‹ Le berceau; comédie en trois actesChapitre 4 sur 26 · SCÈNE III LAURENCE, M. DE GIRIEU · texte numérisé non relu

SCÈNE III LAURENCE, M. DE GIRIEU

LAURENCE

Ah ! mon Dieu.

M. DE GIRIEU, unpeu dur.

Ma chère femme, voulez-vous me permettre de vous gronder un peu...

LAURENCE

A quel propos ?

M. DE GIRIEU.

A propos de l'émotion oh. vous êtes. Je sais combien vous aimez votre enfant et je vous aime de l'aimer beaucoup, mais vous me paraissez manquer de sang-froid dans la circonstance présente. Julien n'a rien, je vous l'affirme, et ce n'est pas un bon moyen de lui donner du caractère que de lui montrer un visage bouleversé à la moindre de ses plaintes. A vous voir si subitement troublée, il s'exagère lui-même son mal, et vous le rendriez malade à force d'avoir peur qu'il le devienne. Vous savez quelle afiection j'ai pour lui. C'est en son nom, c'est par souci de son avenir que je vous parle comme je le fais. [Souriant.) Je ne vous demande Das de .'élever en Spartiate, mais^ tout de même, il me semble que parfois vous dépassez la mesure, et qu'il se développerait mieux si vous l'étouffiez moins sous

des manteaux et des foulards, en un mot, si vous lui donniez une éducation un peu plus virile.

LAURENCE

Vraiment, mon ami, réfléchissez. Voilà un enfant qui tousse, qui a un peu de fièvre, et vous me reprochez, par le vilain temps qu'il fait...

M. DE GIRIEU

Je ne parlais pas pour aujourd'hui où son malaise peut justifier des précaulions plus grandes, et je faisais allusion, non seulement aux vêtements que vous lui mettez, mais à votre façon d'être en général avec lui. Il y a un mot un peu trivial, mais qui dit bien ce que je veux dire : vous le gâtez.

LAURENCE

Julien est délicat.

M. DE GIRIEU.

Il l'est si peu que l'autre jour il a a flanqué une superbe volée » au petit Lamiret, lequel a deux ans de plus que lui. Julien est un solide gaillard. Seulement vous l'efféminerez en l'élevant dans du coton. Dieu sait, ma chère amie, si je vous comprends...

LAURENCE

Je n'ai que lui!

M. DE GIRIEU, sérieux.

Vous n'avez que lui. Oui... [Un temps.) C'est justement pour cela qu'il faut en faire un homme.

LAURENCE, un peu ainère.

Et, selon vous, il n'y a, pour en faire un homme,

qu'un moyen, c'est de l'envoyer au lycée. C'est là que vous vouliez en venir.

M. DE GIRIEU

Non. Je ne voulais pas en venir U...e Mais vrai» . ment, ma chère amie, n'est-il pas étrange que, lorsque nous abordons cette question, nous ne jouissions le faire posément, avec la même réserve que lorsque nous émettons, sur d'autres sujets, des avis opposés?... {Très amoureur.'j Yous savez bien poui'tant que je finis toujours par vous céder... Tu le sais bien... Tu comprends, n'est-ce pas, que je n'ai en vue que le bien de ton enfant ?

LAURENCE, lui tendant la main.

Je vous demande pardon.

M. DE GiniBV, lui baisant la main.

Je n'en demandais pas autant.

LAURENCE

Mais l'idée de l'envoyer au lycée...

M. DE GIRIEU, très doucement.

Je sais. Il faudra tôt ou tard vous y faire, cependant, à cette idée-là. Dans son intérêt, je vous le répète.

LAURENCE

Ne pouvons-nous lui donner à la maison les professeurs qu'il faudra ?

M. DE GIRIEU

Cela ne vaudra pas l'éducation en commun. Tout ce petit monde qui l'entourerait est réellement un

petit monde. On commence là l'expérience de la vie, et Ton se trouve mieux armé plus tard que si la tendresse jalouse d'une mère vous a épargné cet apprentissage des rapports sociaux. Il ne faut pas, ma chère Laurence, aimer votre enfant que pour vous ; il ne faut pj^s seulement songer à ses gentillesses, si réjouissantes à regarder, à ses caresses, si douces à recevoir. Il ne faut pas penser seulement au plajsir que vous éprouvez à l'avoir sans cesse auprès de vous. Il faut vous préoccuper de son avenir et le préparer, cet avenir, dès maintenant... Qui vous dit, ma chère amie, qu'il ne vous reprocherait pas un V l'our l'égoïsme de votre tendresse ?

