‹ Le berceau des Serbes;Chapitre 16 sur 39 · LA SITUATION MILITAIRE A FIN IÇ I · texte numérisé non relu

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famine et les marches dans la boue et les neiges de l'hiver, sur des sentiers étroits, suffiraient à achever les Serbes déjà si durement éprouvés par leur long recul. Et sur les talons des Alliés, devant la frontière grecque, des considérations politiques s'unissaient aux considérations militaires pour conseiller un arrêt.

Aux mois de juillet et d'août 1914, deux politiques s'étaient affirmées en Grèce au sujet de l'attitude à observer vis-à-vis de la Serbie alliée que l'Autriche attaquait. Ces deux politiques concluaient Tune et l'autre à la neutralité, mais par des raisons opposées.

M. Vénisélos, Président du Conseil, envisageait le cas où, par la suite, la Bulgarie se joindrait à l'attaque autrichienne. Il estimait que la Grèce ne pourrait assister les bras croisés à cette intervention; si les Bulgares mobilisaient, elle devrait, elle aussi, mobiliser. En outre, télégraphiait-il à son Ministre des Affaires Etrangères, M. G. Streit, «il faut envisager l'éventualité d'une généralisation de la guerre pour arrêter d'avance notre politique. Mon avis très réfléchi est que, dans cette éventualité, le Gouvernement royal ne pourrait à aucun prix être amené à se ranger dans le camp hostile à la Serbie et coopérer contre elle avec ses ennemis ; ce serait contraire tout ensemble aux intérêts vitaux de la Grèce, à la foi des traités et à la dignité de l'Etat. Sous aucun prétexte, je ne dérogerai à cette politique 4 . »

En foi de quoi, M. Streit fit transmettre le 2 août au Gouvernement serbe la déclaration suivante :

Sans entrer dans l'examen des obligations découlant de son alliance avec la Serbie, la seule considération que l'indépendance et l'intégrité territoriales de la Serbie sont un facteur essentiel de l'équilibre balkanique, établi par le traité de Bucarest, au maintien duquel la Grèce est fermement et résolument attachée, suffit à dicter au Gouvernement royal le parti qu'il doit prendre, au moins quant à présent, pour venir le plus efficacement en aide à la nation amie et alliée.

Le Gouvernement royal a la conviction qu'il remplit tout son devoir d'ami et d'allié, par la décision qu'il a prise d'observer vis-à-vis de la Serbie une neutralité très bienveillante et de se tenir prêt à repousser toute agression dont la Serbie pourrait être l'objet de la part de la Bulgarie.

En effet, la participation de la Grèce dans la guerre en cours, loin d'être utile à la Serbie, lui serait très nuisible. Devenant belligérante, la Grèce n'apporterait à son alliée que des forces bien faibles, par rapport à la puissance de son adversaire, tandis qu'elle

1 Télégramme du 29 juillet 19 14. Livre blanc grec, I, n° 17.

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la condamnerait infailliblement à voir Salonique, seul port ouvert à ses ravitaillements, être l'objet des atteintes décisives de l'Autriche.

De plus, l'entrée en campagne de la Grèce diminuerait fatalement la force de son armée, que, dans l'intérêt commun, il importe de conserver intacte pour tenir en respect la Bulgarie.

De son côté, le roi Constantin avait été sollicité par son beau-frère, l'empereur Guillaume II, de mobiliser son armée et de prendre place aux côtés de l'Allemagne contre le slavisme, leur ennemi commun. M. Streit avait alors communiqué à Berlin la réponse du roi (télégramme du 7 août 1914) :

L'empereur sait que mes sympathies personnelles et mes opinions politiques m'entraînent de son côté. Je n'oublierai jamais que c'est à lui que nous devons Cavalla. Après mûre réflexion, il m'est pourtant impossible de voir comment je pourrais lui être utile si je mobilisais tout de suite mon armée. La Méditerranée est à la merci des flottes anglaise et française réunies. Elles détruiraient notre flotte de guerre et marchande, elles nous prendraient nos îles, et surtout elles empêcheraient la concentration de mon armée, qui ne peut se faire que par mer, puisqu'il n'existe pas encore de chemins de fer. Sans pouvoir lui être utiles en rien, nous serions effacés de la carte. Je suis forcé de penser qu'une neutralité nous est imposée, ce qui pourrait lui être utile, avec l'assurance de ne pas toucher à ceux de mes voisins qui sont ses amis, aussi longtemps que ceux-ci ne toucheraient pas à nos intérêts locaux balkaniques.

