‹ Le berceau; comédie en trois actesChapitre 22 sur 26 · M. MARSANNE, MADAME MARSANNE, M. DE GIRIEU, LAURENCE · texte numérisé non relu

M. MARSANNE, MADAME MARSANNE, M. DE GIRIEU, LAURENCE

M. DE GIRIEU

Je viens de recevoir votre lettre, Laurence. Ainsi vous voulez une séparation ?

LAURENCE

Ce n'est pas moi, c'est vous qui l'avez voulue,

M. DE GIRIEU

Gomment ?

LAURENCE

Vous le savez bien.

M. DE GIRIE^

Je vous prie de le répéter.

LAURENCE

Je veux garder Julien avec moi. Vous, vous ne voulez; pas de lui.

M. MARSANNE

Tu n'ignoi'es pas que c'est pour le bien de Julien...

Non. Gela n'est que le prétexte. La véritable raison est autre.

MADAME MARSANNE

Tu ne peux cependant pas penser à te séparer de ton mari, mon enfant.

LAURENCE

Encore une fois, ce n'est pas moi qui ai changé. M. de Girieu a eu, au sujet de mon fils, des exigences que je ne puis accepter. C'est donc lui qui est la cause de notre désunion.

M. DE GIRIEU

C'est vrai... Je vais, Laurence, vous montrer que je ne suis pas le tyran que vous voiliez voir en moi. Je vous demandais l'éloignement de Julien^ dans son intérêt et dans le nôtre. Ce que j'avais surtout en vue, c'était,, je le reconnais, notre bonheur à tous les deux. Vous me résistez, et plutôt que de me faire

un sacrifice, vous êtes prête à me quitter. J'ai voulu vous laisser le temps de la réflexion. Vous restez inébranlable... C'est donc moi qui céderai.

LAURENCE

Vous dites ?

M. DE GIRIEU

Je renonce à tout ce que je vous demandais. Je viens vous prier d'oublier ce que vous avez appelé mes exigences et de reprendre votre place à notre foyer, vous et votre enfant. Je ne puis vous promettre de ne plus jamais souffiùr à cause de lui ; je puis jurer de ne pas vous le laisser voir. Je ne puis pas v<"«is promettre de l'aimer, mais je puis vous jurer de faire comme si je l'aimais et si bien que lui-même s'y trompera.

LAURENCE, à M. de Girieu,

Je suis très émue, monsieur, très touchée par l'effort que vous faites. Je sais combien il doit vous coûter. Mais je ne puis plus accepter ce que vous m'offrez.

M. DE GIRIEU

Vous ne m'avez pas compris.

LAURENCE

M. DE GIKIEU

Je viens vous demander de reprendre tout simplement notre existence ordinaire, telle qu'elle était

avant la maladie de Julien. Notre situation est donc ce qu'elle était il y a trois semaines.

Non.

Vous refusez ?

Absolument.

Que ferez-vous ?

LAURENCE

M. DE GIRIED

LAURENCE

M. DE GIRIEU

LAURENCE

Mon intention est de rester ici, si mes parents le permettent, et de me consacrer tout entière à mon enfant.

' MADAME MARSANNE

Tu ne réfléchis pas à la gravité de ce que tu veux faire... à ce que c'est que de te séparer de ton mari, à ce qu'on pensera de toi... M. de Girieu a bon cœur, il t'aime, il fera de son mieux pour aimer ton fils. Vous pouvez donc vivre tous les trois dans la tranquillité, au milieu de l'estime et du respect de chacun... cène sera pas le bonheur parfait... Eh! ma pauvre fille, crois-tu donc que nous sommes sur terre pour être parfaitement heureux! Non. Nous sommes ici-bas pour souffrir les uns par les autres, et nous ne pouvons diminuer cette souffrance que par l'acceptation de quelques sacrifices et l'accomplissement de nos devoirs.

M. DE GIRIEU

Eh bien ! Laurence ?