LAURENCE

L'égoïsrne !••• Dites que je ne l'aime pas.

M. DE gi'rieu Non. Mais je dis que vous ne l'aimez pas... bien. Vous ne voyez pas ses défauts...

LAURENCE

Des défauts, un bébé de cinq ans I

M. DE GIRIEU

Six dans quelques jours.

LAURENCE

Si vous voulez... Quels défauts lui avez-vous découverts?

M. DE GIRIEU

Rassurez-vous, ils ne sont ni nombreux ni graves. Mais enfin, il a des défauts, comme tous les en-

fants... il n'est pas j'utrement qu'un autre, n'est-ce pas?

LAURENCE, refermée.

Pour moi, si.

M. DE GIRIEU

Allons, ne parlons plus de cela. Je ne puis dire un mot sans que vous le preniez en mauvaise part. [Souriant.) J'ai tort. Etes-vous contente?

LAURENCE

C'est qu'on croirait aussi que vous tenez à me contredire en tout. Julien n'est pas un enfant ordinaire, il est beaucoup plus intelligent que les enfants de son âge. Vous êtes le seul à ne pas le reconnaître. Je ne sais pas, vraiment, ce que vous avez contre lui. Ah ! si c'était votre fils, vous me comprendriez !

M. DE GIRIEU, grave, après un silence.

Oui. Ma chère femme, voulez-vous que nous parlions sérieusement, seulement pendant deux minutes. Lorsque je vous ai épousée, je vous ai promis de veiller sur Julien comme s'il était mon propre enfant. C'est parce que je tiens ma promesse que je vous parle comme je viens de vous parler. Je vous donne ma parole d'honneur que c'est pour cela, et rien que pour cela. En m'exposant à votre mauvaise humeur, en me donnant à moi-même le chagrin de vous contrarier sur ce point, c'est mon devoir que j'accomplis. Mais je n'entends pas forcer votre volonté, et, maintenant que je vous ai donné mes raisons, vous ferez ce que vous voudrez, et ce sera bien fait.

Je vous promets de i-éfléchir sérieusement à ce que vous m'avez dit, et d'y réfléchir avec le désir de vous contenter. Mais ne dites pas que Julien a des défauts.

M. DE GIRIEU

Il en a cependant.

LAURENCE

Vous êtes sévère pour lui, très sévère, et presque injuste.

M. DE GIRIEU

Soit.

LAURENCE

Tout le monde m'en fait des compliments.

M. DE GIRIEU

Vos parents.

LAURENCE

Mes parents... et d'autres. Ce n'est pas au lycée qu'on rélèverait mieux.

M. DE GIRIEU

C'est votre avis.

LAURENCE

Je n'entends pas exprimer le vôtre. Enfin, puisqu'il faut tout vous dire, vous savez bien qu'il y a une raison définitive pour ne pas l'envoyer au lycée. Son | père est d'avis qu'il y a lieu d'attendre encore. \ ^^'

M. DE GIRIEU, piqué.

Je l'ignorais, mais en effet, cela tranche tout. Et je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.

LAURENCE

Comme vous me répondez ! Georges, vous n'aimez pas cet enfant.

M. DE GIRIEU

Moi?

LAURENCE, très exaltée.

