UN DOMESTIQUE
M. le docteur Moissac.
M. MARSANNE
Bonjour docteur. Asseyez-vous.
MADAME MARSANNE
Asseyez-vous, docteur. Je ne sais pas si vous pourrez aujourd'hui emmener le petit Julien.
LE DOCTEUR
Madame de Girieu n'est pas encore ici ?
MADAME MARSANNE
Si. Ma fille est venue ce matin avec son mari et son fils, pour passer la joui'née avec nous comme ils le tunt chaque vendredi, lorsque vous devez conduire l'enfant à son pèi'e.
LE DOCTEUR
En effet... Mon pauvre ami Raymond a le droit d'aimer son fils une fois par semaine.
MADAME MARSANNE
A qui la faute si ma fille a dû divorcer ?
M. MARSANNE
Oui. [Sourù'e.)
LE DOCTEUR, geste évasif.
C'est vrai.
MADAME MARSANNE
Le petit Julien qui n'avait pas passé une très bonne nuit, paraît-il, a été pris, en arrivant ici, d'un peu de fièvre. — Vous connaissez Laurence, docteur, elle s'alarme pour rien : elle l'a couché et elle va probablement vous demander de le voir.
LE DOCTEUR, dans un soupir.
Ah ! le divorce !
MADAME MARSANNE
Vous n'êtes pas partisan du divorce ?
LE DOCTEUR
Si. Certes, si. Mais je lais mes réserves.
MADAME iMARSANNE
Lesquelles ?
LE DOCTEUR
Je voudrais qu'on le l'endît plus difficile et presqueimpossible lorsqu'il y a des enlants.
Parce que ?
M. MARSÂ.NNB
LE DOCTEUR
Je ne crois guère qu'il rouvre souvent la porte au bonheur. Pour moi, le divorce est comparable aux anesthésiques qui calment la douleur mais ne donnent pas la santé. Les secondes noces^ alors que l'un des deux époux est divorcé peuvent être, j'en conviens, des associations paisibles et profitables ; mais si l'amour est nécessaire pour faire les inariages vraiment heureux, je doute fort...
M. MÀRSiNNÈ
C'est un enfantillage. Permettez-moi de vous le dire. Si vous croyez que ma fille n'est pas plus heureuse avec M. de Girieu qu'elle ne l'eût été avec son premier mari, vous vous trompez.
Lk ÛOCTËUR
Je n'ai pas dit qu'il n'y eût aucune exception, et je n'entendais pas parler de madame de Girieu.
M. MARSANWE
Vous recuifez... Vous voyez bien... ïl m'a suffi d'iiïi ékenaple pour anéantir vos théories. Eh général...
En général, une femme aime rarement son second mari comme elle a aimé le premier.
M. MARSAA'NE
P^rce que ?
LE DOCTEUR
Parce que le premier... c'était le premier. Un jugement de divorce peut dire : « Le mariage est dissous », ce ne sont que des mots. On enlève bien à la femme le nom de son mari, mais on ne lui enlève pas l'impérissable souvenir des premières révélations. Quoi qu'ait fait le mari divorcé, quoi que dise le juge, quoi qu'écrive le notaire, cela, c'est ce qui ne s'efface pas.
MADAME MARSANNE
Il serait monstrueux que ce fût vrai. Gomment ! voilà une jeune fille qui a été séduite, qui se trouve liée à un misérable, et il lui serait à jamais défendu d'aimer, et tout bonheur serait à jamais perdu pour elle parce qu'elle aurait été une victime I
LE DOCTEUR
Je ne parle pas du cas d'erreur, surprise des sens et même surprise du cœur. Je dis que lorsqu'entre un homme et une femme il y a eu des années de bonheur et d'intimité, cette femme ne pourra jamais être complètement, définitivement, séparée de cet homme. Et même lorsqu'elle portera le nom d'un autre, elle appartiendra toujours un peu à celui à qui elle se sera donnée pour la première fois. Cette fois-là, si l'on réfléchit bien, c'est la seule fois qu'elle se donne vraiment. Et c'est pourquoi, malgré le divorce, le premier mai'iage est en réalité indissoluble. Je suis pour la théorie d'un pour une et d'une pour un.
