‹ Le bergerChapitre 1 sur 19 · SUR LA FRICHE · texte numérisé non relu

SUR LA FRICHE

Le grand berger s'arrête au sommet de la colline. Les roches grises, coiffées de lichen, ont allongé hors du sol leurs têtes difformes, et l'environnent. Çà;^et là, quelques genévriers chétils s'inclinent sous la griffe des ronces; l'herbe étiolée des friches rampe dans la poussière. Cependant, au-dessus, l'alouette poursuit l'alouette dans les airs, d'une aile amoureuse ; et, près de l'homme aux cheveux blancs, le soleil de mai

couvre de feuilles nouvelles un buisson nain, d'où s'échappe le cri monotone des^cigales.

Le grand berger s'arrête, les mains croisées sur sa houlette au bout de fer. Le bonnet à raies bleues, rejeté en arrière, laisse compter les rides du front. Les sourcils touffus se rejoignent, le menton retroussé tressaille ; l'âge a racorni le parchemin de la face, les lèvres entr'ouvertes ne connaissent pas le sourire. Un fouet au manche court s'enroule sur la blouse Bottante; de hautes guêtres en toile grise serrent les jambes maigres, couvrant à demi le sabot. Il a posé près de lui, sur une pierre, sa longue limousine; la pannetière pend en bricole à son côté, avec la corne recourbée dans laquelle les pâtres ont coutume de souffler à l'approche du loup.

A quelques pas de lui, son bouc familier qui, dressé contre un bouleau grêle, ronge l'écorce d'un chèvrefeuille. La barbe épaisse de l'animal retombe en crinière croissante sur son poitrail. Il éraille le tronc lisse de son pied fourchu ; à chaque mouvement, sa croupe étale jusqu'à terre une toison impure où les épines demeurent suspendues. Il aspire l'air avec force, comme fier de sa repoussante odeur; sous sa dent bruyante la

brindille se tord el gémit; il se repose et fixe sur son maître un œil étrange.

Devant le grand berger, le sol ondule et s'affaisse ; et, dans les plis de la pente abrupte, le gazon ras, le serpolet, se mêlent au thym fleuri. C'est là que paissent à mi-côte les cent vingt moutons roux. Les béliers rôdent d'un groupe à l'autre, repus, inquiets, frappant Içs cailloux d'un pied sonore. La jeune brebis, à cet appel, relève la tête, et, l'oreille oblique, allonge au vent ses lèvres grimaçantes. Des agneaux, égarés dans la mêlée, bondissent, bêlent et cherchent parmi ces mères semblables la mamelle accoutumée. Cette masse chemine d'une allure insensible, au cours du repas sans fm. Sur les flancs du troupeau, deux chèvres errent à la découverte, autour des broussailles verdovantes. Au-dessous, non loin d'un bosquet de trembles, le chien efflanqué flaire et veille, tantôt rasé dans l'herbe, tantôt d'un trot rapide traçant la ligne permise, tantôt d'une dent prudente ramenant les égarés.

Le grand berger, immobile promène ses regards au delà. C'est la vallée de Tessé, ravin étroit où, souslesaunes clairsemés, les genêts auxfleurs d'or et les roseaux légers balancent leurs tiges.

i LE BERGER

Un faible murmure s'élève derrière les arbres : ici coule une rivière, le Rutin, qui voisin de sa source n'est encore qu'un ruisseau paisible dont la gaule des pêcheurs d'écrevisses mesure sans peine la largeur. Mais le nénufar y trouve place pour ses feuilles superbes ; la reine des prés couvre les bords de ses panaches floconneux, et les buissons prochains ont assez de mystère pour que la fauvette y vienne soupirer ses plus mignards gazouillements. Aussi le Rutin, aux rives pleines de parfums, de fleurs et de bruits charmants, est-il gracieux s'il est humble ; et les viornes l'enveloppent en jalouses, comme un trésor disputé.

Une ligne de pierres, inégalement semées dans le marais, permet au pied des hommes de gagner en sûreté la petite planche qui sert de pont.

Sur l'autre bord, le terrain brusquement remonte en steppe aride et rocailleux; la rivière coule vers le couchant, emprisonnée entre ces escarpements symétriques. Et ces deux stérilités mornes se contemplent par-dessus le val, telles que des géants assis en face l'un de l'autre au bord d'une fontaine enchantée.

Ici la crête est couronnée d'un vaste plateau défriché. Les champs succèdent aux champs.

seigles verts ou trèfles incarnats, clos également de haies de cytise. Mais la plaine est nue. Un seul grand arbre, dans le lointain : Forme aux fées, centenaire frissonnant que le vent du nord a courbé et dont la tête chauve s'incline comme celle d'un être qui songe au passé. Les plus anciens du pays ne se souviennent pas d'avoir vu oiseau, fût-ce pie ou torneille, se poser une seulefois sur cet arbre-là.

