LE DUEL
Une voix lui répondit, une voix lamentable :
— Et moi, berger ? Oh 1 ne me pardonnerastu pas, à moi, comme à l'autre?
Fleuse fut agité d'un long frémissement. Buré^ couché dans la -haie, sous les buis; Buré, les traits décomposés, plus semblable à un mort qu'à un vivant, se relevait lentement sur ses paumes ; ses cheveux roux, souillés de terre, s'aplatissaient sous la dent des ronces.
— Berger, berger, fais-moi grâce !
Le misérable rampa avec peine jusqu'aux pieds du vengeur et se roula sur l'aire en hurlant.
— Toi? Jamais ! Va- t'en, maudit, maudit !
— Ah ! vois-tu, je suis pis qu'en enfer. J'ai le feu dans le corps, des vers me rongent la cer-
velle... J'ai encore couru cette nuil ; ma course deguérou! Mes jambes scmt Gnies!...
— Au large, au large, : Robine pendu le commande.
: — Aie pitié. Ma poulinière est tombée morveuse, mes champs sont en jachère ; je crache le sang, je vomis mon pain I Où aller?
— Partout le sort te suivra.
— Mon secret m'étoufie, vois -tu ; délivre-moi, ou je dirai à tous ceux qui passent...
Il s'arrêta court, plein d'horreur devant les mots quMl allait prononcer. De grosses gouttes de sueur couraient sur son visage.
— Tu ne veux pas? Eh bien, j'irai à la viUe, je parlerai aux juges. J'avouerai tout ; au moinf ça, eh bien, ça m'enlèvera le poids de sur la poitrine. Ahl quel soulagement ! J'avouerai.
Le berger marcha jusqu'à lui.
— Je ne veux pas, moi!
— Pourquoi, puisque tu m'as ensorcelé?
Fleuse savait clairement pourquoi; mais
c'était, pour lui, trop long à dire; il balbutia :
— Les juges... iraient déterrer Robine, pour voir son cou... et ça le réveillerait! ... Je veux qu'il reste en paix sous la terre, moi !
Épuisé par Tefforl qu'il venait de faire, il alla s'appuyer contre le mur et demeura haletant, les bras croisés.
— Grâce, grâce ! Délie-moi I
— Non, s'écria le vieux pâtre.
A ce moment l'ouragan éclata dans toute sa fureur. La bise avait redoublé d'intensité et s'était allongée en mugissant sur toute l'étendue de la plaine. Soudain une colonne de vent, plus puissante, compacte, roulant en spirale, s'avança avec un fracas formidable. Un tourbillon de terre pulvérisée la précédait. Cette masse tournoyanle ressortait avec des tons crus sur le ciel terne. On aurait dit d'une meule de foin brûlé, entrevue dans la fumée. La trombe allait. Sous l'irrésistible foulée l'eau des cloaques sautait en gerbes ; les talus culbutaient au fond des fossés. Des tronçons de haies s'éparpillaient en l'air et retombaient hachés sur les sillons. Les vieux pommiers, que le cyclone trouvait sur sa roule, craquaient, se tordaient; leur tête s'aplatissait contre le sol et les racines se dressaient, soulevant une motte énorme. D'autres arbres, fauchés en plein tronc, décrivaient un vaste mouvement de bascule, et enfonçaient au loin leur cime dans
la boue ; les écorces décollées dansaient comme des guenilles. Un cheval, que ses entraves avaient empêché de fuir, était lancé par-dessus un échalier; des oiseaux i l'aile trop faible allaient s'aplatir contre une pierre de bornage. Et la pierre partait à son tour, la tête en bas. Ou la colonne de vent avait traîné son râteau destracteur, il ne restait rien debout. Un tapage strident, fait d'anéantissements lugubres, se mêlait au sourd tonnerre.
La trombe arriva et prit en écharpe le Puitsà-r Anglais. La cheminée fut rasée et s'abattit en pluie de pierres sur le fournil. Le toit du bûcher s'envola, émictté, vers la friche; les arbres de la fondrière, brisant la crête dégradée, se couchèrent pêle-mêle. L'ormeau creux, retenu par le dos voûté d'un érable, s'allongeait horizontalement comme un pont sur l'abîme; les fagots et les limandes pendaient en grappes aux bras d'un chêne décapité ; une pierre saillante de la paroi avait accroché un hêtre au passage. De profondes fissures découpaient la terre derrière l'effroyable arrachis. Seul un noyer trapu demeurait droit sur le bord, abaissant ses branches fracassées.
Le berger, cramponné aux barreaux de- fer de
Le berger 3i3
sa fenêtre, avait pu résister à la terrible impulsion. La muraille, d'ailleurs, l'avait préservé. Buré, au contraire, rencontré par le vent au milieu de la cour nue, fut violemment balayé jusqu'au {)ignon, contre lequel il s'arrêta, enseveli sous les détritus et tout meurtri.
Ce coup, qui aurait dû l'achever, lui rendit au contraire une partie de ses forces. Il se releva transfiguré, ardent, la voix chargée de menaces.
