LA PUISSANCE DU CHIEN
Ce berger, c'est André Fleuse. Tout le monde le connaît, beaucoup l'ont surnommé : YInnocent, Si peu qu'il parle, il dit à peu près son âge :
— J'ai aux environs de septante.
Il est né là, au Puits-à-l' Anglais. Qui a connu sa mère? Lui, non. Avant que le garçon ait su la tirer par sa jupe à l'heure du souper, les porteurs l'avaient déjà conduite au bourg dans une boîte clouée. Et la petite sœur, qui bêlait dans le logis par envie de teter ? Une femme en noir l'avait saisie à brassée et emmenée autre part. Quand la gamine put tenir toute seule son écuelle, on la mit pastoure dans les fermes, où elle devint grandelelte à force de cueillir des orties pour les dindons.
Quand ce monde-là fut parti, la maison resta pleine tout de même, parce qu'il y avait le père, un rude homme sans cesse en mouvement, et aussi le chien Matinal de ce temps-là, avec sa chienne Louvelte et leurs trois petits; et encore le gros Cadet qui portait un collier garni de pointes, et ce n'était pas de trop, car, à l'époque dont il est question, les loups faisaient grande montre de leur arrogance et hautaineté.
Notez que la bergerie, garnie en toute saison, fournissait presque chaque jour des hôtes au logis : tantôt un agneau trop piètre qu'on enveloppait d'une couverture près de l'âtre; tantôt un bélier qu'une corne jalouse avait décousu et dont il s'agissait de laver la plaie à l'eau de guimauve; d'autres fois, les bêtes que le piétin rendait boiteuses et qu'on frottait près de la huche, avec des capillaires et du sirop de limaçon. L'enfant s'élevait tout seul au milieu de cette ménagerie grouillante, à moitié nu, se colletant avec la chenaille, apprenant des moutons à donner le coup de tête, se roulant dans la poussière durant que le vieux coq lui tirait les cheveux, ou s'efforçant de grimper sur le bouc ombrageux dont ses bras enveloppaient l'échiné pointue. Il fabri-
quait de beaux moulins avec des rognures de planchettes croisées et les hissait sur le toit où le vent les faisait grincer. Il y avait aussi, dans la cour, un cerisier non greffé, de ceux qui portent ces petits fruits amers nommés babioles. Pour en éloigner les oiseaux maraudeurs, le mioche y accrochait entre deux branches une vieille culotte bourrée de foin, qu'il couronnait d'un débris de chapeau. Il écartait laborieusement les jambes du bonhommej étudiait la pose du feutre, ajoutait une loque incohérente à la place du buste ; et plus l'image lui semblait singulière, plus son plaisir devenait intense. A la fin, il grimpait plus haut, ^^uignait à travers les feuilles; considérait la campagne dénudée, les friches, les ravins sinueux», la bande de vanneaux volant par saccades audessus d'un guéret, les nuages bleuâtres pareils à des troupeaux en marche... Tout à coup itse laissait choir et courait au hasard sur le flanc du coteau chauve : l'arbre le gênait pour voir partout: L'habitant de la plaine n'a pas les instincts du forestier ; le bois n'est que la solitude, et il a faim du désert. Il lui faut aller dans, le vide, en plein soleil, avoir la compagnie de son ombre. Les arbres, ça empêche; c'Bst déjà bien assez de
se cacher dessous pendant les pluies d'orage.
Le gars Fleuse allait devant lui, à son gré, explorant. Il arrachait aux fleurs du chardon leurs étamines légères ; soufflait dessus, la main haute, el les cherchait dans l'espace. Où donc allait ce papillon en si belle robe de fête? Il se lançait à sa poursuite, Tabaltail d'un coup de bonnet et se couchait auprès, sur le ventre. Ce corps doux et velu, ces gros yeux ronds, cette bouche en forme de vieilles tenailles, lui inspiraient la conception de choses extraordinaires.
Il aimait à voir passer dans les sentiers, à rheuredu crépuscule, les crapauds à la voix plaintive, au regard qui charme, dont la peau réduite en poudre guérit du mal caduc. Que faisaient-ils de la sorte, au fond de Tombre? On lui avait appris que ces bêles-li\, si l'homme les lance vers le ciel, n'en redescendent jamais. 11 avait tenté l'expérience en plaçant une planche en équilibre sur l'arête d'une roche. Il avait juché un crapaud à l'une des extrémités, et par un coup frappé sur le bout opposé avec la mailloche ferrée de son père, opéré un furieux mouvement de bascule. Et il n'avait rien vu retomber. Il y pensait souvent.
