Le berger roi
Cette conversation fut connue à Conslantiuople... ce crime n'a pas été pardonné à Milosch...
Le prince Dolgorouki avait-il dépassé de quelque syllabes la lettre de ses instructions? cela est possible : toutefois, le prince Dolgo-
louki a conservé la haute faveur de soii m litre.
Il est vrai de dire que, s'il échoua auprès du prince, qu'il ne parvint ni à tromper, ni à intimider, il réussit mieux ailleurs: l'envoyé russe passa quelque temps en Servie, visita en amateur le pays, se lia, dans ses courses, avec les personnages qui composent ce qu'on appelle l'aristocratie servienne ; et, dans le laisser-aller de causeries intimes, fit confidence à tout le monde des démarches qu'il avait élé chargé de faire de la part de l'empereuiv, son maître, pour engager le prince à accorder à la nation des institutions plus libérales, et en général de laisser aux différents pouvoirs de Vèlat le libre exercice des droits que leur attribuait la conslitulion... ^
Ces perfides révélations devaient être accueillies avec faveur, parmi des gens qui sup-
portaient impaliemmenl la domination de Miloscli, lequel , s'il se montrait constamment paternel pour le peuple, par contre, repoussait avec une fermeté , qui dégénéra quelquefois en une sévéïité excessive, peutêtre, les efforts tentés par ce parti pour annihiler son autorité. Aussi l'agent du cabinet impérial trouva-t-il, de ce côté, toute facilité à organiser l'opposition oligarchique, (pji devait renverser l'homme assez mal avisé pour refuser de se mettre, lui et le pays, aux ordres de la Russie!
Que si l'on se demande quel intérêt si grand avait donc celte puissance à établir ainsi , à lout prix, sa suzeraineté de fait en Servie, ou autrement, car c'est bien cela, à se mettre an lieu et place de la Turquie , il suffit de jeter un regaid lapide sur les choses intérieures de cette partie de l'Orient, pour apprécier l'im-
portance de la nouvelle conquête que convoitait, et dont vient de s'enrichir la Russie :
La Servie , ce petit état de trois à quatre millions d'ames, dont on avait à peine oui parler en Europe jusqu'en iSSg, peut, en un clin d'œil , mettre sur pied quatre-vingt mille hommes de ces soldats que nous connaissons. . . Les quinze années de paix qui viennent de s'écouler pour l'héroïque nal ion, onl refait ces générations de héros, qu'un demi-siècle de combats consécutifs avait épuisées sans les amoindrir.
D'autre part : d'après la capitulation de ]833, la Turquie a conservé en Servie la place de Belgrade, avec garnison de dix mille hommes, et cinq autres j)laces sur le Danube. Mais ces garnisons se trouvent être comme prisonnières dans ces places démantelées et ruinées, c'est-à-dire qu'elles ne peu-
vent avoir de communication avec Constantinople qu'à travers la Servie^, qui les entoure d'une large et impénétrable barrière. D'où il résulte, qu'en cas de guerre de la Turquie, soit avec l'Autriche, soit avec la Russsie... ces garnisons ne peuvent être utilisées qu'avec le concours de la Servie, et que, le jour où il lui plairait de favoriser l'ennemi de la Porte, les troupes, les armes et les munitions que renferment ces places seraient perdues pour la Turquie!
La Servie peut ruiner la Porte et la Porte ne peut rien contre elle : la Servie peut donc devenir un précieux auxiliaire pour la puissance qu'elle voudrait appuyer, ou bien devenir très-génante, en empêcliant, avec succès, ce qu'il lui conviendrait sérieusement d'empéeher.
Enfm, le prince Mil osch jouissait d'une in-
Huence immense en Roumélie et en Bulgarie, déjà la Servie s'était agrandie de deux cents lieues carrées et augmentée de deux cent cinquante mille habitants qui sont venus se mettre sous sa protection. Avec le temps, ces accroissements devaient s'étendre, et la Russie n'entend pas que toutes ces populations flottantes de la Turquie d'Europe subissent une autre influence que la sienne!
