L ABDICATION DU ROI CONSTANTIN IO
était toujours celle qu'il avait communiquée au grand quartier général d'Occident à la veille de la prise de Monastir : pousser son action principale en direction du Vardar, vers Negotin et Demir Kapou, sur les communications du front bulgare. La zone d'attaque décisive sera donc celle de l'armée serbe, sur la Moglena, appuyée par les attaques sur la Tcherna et vers Monastir. Ailleurs, des diversions retiendront l'attention ennemie. La toute première se manifestera à l'extrême aile orientale, entre le lac Tahinos et la mer où des forces navales coopéreront avec celles de terre pour bombarder les positions ennemies de l'embouchure de la Strouma. Plus en amont, des escarmouches se produisent le long de la rivière. Dans la zone de Doiran, une action plus développée met en mouvement, dans la nuit du 24 au 25 avril, deux divisions britanniques qui, sur un front d'un millier de mètres, s'emparent de la première ligne bulgare, mais sans pouvoir pousser au delà. Elles reprendront la lutte à deux reprises dans le courant de mai et parviendront à approfondir et à élargir leur occupation, le succès restant néanmoins limité.
Dans la vallée de la Lioumnitsa, sur la rive droite du Vardar, la 122 e division française, en liaison avec le corps d'armée grec de la défense nationale, effectuera à partir du 5 mai une diversion analogue qui lui donnera les avancées de l'ennemi sur un espace de cinq kilomètres. Ultérieurement, les mêmes trtfîipes enlèveront des tranchées aux abords immédiats de Skra di Legen, sommet rocheux qui domine la Lioumnitsa et dont les Bulgares ont fait un solide point d'appui pour leur défense de la vallée du Vardar. Bientôt, vers Monastir, les Français, étendant le front des démonstrations, s'activeront de nouveau, renouvelant de vives attaques. Dans la boucle de la Tcherna, les franco-russo-italiens en feront autant.
A la suite de leurs pertes de 19 16, les trois armées serbes ont été remaniées de façon à n'en plus former que deux de trois divisions chacune. La 2 e armée occupe le front qui fait face aux crêtes du Dobropolie, ancien front de la division Choumadia qui s'y trouve toujours, et qui compose l'armée avec les divisions du Timok et du Vardar. L'aile droite est comme par le passé dans la région du Vétrenik, l'aile gauche sur les rampes orientales du plateau de Floka. La i re armée, divisions de la Drina, du Danube et de la Morava, a la pyramide du Sokol devant son aile droite ; l'aile gauche, division Morava, a conservé sa position sur la Tcherna.
Pour l'acte décisif, cette aile gauche est appuyée par la brigade russe Léontief. Derrière les Serbes, la 3o e division française est tenue prête à exploiter le succès, si succès il y a.
Mais il n'y eut que demi-succès, ou succès locaux comme dans les zones des opérations secondaires. Des points d'appui purent être enlevés à l'ennemi aux deux ailes serbes sans que les premières tranchées fussent dépassées. Peu à peu, les mouvements trahirent un certain décousu. La foi faisait défaut. Les nouvelles de Russie étaient peu encourageantes et celles d'Occident décourageantes. La grande offensive du général Nivelle n'avait pas eu le résultat espéré. Le général Sarrail arrêta l'opération. L'identification des unités établissait que sauf la 4 e division, toute l'armée bulgare se trouvait maintenant en Macédoine. En Albanie, où la 76 e division avait continué son expédition sur la route de Santi Quaranta, les Autrichiens s'étaient renforcés. Un régiment turc était apparu dans cette même région. Dans la boucle de la Tcherna, on signalait de nouvelles troupes allemandes. Il n'était guère possible d'attirer de plus nombreux ennemis au bénéfice d'un dégagement des autres fronts.
Les combats qui suivront pendant le reste de Tannée ne seront plus que des manœuvres isolées d'un intérêt limité. Au mois de septembre, une division provisoire formée d'un mélange d'éléments des i56 e et 57 e divisions aura des engagements sur les confins de l'Albanie qui la conduiront à Progradez. Puis, pendant le mois suivant, la vallée du Skumbi,plus à l'ouest, sera le théâtre d'une reconnaissance offensive heureuse. Ce sera le dernier acte de la campagne militaire de 19 17.
Des événements d'une autre nature ont d'ailleurs accaparé une fois de plus, partiellement, l'attention du commandant en chef. A l'heure même où l'offensive prenait fin, le général Regnault, sous l'autorité d'un Haut- Commissaire des Etats de T Entente, avait été chargé d'organiser des mesures militaires destinées à seconder une politique enfin plus décidée des Alliés vis-à-vis de l'hostilité activement renouvelée des cercles germanoroyalistes grecs.
