SCENE DERNIERE Lbs MâMES, RAYMOND
M. MARSANNE, à M. de Girieu.
Monsieur de Girieu!...
M. DE GIRIEU, impérieux.
Allons! laissez-moi! [A Raymond.) Je vous ai appelé pour vous dire ceci : Vous avez commis une lâcheté. [Mouvement de Raymond.) Pas de gestes inutiles, monsieur. Si vous voulez un duel, vous l'aurez, sans avoir besoin de recourir à des voies de fait, je vous le garantis.
RAYMOND
J'y compte.
M. DE GIRIEU
Mais je veux ici, devant cette femme qui est madame de Girieu, vous entendez, et devant tous, je v.euxvous forcer abaisser la tête et à convenir vousmême de votre infamie. Vous êtes la cause de la catastrophe qui s'est abattue sur cette maison. Vous avez jadis épousé une jeune fille que j'aimais et vous l'avez trahie!
RAYMOND
La faute que j'ai commise, elle seule a le droit de me la reprocher. D'elle, la vict'me, j'ai obtenu le pardon.
M. DE GIRIEU
Comment l'avez-vou-s obtenu ?... Ah ! je vous félicite de votre habileté !
RAYMOND
Je vous défends de dire...
M. DE GIRIEU
Vous me défendez î... Vraiment, je me demande lequel de nous deux peut défendre quelque chose à l'autre... Je vous ai parlé du mal que vous avez causé à Laurence : je ne vous ai rien dit des tortures que vous m'avez fait supporter... Par deux fois, j'ai souffert, à cause de vous. Après votre trahison, je croyais, en recueillant la pauvre femme désabusée, avoir enfin fixé le bonheur... Oui, je sais, j'ai quinze ans de plus que v.ous et c'était trop de félicité pour mes cheveux grisonnants... Mais elle avait consenti cependant, et je voyais, au déclin de mon existence, je voyais s'accomplir un rêve miraculeux... Moi qui avais vécu dans la tristesse, moi qui n'avais jamais eu aucune joie, je pouvais espérer que mes jours finiraient adoucis par sa tendresse, oui, par sa tendresse... Vous vous êtes dressé dé nouveau sur mon chemin... et vous me l'avez reprise! Vous me rendez plus malheureux que les plus pitoyables, vous me martyrisez, vous me tuez... Vous avez détruit en moi la dernière espérance du bonheur... Et je ■souffre à ce point qu'au lieu de vous sauter à la gorge comme je le voulais, je puis à peine retenir mes sanglots... Oui, poui" un peu, je pleurerais, moi ! inoi devant vous... moi le vaincu, moi qui demain serai un vieil
lard, devant vous le jeune et l'orgueilleux vainqueur... vainqueur! vous l'êtes peut-être... mais par quels moyens !... Vous'avez abusé de ma faiblesse... Vous avez fait appel aux générosités de mon âme pour mieux me voler, pour mieux m'assassiner. Rappelez-vous... Vous m'avez prié de vous laisser au chevet de votre enfant malade. Et comme j'étais hésitant, comme mon âge mûr s'inquiétait des puissances de votre jeunesse et des dangers du souvenir, vous m'avez supplié; comme j'étais jaloux, pour tout dire, vous m'avez imploré ; et vos larmes, et votre attitude de père angoissé rejetaient si loin toute idée de trahison nouvelle qu'à ce moment-là, le naïf que je suis s'est même reproché de vous avoir cru coupable d'une telle félonie. Cette félonie, pourtant, vous l'avez commise, et vous avez utilisé avec une effroyable habileté les angoisses de la mère et les soufirances de l'enfant.
Non ! Je n'ai pas fait cela ! Je n'ai pas- fait cela ! [Allant vers. M. et madame Marsanne .) Vous le savez bien, vous, que je n'ai pas fait cela... Dites, vous le savez bien !
M. DE GIRIED
Vous l'avez fait !... Sans le concours de ces émotions, vous n'auriez pas arraché Laurence au sentiment de son devoir. Eh bien! lorsqu'on agit ainsi, oii est un lâche et un miséi'able. Voilà ce que j'avais à vous dire. Maintenant, monsieur, j'attends.
RAYMOND, après un long silence.
Vos injures, monsieur, ne m'irritent pas, parce qu'elles m'émeuvent profondément, et leur violence ne fait que de m'indiquer le degré de votre douleur. Ce qu'il en parvient à moi, ce ne sont pas des mots^ ce sont des cris de souffrance. L'honnête homme que vous êtes, torturé comme vous l'êtes, ne pouvait pas parler autrement. Vous m'avez prêté une duplicité, une fourberie dont je suis innocent. Pourtant, j'ai fait ce que vous avez dit. D'où vient donc que je sois sans colère, si je ne suis pas sans remords. Je cherche et j'entrevois quelque chose qui plane au-dessus de vous, de moi, de nous tous, audessus des lois humaines et dont nous ne serions que les jouets ou les victimes.