MADAME MARSANNE
Alors, quand une femme a été trahie... lorsque..*
LE DOCTEUR
I^e pardon, toujours le pardon. Nous ne sommes parfaits ni les uns ni les autres. Donc, il nous arrive à tous de faire le mal. Donc le mariage n'est possible qu'à l'aide d'incessants pardons mutuels. Dans tous les cas, je voudrais que le divorce ne fût permis qu'aux ménages stériles.
MADAME MARSANNB
Pourquoi ?
LE DOCTEUR
Pour sauvegarder le droit de l'enfant, le droit du' plus faible. Entre deux époux, l'enfant est un lien que la loi ne devrait pas pouvoir briser^ et que d'ail- 1 leurs elle ne brise pas. Mon opinion, c'est qu'à la, rigueur, on peut rompre un mariage : on ne devrait pas pouvoir désunir une famille, laisser aller le père ici, la mère là, et abandonner l'enfant au milieu de ces ruines.
MADAME MARSANNE
Parfois, cela vaut mieux. Imaginez le sort de l'enfant entre les haines de ses parents.
M. MARSANNB
Oui ? [Sourire.)
Peut-être que devant lui... peut-être qu'à cause de lui, on verrait ces haines s'atténuer.
MADAME MARSANNE
Croyez-vous que le fils de voire ami soit malheureux avec un beau-père comme M. de Girieu ?
LE DOCTEUR
Malheureux... non. Mais vous savez, madame... on a beau y mettre de la bonne volonté... un père, ça ne se remplace pas.
MADAME MARSANNE
M. de Girieu est un secoad père pour \ç. pçtit Julien.
LE DOCTEUR
Là encore, le second vaut rarement le premier. Et puis... il est préférable de n'en avoir qu'un... le vrai.
l^^n^I^E MARSANNÇ
A votre avis, alors, Laurence aurait dû vivre toute sa vie avec M. Ghantrel... avec un mari qui n'a cessé de la tromper ?
LE DOCTEUR
Oh! qui n'a cessé... vous savez comme moi...
MADAME MARSANNE
Mais réfléchissez, docteur, réfléchissez... Rappelez-vous dans quelles circonstances nous avons été réduits à cette douloureuse extrémité du divorce... Rappelez-vous comment Laurence est arrivée ici, quatre ans après son mariage, la tète perdue, presque folle, venant de découvrir l'infamie de son mari.
LE DOCTEUR
Oh... l'infamie !
MADAME MARSANNE
Eh oui, l'infamie !... Ce n'est pas une infamie que de reprendre une ancienne...
LE DOCTEUR
Il ne l'a pas a reprise ».
MADAME MARSANNE
Ne discutons pas cela. Nous avons tous assez souffert et je vous affirme que, son père et moi, nous sommes bien heureux que le divorce nous ait permis de sortir de cette affreuse situation. Grâce à Dieu, cela a été mené rapidement... grâce à Dieu... et à mon mari.
LE DOCTEUR
11 y a même mis du zèle, monsieur Marsanne.
M. MARSANNE
Oui. [Sourire.) Ce ne serait pas la peine d'être un ancien avoué... Eh bien ! oui, comme vous le dites, mon cher docteur, j'y ai mis du zèle, et je m'en vante. Et je revendique hautement la responsabilité de ce que j'ai fait. Oui, c'est moi qui ai poussé Laurence au divorce, car j'étais heureux de lui voir rompre un mariage qu'elle avait contracté presque malgré moi... Elle hésitait, elle, comprenez-vous cela 1... Et c'est moi encore qui l'ai décidée à épouser M. de Girieu, aussitôt les délais révolus... Et j'en suis très fier... Et si c'ét lit à recommencer, j'y emploierais encore toute mon autorité paternelle...
LE BERCEAtT
LE DOCTEUR
Votre autorité paternelle... Je souhaite que vous ne regrettiez jamais d'en avoir usé... Malgré moi, je me rappelle une pensée de ^'auvenargues...
MADAME MARSANNE
Dites-là.