Pendant plus d'une année, jusqu'au moment où les Alliés résolurent de porter secours aux Serbes, ces deux politiques s'opposèrent à l'état latent. Au début d'octobre 191 5, M. Vénisélos, après une première démission suivie d'un retour passager au pouvoir, dut se retirer définitivement par décision royale. Ses successeurs, surtout M. Skouloudis, se mirent au service des arrière-pensées constantiniennes. Si bien que les débarquements du corps expéditionnaire s'effectuèrent dans une Grèce que dominait un gouvernement amical en paroles, mais manifestement mal disposé en fait.

L'Etat-Major germano-bulgare n'ignorait rien de l'état militaire de la petite armée Sarrail lorsqu'elle dut battre en retraite dans la vallée du Vardar. Les Empires centraux, la Bulgarie, la Turquie, avaient leurs représentants officiels à Salonique, à même de dénombrer ses débarquements à une voiture près. Dans les lignes, c'est -dire dans toute la zone de l'armée, leurs émissaires circulaient sans être inquiétés. Enfin l'armée hellénique, qui avait été mobilisée en auton. , possédait un cadre d'officiers

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trop fidèles à la couronne pour manquer d'éléments prêts à seconder le service des informations de la cour.

Si donc les Bulgares respectèrent la frontière grecque, cela ne peut avoir été à cause des difficultés militaires auxquelles la poursuite des troupes franco-britanniques se serait heurtée. Leur supériorité d'effectifs leur garantissait le succès. Mais à quoi bon ameuter cette partie de l'opinion publique en Grèce qui n'aurait pas accueilli sans froissement et peut-être sans velléité de résistance l'occupation de Salonique par un ennemi d'hier, possédé de désirs territoriaux rivaux. La neutralité plus que bienveillante du monde officiel et militaire hellène suffisait à cette heure. A Berlin surtout, on ne pouvait songer, sans des motifs impérieux, à une opération dont l'effet serait de discréditer, le cas échéant, le roi Constantin auprès de son peuple. Un aussi fidèle ami méritait de n'être pas compromis par des résolutions intempestives. Pourquoi fournir à l'opposition véniséliste l'argument qu'elle tirerait d'une invasion bulgare ?

D'autant plus qu'à cette époque les Empires centraux n'y trouveraient pas un profit majeur. Dès l'instant que les Alliés se montraient si peu entreprenants, mieux valait économiser des effectifs dans les Balkans au bénéfice de fronts d'une plus immédiate importance. La liaison était maintenant assurée entre les quatre armées du bloc central, tandis que la séparation devenait plus complète entre les Occidentaux et la Russie. Cet avantage était acquis précisément à l'heure où cette dernière aurait eu le plus besoin d'une assistance. Que les Alliés prétendissent corriger cette situation, résultat de leur propre faute, ils ne le pourraient qu'en transformant leur expédition du début, à effort limité, en une opération stratégique de vaste envergure. Pour y résister le cas échéant, la défensive secondée par un terrain propice s'accommoderait d'un minimum de moyens. Avec le commandement allemand et avec le concours de l'industrie et de quelques troupes techniques allemandes, l'armée bulgare ferait le nécessaire. N'étaitelle pas intéressée à ne plus laisser échapper de ses mains les régions serbes qu'elle détenait?

L'examen de la situation militaire générale en Europe conduisait à la même conclusion. Pendant l'année 191 5, à diverses reprises mais vainement, les armées franco-britannique savaient tenté de retrouver au front d'Occident la suite de leurs succès de 19 14. A fort peu de chose près, les Allemands

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avaient maintenu leurs positions. Dans le même temps, assistés des Austro- Hongrois, ils avaient infligé aux Russes une défaite qui avait reporté le front d'Orient à Test du Niémen et de la Pologne, si bien qu'à vues humaines, le sol allemand, et partiellement le sol autrichien, seraient dorénavant hors d'atteinte.

Car l'armée russe paraissait fort éprouvée. A vrai dire, l'automne venu, et après cinq mois de recul, elle s'était ressaisie. Son centre se fixait dans la région du Pripet et ses ailes avaient même contre-attaque. Elle n'en sortait pas moins extrêmement affaiblie de la campagne. L'Etat-Major de Berlin était en droit d'espérer qu'au printemps 191 6, après le repos de l'hiver, ses troupes trouveraient l'occasion de parachever leur œuvre de 1 9 1 5 .

