‹ Le bergerChapitre 18 sur 19 · NOIRAUD OUBLIE · texte numérisé non relu

NOIRAUD OUBLIE

— Salut, mon ami le genévrier, mon vieux compagnon de la friche. Je viens m'asseoir près de toi, parce que je me plais à ton ombre et que je suis las.

— Salut, pasteur qui m*as planté. Sois le bienvenu sous mes ramées. Jette ton manteau sur la rosée et couche-toi. Si tu gémis de fatigue, ô berger, c'est que la vieillesse a rendu tes jambes pesantes. Regarde : ma cime devient jaune et s'abaisse, ma cime à moi qui cependant suis arbrisseau ; espères-tu donc résister à l'âge, toi qui n'es qu'homme?

— J'ai marché la nuit, le jour j'ai marché ; souvent je me suis baissé au bord des roches escarpées, afin de cueillir les herbes puissantes, parce

qu'il faut que le parricide soil puni. La pluie de novembre est glacée, et la boue du plateau est perfide aux pieds. Depuis le dernier chant du coq mes membres se raidissent, mon corps n'obéit plus quand les voix commandent ; et la tristesse languissante s'empare de moi. Mon frère l'arbre, estce donc la mort qui s'approche ?

— Non, c'est la loi commune des destins terrestres. La violette, si fraîche au printemps, n'est-elle pas flétrie avant l'automne? La neige, qui couvre nos sillons d'un linceul si éclatant, est-elle si lente à disparaître? N'as-lu pas vu le pis de tes chèvres se tarir, et tes meilleurs béliers dédaigner l'amour? Ainsi de l'homme, atteint par la vieillesse au pas rapide. Tu n'iras plus, berger, plier tes reins souples au-dessus des touffes de centaurée, ni rejoindre en courant tes ouailles fugitives. Le temps est venu pour toi de sommeiller longuement aux côtés de ton ami le genièvre, et de réchauffer au soleil ton dos frileux.

— Je ne suis pas, comme tu le crois, vaincu par les années. Ma poitrine se dilate encore à l'air libre ; et mes yeux, toujours pergants, aiment à considér er au loin, dans la campagne nue, les genêts aux branches maigres qui rêvent accrou-

pis, et les cailloux difformes dont la tète est coiffée de mousse. Voir, n'est-ce pas être jeune ?

— Non. Voir c'est penser, etia vieillesse pense. Demeure donc couché près de moi; nous penserons ensemble. Tu me diras tes visions de la plaine; je t'apprendrai les secrets de la nuit et du steppe. Tu ne sais pas encore tout, malgré tes cheveux blancs. Les bergers des anciens peuples, avant de mourir, n*ont gravé leur science ni sur la pierre ni sur l'écorce; je -t'enseignerai les mots qu'ils prononçaient pour mener la foudre. Les rois immortels de la lande, frères du soleil, ne font plus chanter leurs chalumeaux au bord de la fontaine, et nos fées restent cachées au fond des ravines. Je puis te les montrer les uns et les autres, ces exilés du temps, alors qu'ils reviennent pour visiter furtivement leur domaine, à la lumière des vers luisants. Allonge donc ici les membres endoloris, sans nourrir les regrets stériles ; et tu apprendras à mon ombre ce qui te reste à connaître pour devenir, avant ton dernier souffle, le grand voyant des choses obscures.

— Je reviendrai, parce que je t'aime, ô genévrier; mais la vue de tes merveilles ne me donnera pas la science, car un brouillard enveloppe

mon cerveau. Je reviendrai^ parce que la vieillesse me rend la compagnie plus chère; mais Je dois encore aujourd'hui courir du chaume au guéret. Fleuse a maudit, Fleuse a son bouc à venger : comment veux-tu, frère, qu'il se repose? S'il a cédé, cette nuit, aux prières d'une vierge de son sang, l'homme de la ferme-au-pend« n'aura point de pardon. Rends-moi mes forces^ arbre; il faut que' je me lève et que je parte. Après le sort accompli, je reviendrai; alors, étendu sur l'herbe fme, ainsi qu'un lézard indolent^ je contemplerai, en t'écoutant, les ombres allongées qui marquent le déclin des heures.

