‹ Le berceau des Serbes;Chapitre 37 sur 39 · L ABDICATION DU ROI CONSTANTIN I I I · texte numérisé non relu

L ABDICATION DU ROI CONSTANTIN I I I

Le lendemain, nouvelle démarche faite séparément par chacun des ministres de l'Entente.

Quelques jours plus tard, au début de mars, M. Balfour expose à la Chambre des Communes que le gouvernement grec n'a pas jusqu'à présent donné satisfaction à certaines demandes des Alliés 4 .

A Athènes, les ministres de l'Entente se plaignent aussi de l'attitude hostile de la presse et appellent l'attention du Gouvernement sur le danger que ferait courir à la Grèce la persistance d'excitations et d'attaques souvent fondées sur le mensonge et la calomnie. Le ministre de France y revient à réitérées fois, sans succès d'ailleurs. Le gouvernement Lambros annonce des enquêtes ; promulgue un décret réprimant les excès de la presse, mais les journaux royalistes, — il n'y en a plus d'autres, — savent assez ce qu'ils doivent penser de ce chiffon de papier et qu'ils conservent toute licence. Le général Sarrail ayant arrêté des mesures contre les bandes et en ayant communiqué les motifs au ministère, tel journal écrira : « Le général Sarrail égorge des ecclésiastiques, des notaires et des gen- « darmes, croyant égorger des comitadjis... Est considéré comme irrégu- « lier par ce général quiconque n'abandonne pas sa femme ou sa fille aux « besoins de l'armée, ou manifeste sa fidélité à sa patrie ou au roi... Le gou- « vernement grec commettrait la plus grande des fautes en répondant au « communiqué du général. Il n'y a qu'une réponse à faire : « Le général en « a menti 2 . »

Finalement, les puissances de l'Entente estimeront que la coupe est pleine. A la longue, elles ne peuvent rester insensibles à la différence des politiques constantinienne et véniséliste. Tandis qu'Athènes contrarie de toutes façons les efforts militaires des Alliés, Salonique apporte tous ses soins à les seconder. Aussitôt constitué, le gouvernement provisoire a fait savoir que telle serait sa volonté et il le prouve. M. N. Politis a été chargé des relations extérieures ; son premier acte a été d'informer les représentants de l'Entente du but principal du gouvernement de la Défense nationale : «collaboration sérieuse de la Grèce avec les puissances alliées». La Serbie doit en être spécialement convaincue : « nous remplirons nos obligations d'alliance envers la noble et héroïque nation serbe». Et le général

1 G. Deville, ancien ministre de France à Athènes : l'Entente, la Grèce et la Bulgarie.

2 Le Scrip du 5 avril 1917.

Sarrail est également avisé : le gouvernement de la Défense nationale s'efforcera d'assurer « le plus grand succès » à son œuvre de « sincère collaboration avec les troupes alliées». Si réservée que soit la politique de l'Entente vis-à-vis de M. Vénisélos, elle ne saurait ignorer absolument tant d'égards, et surtout refuser des effectifs qui lui sont nécessaires. La France et l'Angleterre décidèrent de supporter les frais d'organisation de l'armée véniséliste.

Dès le mois suivant, le gouvernement provisoire affirma mieux encore que par des déclarations même écrites comment il entendait tenir ses promesses. Il prit une résolution décisive. Le 24 novembre, à l'occasion de l'envoi au front des premiers bataillons de volontaires, il proclama l'état de guerre entre les territoires occupés et administrés par lui, d'une part, et la Bulgarie et l'Allemagne de l'autre. Ne pouvant communiquer directement cette déclaration de guerre aux deux gouvernements intéressés, il prie les puissances alliées de bien vouloir la leur communiquer en son nom par les moyens dont elles disposent.

Situation paradoxale. Les puissances ne connaissent politiquement que la Grèce de Constantin ; avec elle seule elles entretiennent des relations de droit et aucunes avec celle de M. Vénisélos. Entre elles et ce dernier pas d'alliance régulière. Mais si le droit lie l'Entente à la Grèce officielle, les faits la lient à la Grèce insurgée. Elles ont les mêmes ennemis contre lesquels elles unissent leur action militaire. Toutes ces contradictions, sous l'égide des coutumes de la diplomatie ! Curieuse science.

Ce ne fut qu'après le guet-apens du I er décembre que les puissances alliées s'avisèrent de mettre la situation juridique en accord avec les faits. Les Cabinets de Londres, de Paris et de Pétrograde consentirent à recevoir les agents diplomatiques de M. Vénisélos et à discuter avec eux les questions intéressant les Alliés et le gouvernement provisoire. La Grande-Bretagne et la France lui envoyèrent de leur côté chacune un agent diplomatique.