De toutes ces considérations, ressort l'évidence des avantages qu'il y avait à enlever à la Turquie une alliée aussi utile , et de pouvoir à son gré lui susciter une ennemie aussi redoutable. On ne fait pas le mal pour le plaisir de le faire : la Russie avait un intérêt d'une haute portée à s'emparer de la Servie; elle a trouvé un obstacle sur son chemin, elle l'a renversé : en politique cela s'appelle du bien joué...
Mais, lorsque l'on est assez foil pour avouer ses actes, il faut en avoir le courage et ne pas recourir à l'arme des faibles : le mensonge. Il ne faut pas discourtoisement faire annoncer à son de trompe, par les places et carrefours de l'Europe, que le prince Milosch est un. misérable insensé qui a trahi la cause à laquelle il avait consacré sa vie, toute resplendissante de belles et patriotiques œuvres ! Il faut dire loyalement : cet homme nous gênait, nous l'a vous écarté. Et , en retour de celte franchise, on finirait , avec un peu de bonne volonté , par savoir gré à la Russie de n'avoir pas fait pis
Car il est de fait que Milosch la gênait beaucoup ! Il avait pénétré ses desseins, et il combattait de toutes ses forces le pouvoir menaçant qui s'élevait contre le sien, contre les libertés réelles de la Servie.
Arrivé au terme de celle déplorable lutte, de cette vieille querelle qui datait du temps de Kara-Georgcs , le chef de la Servie dut employer le seul moyen qui lui restât pour prévenir sa ruine qui était celle du pays; il résolut , non pas de renverser la constitution, non pas même le sénat, mais bien sûrement d'en chasser les agitateuis dévoués à des intérêts anti-nationaux, et de les remplacer par des hommes dévoués aux intérêts de la paliie. Il n'a eu qu'un tort, celui de temporiser aussi longtemps avec des gens qui ne pouvaient lui pardonner d'être assis au-dessus d'eux...
Milosch, qui a triomphé avec le peuple les armes à la main pendant trente années , a succombé dans le combat corps à corps qu'il a courageusement soutenu , depuis i83î . contie l'aulocralif russe, représentée dans les
dift'érents pouvoirs de l'état par l'aristocratie servienne !
Les révélations qui suivent sont d'autant plus curieuses, que jusqu'ici elles nous manquaient absolument : le moins parler possible des affaires intérieures de la Servie , est le mot d'ordre donné par les autocraties russe et turque aux feuilles stipendiées d'outre-Rliin ; et, en conséquence, nous avons été tenus dans la plus complète ignorance des détails qui précédèrent l'événement important de l'abdication du prince Miloscb , aussi bien (jue de ceux qui la suivirent...
Ces détails, qu'on s'est bien gardé de nous révéler, les voici, exacts, empreints d'un intérêt puissant , tels qu'ils m'ont été donnés par un des témoins oculaires du dernier acte de cet attachant drame , dont les acteurs et les scènes héroïques viennent de passer
sous nos yfux : je les transcris ici fidèlement.
« Le renouvellemenl partiel du sénat fut donc résolu dans le conseil. Mais la Russie qui tenait ses batteries dressées , empéclia l'exécution de celte liaute mesure de salut public : la corruption lui avait acquis la docilité et l'obéissance de la majorité des membres du sénat, et ceux des sénateurs qu'on voulait évincer, crièrent à la violation de la constitution, et résistèrent à l'ordre de dislocation du sénat prononcé par le souverain. Le sénat, appuyé par et sur la Russie, se déclara le seul pouvoir exécutif!...
« Miloscli comprit que la conspiration
ourdie depuis tant d'années par la politique russe était arrivée à son but. En lui enlevani le gouvernement de fait, son autorité ne serait plus que purement nominale en un
mol , il devait subir la domination de son ]jailenient... russe.
« Sans doute, Miloscli, au caractère ferme, aux résolutions énergiques, en soulevant les passions populaires , pouvait avoir raison à jamais des traîtres qui voulaient l'annihiler, pour faire triompher les projets d'une politique ennemie des libertés du pays : rien ne lui était plus facile.