Les fleurs le laissaient indifférent; il ne s'in-
quiétait que de certaines herbes, lorsque son père les cueillait devant lui afin de composer des remèdes secrets. De même pour les oiseaux, pour tout ce qui mène une existence facilement explicable. Mais, dès qu'il voyait sans comprendre , dès qu'il en tendait sans voir, son esprit travaillait. Dans cette vie intense que le soleil développe sur'cette terre chaude, tant d'êtres imperceptibles pullulent, bruissent et bourdonnent ; tant de corps inaperçus rampent sur les écorces et sous les racines; tant de voix s'élèvent sans qu'on sache d'où elles, parlent! On découvre des entrées secrètes entre deux grains de sable; des peaux de petits êtres à ceût pattes gisent parfois, sèches et intactes, au pied des monticules, comme un vêtement délaissé... Voilà ce qui excitait les réflexions enfantines d'André. Seul, il sentait des millions de vivants autour de lui, sous la terre, dans l'air, au milieu des moindres brins de mousse ; moins il voyait, plus il croyait à cet énorme invisible; et. lorsque le vent soufflait du nord sur la lande, il contemplait les tiges balancées, songeant à ceux qui venaient de passer.
Son père le laissait croître ainsi à l'aventure, tout en ayant soin de lui. Cet homme aurait dû
pourtant y prendre garde, car la defunlc mère avait passé dans son temps pour être sujette à des extases; mais Julien-René Fleuse, marchand de moutons et guérisseur de bestiaux, bien que rempli d'amitié pour son garçon, n'avait guère le loisir de lui redresser l'entendement, outre que telle besogne eût dépassé sa capacité. N'avait-il pas cherché, comme tant d'autres, aux heures de sa jeunesse, les perluis mystérieux qui donnent accès sous les buttes et conduisent au palais des fées?... Savant dans la découverte et l'emploi des herbes, pénétré d'une confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en ligne droite du berger antique dontVirgile a chanté les croyances? « Méris m'a fait présent de ces plantes cueillies dans le Pont, où elles croissent nombreuses. J'ai vu Méris, par la vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux; je l'ai vu de même transporter les moissons d'un champ dans un autre... »
Julien-René se démenait sans répit ni trêve, moins par envie de s'enrichir que par passion des bêtes etmépris du repos. Au mois de mars, il louait une journalière pour garder la maison, les chè-
vreS) le gars et les poules ; bouclait sous sa blouse la ceinture de cuir gonflée d'écus, se passait autour du poignet la lanière du bâton d'épine ; sifflait Matinal et Cadet, et, marchant quinze genres par journée, arrivait aux foires du Berri. Il en ramenait, le mois suivant, un millier de moutons. Les gros marchands le connaissaient pour franc et solvable et lui faisaient crédit de moitié, d'une ann^e sur l'autre. Hul ne s'y connaissait mieux que lui : ses bêtes rousses (ainsi nommées parce que leur tête et leurs pattes, dépourvues de laine, sont mouchetées de taches brunes) étaient toutes de race pure, élancées, nerveuses et sobres, amoureuses de menthe, créées pour les pays maigres. Leur viande valait deux sous de plus pour son goût de venaison, sans compter que la toison de chacune pesait, haut la main, ses quatre livres à la Saint-Jean. Dès que le retour de Fleuse était signalé, les fermiers d'arriver au Puits-à- TAnglais. 11 leur en cédait huit cents et gardait le surplus pour lui-même. A cet époque-là,* les plateaux n'étaient pas encore défrichés ; les communaux, vendus depuis, tenaient un large espace; aussi trouvait-il sans peine le parcours de ses deux cent têles nouvelles. Il en vendait cent cin-
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quante au mois de septembre pour la boucherie et gardait les autres pour Thi ver nage. N'eussent été la clavelée et les coups de sang, il aurait gagné gros ; mais sa médecine trop souvent le perdait. Parfois on le surprenait à enfouir dans la lande les brebis crevées.
— Vos herbes n'ont ren fait, de c'te fois-ci ? disait-on .
Il répondait avec un hochement de tète convaincu :
— Le lézard vert avait sans doute enfanté dessus : ça leur ôte la force.
Il faut qu'une plante n'ait jamais été touchée que par ce qui vient du ciel, vent ou pluie, pour posséder sa puissance.
Il initiait insensiblement son fils à ses occupations et à ses goûts. Bien qu'il le trouvât encore trop jeune et un peu extravagant, il l'iristruisait.
