En(re M. de Girieu.)