« Au premier bruit qui se répandit dans le public des dissentiments qui éclataient entre Milosch, l'élu de la nation, et les sénateurs, la plupart choisis au mépris des prévisions de Milosch , dans la noblesse , suspecte au peuple, la multitude environna tous les abords du Konak, la demeure de Milosch, en poussant des cris délirants de : Vive Milosch! vive notre père, l'ami du peuple! auxquels se mêlaient des clameurs furieu es , ces cris de :
A bas le sénall à bas les Russes!... à morl les traîtres !
H Un moment, dans cette crise suprême , Milosch se laissa aller à l'impulsion qui venait de lui être donnée par ses amis, par le peuple, et ce soir même il écouta la proposition, qui lui fut faite par plusieurs des chefs qui avaient combattu à ses côtés sous le drapeau de l'indépendance, d'en appeler au peuple et de reprendre les armes.
« Mais, dans le silence de la nuit, en réfléchissant à froid, Milosch renonça à ce parti extrême, et malgré les instances de ses amis, il persévéra dans la résolution généreuse qui lui était dictée par des considérations de l'ordre le plus élevé : — «Je sais bien, leur dit-il, que le peuple sera avec moi , qu'il accouna encore se ranger à mes côtés 5 mais dans celte nouvelle guerre , il ne faut pas s'y tromper ,
au lieu d'un, c'est deux que nous aurons à combattre. Le cabinet russe ne laissera pas échapper le grain semé depuis vingt ans au moment de la récolle! il forcera la Porte à nous déclarer la guerre. La Russie a levé le masque... et, de concert cette fois, Turcs et Russes nous tomberont ensemble dessus!
— La Porte y regardera à deux fois, lui objecta-t-on , avant de recommencer la guerre avec la Servie; elle a dii en conserver un prudent souvenir...
— La Porte obéira au fouet levé sur ©lie , à son tour! dit en souriant Miloscli.
rSous résisterons bien quelque temps, reprit-il, et puis, en fin de compte, tout ce qui ne sera pas tombé les armes à la main , redeviendra esclave! Et pour avoir tenté de rester le maître chez lui , le pauvre peuple perdra jusqu'à sa nationalité à peine recon-
quise! J'ai bien réfléchi, il faut temporiser jusqu'au moment, qui ne peut tarder beaucoup, oii l'arme des vainqueurs, l'oppression flagrante, nous viendra tout naturellement en aide; d'ici-là, voyons venir...»
« D'autre part, l'attitude menaçante du peuple qui se prononçait ouvertement pour ne vouloir obéir qu'à Miloscb , excitait de vives inquiétudes dans le sénat... Les amis qu'y avait conservés Miloscb en profitèrent pour insinuer aux membres les plus influents des dispositions d'accommodement. Dans une réunion qui eut lieu à buis-clos, il fut décidé que six sénateurs , choisis dans le parti modéré, se rendraient auprès de lui pour en obtenir des concessions, et arriver à une transaction...
<( Ils se présentèrent a lui, porleius de C(*k paroles.
— Concéder quoi? répondit Milosch : concéder à toutes les exigences du parti russe cp;i siège en majoiité sur les bancs du sénat servi en !
— Mais, en remettant le pouvoir exécutif aux mains du sénat , ne vous reste-t-il pas la prérogative royale pour servir de contrepoids à ses empiétements , et le faire rentrer dans le devoir s'il s'en écarte ?
Milosch liausea les épaules , et dit en riant :
— Savez- vous ce qui me restera?... Je vais vous le dire à vous autres, qui êtes de braver gens trompés : il me restera au poing une épée de bois pour faire peur aux petits enfants.. .
Le rôle d'un mannequin sur le trône ne
me convient pas, ajouta t-il avec dignité;
je ne l'ai pas conquis pour servii- de maiche-
})ied aux intrigants , pour commettre à la
garde des liaîlies qui ont vendii leur aine et leur conscience à l'étranger, les libertés de leurs frères : dites cela de ma part au sénat.