— Ainsi, Fleuse, tu ne veux pas défaire ce que tuas fait?
— Va-t'en, maudit, va t'en... Jamais de pardon pour toi !
— Ah î Tu n'as donc pas vu la trombe, vieux berger? Tu ne sais donc plus que, si ce vent-là souffle, c'est toujours pour annoncer la mort d'un sorcier ? Les guérous ne sont délivrés que s'ils tuent le jeteur de sort ; je sais ça, moi ! A toute autre heure le fer aurait refusé d'entrer dans ta peau, puisque tu es oint ! Mais la trombe a passé : c'est signe que ta fin est venue. Je vas donc pourtant, cette fois, voir la couleur de ton sang ; je vas donc enfin être délivré ! Guette ben...
Il courut jusqu'au tas de fumier; s'empara
du croc piqué sur le sommet. Un rire affreux retroussa ses lèvres. Les cheveux hérissés, Tœil hagard, les veines des bras gonflées, il répéta : c Guette ben >, et coucha le long manche dans ses mains, la pointe en avant.
11 marcha de la sorte sur le vieux Fleuse.
Le grand berger, la tête inclinée, songeait à la trombe. Il avait entendu des cris dans le vent. Ces colères d'invisibles qui se ruaient dans l'espace, poussant devant eux les arbres et les maisons des hommes, le rendaient pensif. Que disait donc comme ça la bise déchaînée ? Cette meute de souffles venait de la lande du nord : avait-elle fait curée, là-bas, sur son ami le genièvre?
L'assassin haletant, le croc levé, la mort séparée dé lui par un geste : il ne voyait pas tout cela. Qu'était-ce, d'ailleurs, en face de la trombe ? Si peu de chose ! Impassible, il regardait au-dessus, dans la nue obscure.
Le vent s'était engouffré dans la porte de l'élable, que sa barre ne maintenait pas. Noiraud, d'un coup de corne, élargit l'ouverture, sortit; et les moutons curieux se pressèrent derrière lui dans l'entrebâillement.
Oui, Noiraud sortit, et aussitôtaperçut Thomme roux. Il huma l'air bruyamment, renifla pour s'assurer, etle reconnut. Oui, il le reconnut ; et battant le sol de ses quatre pieds, il s'élança. Ah I celui-là, du moins, n'était pas défendu par la Louisette ; celui-là lui appartenait ! Le berger non plus ne le protégeait pas... Rien ne le séparait, lui, le bouc fier, de l'être méchant qui l'avait frappé d'un couteau sur les friches! C'était l'ennemi, la vengeance offerte. ..Malheur au maudit de la Jamette ! Oui, Noiraud se réjouit, regarda une fois de plus le paysan sombre, coucha sa tête obliquement et bondit.
Duré balança avec force son trident, s'arcbouta, visa le pasteur... Mais, en même temps, violemment heurté par derrière, il trébucha, déchargea son coup dans le vide, reçut une seconde poussée, tomba sur les genoux, fit tournoyer sa gaule ferrée autour de sa tête, pivota sur lui-même, se rencontra face à face avec la bête noire... et ses bras s'arrêtèrent paralysés.
Le berger, aux pieds duquel se livrait cette lutte, revint à lui. Les bras toujours croisés sous sa limousine, il dit d'une voix calme :
— Mon Noiraud, défends-moi.
L'animal^ farouche et superbe, piaffait en
agitant son front rude. Sa barbe puante sautillait, ébouriffée; les poils étaient droits sur son râble aplati.
Buré, jeté du délire de là fureur dans la folie de répouvante, exhalait de sourds hoquets.
— Le bouc, le bouc ! gémissait-il.
Les ouailles avaient quitté la bergerie, une à une. Les oreilles écartées, la bouche contractée par un étrange rictus, elles s'avançaient, se poussaient. Des brebis laissaient passer Içurs agneaux devant elles. Les béliers rabattaient leur menton sur leur poitrail, comme prêts à cosser; tous les naseaux mobiles étaient tendus ; des tètes allongées se montraient sous des ventres. Le troupeau menait un bruit mystérieux dans la lerre détrempée, se massait en cercle; les ovines d'André Fleuse, bizarres et attentives, venaient pour assister au duel de l'homme et du bouc.
Le premier s'était relevé en abandonnant son croc. Le bouc trois fois se précipita sur lui. Buré, pendu aux cornes de son ennemi, trois fois évita le choc. L'animal alors se cabra, et ils combattirent debout, serrés l'un contre l'autre, à la manière antique. La face du parricide plongeait avec horreur sous lesgrands poils de l'assaillant. Tous les
deux haletaient sous la pluie, dans le tumulte de la tempête. Des moutons bêlaient d'une voix cassée en les observant.
Le Rougeaud, en se colletant avec la bête aux yeux jaunes, sentait partout, partout d'autres yeux fixés sur lui. Il tournait, et en sentait d'autres. Une muraille enveloppante d'yeux ronds qui le gênaient, le rendaient lourd ! Il voyait encore, de tous côtés, des cous sortir des toisons blanches, pareils au cou du vieux Robine, de l'aïeul en chemise pendu à la solive ! Il essaya en vain de ressaisir son croc gisant; la paralysie gagnait insensiblement chacun de ses membres.