Dans les Alpes de la Vénétie, le front s'était stabilisé dès l'entrée en ligne de l'Italie. La haute montagne et même les collines du Bas-Isonzo apportaient à la défensive austro-hongroise le concours d'obstacles puissants. Ce front laissait aux Empires centraux l'emploi de leurs principales disponibilités.

Sur les théâtres d'opérations asiatiques, les armées turques avaient suffi à la tâche. Leurs offensives avaient en général échoué, mais elles étaient en mesure d'opposer une défensive efficace.

La question revenait donc à se demander s'il convenait d'affecter à la guerre dans les Balkans et à la marche sur Salonique partie des armées nouvelles qui seraient prêtes au printemps. En d'autres termes, convenait-il de considérer ce front comme secteur à résultat décisif, où la victoire entraînerait la fin du conflit européen ?

La réponse ne paraissait pas douteuse. Quels que fussent les succès dans les Balkans, ils ne conduiraient pas à la chute des résistances occidentales. Aboutissant à Salonique et à la mer Egée, ils pourraient, les sousmarins aidant, apporter une gêne pour les communications de la Grande- Bretagne et de la France avec leurs colonies asiatiques, mais non les interrompre. De toute façon, il faudrait la confirmation d'une victoire décisive en Occident. Or celle-ci risquerait d'être obtenue plus difficilement si les ressources étaient disséminées sur plusieurs fronts. On devait même envisager l'éventualité d'un revers en Occident. Que resterait-il alors des succès en Macédoine ?

Ne voir dans le front des Balkans qu'une couverture sur les derrières

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de ceux d'Occident et d'Orient restait la solution juste, couverture contre toute entreprise adverse basée sur la Méditerranée orientale.

De son côté, le corps expéditionnaire allié, incertain non seulement des résolutions probables de l'ennemi, mais encore de celles de ses propres gouvernements, se mit en devoir, lui aussi, d'organiser sa défensive. Qu'il reçût Tordre d'évacuer la Macédoine ou que son opération dût être reprise sur nouveaux frais, il devait conserver la libre disposition du port de Salonique. En conséquence, les troupes reçurent Tordre de se retrancher au nord de la ville et de se préparer à résister, au cas où Tadversaire chercherait à poursuivre ses avantages.

Les gouvernements alliés abordèrent la discussion. Les Anglais se déclarèrent hostiles à une reprise de l'expédition. Il semblerait que leur Haut Commandement ait éprouvé quelque peine, à ce moment-là, à embrasser en son entier Thorizon stratégique de la guerre européenne. Il le limitait un peu étroitement au front d'Occident sans considérer les avantages que ce front lui-même pourrait retirer, le cas échéant, du succès d'un mouvement tournant par les confins austro-hongrois. Le Gouvernement anglais avait pourtant pris l'initiative de l'entreprise des Dardanelles qui, dans son principe si ce n'est dans son exécution, avait été une conception stratégique heureuse : l'établissement d'une communication favorable entre les fronts alliés d'Occident et d'Orient. C'était voir la guerre de haut et présumer les combinaisons plus variées que la direction des opérations serait en mesure de greffer sur le rapprochement des fronts.

Mais à constater maintenant la résistance à laquelle se heurtait de la part de l'Angleterre la création du front des Balkans, on est autorisé à se demander si, dans la série des arguments qu'elle avait été fondée à invoquer en faveur de l'entreprise des Dardanelles, la vue des intérêts proprement anglais n'avait pas primé celle des opérations stratégiques d'ensemble. Frapper la Turquie à la tête équivalait à supprimer ses menaces vers le canal de Suez ; l'attaque de Constantinople avait été une opération sur les derrières des fronts ottomans et le Haut Commandement anglais en avait eu la vision très nette. L'expédition de Salonique devait répondre à une préoccupation analogue, être elle aussi, — et les Allemands avaient montré qu'ils le comprenaient ainsi, — une opération sur les derrières des fronts ennemis dont le succès corrigerait avec bénéfice le revers des Dardanelles. Une victoire sur l'Autriche portant la guerre dans le dos de l'Allemagne

2 . SALONIQUE. La Tour Blanche. — Derrière la tour, les premières rampes de l'arrière du secteur britannique du Camp retranché.

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