LAURENCE

Allons, monsieur de Girieu, cet entretien est sans doute le dernier que nous aurons ensemble. Ayons donc le courage de dire tout haut ce que nous savons maintenant Tue et l'autre, ce que nous avons découvert en nous-mêmes. Quand.je vous ai épousé, je ne vous aimais pas. J'ai voulu donner un soutien à mon fils. Je vous ai menti? Peut-être. Vous, vous n'aimiez pas Julien. Mais vous me désiriez, moi, et, pour m'avoir, vous avez feint envers lui une affection que vous n'aviez pas non plus. Il y a eu à l'origine de notre union un double mensonge. Nous le paj'ons aujourd'hui. La vérité, c'est que, malgré ce mariage, nous sommes deux étrangers. Il n'y a entre nous que les liens fragiles noués par le notaire et par le maire. Rien de plus. Pas de famille. De même que l'amour seul fait le mariage, c'est l'enfant seul qui crée la famille. Nous avons essayé d'en constituer une, vous et moi, avec l'enfant d'un autre ; cela ne pouvait pas réussir; on ne décrète pas la paternité.

M. MARSANNE

Tu oublies une chose, c'est qu'il y a des veuves, des mères remariées, et...

LAURENCE

Oui. Mais je ne suis pas veuve... Le père est vivant, et c'est parce qu'il est vivant que M. de Girieu ne peut pas aimer mon fils.

H. DE GIRIEU

Et c'est aussi parce qu'il est vivant que vous ne m'aimez plus.

LAURENCE, accabl^c.

Peut-être.

M, DE GIRIEU

Vous êtes impitoyable et mauvaise.

Oui, tu es dure, mon enfant.

MADAME MARSANNE

Tu charges notre vieillesse d'amertume et de douleur, Laurence.

M. MARSANNE

Tu fais notre malheur à tous.

LAURENCE

Nous sommes tous responsables de ce qui arrive.

MADAME MARSANNE

Moi, Laurence ?

M. MARSANNE

Moi?

LAURENCE

Toi.

•M. MARSANNE

J'ai le sentiment d'avoir fait mon devoir.

LAURENCE, sans dureté.

On se console de tout, avec cette phrase-là. Ce n'était pas ton devoir de m'encourager au divorce.

M. MARSANNE

Je l'ai fait pour ton bien.

LAURENCE, de même.

Oui. Je sais. Tu l'as fait pour mon bien. Je ne suis pas la seule, va, dont les parents auront brisé la vie avec cette excuse-là.

M. MARSANNE

C'est trop fort ! Tu me reproches... Mais rappelletoi !

MADAME MARSANNE

Rappelle-toi !

M. MARSANNE

Tu es arrivée ici avec des sanglots et des cris !

MADAME MARSANNE

Tu déclarais que tu aimerais mieux mourir que de retourner avec...

LAURENCE

Eh oui I il fallait me dire qu'il n'y avait rien laque de très banal et de très ordinaire^ et qu'un mariage médiocre vaut mieux qu'un bon divorce... II fallait me laisser à mes instincts de femme et de mère, qui m'auraient inspiré le pardon.

M. MARSANNE '

Réfléchis... Tu avais quitté ton mari...

MADAME MARSANNE

Ton bonheur était perdu, ton mariage brisé.

M. MARSANNE

De tout le passé, il ne restait rien!

LAURENCE, avec éclat.

Il restait l'enfant !... Il restait l'enfant, qui était la victime désignée et sur qui devaient tomber tous les coups que nous nous porterions. Pour lui, il fallait empêcher la désunion de son père et de sa mère, et ne pas faire de moi cet être incertain, cette veuve au mari vivant qu'est la femme divorcée, et ne pas faire de lui un de ces orphelins sans habits de deuil qu'on ne peut pas adopter. Tu as été coupable de me conseiller : j'ai été coupable de ne pas te résister. Ah! si mon malheur pouvait au moins être profitable aux autres! Je voudrais crier à toutes celles qui sont aujourd'hui ce que j'étais alors : « Faites ce que vous voudrez si votre union a été stérile, mariez-vous, démariez-vous, vous êtes libres, et vous ne pouvez faire du mal qu'à vous-mêmes. Mais si vous avez un enfant... si de vos baisers est né un petit être chétif et affamé de caresses, vous n'avez pas le droit de détruire la famille fondée pour lui. Vous n'en avez pas le droit!... Vous serez malheureuses?... Tant pis ! L'avenir d'un enfant vaut bien le bonheur d'une mère ! »

