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CHAPITRE VIII

A la fin de l'offensive alliée 1 .

es derniers combats ont épuisé les disponibilités du général Sarrail. Au contraire, les événements laissent admettre que le commandement germano-bulgare pourrait être en mesure d'accroître les siennes dans un avenir rapproché. La guerre a très mal tourné pour les Roumains. Attaqués de trois côtés à la fois en Valachie, ils sont en retraite dans des conditions particulièrement pénibles. Leurs troupes encore novices ne retardent la marche de l'ennemi que par des efforts et une valeur dignes de tous éloges mais mal récompensés. Leur situation doit être tenue pour désespérée et les Alliés sont fondés à se demander quel emploi TEtat-Major allemand fera des forces dont la défaite roumaine lui laissera la disposition. Même si les Roumains ne sont pas entièrement annihilés, l'armée alliée de Macédoine ne pourra songer à une reprise de campagne offensive en 19 17 qu'à la condition de sérieux renforts. .

1 Je dois à l'obligeance de M. G. Marcq, lieutenant au Haut Commissariat à Constantinople, et ancien combattant au corps expéditionnaire, la plupart des détails de ce chapitre.

Car sa tâche est dure. L'ennemi n'est qu'un des obstacles qu'elle doive vaincre, et non peut-être le plus dangereux. Les circonstances climatériques lui en opposent un autre contre lequel la lutte est de tous les instants. Les Bulgares, les Serbes sont faits au pays : les Occidentaux doivent s'acclimater. Les mieux placés, pendant l'été tout au moins, sont les occupants des positions de montagne, où la fraîcheur des soirs et des matins soulage un peu delà fournaise du jour. Il est vrai que l'hiver venu, ils paieront cet avantage. Dans la plaine, dans la vallée marécageuse du Vardar notamment, les chaleurs intenses de fin mai à fin septembre, — plus de 40 degrés à l'ombre au gros de l'été, — triplent et quadruplent toute fatigue. Les fièvres, la dysenterie, l'entérite, le typhus, l'anémie ont tôt fait de décimer les effectifs : ils ont été les grands pourvoyeurs des cimetières que l'on rencontre aujourd'hui presque à chaque pas dans ces vastes régions. Pendant la belle saison, soleil implacable et poussière ; en hiver, pluie et boue ; et des distances immenses à peine raccourcies par de rares et médiocres chemins de fer. Le plus modeste déplacement de troupes devient une opération d'Etat-Major de longue haleine dont le cours risque constamment d'être retardé par l'imprévu. Car les routes sont à peu près nulles, et l'état des pistes est très variable. Au moindre orage, — des orages qui déversent des torrents de pluie, — les rivières subitement grossies et dont la sécheresse avait fait un filet d'eau sortent de leurs lits mal délimités et s'en vont alimenter de nouveau dans les bas-fonds les interminables marais. En 191 8, le budget des travaux de route s'élèvera à 200 millions de francs, avec une main-d'œuvre fournie généralement par les soldats eux-mêmes. En Occident, les travaux de ce genre et les transports même les plus longs sont relativement aisés. Le matériel peut être rassemblé à courte distance, préparé dans des usines outillées d'après les derniers progrès techniques; les trains ou les convois automobiles se succèdent régulièrement sur des voies et des routes constamment entretenues par des services de l'arrière toujours prêts. En Orient tout vient de loin, de très loin; les moyens sont imparfaits; souvent l'improvisation doit suppléera l'outillage qui fait défaut. Les procédés de guerre sont les mêmes qu'ailleurs, ceux de la guerre scientifique, avec ses engins énormes ou délicats ; mais le terrain est celui des armées rudimentaires de Frédéric ou de Napoléon dans de pires conditions de climat.

En s'élevànt de la plaine au plateau, on passe du marécage à la colline escarpée, composée d'un schiste qui sous l'action des pluies et en raison du

manque de gros arbres laisse couler sa terre végétale au fond de petites vallées où poussent le mûrier, le maïs, le seigle, les lentilles. Au bord des torrents rapides, à sec entre deux orages et qui coupent le plateau dans tous les sens, des platanes souvent plusieurs fois séculaires. Sur les collines, végétation de chênes nains, de genévriers, de jujubiers. Pas de chemins ; on suit le lit des ruisseaux qui ne coulent qu'en cas de pluie. Dans ce cadre, les armées avancent, se ravitaillent, traînent leurs canons, poussent leur énorme matériel, avec des bases immobilisées près des trois seules artères ferroviaires qui, de Salonique, tendent vers Monastir, vers Guevgueli et vers Demir-Hissar.

C'est dans ce cadre aussi qu'il importe d'organiser le combat tactique. Partant d'une position de départ A, la troupe reçoit Tordre d'aller occuper une ligne de crêtes B située par exemple à deux kilomètres en avant. L'ennemi dispose de postes d'observation invisibles, de simples yeux, car l'attaque est à son début et l'assaillant est encore à dix ou douze kilomètres à vol d'oiseau de l'ennemi. Solidement établi, celui-ci domine de partout. Dans ses positions véritablement formidables, il s'est installé en toute sécurité pendant la construction du camp retranché.