Le berger ne bougeait point. Il suivait du regard, comme une chose lointaine, cette bataillé extraordinaire.
Le robuste amant des chèvres, dont les forces croissaient, échappait à l'étreinte, et déjà se ramassait sur son arriére-train pour prendre du champ.
Un effroi vertigineux s'empara du loup-garou ; il voulut fuir, fuir. Par un suprême effort, il renversa Noiraud sur le flanc, se jeta au milieu des moutons et détala à travers la cour. Les ouailles effarées s'éparpillèrent en tous sens, se refou-
lant, se croisant, barrant le passage. Le grand combattant s'était relevé, mouettait et courait furieux. La chasse commença.
La barrière était close. Buré, serré de trop près, se réfugia du côté du puisard, essaya d'en faire le tour. Les ronces l'arrêtaient. Il passa près du noyer, dont les branches à demi brisées s'étalaient à portée de sa main; s'y accrocha désespérément, s'enleva d'un coup de reins et grimpa. Alors le bouc ^s'arrêta au pied et gratta le sol, guetteur horrible.
Un de ses bras passé autour du tronc, l'homme essaya de reprendre haleine au-dessus du maupertuis. Les arbres, enchevêtrés par la bourrasque, penchaient leurs squelettes sur le trou insondé ; la terre crevassée laissait passer le talon de leurs racines. Des pierres désagrégées roulaient sous la pression du bois chancelant. Où roulaient-elles ? Là dedans, rien que du noir ; et, au fond, l'Anglais damné de la légende I
L'ensorcelé s'essuyait le front. A la longue, il lui sembla que le noyer oscillait. Le bruit grave d'une racine rompue le fit tressaillir. Un rameau de cytise, tout à l'heure distant de lui, se trouva près de son visage. La terre boursouflée s'é-
mietia : Tarbre soulevait doucement sa motte et s'inclinait sous le poids de l'homme.
Buré le roux poussa un cri lamentable, se cambra violemment, saisit la pointe du cytise voisin; la branche se cassa et lui resta aux mains. Il se retourna, pour voir : la fissure du bord s'élargissait. Dans la cour, derrière lui, le sorcier morne ; plus près, le bouc à la barbe immense...
Puis ce fut une brusque saccade, suivie d'un mol écrasement. Le noyer partit dans le vide. L'homme affolé fit un bond démesuré en arrière. La terre, la terre 1 Oh! toucher le bord, ne fûtce que du bout d'un doigt! Il voyait l'herbe, les ronces qui poussent où l'on vit... Gomme il se tordait en l'air pour retomber jusque-là ! Oh ! la terre!...
Il atteignit dans sa chute la crête convulsée ; couché sur le rebord, la tête en avant, les jambes allongées dans le vide. Le gravier s'écrasa sous lui ; il glissa. Mais devant ses doigts rampait une viorne, souple et solide, une viorne que toutes les cordes de chanvre ne valaient pas. Le salut, la vie I II poussa le grognement d'un fauve en rut qui va s'assouvir, et tendit le bras.
Le bouc veillait. Le bouc comprit. D'une corne
lente il écarta doucement la viorne. Buré la toucha un peu avec l'ongle sans la pouvoir saisir et glissa davantage. La viorne, ah ! quelque chose, un brin de fil pour me retenir ! Le bouc semblait rire. Sa chaude haleine souffleta le parricide qui glissait en arrière, glissait plus vite, plus vite... La viorne était trop éloignée d'une ligne, rien que d'une ligne ; il s'en allait à reculons cependant, avec la terre et les cailloux, vers le vide où battaient ses pieds. Enfin il embrassa une grosse pierre, au milieu de la pente ; la pierre descellée roula avec lui. L'homme élargit effroyablement les yeux pour voir encore un peu de ciel; cria : Robine !... Sa tète rouge s'agita parmi les débris de l'éboulement : des branches fouettées sifflèrent, et tout disparut. Puis, dans les profondeurs mystérieuses, un sanglot énorme.
X'homme du Puits dit simplement :
— L'Anglais le tient. Robine, sois content.
Le grand berger était las. Il s'accroupit sur le seuil de sa maison de chaume et s'enfonça dans ses pensées. Les moutons roux l'entouraient ; un agneau se coucha à ses pieds. Le bouc, encore frémissant, s'approcha sans hâte et posa une tète orgueilleuse sur l'épaule du maître. La tempêle
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ne grondait plus ; une corneille rôdait en orbe dans le ciel apaisé.
— Marin Langevin, murranra-t-il, comblera le puisard. Il faut, maintenant, que ça soit bouché.
Le grand berger songea ensuite à Louise, la sœur des fleurs sauvages, Louise Taimante, bonne aux vieillards tristes. Il interrogea du regard le sentier de Saint-Longis, comtenipla un nuage aux formes inconnues et serra Noiraud contre sa poitrine.