CHAPITRE IX
Les affaires grecques.
ependant, l'invasion de la Macédoine orientale par les Bulgares avait lourdement angoissé les éléments helléniques non aveuglément inféodés à la cour. Elle s'était effectuée dans des conditions douloureuses pour l'honneur de l'armée.
L'ultimatum du 21 juin avait imposé des élections législatives aussitôt que la démobilisation aurait replacé le corps électoral dans une situation normale. La campagne électorale fut donc engagée et Ton constata bientôt que les Vénisélistes l'emporteraient haut la main. Ils avaient le vent en poupe. D'une part leur patriotisme révolté par la livraison du fort Rupel stimulait leur ardeur ; d'autre part, la situation militaire générale encourageait leur espoir. Cette situation s'était transformée. L'an 191 5 avait vu la longue retraite des Russes chassés de Galicie et de Pologne, et les efforts vains des Alliés d'occident pour briser le front allemand. Maintenant, le général Broussiloff revenait à la charge ; il gagnait du terrain en Bukovine, en
Galicie. Au Nord, les défenseurs de la Duna résistaient à tous les coups. En France, les Allemands avaient perdu la bataille de Verdun et reculaient sur la Somme. Ces événements agissaient sur l'opinion publique. De l'avis de tous en Grèce, les pronostics étaient favorables aux libéraux ; les prévisions leur attribuaient deux tiers des sièges contre un tiers aux monarchistes 4 .
Les choses en étaient là, lorsque Berlin fit savoir au roi Constantin qu'une action offensive contre l'armée de l'Entente en Macédoine allait être entreprise 2 . A l'époque de l'ultimatum déjà, la reine Sophie avait télégraphié son désespoir à son frère l'empereur Guillaume : « Désespérée, j'espère que ton avis pourra aider encore pour améliorer la situation » 3 . En attendant, les Bulgares allaient reprendre leur marche et se porter en avant du défilé de Rupel. Ils envahiraient la Macédoine orientale. Il fut convenu cependant entre eux et le gouvernement d'Athènes qu'ils n'occuperaient pas les villes de Drama, Sérès et Cavalla. Naturellement ils les occupèrent quand même, et lorsque M. Zaïmis, Président du Conseil des ministres grec, protesta auprès du gouvernement allemand contre cette violation d'une promesse écrite, le comte deMirbach lui répondit que depuis cette promesse la situation s'était modifiée dans le district de Cavalla ; les troupes grecques avaient livré de leur propre volonté les forts et les batteries aux Bulgares 4 .
L'invasion avait commencé le lendemain de l'avis de Berlin, le 17 août. A ce moment le général Baïras, dont la division était la plus exposée, a-t-il demandé des ordres à son chef, le général Hadjopoulos, commandant le 4 e corps d'armée à Cavalla ? Cela paraît probable. Quoiqu'il en soit, sur demande ou spontanément, le commandant de corps fit savoir le 20, alors que les Bulgares se présentaient devant Sérès, que le gouvernement interdisait sévèrement toute résistance : « Si le combat menace de s'étendre jusqu'à la ville, évacuez-la ».
Les Bulgares profitèrent de tant de liberté. Ils capturèrent les troupes
1 Cinq ans d'histoire grecque. Discours prononcé par M. E. Vénisélos à la Chambre des Députés en août 1917, p. n3 (Berger-Levrault).
2 Dépêche Théotoky du 16 août 1916. Un Livre noir, correspondance télégraphique entre les Souverains déchus de Grèce et de Berlin. Lausanne, 1918, Edition des Hellènes libéraux, n° 21.
3 Dépêche du 2 5 juin. Un Livre noir, n° 16.
4 Livre blanc grec, I, n° 68. ' '
de Demir-Hissar après avoir tué leur chef le capitaine Tsakas, et firent prisonniers divers avant-postes. La compagnie de Croussovo ayant refusé de mettre bas les armes, ils la détruisirent.