— Eh bien, enfonce ta houlette dans la terre humide, et t'appuyant sur elle, redresse-toi. Si tu persistes à t'acheminer, l'instant est venu, car le nuage noir qui là-bas s'avance recèle dans ses flancs le plus terrible vent d'hiver; ton troupeau serait en péril sur ce coteau sans abri. Vois :• déjà tes moutons, avertis par l'instinct, s'inquiètent et bondissent; la tempête est proche,, adieu. Incline ta tète ridée vers moi, afin que mes vieux rameaux la puissent caresser une dernière fois, et pars. Si le vent me déracine, berger^ tu me replanteras à la même place; car je veux

mourir debout et les pieds dans la terre.

^ Le pasteur et le genévrier semblaient ainsi parler, ce matin-là. On aurait dit, à entendre les soupirs de l'un, à surprendre les regards de Tautre, que tels étaient les pensées et le langage de ces bouches muettes, de ces esprits silencieux.

André Fleuse rassembla ses moutons et prit, derrière eux, le chemin de la bergerie. Les peupliers du val gémissaient déjà sous la rafale.

— Oncle Fleuse, vos brebis sont rentrées; l'étable est fermée, retournez-vous. Je vous amène un repentant. Ayez compassion de lui et de moi. Je l'aime, je vais être sa fenime; pardonnez-lui.

Langevin, tremblant de frayeur, s'agenouilla au milieu de la cour.

— J'ai fauté, berger. J'ai cru être quelque chose contre vous, je n'étais rien! La Robinetle sait que j'en ai le deuil au cœur. Les jeunes gens qui reviennent aux bonnes idées ne doivent-ils pas trouver de l'indulgence chez les anciens ?

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— Va-l'en. .

— Ah ! souvenez-vous de ma grand'mère qui a sucé le même lait que vous! Puis-je être unie à celui que vous repoussez ainsi, vous, mon ami respecté? Non, si je le perds encore celle fois, cette fois, oncle Fleùse, je mourrai.

Le berger, allendripar les larmes de sa Louise, perdit la force de jeter un mol de colère ; mais d'une main il se voila les yeux pour ne pas voir Tami de Buré, et de son autre main montra le sentier.

— Ah ! s'écria la fille de la Ronce, c'est sur moi que vous vous vengez en maudissant Marin! Je serai donc toujours malheureuse I

— 11 a voulu tuer Noiraud I gronda sourdement le pasteur.

— Mais si Noiraud lui pardonne, serez-vous doi^c plus âpre que lui en vos rancunes?

La Robinette, en achevant ces mots, arracha une poignée d'herbes, ouvrit la porte de l'écurie et appela le bouc. Celui-ci l'aimait; il accourut et se frotta tout joyeux conlre elle. Mais soudain la vue du marchand de miel l'enflamma de fureur. La lessivière enlaça son promis, le couvrit de son corps, caressa le farouche animal, le calma peu à peu de sa voix douce.

— Ne le fâche plus, mon Noiraud ; tî'est ton ami, à présent; tiens, regarde-le; sa main touche la mienne; mange. ces herbes qu'ensemble nous te présentons. Pourrais-tu haïr celui qui te de^ mande pardon; mon mari, le neveu de ton maître Fleuse? Ohl cher bouc, mange, apaise-toi, oublie...

Le berger s'était approché, les traits détendus. Marin, intimidé, s'affaissait dans une humble attitude. Noiraud flairait l'un, puis l'autre, semblait consulter le vieux pâtre; Louise flattait de la main son cou rude et sa barbe hérissée ; il allongea enfin la tête, frôla Marin d'une corne placide et mordilla l'herbe du bout des dents. La jeune fille poussa une exclamation joyeuse :

— Oncle, oncle, ne vous Tavais-je pas annoncé? Le bouc pardonne à Marin I

Le berger passa une main sous la gorge de son compagnon velu, posa l'autre sur l'épaule du jeune homme; et, son regard plongé dans les yeux de la Robinette, tomba en méditation. Les plis de son front s'étaient effacés.

Cependant la nuée orageuse s'allongeait, s'allongeait. Un dernier rayon tomba du soleil, obs-

curci sur le groupe des réconciliés. André Fleuse parla :

— Noiraud oublie; j'oublie donc. N'oublie pas, loi, de rendre heureuse la garcette.