M. DE GIRIEU
Ce ne sont pas ces phrases-là que j'attendais de vous.
RAYMOND, très grave.
Oui, je sais... « Deux de mes amis... je suis l'offensé... j'ai le choix des armes... » Les mots qu'on doit se dire dans les moments où nous sommey sont réglés par une espèce de protocole... (/>eèo«/.) Monsieur de Girieu, vous savez que je n'ai pas peur d'un duel. Je ne l'ai peut-être que trop souvent prouvé. Mais je crois que vous et moi nous méritons mieux que cette solution-là. Elle ne serait probablement pas, d'ailleurs, le point final que vous souhaitez.
M. DE GIRIEU
Je veux vous tuer.
RAYMOND
Donc, tuez-moi, sans phrases et sans témoins, vous êtes le mari. Si vous croyez que la loi peut donner des droits, vous avez ce droit-là. [Le regardant.) Vous hésitez ! Vous commencez à douter que la loi inscrite dans le Gode soit véritablement la loi et vous avez raison. Voyons, monsieur de Girieu, voulez-vous que nous parlions comme deux hommes qui ne sont pas seulement des gens de cercle et ne croient pas que tout est fini lorsque quatre messieurs ont déclaré l'honneur satisfait ? Regardezmoi bien en face et dites-moi si vraiment au fond de votre cœur vous me croyez capable d'avoir, par calcul, imploré votre pitié. Il n'y a pas de criminel qui serait capable de cette habileté-là. Non, monsieur, non, je ne l'ai pas eue ! [S' animant.) Et vous le sentez bien, et vous le savez bien que j'étais sincère, lorsque je vous ai supplié, et vous ne pouvez pas douter que ma ferme volonté était de respecter votre femme et de ne pas vous trahir, vous que j'implorais. [Avec une exaltation croissante.) Eh bien ! il y a eu un moment oîi toutes les convenances sociales, toutes les conventions ont été balayées, une puissance a passé qui ignore nos combinaisons, nos conceptions de l'honneur et qui se joue de nos serments comme de nos volontés. Pendant toute la maladie de l'enfant, nous ne no'is sommes pas dit un mot et je regardais madame de Girieu avej même respect que je regardais la religieuse qui là. Mais lorsque nous avons appris tout à coup qu^
s dit
l'enfant, que notre enfant était sauvé, nous sommes tombés spontanément dans les bras l'un de l'autre en pleurant. La loi avait pu nous déclarer désunis, nous pouvions nous être intérieurement juré Tindifférence et l'oubli ; ,des avoués, des juges, tout le code civil et toutes les lois de la terre avaient pu proclamer que nous étions deux étrangers, il restait Tenfant I Et la nature qui ne s'intéresse qu'à l'enfant, la nature qui veut que le père et la mère restent unis pour assurer l'existence de l'enfant pour perpétuer la vie, la nature a repris d'assaut les droits qu'on avait voulu lui enlever, et elle a réuni le père et la mère dans une irrésistible étreinte, parce que cela est juste, parce que cela est nécessaire, parce que si vos magistrats et vos législateurs peuvent séparer d'tiux époux rassemblés seulement par les lois et les serments, leur pouvoir s'arrête lorsqu'un enfant est né. Dans ce cas-là, le divorce est nul : l'enfant, c'est le lien qu'on ne brise pas. Voulez-vous la prévue de ce que je vous dis ? voulez-vous que je vous montre le livre oîi notre indissoluble union est inscrite? Regardez l'enfant... mon enfant ! Regardez sa bouche, c'est la sienne ; regardez ses yeux, ce sont les miens. C'est lui qu'il faut tuer si vous voulez que nous ne soyons plus des époux, car c'est lui notre acte de mariage vivant et bien-aimé ! Et qu'est-ce que je dis ! même si vous le supprimiez, vous n'auriez rien fait encore, parce qu'il nous resterait, à elle et à moi, la communion des larmes et les chaînes bénies du souvenir!...
LAURENCE
Il y a de l'irréparable entre chacun de vous et moi. Séparons donc nos existences. En vous montrant l'état de mon cœur, M. de Girieu, j'ai rendu toute réconciliation impossible entre nous deux. Pendant que vous parliez, monsieur Chantrel, j'ai profondément réfléchi. Ce que vous disiez était vrai, et cependant il se dresse entre vous et moi un obstacle insurmontable. Notre réunion ne nous donnerait pas le bonheur. Et si elle devait nous le donner, nous n'aurions pas le droit de le prendre, parce qu'on n'a pas le droit d'édifier son bonheur sur les souffrances imméritées d'un autre. Je vous demande pardon, M. de Girieu. Partez, monsieur Chantrel. Adieu. Laissezmoi seule ici avec mon père et ma mère, et toute à mon enfant.