Le général Hadjopoulos finit par concevoir des inquiétudes : « La situation devient d'heure en heure plus critique, télégraphie-t-il à Athènes ; on voit manifestement l'intention des Bulgares d'occuper toute la Macédoine orientale. » Et quelques jours plus tard : « Communications télégraphiques et téléphoniques avec 6 e division interrompues depuis 14 heures.... Danger immédiat pour autres divisions être coupées. Conduite Bulgares continue hostile. Ont libéré nombre minime des sections qu'ils ont capturées. Fort Indjès incendié par Bulgares brûle depuis hier. Meurtres, pillages ont lieu. Villages ont été occupés par Bulgares. Afin sois en mesure discuter avec eux, prie sois autorisé d'urgence convoquer réservistes qui se présenteront avec empressement. Cette mesure s'impose aussi parce que population turque menace se soulever... » Le Ministre de la guerre répond : « Repoussons proposition sujet réservistes parce qu'excluons violence. Apaisez populations terrifiées d'accord avec autorités civiles, et encouragez-les... » De son côté, le général Dousmanis, chef de Tétat-major général, télégraphie que l'Allemagne et la Bulgarie ont réitéré leurs assurances sur le respect de l'intégrité et de la souveraineté helléniques 4 .
Le 10 septembre, un officier allemand se présente au général Hadjopoulos et réclame le transfert de tout le 4 e corps d'armée à Drama, dans la région occupée par les Germano-Bulgares. Le commandant de corps convoque un conseil de guerre. Celui-ci décide de refuser; mais comme toute défense est impossible, il décide aussi que le corps se livrera prisonnier aux Anglo-Français : « Cela pourrait être très utile à la patrie et au roi, car après Faction infâme des Bulgares, la neutralité de la Grèce n'est plus possible... Prisonniers des Anglo-Français, notre patrie pourra au moins nous utiliser ». En conséquence, un ordre d'embarquement fut donné pour le transport des troupes de Cavalla dans l'île de Thasos.
1 L. Maccas: La Grèce et l'Entente, télégr. confid. n° 8 2995, 3o23, 2172, 1481. D'une façon générale, les faits résumés ici sont empruntés aux exposés de M. Maccas : La Grèce et l'Entente, et Ainsi parla Vénisélos..., à l'ouvrage: Cinq ans d'histoire grecque, et aux articles publiés dans les Études par M. L. Jalabert sous le titre : La crise grecque. Livraisons de février et mars 1917. Lire aussi: A. Gauvain, L'affaire grecque (Editions Bossard).
Il ne fut pas exécuté. Il semble que le général Hadjopoulos, sachant que la résolution du conseil de guerre ne répondait point au désir du roi, se ravisa. Le 14 septembre, Berlin publia le communiqué officiel suivant :
« Le général Hadjopoulos, commandant le 4 e corps d'armée hellénique, a prié, le 12 septembre, le Haut commandement allemand de protéger les braves troupes fidèles au roi et au gouvernement, de les garantir contre la pression de l'Entente, et de leur accorder un abri et des vivres.
« Pour prévenir toute violation de la neutralité grecque, il a été décidé, d'accord avec le commandant de corps d'armée, que les troupes grecques armées et équipées seraient transportées, en leur qualité de neutres, en Allemagne où elles recevraient un abri ; elles y jouiront du droit de l'hospitalité jusqu'à ce que leur patrie soit abandonnée par les troupes de l'Entente. »
Huit mille hommes et deux cents officiers furent ainsi transportés en Silésie, plus la gendarmerie hellénique de la Macédoine orientale, contrainte par les Bulgares de les suivre. Outre ces troupes, les Allemands emmenèrent une grande partie de l'artillerie hellénique, notamment presque toute l'artillerie lourde, et une partie du matériel de mobilisation de la région.
Les jours suivants, les dépêches de Berlin continuèrent à informer le public sur le ton papelard du premier communiqué. Les soldats grecs avaient été reçus comme des frères à leur passage en gare de Sofia; la population leur avait offert des tartines beurrées et du café chaud. En Silésie, joie et liberté. Tant d'efforts de dissimulation ne parvinrent pas à masquer le caractère de l'événement et cette circonstance inédite dans l'histoire des guerres d'une armée neutre prisonnière d'un belligérant, après avoir été livrée par son souverain.
Un des officiers supérieurs du 4™ corps d'armée hellénique, le colonel Christodoulou, refusa de se soumettre à la convention déshonorante signée par son chef. A la tête de 20 officiers et de 2200 hommes de troupe, il parvint à 'passer dans l'île de Thasos. Un autre groupe de 40 officiers et 700 hommes purent s'embarquer pour le Pirée.
Le premier effet de l'invasion bulgare, tant dans la Macédoine orientale que dans la région de Florina, fut d'interrompre la campagne électorale. C'était un premier succès pour la cour. Il la stimula à développer ses préparatifs militaires.