Mais ce ne fut que postérieurement à tous les événements mentionnés ci-dessus, et sous l'influence du nouveau ministère français, que les Etats de l'Entente se rallièrent à une politique enfin résolue. Le 19 avril, MM. Lloyd George pour l'Angleterre, Ribot pour la France, Sonnino et Boselli pour l'Italie, se rencontrèrent à St-Jean-de-Maurienne et reconnurent la nécessité d'un changement de régime en Grèce. Le 4 mai, une nouvelle conférence fut tenue à Paris, entre chefs des gouvernements français et anglais;

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on y admit ridée de l'envoi à Athènes d'un Haut-Commissaire des puissances protectrices de la Grèce, qui serait muni de pleins-pouvoirs, et le choix tomba sur M. Jonnart, ancien sénateur français, président de la compagnie de Suez.

Le 5 juin, le Haut-Commissaire arrivait à Salamine; il en repartit le même jour pour Salonique où, le 6, il conféra avec M. Vénisélos et le général Sarrail. Le 9, il était de retour à Salamine ayant son programme politique arrêté, ainsi que les mesures militaires qui devaient en seconder l'exécution et auxquelles participeraient des troupes de terre et de mer.

A l'époque de l'entrevue de St-Jean-de-Maurienne, le roi Constantin sentant venir la malemparée avait changé le président de son ministère. M. Lambros trop compromis avait été remplacé par M. Zaïmis qui Tétait moins ; mais, sous ce changement de nom, la conduite du gouvernement n'avait reçu aucune modification.

Les mesures militaires prévoyaient trois articles :

L'invasion de la Thessalie où les armes des royalistes étaient cachées, où s'organisaient les bandes de leurs partisans, et dont la récolte, à la veille d'être moissonnée, devait être soustraite à l'accaparement du gouvernement royal ;

L'occupation du canal de Corinthe afin d'empêcher l'armée royale de sortir du Péloponèse;

Sur la flotte, une troupe prête à être débarquée au Pirée dès que le besoin en serait reconnu.

Les bâtiments mirent leur artillerie en batterie face à la côte ; à elle seule, cette menace contribuerait à refroidir les échauffés.

L'affaire fut expéditivement conduite. Le i3 juin déjà, le communiqué officiel de l'armée d'Orient publié à Paris annonçait que le 1 1 les troupes chargées du contrôle des récoltes avaient pénétré en Thessalie et qu'elles s'étaient avancées sans difficulté jusque dans la région d'Elassona. Le 12, à 6 heures du matin, la cavalerie était entrée à Larissa. Le lendemain, elle occupait Trikala ; un bataillon de chasseurs avait été transporté à Volo. Le 14, le gros des troupes s'installait autour de Larissa et les éléments avancés s'emparaient des principales stations du chemin de fer de Volo à Trikala ; la population de Larissa avait adhéré au gouvernement véniséliste. La progression vers le sud continua sans obstacles ; le 16, la cavalerie française était à 60 kilomètres au sud de Larissa ; elle atteignait Pharsale

et Démokos ; des détachements britanniques occupaient Demerli : les communes adhéraient au gouvernement véniséliste et nommaient de nouvelles autorités civiles. Le 18, la Thessalie entière était aux mains des troupes alliées ; elles avaient atteint les monts Othris qui forment sa limite sud. Une quantité considérable d'armes et de munitions leur avaient été remises par la population.

Pendant cette marche, une seule échauffourée sanglante s'était produite, à Larissa, lors de l'arrivée de la tête de cavalerie. Le général Baïras commandait la place. D'Athènes, où les événements s'étaient précipités, comme on va le voir, une dépêche lui avait enjoint de ne pas résister et de mettre bas les armes à la première sommation. Il n'en fît rien ; il garda la dépêche par devers lui, et lorsqu'il lui fut rendu compte que la cavalerie française approchait, il ordonna à un de ses sous-ordres de barrer le passage.

Dissimulés dans les blés, les fantassins grecs guettèrent l'arrivée des cavaliers. C'était des spahis marocains, qui approchaient au trot. A bonne portée, une fusillade rompit leur élan. Courte surprise. Ils se ressaisirent bientôt, chargeant à coups de sabre, tandis que les mitrailleuses entraient en action ; le combat ne dura pas, mais assez pour malmener sérieusement les royalistes. Us avaient touché 16 cavaliers dont, parmi les tués, deux officiers et un aspirant. Eux-mêmes avaient eu 80 hommes et 7 officiers tués, 98 hommes et 1 1 officiers blessés 4 .

A la même heure à peu près, à Athènes, le roi Constantin abdiquait.

Pendant la nuit du 10 au 11, des troupes avaient été mises à terre au nord du canal de Corinthe qu'elles avaient bordé face aux postes grecs de la rive sud. Sur la flotte, prête à débarquer au Pirée, une petite division avait été formée des 40 e et 58 e régiments d'infanterie français,. 4 e régiment d'infanterie russe, et d'un groupe d'artillerie de montagne français. Auparavant, le Haut-Commissaire avait mandé M. Zaïmis et l'avait prévenu des dispositions prises, dont l'exécution allait commencer. Le lendemain 1 1, au cours d'un deuxième entretien, il précisa la volonté des puissances d'en finir et lui remit une note écrite formulant son ultimatum : a ... J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que le roi a perdu la confiance des puissances protectrices... J'ai en conséquence pour mission...

1 Vaucher, Op. cit.

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