A deux portées de fusil plus loin, une vallée sans eau, sous les massifs de laquelle s'abrile la ferme de la Jamette. Puis l'horizon onduleux se déroule, avec sa perpétuelle succession de mamelons et de ravines, masquant derrière ses premières rangées de pommiers la ville de Mamers, qui dort à l'ombre des coteaux.

Le grand berger suit, d'un œil vague, le cours de la rivière. Elle serpente à sa droite jusqu'aux peupliers du moulin. A cet endroit, les deux buttes houleuses décrivent une courbe rapide et s'enfoncent au midi pour s'affaisser peu à peu et se changer en cultures. Sur le dernier contrefort, voisin du val de la Jamette, repose le petit village de Saint-Longis, dont l'église sans clocher s'adosse à une tour carrée. Le Rutin a suivi la gorge, dé-

sormais moins étroite, et roule ses eaux délivrées entre deux rubans de prairies. La vallée, alors, couverte d'arbres luxuriants, découpée en damier par les liaies d'épine blanche, avec son tapis d'herbes hautes et ses gerbes de pâquerettes, fleure le vrai printemps et respire la vie féconde. Un chemin la côtoie, qui conduit au bourg; et, à l'extrémité de la grande prée, un sentier formé d'échaliérs traverse d'une colline à l'autre, avec un ponceau rustique au milieu des ormoies.

Des deux côtés de l'oasis, les friches sombres.

Le berger se détourne. Son pays, à lui, n'est pas du côté où la jeunesse chante en battant la faux. 11 considère la rive droite, où le désert sauvage élève ses pitons décharnés. Par là, si loin que l'œil embrasse, rien que les pimprenelles pâlissant sur l'arête crayeuse, rien que les arbustes malingres, mourant de faim dans les fissures. Voilà ce qu'aiment les moutons roux.

Les fleurs qui poussent là — puisque la nature n'en refuse nulle part — sont si ténues, si décolorées, qu'on dirait du sourire entrevu sur les lèvres d'un moribond. Et, dans cette solitude farouche, l'épervier plane à toute heure, immobile.

sans craindre la venue d'un chrétien. Voilà ce qu'aime le berger.

Arextréraitéde la vaste lande, quise prolonge en forme de croissant, derrière ces genévriers qui de loin semblent noirs, une brusque dépression du sol cache uii toit solitaire, enfoui dans Tescarpement. C'est la cabane de mauvais renom : le Puitsà-l' Anglais, le logis du berger, l'abri du troupeau. Pas d'autre habitation humaine sur le plateau triste. Il faudrait une demi-heure de marche pour atteindre, en face, le coteau boisé au pied duquel l'œil découvre la maisonnette de Ronce-Fleurie.

Le grand berger a modulé tout à coup un long sifflement et agité deux fois sa houlette au-dessus de sa tête. Le chien aussitôt s'élance, rassemble les ouailles en colonne serrée et les pousse, en suivant le bas de la côte, vers un creux de la noue, sorte de mare naturelle où l'eau d'une source s'égoutte. Les animaux s'approchent hésitants : leurs pieds s'enfoncent dans la vase, l'ajonc rude les pique au ventre; ils se rejettent, effarés, les uns sur les autres. Le chien achève sa ronde, les refoule en avant, les fait boire à tour de rôle; boit le dernier, à part, dans le trou formé par le pas d'un cheval, el les ramène. Mais les moutons sont

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souillés d'eau et de boue : il faut que le soleil les sèche. Allons; plus haut, .vers les roches. Il aperçoit sur un tertre à gauche les boules violacées des scabieuses, mord le jarret d'une vieille brebis qui trotte niaisement à l'avant-garde, l'excite, la dirige : tout suit. Soudain le voici qui fait face à la ligne, sur son séant : tout s'arrête. Le conducteur secoue la tête; la boule en fer du collier grelotte ; il s'allonge stir une pierre plate, le museau tendu et l'œil à demi clos : les moutons s'éparpillent paisiblement et font entendre un bruit sourd de feuilles ^broyées.

Le berger alors se retourne et dit d'une voix gutturale :

— Noiraud!

I! a prononcé ce mot avec lenteur, presque bas, comme s'il lui en coûtait de parler. Son bouc abandonne le buisson et vient se placer derrière lui. Tous deux descendent jusqu'à la rivière. L'ombre des émousses marque quatre heures. Le vieillard coupe et lie un menu fagot, fait de baguettes et de fougères; il l'aplatit en coussinet, cherche un affaissement de la rive et s'assoit au bord de l'eau. Ramenant son sac sur sa poitrine, il en sort une tasse en bois, à l'anse contournée;

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se penche, remplit et la pose au pied d*un arbre. Son repas commence. Le morceau de pain noir est coupé en deux parts égales; le couteau, planté droit dans la main osseuse, tranche la pointe d'une gousse d*ail ; et le vieillard frotte, d'un long mouvement régulier, la portion choisie. Chaque bouchée, taillée en carré, fait gonfler la joue du côté où quelques dents restent; et l'émiettement imperceptible, suivi de mâchonnements cadencés, fait douter si cet homme-là mange ou s'il rumine. Il boit, se désaltère doucement, égoutte sa tasse, ferme son couteau à manche jaune. Une bouchée lui reste; il la place dans le creux de sa main ouverte et appelle :

— Noiraud I

Le bouc s'approche sans surprise et la grignotte. Et le iTerger, de son autre main, caresse les poils trépidants.