— Le bouc, vois-tu, lui disait-il, c'est le bon ami de l'homme et le vrai conducteur d'un troupeau. On répète partout que ça pue ; je ne dis pas non, mais ça ne sent pas mauvais tout de même. Rien de plus sain dans une étable. Et puis, concluait- il en baissant la voix, ces bêtes- là pré-
servent des mauvaises rencontres. Elles en savent plus long que nous !
André Fleuse, dès l'âge de quatorze ans, fit le métier de berger. Il n'aimait rien, il songeait. Le troupeau était nécessaire à son existence, le désert de Tessé faisait partie de son être; mais le sentiment chez lui était passif, et ses accoutumances complétaient son cadre sans émouvoir sa pensée. Son père n'avait pu lui inculquer le goût des foires ni du trafic, ni l'habitude des déplacements; toute chose d'ordre actif, fût-ce même le commerce de chiens auquel Julien-René s'adonnait sur place, lui répugnait. Sa nature, par suite du milieu où elle s'était développée, s'adaptait merveilleusement aux côtés dominants de cette vie physique : le culte du troupeau, la croyance aux simples, l'isolement des landes; mais il avait conservé, dans cette existence, des penchants propres demeurés invincibles : le père bruyant avait engendré un silencieux, de l'homme sans cesse en mouvement était issu un immobile.
Quelquefois le marchand de moutons prenait ce recueillement pour une marque de paresse ou d'imbécillité et se sentait saisi de découragement à la vue du îçars. Pourtant il aurait dû savoir, lui
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paysan, que le plus apathique des ^campagnards a des réveils instinclifs, des soubresauts involontaires aux heures oii un appétit le sollicite. Cette vie latente n'a rien de commun avec la mort; rhomme des champs, semblable à la nature qui Tcntoure, conserve la sève en sa léthargie.
Un jour, André, chassé des friches par une bourrasque, avait ramené son troupeau. La bergerie était ouverte, le chien y poussait vivement les bêtes. Le jeune homme cependant, adossé contre la muraille, s'oubliait dans une méditation machinale et laissait pesamment tomber sa tête sur sa poitrine. Le père, penché à la lucarne du grenier, l'observait avec tristesse. Soudain, une brebis retardataire se prit à sauter deci, delà dans la cour, en proie au tournis. Ses quatre pieds frappaient en même temps le sol; elle s'épuisait en bonds convulsifs, puis pivotait sur elle-même comme à la poursuite de sa queue. Le petit berger, sans hésitation et sans hâte, s'avança vers le logis, s'arma d'une S3rpe déposée sur l'appui de la fenêtre, poussa du genou un billot; arrêta et serra la bêle entre ses jambes, lui appliqua Tarrière-train sur le bois lisse et d'un coup sûr abattit un nœud de la queue. Le sang jaillit du
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tronçon. Il laissa couler; les élans furieux cessèrent. Cinq minutes plus tard, il sortait de la maison, muni d'une pelle rougie au feu, et cautérisait la plaie.
— Guérie, fit-il. Ramène.
Tandis que le chien tournait la brebis, André revint au mur et se remit à nigauder.
Julien-René ne put y résister : il se laissa glisser dans la cour et accola son enfant.
— Mon brave gars... et moi qui te prenais pour un pacaut ! Ah ! tu es mon sang, un vrai gardien de moutons ! Et un homme de moutons, vois-tu bien, c'est tout ; le reste du monde ne vaut pas une poignée de prunelles !
A dater de cette heure, le père eut son fils en grande estime, lui enseigna les dernières ruses et papelardises du métier, ouvrit pour lui les arcanes de sa botanique superstitieuse. Le grand garçon, toujours enseveli dans son mutisme, écoutait gravement sans laisser rien paraître. Ses répugnances, toutefois, se manifestaient s'il était question de courir le pays. Néanmoins, à l'âge de dix-huit ans, il consentit à voir une foire, f pour connaître les cours. » Ils se rendirent donc de compagnie à Alençon, où papa Fleuse avait idée
de vendre un lot de moutons gras. Un voyage de six lieues et demie, une vraie promenade. Le gros Cadet menait la brebiaille en suivant les berges; mais cela ne marehait qu'à moitié bien, car le chien était grimaud» avait Tœil chassieux et s'adentait à toutes les côtes pour soufQer. Le marchand de moutons lui cinglait les cuisses de sa lanière, tout en maugréant :
— Hue donc, feignant I Faut-il que je te mène en brouette?