M. DE GIRIED

Ce n'est pas seulement la mère qui parle en vous,

Laurence; vous vous êtes trahie. Si vous vous défendez avec une telle passion, c'est qu'il y a, à votre résistance, une autre raison que vous n'avez pas dite. Vous aimez M. jGhantrel.

LAURENCE, cL' abord Stupéfaite, puis après un long.

silence.

Oui.

M. MARSANNB

Malheureuse!...

LAURENCE

Vaut-il mieux mentir ?

M. MARSANNE

Tu oublies que tu es la femme de M. de Girieu. Le mariage est une chose sérieuse.

LAURENCE

Allons, père, tu sais bien que le mariage, maintenant, n'est plus guère qu'un contrat qu'on déchire facilement.

M. MARSANNB

Mais enfin... Tu ne penses pas' à divorcer une seconde fois ?

LAURENCE

Eh ! mon Dieu 1... Puisque le mariage n'est plus •,:u'un bail, pourquoi ne comporterait-il qu'une seule résiliation ?

M. DE GIRIEU, à sa femme.

Allez donc jusqu'au bout, et avouez que vous voulez..,

LAURENCE, à M. de Girieu.

Je voua^ffirme que je n'ai pas les intentions que vous me prêtez. M. Ghantrel va quitter la France et je ne le reverrai pas. Au moment où vous êtes entré, nous nous séparions pour toujours. Il est là, en ce moment, il fait ses adieux à son fils. Nous nous aimons, c'est vrai. Mais il part et je ne demande rien de plus que de rester seule avec mon enfant.

M. DE GÏRIEU

... Voilà votre réponse! Et vous croyez que je vais m'en contenter et subir votre caprice en m'inclinant et vous laisser vivre de la vie que vous avez choisie! Vous vous trompez. Puisque le raisonnement n'a rien fléchi dans votre cei-veau étroit, puisque votre cœur endurci est resté insensible à toutes mes prières, je vais changer d'attitude devant vous, et puisque vous me forcez à employer tous mes moyens de défense, je les emploierai tous, et avec énergie. Je ne voulais pas vous parler de mes droits... puisque vous m'y contraignez, j'en parle...

LAURENCE

Vos droits !... un droit qui ne s'appuie que sur le Code n'est pas loin de n'être qu'une injustice ou une cruauté.

M. DE GIRIEU

Je serai donc injuste, s'il le faut, et cruel aussi, si vous m'y obligez. Et quant à l'homme que vous me

préférez et qui est venu comme un voleur surprendre ma pitié, et jouer de la maladie d'un enfant pour vous voler à moi, c'est devant vous que je vais lui dire ce qu'il est, et je vais me donner cette joie devons faire rougir de celui que vous aimez. (// se dirige vers la vorte de droite.)

LAURENCE, lui barrant le chemin.

Non!... non !

M. MARSANNE

Je vous en prie, monsieur de Girieu...

MADAME MARSANNE, pleurant.

Mon Dieu 1 Mon Dieu 1

LAURENCE

Je vous en prie.

M. DE GIRIEU, maintenu par M. Marsanne, à Laurence.

Vous avez peur pour lui ! [A pleine voix.) Allons, monsieur Ghantrel, ne m'entendez-vous pas ?

M. MARSANNE

Je vous en prie... réfléchissez... calmez-vous...

M. DE GIRIEU

Vous cachez vous donc comme un poltron !

LAURENCE, Voyant entrer Raymond.

Raymond I

RAYMOND, paraissant.

Non, monsieur, je ne me cache pas. Me voici., qu'avez-vous à me dire ?

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