LE DOCTEUR
La voici. « Les jeunes gens souffrent moins de leurs fautes que de la prudence de leurs parents. »
M. MARSANNE, levant les épaules.
C'est avec des maximes comme celle-là que l'on prépare les révolutions. (// va regarder par la fenêtre, à travers le vitrage.)
MADAME MARSANNE
Vous connaissez mon mari, docteur, et vous savez bien qu'il n'a fait que son devoir. C'est un homme sage, discret, réfléchi, parlant peu et pensant beaucoup.
LE DOCTEUR
Son sourire est devenu proverbiaL
MADAME MARSANNE
D'ailleurs, votre ami M. Chantrel a lui-même reconnu ses torts...
11 ne faut pas lui en faire reproche.
M. MARSANNE
C'est à vous la voilure qui est en bas ?
LE DOCTEUR
Oui.
MADAME MARSANNE
Faites-la renvoyer. Vous déjeunerez avec nous.
LE DOCTEUR
Je ne puis pas, il y a dedans quelqu'un qui m'attend.
M. MARSANNE
Ah ! [Sourire.)
MADAME MARSANNE
Répondez-moi, docteur. Est-ce que le tribunal a hésité à confier à la mère la garde de l'enfunt ?
LE DOCTEUR
Non.
MADAME MARSANNE
Eh bien ! sans le divorce, ma fille aurait été condamnée à vivre toute sa vie avec un débauché... Et je me demande quelle éducation un tel homme aurait pu donner à son fils.
Vous savez bien, madame, que Raymond n'est pas un débauché...
MADAME MARSANNE
C'est votre ami, je comprends que vous le défendiez.
LE DOCTEUR
C'est mon ami, et c'est un honnête homme.
M. MARSANNE
Permettez-moi...
LE DOCTEUR
Et si vous voulez que je vous dise toute ma pensée, je regrette que ypus ayez saisi avec un tel empressement l'occasion de rompre un mariage qui ne vous plaisait pas. Vous avez assumé là une lourde responsabilité.
MADAME MARSANNE
Ce qui pouvait arriver de mieu:^ à Laurence et au petit Julien, c'était de trouver : elle, un mari, lui, un beau-père comme M. de Girieu.
LE DOCTEUR
Je reconnais que M. de Girieu est un galant homme.
M. MARSANNE
Je crois bien, le fils d'un magistrat I Le malheur, voyez-vous, le malheur c'est qu'elle ne l'ait pas épousé le premier, c'est qu'elle lui ait préféré M. Chantrel, et qu'elle nous ait pour ainsi dire forcés à consentir à ce mariage. M. Ghantrel était sans fortune, ou à peu près. Je sais bien, il a un domaine en Tunisie, mais ce domaine lui coûte aulant qu'il lui rapporte... Et puis, epfii|, mpi, j'avais le pressentiment qu'il n'arriverait rien de bon de tout cela. [A madame Marsanne.) Je te l'ai dit, n'est-ce pas, mon amie?
MADAME MARSANNE
Hélas I [Entrent Laurence et M. de Girieu.)
LE BEUCCAU IJ
SCEME II Les Mêmes, LAURENCE, M. DE GIRIEU
LADRENCB
Bonjour docteur.
M. DE GiuiEU, cinquante ans, paraissant davantage.
Rassurez un peu madame de Girieu, je vous en prie : elle s'alarme pour rien.
LAURENCE, très émiie.
Lorsqu'il s'agit de son enfant, il n'y a pas de petites inquiétudes pour une mère...
MADAME MARSANNE
Tranquillise-toi... je vais près de lui.
LAURENCE
Je ne suis pas contente de mon petit bonhomme, docteur : il a mal dormi, il a été agité, il a rêvé, il m'a appelée ; ce matin, il se plaignait d'avoir « bobo partout ». Il a voulu venir cependant, parce qu'il savait qu'il allait voir son père, mais je me reproche de lui avoir cédé. Il tousse un peu.
LE DOCTEVP
Nous allons l'examiner, et je pense bien pouvoir vous tranquilliser tout à fait. [Madame Marsanne fait un geste à M. Marsanne qui sourit et la suit. A Laurence.) Restez I [Ils sortent avec le docteur.)