Le chef de bataillon qui doit aller occuper la position B se protège à l'aide de grosses reconnaissances, fortes chacune d'une compagnie; il reconnaît son terrain ; il emmène avec lui :

un topographe qui dressera une carte grosso modo, mais suffisante, à compléter par la section topographique de la division au moyen des photographies d'avions, puis sur le terrain lorsqu'il sera occupé ;

un médecin pour la reconnaissance des points d'eau, chose capitale dans ce pays de la soif;

des officiers pour l'étude des cheminements, des emplacements des futures tranchées, des postes de commandement, etc.

L'occupation de la position se fait en général de nuit. Rapidement on organise la défense. L'ennemi retire toujours ses éléments d'extrême pointe; sa ligne de résistance n'est pas là, mais loin en arrière, derrière quelque torrent, sur les rampes qui le dominent.

Il faut alors établir les communications avec l'arrière et les communications latérales : pistes défilées pour mulets, pour arabas, pour voitures plus lourdes et artillerie de campagne. Peu à peu la piste deviendra route sur laquelle pourront passer les camions et l'artillerie lourde.

Pendant ces améliorations successives, les tranchées sont creusées, la position s'organise, toujours comme si elle devait être la dernière qu'on occupera, de façon à lui donner toute la solidité possible, et pour que lors des progressions ultérieures, elle puisse, le cas échéant, servir de position de repli.

Tels sont, à côté de la bataille, et pendant la bataille, les travaux qui s'imposent aux troupes dans l'enfer de chaleur qu'est la vallée du Vardar et les plateaux qui la bordent.

A l'arrière, les travaux d'entretien n'exigeront pas moins de persévérance. Ils seront multipliés par le régime des pluies ; car après les ardeurs du soleil d'été les pluies de l'hiver sont encore un des ennemis de l'Armée d'Orient. A chaque instant, il faudra reconstruire les pistes en corniches qui s'éboulent; des journées entières seront remplies par le rétablissement des passages à gué interrompus, d'où un ravitaillement quotidien précaire; on n'y remédiera qu'en poussant les approvisionnements tout près du front, malgré les risques. Les tranchées et les abris inondés, les défenses accessoires des ravins emportées, tout cela ne se compte pas. Particulièrement redoutable, la boue envahit le fond des vallons et recouvre les pistes. On pourrait citer telle opération locale retardée d'un mois à cause d'un terrain fortement détrempé.

Dans la région des hautes montagnes, contrée de la Moglera, les difficultés pour être d'une autre nature ne sont pas moindres. Le premier plan de collines à végétation naine n'existe plus guère; les escarpements se dressent directement sur la plaine, sans presque de glacis d'approche; simplement des contreforts plus ou moins étroits, comme des arcs-boutants prononcés de cathédrales gothiques. Entre eux, le bas-fond règne jusqu'au pied de la muraille. Il faut grimper tout à coup le long de la pente, en pénétrant par les ravinements qui la crevassent Les troupes s'accrochent aux saillies du sol, aux corniches des petits plateaux, se hissant de degré en degré sous la protection des obus qui doivent leur ouvrir le chemin ou du tir défilé des fusils ou d'une mitrailleuse parvenue sur le flanc de l'ennemi.

Le sol est généralement rocheux et caillouteux, pierre friable qui fatigue la marche en roulant sous les pas. A part quelques plantations de pins maigres et, dans des zones privilégiées, une forêt de grands hêtres, le pâturage de moutons domine, roussi dès l'été, lorsque la neige recule vers

les sommets sous les rayons du soleil. Aux premiers jours de juillet, ces dernières traces s'évanouissent.

Le grand problème est celui du ravitaillement des lignes au fur et à mesure qu'elles s'éloignent de la plaine. Les communications sont des plus rares. Par des chemins muletiers sommairement entretenus, très mouvants, malaisés, on accède aux villages clairsemés qui, dans les exceptionnelles zones boisées, ont été construits sur les rampes inférieures. Plus haut, on ne trouve que des sentiers de chèvres qui se perdent avant d'être aux crêtes. Il n'est resté d'autre ressource que de tracer, à grand renfort de bras, et en suivant pas à pas la progression des attaques, un vaste réseau de routes et corniches, aux multiples lacets, toujours prêtes à s'ébouler à la fonte des neiges ou sous les averses d'orage. Sur maints parcours, quelques mois après l'armistice, il ne restait de si durs travaux que des ruines auxquelles s'accrochaient parfois, suspendue sur la pente, la carcasse d'une automobile ou d'un camion chaviré.