Enfin ils arrivèrent, achetèrent un hareng dans le faubourg et mirent leurs bêtes en cercle sur le Champ-du-Roi, autour d*un acacia. Les grands bestiaux occupaient tout le milieu de la place ; des Normands agiles, la blouse rentrée dans leurs pantalons, les coudes hauts et le torse renversé, faisaient trotter leurs bidets de Tautre côté des lices. A trois heures de relevée, un manchot de de Saint-Géneri, qui jouait l'homme ivre pour mieux piper son monde, accorda deux pistoles de profit et emmena le troupeau à Tauberge du Coq-Hardy.
Cadet se jeta sur le chien de l'acheteur, un petit noir à poils bourrus, que celui-ci appelait
Barbichon.
André eut grand'peine à les séparer. Les flancs de Cadet s'aplatissaient, l'écume moussait sur ses babines. 11 n'avait pas grogné en se harpaillant, comme d'habitude. Fleuse, grandement surpris, rattacha avec son fouet et le tint en laisse, afin d'éviter les disputes.
N'ayant plus rien à faire en ville, il s'achemina avec le garçon au milieu des bœufs et des vaches, pour gagner le large. Mais voilà qu'un chien de toucheur se faufila dans leurs jambes, éventant son maître. Cadet, avec une fureur croissante, essaya de se ruer sur le pauvre hère. Fleuse le refoula d'un violent coup de pied.
— Que qu'il à donc à-nuil, ce carcan-là?
s'écria-t-il.
Il n'avait pas achevé, que le mâtin, l'œil sanglant et la langue pendante, brisait d'une même secousse le fouet et son collier, bondissait en silence, mordait au vol le bras de Julien et disparaissait à travers les bestiaux.
Le marchand de moutons, blême et tremblant, porta la main avec terreur sur sa manche déchirée, et s'exclama :
— Yingt bons dieux 1 il est enragé !
Presque aussitôt un mouvement extraordinaire
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se produisit. Une vache beugla comme si on Tcùl égorgée; plusieurs autres se mirent à piétiner; trois ou quatre juments cassèrent leurs licols en reculant dans les palissades, pendant que leurs poulins trottaient vivement autour d'elles. Un taureau, qu'on tenait à l'aide du torche-nez, baissa la tète en mugissant, promena ses cornes dans le vide, tout à coup leva sa queue droite en l'air, €t terrassant son conducteur partit à fond de train. Le bétail en masse renifla., se bouscula et s'enfuit dans toutes les directions. Ce fut un affolement général, une avalanche de dos bombés, de cornes mêlées aux crinières, de poitrails fauves heurtés contre les flancs pies. Les sabots, fouettant la boue, faisaient un sourd tapage, au-dessus duquel on démêlait le bruit des souffles haletants. Des cris humains perçaient le grondement sinistre. Ici, une vache galopait en ruant, butant dans sa longe flottante que lâchait une femme renversée; là, deux bœufs liés au joug cherchaient à se frapper en courant; d'autres, comprimés dans la presse, se cabraient et retombaient debout sur des croupes. On vit un homme, qui ne fuyait pas assez vite, faire le moulinet avec son bâton et disparaître sous la forêt de jambes. Au coin de la place,
une fermière d'Ancinnes fut projetée en l'air avec son panier d'œufs y le vent gonfla son cotillon, et elle retomba mollement devant une pouliche percheronne.
L'épouvante des bestiaux était si forte, que d'aucuns détalèrent sans reprendre haleine jusqu'à deux lieues. La baraque du marchand de rîlles, dont pourtant les quatre maîtresses planches étaient clouées, fut mise en miettes.
Ces paniques, jadis assez fréquentes sur les champs de foire, sont diversement expliquées par les paysans. La croyance la plus répandue est qu'un physicien, poussé par quelque rancœur ou par la seule envie de nuire, sème sous les pieds du bétail une traînée de fiel de loup; cette odeur abhorrée suffit pour jeter l'effroi et déterminer une débandade irrésistible. D'autres attribuent la terreur soudaine du bétail à la seule apparition d'un chien enragé, qu'il reconnaît aux émanations particulières de sa bave.
C'est à cette dernière opinion qu'on s'arrêta lorsque Fleuse, se traînant sur les genoux au milieu des éclopés, cria d'une voix rauque :
— Aux fourches et aux crocs! Il y a un chien fou par ici; rentrez la marmaille dans les maisons!