L'étroite vallée, cependant, est pleine de mystérieux murmures. Les insectes, nés du matin, grimpent à là cime des herbes et essayent leurs ailes bourdonnantes; ici, le bourgeon fait éclater son enveloppe avec une détonation étouffée; làbas, entre deux racines , c'est le tapage rapide d'un

rat d'eau qui plonge. Mais qui marche ainsi dans

le sentier couvert? Ces froissements de feuilles mortes, l'agitation des ronces frôlées, tout annonce l'arrivée hâtive d'un être vivant. Le berger écoute, tourne la tête : un visiteur bizarre lui apparaît. La taille de cet hôte du vallon ne dépasse pas une coudée; sa robe fauve à reflets pâles miroite au soleil. Il court, incertain, déhanché, l'œil oblique; ralentit son allure, flaire; s'arrête brusquement sous un dôme d'églantiers; arc-bouté sur ses jarrets tremblants, il avance sa lèvre fendue et sa moustache hérissée.

L'homme a repris sa pose méditative. Ce n'est rien, c'est un lièvre. Le timide animal demeure une seconde en son effarement; redresse une de ses oreilles, couche l'autre sur sa nuque rousse, bondit légèrement, s'évanouit comme une ombre. Le vieillard s'était d'abord inquiété de ce bruit par instinct, car on a besoin de savoir, quand il passe quelque chose dans une solitude; mais une pensée aussi l'avait ému : les friches de Tessé ont le renom d'être visitées par des êtres surnaturels. Suivant les récits du temps jadis, les buttes sont creuses, et, dans ces souterrains immenses, il y adesfées... On en voit quelquefois la nuit, enrobe blanche, dans les brouillards de la vallée ; d'autres fois,

elles sont assises dans un fj^rrefour, quand les gens reviennent de la veillée; et, bien quelles ne soient pas malfaisantes, on fait un grand détour afin de ne point passer dans leur air. Louise de la Ronce-Fleurie, la nièce du berger, lorsqu'elle était petite fille, se trouvant un jour sur la lande à garder sa vache et s'étant couchée pour dormir, Toreille dans Therbe, entendit clairement les dames qui parlaient sous terre. Ces fées ont des maris, toutes nos mères- grand's tiennent la chose pour certaine. Ce sont des petits hommes habillés de velours, avec une plume de pigeon ramier sur leur chapeau vert, qui se promènent où il n'y a personne et coupent des bouquets, pour leurs amies, avec une faucille d'or. Qui s'emparerait de cette faucille aurait le pouvoir d'acheter les deux moulins de la rivière, les huit fermes de la plaine et le château de Louvigny; mais les hommesfées ont des cachettes sûres, et ceux qui ont pu les surprendre dans leurs voyages à travers la rosée ne se comptent pas par douzaines! Cette* croyance, néanmoins, est générale : l'endroit est hanté. Voilà pourquoi le berger avait levé le tête, entendant marcher un petit être à l'orée des aunes.

11 remonte la colline, de son pas lent, avec le même visage impassible et recueilli. Ses moindres gestes sont empreints d'une étonnante solennité. S'arrêtanl à mi-côte, il crie :

— Matinal!

Le chien, à cet appel, abandonne ses moutons, accourt, s'arrête à quelques pas du maître ; rejeté sur son train de derrière, à la fois désireux et craintif, il avance la tête, et l'extrémité de sa queue frétille rapidement. Celui-là est un type achevé de la race pure conservée parmi les bergers du Maine. De taille médiocre, mais haut sur pattes; court de reins et efSlé, il a les membres nerveux, la tête fine et les allures tortueuses d'une bête sauvage. Sa robe à poils ras est d'une couleur lie-de-vin bigarrée de mouchetures brunâtres. Les oreilles sont verticales, mais l'extrémité tend à fléchir, marque certaine de servage. Ses yeux vairons donnent à Matinal une physionomie extraordinaire. Sa lèvre supérieure, retroussée par la pointe aiguë des dents, dessine jin rictus étonnant. Il n'ose s'approcher, tourne avec humilité, rampe... Le berger lui jette la moitié conservée de son pajn et s'éloigne. Matinal va se coucher à l'écart, serre la pitance entre ses pattes

étendues et la ronge, tout en suivant son maître du regard.

Le berger a regagné l'éminence. Assis entre deux bosses moussues de granit, les pieds pendants, sa houlette plantée en terre près de lui, le vieillard étend avec soin sur sa blouse des herbes ' diverses, les observe et les nomme tout bas.

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