— Mais que ferez-vous? lui demanda-t-on.
— Il y a pour quelques-uns, un homme de trop en Servie... dit-il en souriant. Je me retirerai avec ma famille : c'est le moyen de
tout concilier ajouta-t-il avec ce ton de
bonhomie narquoise qu'il emploie avec tant d'avantage pour déconcerter l'observation de ses interlocuteurs.
« Ces réponses, rapportées au sénat, le mirent en grand émoi... On avait espéré dompleile lion, il échappait au frein... Cependant le peuple, cette partie quelquefois si gênante en politique, verrait-il descendre tranquillement du trône celui qu'il y avait assis, qui possédait son admiration et toute sa confiance ? Personne ne le pensait.
« Alors le sénat expédia en toute bâte un courrier à Saint-Pétersbourg, pour y faire connaître la résistance du prince Miloscb et sa résokition, aussi les craintes qu'inspiraient les dispositions du peuple , qui comptait bien un peu pour quelque chose en Servie... ainsi que l'avait dit dans une occasion Miloscb au ministre russe Ruckmann...
« Là encore, cette nouvelle singulière causa de l'émoi : l'exclusion brutale delà famille Obrénowitcb du trône de la Servie serait une complication de plus à ajouter aux autres complications de ces inextricables et interminables questions qui se débattaient alors en Orient. . . Et, quelque boii vouloir qu'on eût de brusquer le dénouement convoité depuis si longtemps : faire rentrer la Servie libre sous le joug, comme la Moldavie et la Valacbie ; il
fallut ajourner les joies du triomphe et temporiser.
« En conséquence, le cabinet impérial envoya l'ordre au sénat servien de faire proclamer aussitôt le fils aîné de Milosch, prince iiéréditaire du trône de la Servie , à la place de son père, si celui-ci persistait dans sa résolution.
« Ce qui eut lieu, en effet, et ce qui, enti'e nous, convenait très-bien à Miloscli, dans les conjonctures difficiles où le plaçaient les événements.
« Miloscli, le prince encore régnant de la Servie, se rendit au sénat. L'acte de son ab djcation fut dressé : son fils Milan , âgé de diN.-neuf ans, qui lui succédait, le signa pour lui; car Milosch, le grand capitaine, le profond politique, l'habile législateur, cet homme
qui réunit toutes les aptitudes, toutes les ca-. pacités d'un grand souverain, cet homme ne sait pas signer son nom...»
( C'est vraiment à désespérer tous les sarants du monde! )
■' Ce fait si grave, qui aurait pu mettre le pays en feu, grâce aux soins de celui qui se sacrifiait à ses intérêts du moment, s'accomplit sinon paisiblement, au moins sans amener de réactions violentes. Par l'organe de ses amis, Milosch fit connaître au peuple que, de sa soumission à l'acte qu'il avait résolu de son propre mouvement, dépendait les destinées futures de la patrie; qu'enfin, en laissant à ses frères son fils sur le trône, et auprès dr> lui, Lioubilza, sa femme, qui leur était cher' à autant de tities que lui-même, quoiq'.e absent, il serait encore au milieu d'eux
« Jusqu'à la dernière heure son attitude
fui comme toujours pleine de noblesse el de dignité : ses apprêts terminés, il partit avec son fils Michel, dans la nuit (jui précédail le jour officiellement connu de son départ, pinnse dérober aux ovations que lui préparait la foule éplorée !
« La conduite de la princesse Lioubitz,a, dans celte crise, fût admirable de fermeté et de dévouement à celui auquel pourtant elle avait eu à reprocber de ces torts qui blessent au cœur... — iNous le verrons tout-à-riieure. -- Toujours à la liauteur des circonslances, en quittant son nîari, la noble femme lui dit :
" Pars, et n'aies crainte, Miloscb ; compte s*n' moi : Senlinelle avancée, je surveillerai les intérêts... Je ne te laisserai pas oublirr du peuple, et, si faire se peut, avec son aide, je pré[)arerai ton retour. »