Il serra le bras de son fils, qui, sorti sain et sauf de la cohue, s^efforçait de le relever, et lui glissa à l'oreille :
— Ne dis pas que c'est poire Cadet, et ne raconte à personne qu'il m'a mordu.
On s'empressait autour de lui.
— Seigneur I par où va-t-il? comment est-il fait?
— Un chien gâté^ oui; grand, moucheté de brun, avec les jambes de devant quasi blanches. 11 a filé vers Montsort. C'est quand ils l'ont senti, que les bestiaux se sont afelonnés.
Ce terme du vieux patois, communément employé dans les campagnes, justifie à lui seul la légende, car il a sans contredit pour racine le mot latin fel (fiel ou poison), et indique dès lors, dans sa terminaison actuelle, L'action accomplie sous l'influence du fel.
L'habitant des friches était en mauvais point. Les animaux l'avaient foulé aux pieds; sa hanche droite, labourée d'un coup de corne, lui refusait tout service. Les boursouflures de sa face terreuse le rendaient méconnaissable.
Il murmura au jeune garçon :
— Tire-moi vite d'ici. S'ils savaient que c'est
mon chien, on me ferait payer. Et puis le guérisseur viendrait^ et ça coûte, lout ça!
André le chargea sur ses épaules et l'emporta. Dès qu'ils furent hors de la ville ;
— Père, faudrait sécher la morsure au fer
rouge.
— Es-tu bête ! Et mes herbes donc! 11 n'y a que ça de sûr. Je connais un mélange de trois feuilles contre la rage; infaillible, quoil Filons.
Lorsque le fils était trop las, il déposait son fardeau pendant quelques minutes contre le revers d'un talus, passait lamain sur son visage et secouait ses doigts dégouttants de sueur. Puis le blessé se faisait frotter le ventre et le bras avec une poignée de douce-amère, pour calmer les élancements.
Ils arrivèrent un peu avant minuit. Fleuse alluma sa lanterne sourde et rampa jusqu'aux buttes où poussent les bonnes herbes. Si Ton veut que les simples conservent toute leur vertu, il faut être seul, à jeun, et les cueillir de la main gauche en prononçant des paroles que nul ne puisse entendre. Il revint se coucher, et fit luimême tous les pansements. Il souffrait moins, s'ébouffait de rire entre les crises, parlait de repartir. André s'occupait du troupeau.
Le neuvième jour, la gorge du malade devint sèche et sa respiration sifflante. Ses yeux s'agrandirent.
— J'ai mal dormi, balbutia-t-il. A plusieurs reprises, m'est avis qu'une voix clamait dans le puits, et m'appelait.
Le fils, à cette parole, eut froid dans le dos, car le puits est mal réputé, et tout le monde sait qu'il s'y passe des choses nocturnes.
Vers trois heures du soir, les yeux de Fleuse prirent la couleur d'une tôle chauffée; il commença à baver. Ses mains s'agitèrent; il fit le geste de boucler le collier d'un chien; puis il lança au plancher sa couverture. André s'approcha pour la remettre en place.
Tout à coup le marchand de moutons, les traits décomposés et le regard épouvantable, se dressa sur sa couche.
— Sauve-toi, sauve-toi! hurla-t-il, et pousse le verrou : la rage me tient.
L'infortuné jetait des cris terribles, comparables à des aboiements; il mordait le bois de lit, rampait par la chambre ; et, malgré sa hanche déboîtée, sautait par-dessus la huche.
Si fort était le tumulte, qu'un garçon meunier.
32 LE BËUGER
qui non loin passait allant à la poche, fut amplement ébahi et vint voir. La terreur le mit en fuite plus vite que la curiosité ne l'avait amené; mais la nouvelle se répandit et Ton accourut des fermes voisines.
André rentra derrière les métayers, et le spectacle auquel il assista ne sortit jamais de sa mémoire. Le père n'avait plus visage humain, son regard donnait le frisson; il écumait, ses -dents cliquetaient, sa bouche exhalait des râles effroyables; ce n'était pas assez de quatre hommes robustes pour le tenir. On voulut le faille boire; il repoussa le verre avec horreur. A un certain moment, on ne vit plus que le blanc de ses yeux, et il eut une voix de petit enfant. pour s'écrier comme cela :
— Je brûle, je brûle, je brûle. . .
Le maire vint au cours de la veillée, et, un peu plus tard, l'officier de santé. On tint conciliabule, et, au soleil levant, deux garçons laboureurs lui comprimèrent les lèvres avec l'oreiller, ce qui était permis dans ce temps-là.