Rien d'étonnant si dans ce pays béni du paludisme, tant d'efforts réclamant une si grande endurance imposèrent au service de santé militaire et aux commandants de troupes des mesures spéciales, préventives et curatives. Les mesures préventives furent d'abord la quinine obligatoire, absorption contrôlée, afin que nul ne prétendît s'y soustraire; puis le sommeil sous la moustiquaire ; enfin la limitation des fatigues chaque jour que cela devenait possible. La sieste fut obligatoire comme la quinine. Interdiction de sortir de la tente ou des abris de ioh. à 16 h. L'hygiène corporelle, facilitée par les torrents nombreux, fut étroitement surveillée. Quant à la nourriture, elle fut améliorée dans toute la mesure où les circonstances le permirent. Enfin les marches furent limitées, avec des paquetages réduits, et coupées de repos fréquents.

Les moyens curatifs furent tous ceux que le service de santé put mettre en œuvre. Dès la retraite de 191 5, on se rendit compte des exigences particulières qui compliqueraient la campagne. Des infirmeries de régiment, voire de bataillon furent créées où les hommes légèrement malades purent se reposer. Plus en arrière, des hôpitaux furent installés pour malades plus gravement atteints, dans des sites propices. Partout derrière le front on retrouve la trace de ces hôpitaux, vastes baraquements élevés dans les vallons où quelque végétation assainit l'air, où un peu d'ombre en été, un sol ferme en hiver, s'offraient au pas des convalescents. Ceux-ci

étaient d'ailleurs transférés dans des stations de repos loin des lieux à moustiques, à de plus hautes altitudes. Ils ne revenaient au front que dûment guéris et reconstitués. Les incurables étaient évacués sur Salonique pour leur rapatriement.

Toutes ces mesures ne supprimèrent pas le fléau du paludisme, mais le limitèrent. Au cours de la campagne, le pour cent des cas mortels ou incurables fut en constante diminution.

Néanmoins, et malgré d'incontestables succès, la campagne de 191 6 prenait fin pour les Alliés sur une insuffisance d'effectifs. Circonstance regrettable, car la lutte laissait Tannée bulgare ébranlée. La preuve en avait été fournie non seulement par les changements apportés à son commandement et qui donnaient la haute main aux officiers allemands, mais par des renforts importants qu'elle avait dû solliciter de ses alliés. Les unités allemandes indiquées déjà, un régiment venu du front russe et trois bataillons de chasseurs venus du front français, étaient apparues dès le mois d'octobre. Elles avaient été suivies pendant les deux derniers mois de Tannée d'un second régiment venu du front roumain, et de deux nouveaux bataillons de chasseurs plus un régiment de grenadiers venus du front français. La Turquie avait été mise à réquisition elle aussi. Sa 90 e division était arrivée sur la Strouma en octobre et allait être suivie de la 46 e . Au total, la valeur de trois divisions ajoutées aux huit divisions bulgares.

De ces dernières, une douzaine de régiments environ, soit la valeur de trois divisions normales, avaient été retirés du centre et de la gauche au profit de la droite : en septembre et octobre, un régiment de la 9 e division sur la rive gauche du Vardar, un régiment de la 5 e sur la rive droite, et la 2% delà zone de Doiran ; en novembre et décembre, cinq régiments avaient été tirés du secteur de la Strouma où les Turcs les avaient remplacés, et deux régiments avaient été envoyés du front roumain par la 4 e division. Ainsi, devant l'offensive franco-serbe renforcée en cours d'exécution par la division russe et la division italienne, les deux divisions bulgares originaires dont les troupes s'étaient avancées jusqu'à Ostrovo, avaient eu besoin pour soutenir leur retraite d'une force de six divisions nouvelles. On peut se demander si, un tant soit peu plus nombreuse, et avec une pression plus énergiquement soutenue sur le Vardar et la Strouma pour retenir l'adversaire dans ces régions, l'armée du général Sarrail n'aurait pas été en mesure de pousser ses avantages à fond.

Le 1 1 novembre, une semaine avant la prise de Monastir qui paraissait imminente, le général avait télégraphié ses intentions au Haut commandement d'occident. « Si l'objectif (Monastir) est atteint, lui avait-il mandé, je regrouperai les forces serbes à Monastir, et avec elles, les Français, les Italiens et les Russes, par la Tcherna et par Demir Kapou et autres pistes en direction du Vardar, je ferai tomber par manœuvre la ligne bulgare de Huma à Guevgueli. » Pour cette opération que l'hiver et la stabilisation du front à la suite du très gros effort accompli obligeaient de reporter en 1917, de nouvelles troupes seraient nécessaires, obligation rendue plus impérieuse par la tournure malheureuse des événements de Roumanie. La Grèce ne pourrait-elle pas les fournir ? Ses soldats présenteraient de multiples avantages : proximité, acclimatation, intérêt patriotique. Sans parler de la disparition des inquiétudes continuelles que les intrigues de la cour causaient au commandement, et qui le détournaient de sa tâche. L'ultimatum du 21 juin n'avait exercé qu'une influence passagère. Sous les dehors de la bienveillance, le roi Constantin persistait dans les entreprises hostiles aux Alliés qu'il préparait de connivence avec ses conseillers germaniques.

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