Le mois de mars avait vu à Paris la chute du cabinet Briand et son remplacement par un ministère Ribot. Celui-ci, dès sa prise de pouvoir, avait témoigné à M. Vénisélôs que ses efforts ne trouveraient plus le
L'ABDICATION DU ROI CONSTANTIN IOg
gouvernement français aussi indifférent. A une dépêche de félicitations du chef du gouvernement de Salonique, M. Ribot avait répondu par des vœux ardents pour le succès de ses idées généreuses. De son côté, le pouvoir révolutionnaire de Russie n'estimait plus nécessaire de soutenir le roi Constantin de ses sympathies.
Car celui-ci, aidé toujours de son ministère dont M. Lambros continuait à exercer la présidence comme aux beaux jours de décembre, n'avait eu garde de persister dans sa soumission aux mesures réclamées par les gouvernements de l'Entente pour la sécurité de l'armée d'Orient. Les ligues de réservistes n'avaient pas été dissoutes, aucun terme n'avait été mis à leur armement clandestin, et l'organisation des bandes destinées à inquiéter les communications de l'armée Sarrail n'avait pas cessé. Dès son entrée en fonctions, le général Cauboué, chargé du contrôle des mesures requises, le constata et il ne se passa pour ainsi dire pas de jour qu'il n'eût des réclamations à élever. Les soldats grecs transportés dans le Péloponèse en repartent en vêtements civils ou en permission. On habille en gendarmes ceux qu'on veut retenir au nord de l'isthme de Corinthe, ou on les déguise en comitadjis. Le roi exécute la promesse qu'il a faite au maréchal de Hindenbourg de garder en lieu sûr le matériel de guerre à soustraire aux recherches de l'Entente ; il le dissimule dans des cachettes appropriées; les agents du contrôle découvrent des dépôts partout et jusqu'à Athènes même. Le général Cauboué ne laisse pas que d'avertir le gouvernement de M. Lambros qu'il n'est pas dupe. A fin février déjà il attire son attention sur les procédés dont il a connaissance. Il indique les régions où les bandes sont organisées ; leur recrutement se poursuit en Attique et dans tout le Péloponèse par les soins d'officiers de l'armée active ; le préfet de Missolonghi facilite leur traversée dans la Grèce continentale. Composées de déserteurs de l'armée grecque, de réservistes, de bandits de profession, elles sont commandées le plus souvent par des officiers de l'armée royale. Elles ont comme centre Kalambaka, dans la Thessalie du nord, où le chef du poste de police les équipe, les arme au moyen de fusils de guerre cachés par la police elle-même, les encadre et les dirige sur les points de rassemblement. Tout cela s'opère sans majeure difficulté, car les officiers et les fonctionnaires compromis ne sont ni punis ni inquiétés. Les irréguliers ont même à leur disposition des appareils de télégraphie optique et des autocamions qui leur apportent des vivres et des armes.
La correspondance du général Cauboué avec le gouvernement hellénique est remplie de détails de ce genre. Elle dure jusqu'aux derniers jours d'avril. A cette époque encore, le général écrit à M. Lambros qu'une organisation d'ensemble se révèle qui tend à remplacer sur les confins de la zone neutre l'armée régulière par des corps irréguliers obéissant à des ordres venus d'Athènes. Et comme le ministre répond « qu'il serait vraiment incompréhensible qu'une organisation quelconque pût croire être à même de contrecarrer la politique du gouvernement royal», le général confirme ses dires et conclut: « Il a existé, il existe des bandes irrégulières et le gouvernement ne peut ignorer ni leur mode de formation ni leur existence. Il ne fait rien pour dissiper le danger. La responsabilité de ce qui lui adviendra lui reste donc lourde et entière *. »
C'est plus qu'un avertissement que donne ainsi au gouvernement grec le chef du contrôle militaire de l'armée d'Orient: celui-ci n'est qu'un écho des autorités politiques de l'Entente. Il est vrai qu'elles ont si souvent protesté sans qu'aucun acte confirmât leurs' paroles, si ce n'est passagèrement et comme à regret, que la Cour d'Athènes n'avait guère sujet de se montrer particulièrement préoccupée. Cependant, cette fois-ci, les avis lui sont adressés plus fréquents et plus pressés.
Au début de février, la légation de Russie a tenu « à attirer l'attention de MM. Lambros etZalocostas sur certains faits qui peuvent, à juste titre, être considérés comme ne répondant ni à la lettre, ni à l'esprit des obligations contractées vis-à-vis des nations alliées. »
Le 19 février, les représentants des Alliés font observer que les garanties stipulées dans la note du 8 janvier ne peuvent être regardées comme obtenues; il reste dans la Grèce continentale une grande quantité d'armes dont l'existence est reconnue par le gouvernement grec lui-même. « Le contrôle des Alliés, dit une déclaration au peuple grec communiquée aux journaux, peut d'autant moins consentir à laisser en deçà de l'Isthme ces armes clandestines, qu'elles pourraient être employées par les organisations hostiles qui continuent à exister dans toutes les parties de la Grèce, et particulièrement en Thessalie, où elles constituent une menace permanente pour l'armée d'Orient. »
1 La question des bandes de la fone neutre. Correspondance officielle en français et en grec. Athènes, 19 17. Recueil résumé par M. Maccas dans son étude La Grèce et l'Entente.