Le gars exhala un immense soupir de soulagement :

— Je serai un bon mari, jura-t-il, et un bon neveu; ayez confiance ! Puis il ajouta :

— L'homme de la Ronce m'a embrassé et appelé fils; maître berger, ne me bénirez-vous pas à votre tour, pour nous porler bonheur?

Le vieillard étendit ses bras, ses bras tremblants, au-dessus des jeunes fiancés. Le vent agitait ses mèches grises ; des paroles profondes, que le genévrier seul aurait pu comprendre, expiraient sur ses lèvres pâles :

— Quand des agneaux vous seront "nés, je leur enseignerai le don des herbes...

Le ciel devenait noir. Des bouffées d'air trépidant, précurseurs de la trombe, arrivaient du nord. Les tiges couchées de la haie gémissaient. Langevin se sentait petit sous cette bénédiction d'un sorcier donnée devant une tempête. Il examinait, à la dérobée, le toit de chaume au ténébreux renom, le puisard où il revenait) le trou

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maudit, le matirpertuis ! C'est contre tout cela que son audace Tavait mis en lutte. . . Â ce seul souvenir, bien que Fleuse lui eût pardonné, il frissonnait encore .

— Avant que nos agneaux ne crient après le lait, dans leur bers, vous viendrez, père Fleuse, c'est notre vœu de francs amis, vous asseoir au coin de la cheminée ; et vous souperez à notre table au retourner du gagnage. Fleuse, nos cœurs vous réclament.

Le grand pasteur, avant de répondre au marchand de miel , contempla la petite-fille de sa sœur, bien atournée et fringante en ses habits de fête, portant l'épingle d'or au milieu du ruban blanc de sa coiffe,. le pied leste dans ses beaux souliers cirés. A la fin il sourit presque et murmura :

. — Vanquiers.

— Eh bien, à revoir, mon oncle. Nous allons à la ville pour acheter les bagues, et aussi au bourg pour les bans. Je reviendrons par ici.

— Rentrez plutôt : la bourrasque approche.

— Nenni. Quand on s'aime, voyez-vous, on est pressé et rien n'effraye. Marin , remets le bouc à rétable, ferme la porte et parlons.

Le garçon poussa le battant ; mais comme sa Louise l'attendait, il omit d'enfoncer la cheville. D'énormes grondements s'élevaient en amont; les feuilles mortes couraient rapidement en raclant la terre.

— A revoir, berger.

— Allez.

Immobile devant la porte, drapé dans sa limousine, l'innocent considérait les amoureux qui s'éloignaient, les mains unies, par le sentier bordé de troènes. Sa sœur avait acheté jadis comme ça l'anneau d'alliance; lui non. Il se souvenait bien d'avoir pris, au temps de sa jeunesse, une gardeuse de vaches par la taille; mais au lieu d'en sourire^ il s'y était brûlé la chair des doigts et le sang des veines... Ceux-ci ressemblaient plutôt à sa sœur. Ils tressautaient de joie en dévalant, oublieux du vent qui secouait les noisetiers; et ils cherchaient au pied du talus, où peut-être la Toussaint avait épargné quelque fleur tardive. Ils s'aimaient. Ils promettaient d'aimer l'ancien. Alors le pâtre engourdi eut une vision. Un notaire venait le trouver au Puits, et il léguait son bien aux Langevin. Puis, lorsque la fatigue lui pesait trop sur les friches, près de son

ami, il ramenait son troupeau et trouvait au logis la flambée tout allumée. Le pain n'était plus moisi^ les ferrures de Tarmoire reluisaient. Il était content. Louisette rapiéçait les bardes durant que le gars curait l'élable. On faisait la tonte ensemble, et lui n'avait plus besoin de parler à l'époque des ventes : Marin parlait pour lui. C'est triste, sans doute, de n'être pas seul ; mais quand le temps approche du grand départ, ça ennuie tout de même de se refroidir sans avoir personne de sa race au' pied du lit. Il les aurait donc; C'est bon, la famille, quand tout va finir.

La bonne fille de la Ronce et le repenti allaient toujours, vers le village, enlacés. 11 les suivait des yeux, toujours* . .

— Puisque Noiraud a pardonné! prononçiit-il, tout songeur.

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