Non, vous ne l'aimez pas ! Vous ne vous en rendez peut-être pas compte vous-même, npais j'ai la clairvoyance d'une mère et je sens bien que chaque jour vous prenez de l'aversion contre lui. Mon Dieu, je sais que je suis un peu bébête quand je lui p^rle, quand je joue avec lui, et vous qui m'entendez et me regardez de sang-froid, cela doit en effet vous paraître puéril : si vous l'aimiez, vous trouveriez cela charmant. Mais tout ce qu'il fait, vous l'interprétez à son désavantage. Vous ne lui paillez plus guère que pour lui adresser des remontrances. Vous êtes sans indulgence pour ses moindres fautes. De jour en jour, vous vous éloignez davantage de lui. Peut-être, encore une fois, ne VQUS en a,percevez-vous pas, mais ce que je vous dis est vrai. Vous lui voudriez la gravité d'un enfant de dix ans. Au moindre bruit qu'il fait, vous froncez les sourcils. Ce n'est pas exact? Dimanche... tenez, dimanche, il était venu jouer dans le salon; vous lui avez demandé de se taire, il s'est tu; puis, comme après un moment il a recommencé, vous l'avez l'ejjoussé durement, et êtes sorti... Un autre jour... cela je ne vous l'ai jamais dit. J'étais dans votre bureau, nous rentrions, et tout en défaisant mon chapeau devant

la glace je voyais tous vos mouvements sans que vous vous en doutiez. Vous avez trouvé sur votre table je ne sais plus quel jouet qu'il avait oublié là ; votre bouche est devenue méchante et vous avez jeté ce jouet avec colère. Je suis allée dans ma chambre pour ne pas pleurer devant vous. Vous vous rappelez : c'est ce jour où vous m'avez trouvé les yeux rouges et où vous m'avez si longuement questionnée. Ce sont des petits faits sans importance, mais c'est par ces petits faits que se trahissent les sentiments, et j'en sais assez pour être certaine que vous ne l'aimez pas.

M. DE GIRIED

Je vous assure, Lain'ençç...

LAURENCE

Je le reconnais, vous avez lutté contre vous-même, et vous avez fait tous vos efiorts pour tenir votre promesse d'avant notre mariage, et peut-être croyezvous, de bonne foi, accomplir votre devoir, comme vous le disiez. Mais une aversion instinctive grandit en vous et, si vous voulez envoyer l'enfant au lycée, ce n'est pas pour lui, c'est pour vous, parce que vous ne pouvez plus le supporter auprès de vous. 11 est resté pour vous un étranger.

M. DE GIRIEU

Ce que vous me dites me trouble et me cause le plus profond chagrin. J'ai peur que vous ayez raison, Laurence, et qu'en efîet, je n'aime pas votre enfant... Oui... vous avez vu clair en moi mieux que

20 LE BERCE A.TJ

moi-même. Je ne l'aime pas. Cela s'est fait peu à peu... et maintenant je vois comment... Depuis près d'un an que nous sommes mariés, je n'ai eu, avec vous, qu'une difficulté sérieuse,le jour où j'ai voulu, — dans son intérêt et dans le vôtre, — punir votre fils qui vous avait désobéi. Vous avez pris sa défense avec emportement et vous aviez, en me parlant, des yeux que je ne vous connaissais pas. Votre voix même était changée. C'est de ce jour-là que cela a commencé. Ce qui est arrivé est aussi un peu votre faute. Tous mes efforts ont été découragés. Vous aviez depuis longtemps cette idée fixe que j'étais sans affection pour lui, et toutes mes tentatives, vous les avez mal interprétées, toutes se sont heurtées à vos soupçons ou à l'autorité de M. Chantrel. Il estencore une chose qui m'a éloigné de lui... là, vous aviez raison, cependant, et certes ce n'est pas un reproche que je vous adresse... Mais résolument j'ai pris le parti de ne pas m'attacher à lui parce que j'ai senti que je ne pouvais espérer avoir jamais son affection.

LAURENCE

Pourquoi ?

M. DE GiRiEU, après un long silence et à mi-voix.

Je n'ose pas vous dire... Vous lui faites trop aimer son père. '

LAURENCE

Quelle mère serais-je si j'agissais autrement ? Gela n'est-il pas mon devoir ?

tE BERCEAU 21

M. DE GIRIEU

Si, mais avant peu, cette affection provoquera fatalement dans le cœur de votre fils une grandissante aversion contre moi. Instinctivement déjà, il me repousse.

LAURENCE, suTis convictiou.

Cela n'est pas.

M. DE GIRIEU

Vous savez bien que si.

LAURENCE

Que puis-je faire à cela ?

M. DE GIRIEU, avec émotion.

Rien. C'est le malheur de notre situation.

LAURENCE

Quand vous m'avez épousée, vous n'ignoriez pas que tout cela était fatal 1

M. DE GIRIEU, très ému.

Je me suis trompé moi-même. Aussi, je ne vous reproche rien... Seulement, malgré tout mon amour pour vous, malgré tous les efforts que je fais pour oublier, je ne suis qu'un homme et je ne puis ra'empêcher de souffrir, lorsque je vous entends parler à votre fils, de celui à qui je vous ai reprise [Baissant

la voix.) et dont, à mon gré, vous...

LAURENCE

Moi ?...

22 LE BERCEAI}

M. DE GIRIEU

J'ai honte de ce sentiment, mais je ne puis l'éloigner de moi... Je vous l'avoue en rougissant... je souffre de vous entendre lui parler de ce père avec tant d'indulgence et de bonté... vous lui en dites trop de bien... je sais... vous vous cachez... Ah I Laurence! mesurez à ce détail l'étendue de notre misère et la profondeur de ma souffrance... je vais écouter à la porte de votre chambre, le matin, lorsque vous êtes seule avec lui 1 [Un temps.) Et puis...

lIûàeWce

Parlez. Puisque nous aVons âb'ôrdé ce sujet, il importe que nous disions tout.

Eh bien...

Eh bien?

M. DE GIRlEU

LAURENCE

M. DE GIRIEU

Eh bien!... c'est parce que je vous aime passionnément que je ne puis aimer cet enfant.

LAURENCE

Je ne vous comprends pas.

M. DE GIRIEU, d'une voix sourde, avec la plus grande émotion.

Il lui ressemble trop [Un temps.) Ecoutez, feaurence, et pardonnez-moi si je vous fais de la peine.

Ma douleur est assez grande pour me servir d'excuse. Mais je veux que vous me compreniez bien. Je vous le répète, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'aimer... j'y serais parvenu peut-être... mais de par la loi, de par le droit nature', son père a gardé sur lui une autorité qu'il ne manque pas d'exercer... Je souffre de voir qu'un étranger peut intei'venir entre nous, et imposer sa volonté dans notre propre maison .

LAURENCE

Celui que vous appelez un étranger n'en est pas un pour cet enfant.

M. DE GIRIEU, sans dureté, mais avec une profonde tristesse. .

Et à entendre comment vous le défendez, je me demande s'il en est suffisamment devenu un pour vous.

LAURENCE

Georges !

M. DE GIRIEU, douloureusement.

Je suis malheui'eux, Laurence! Je vous ai épousée pour vous avoir, vous, et non pour subordonner mon existence à cet enfant d'un autre ! C'est lui le maître, ce sont ses caprices, ses besoins^ si vous voulez, qui règlent nos sorties, nos voyages, nos heures de tête à tête. Je suis son esclave, voilà la vérité. Cela ne peut durer! Trop longtemps déjà, trop longterbps, je vous dis, j'ai vu entre nous ce portrait animé de l'homme qui vous a eue à lui et dont je suis féroce-

ment jaloux. Cet enfant allant et venant dans la maison, c'est pour moi une souffrance aiguë. Chaque fois que mes regards s'arrêtent sur lui, il s'évoque en moi de douloureux souvenirs et je pense au père, à votre intimité de jadis, aux baisers que vous avez donnés... Pour tout dire, en un mot, cet enfant est la preuve vivante de l'amour que vous avez eu pour un autre, pour un autre qui est vivant, et qui vit avec des souvenirs et des secrets qui sont les mêmes secrets et les mêmes souvenirs que les miens. Non! je ne veux pas, à chaque instant de ma vie, avoir cette preuve-là devant mes yeux... Tenez, l'autre jour, je regardais M. Chantrel... c'est effrayant... ses yeux!... ce sont les mêmes yeux, les mêmes! Non, ayez pitié de moi, Laurence ! Je vous aime tant, moi, je vous aime tant.

LAURENCE, coiniue à elle-même.

Ce n'est pas ainsi que j'aurais voulu être aimée. [Entrent le docteur, M. et madame Marsanae .)

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