LIOUBITZA. SES FILS, MILAN ET MICHEL
Nous avons vu la part active que Lioubitza avait prise à la conquête de l'indépendance, ses prodigieux efforts sur les champs de bataille, où elle payait de sa personne à l'égal des plus valeureux, comment enfin , sur le trône où son mari était monté, elle pouvait y
siéger le froiil haut à ses côtés; et ce n'est pas tout : Pendant toute la durée de son règne agité, journellement elle lui venait en aide, le secondait avec une sagacité et une habileté merveilleuses, dans les difficultés du gouvernement. Les services qu'elle avait rendus à la cause nationale, comme son mérite vraiment hors de ligne , n'étaient méconnus de personne, et sa popularité égalait celle de son mari, avec lequel elle partageait à si juste litre la considération et la confiance du peuple Seivien.
« Et cependant, me disait le compatriote de Lioubitza, cependant ?>a noble tète dut se courber plus d'une fbis sous les atteintes portées à ses droits d'épouse...
<t Que voulez-vous, notre héros n'est pas en tout absolument l'idéal de la perfection! Le pays était pacifié, des jours de repos suc-
cédaient enfin aux austérités, aux fatigues incessantes des camps dans lesquels, jusqu'ici, s'était écoulée toute la vie de Milosch ; et dans ses heures de loisirs, il se permit quelques distractions, parfaitement tolérées dans nos mœurs d'Orient, h l'égard des hommes, dit en souriant le Servien : Milosch avait des maîtresses...!)
Lioubitza, profondément blessée, dévorait en silence la jalousie qui tortuiait son cœur. Mais, dans cette ame fière, ardente, aux passions impétueuses, bouillonnait l'orage qui éclata terrible au choc d'un outrage public.
Ce jour-là, le prince et la princesse Milosch, accompagnés de leurs jeunes fils et des principaux fonctionnaires, tous à cheval, se rendaient, à l'assemblée générale annuelle, où se discutaient, en présence du
peuple appelé pour y prendre part, les aifailes du pays.
Parmi le cortège , s'était mêlée audacieusement une des favorites de Miloscb. Peu à peu, se détachant de la suite, elle cotoye les princes Milan et Michel , placés à la gauche de leur père , et marche enfin sur la même ligne que présente de front la famille du souverain ...
« Arrière!'.!» crie impérativement à l'imprudente qui la brave, Lioubilza, dont les grands yeux noirs lancent des flammes.
.1 Elle n'est pas obéie...
(( Prompte comme l'éclaii-, elle lance son cheval au galop en lui faisant décrire un demi-cercle, saisit un pistolet dans la fonlc de sa selle, brûla la cervelle à sa rivale, et revient reprendre sa place auprès de so?i
mari, en lui disant tranquillement : — «J'ai vengé l'insulte faite publiquement à votre femme.»
« Cette dramatique scène, dont j'ai été le témoin, se passa en moins de temps que j'ai mis à vous la raconter. Tous nous en frémîmes : c'est que, pour quiconque connaît la violence du caractère de Miloscli... cette action hardie n'était j)as sans danger pour son auteur'....
. (( Mais Miloscli possède au plus haut degré le pouvoir sur soi-même : son esprit subtil avait embrassé, en une seconde, toutes les considérations qui lui commandaient impérieusement la modération... Et le mouvement plus pressé qu'il imprima involontairement à son cheval , accusa seul la con- ^Irainte qu'il s'imposait...
« Que se passa-t-il ensuite entre les époux.
je ne le sais... Toujours est-il qu'aux jours de sa mauvaise fortune, Miloscli relrouva le noble cœur qu'il avait désolé!
« Milan, conlinua-t-il, n'occupa le trône de son père que trois mois. L'impulsion était donnée; vous allez voir les événements se succéder rapidement dans notie malheureux pays!
« Le prince Milan mourut d'une maladie de langueur. En pleurant près de la couche de son fils agonisant, Lioubitza n'oubliait pas qu'il lui en restait un autre, un autre gardien, disait-elle, du trône de son mari, et , secondée par ses amis, les choses se trouvèrent prépa rées de telle sorte, que, la mort de Milan arrivée, les hommes qui gouvernaient à l'ombre de la débile royauté qui venait de s'éteindre, se virent contraints, comme la première fois, pour conjurer l'orage populairequi déjà gron-
dail auloiir d'eux, d'appeler au trône Michel, le second fils de ce Milosch qui vivait toujours adoré dans la mémoire du peuple!... . « Milosch refusa son fils : — Ce^t assez d'une victime y) répondit-il.
Sa femme lui écrivit (celle lettre est traduite littéralement ) :
« A travers mes larmes qui coulent sur la « tomhe de mon premier né... je vois la pa-
« trie S'il est un moyen humain de con
<( server le trône à celui que le peuple ap- <( pelle son père, c'est , Milosch, de lui ence voyer ton fils pour garder ta place.
« Si le feu sacré du patriotisme est attiédi « en toi, si tu désespères des destinées de la « patrie, garde ton fils , Milosch , j'irai vous « rejoindre et mourir misérablement avec « vous sur la terre d'exil ! »
« Milosch confia Michel à son héroïque mère.
(( Â son arrivée à Belgrade, il succéda à son frère Milan , proclamé qu'il fût aussitôt par le sénat , prince héréditaire de la Servie. Il avait seize ans...
« Lioubitz.a ne quittait ce frêle roseau, sa dernière espérance, ni jour ni nuit. Séparée par une simple cloison de bois des appartements de son fils, elle surveillait d'un regard sombre et triste les actions 'du gardien du irône de son père.,. Sa présence imposait à tous ceux qui avaient cru régner sous le nom du prince Michel, et son audacieuse intervention déconcerta plus d'une fois les ministres de celui-ci :
« Un matin, elle entre chez son fils, à l'instant où il tenait la plume levée pour si-
giier u ) rescrit qui augnientail les impôts déjà ti'iplés depuis le départ de Milosch :
H Un moment... dit-elle au jeune homifitavec une autorité pleine de dignité : Si vous voulez faire les affaiies de la Russie, en faisintdétestervotrenom, signez... Sivous faites celles de la Servie, comme c'est votre devoir, ne signez pas : Ordonnez à vos conseillers de revenir au système de pro^e économie, qu'avait établi votre père, et il ne vous sera pas besoin d'arracher le pain qu'ils sèment, delà main de vos frèi'es !
u El cette fois elle l'emporta sur les j)erfides conseillers du jeune prince. Il refusa avec fermeté d'attacher son nom à ce rescrit, qui, du reste, n'en fut pas moins voté par le sénat, et mis à exécution signé seulement par le ministre de l'inléi'ieur et des finances. »
A ces curieu.x détails si empreints de véra-
cité et de couleur locale, on me saura ij;ré, j'en suis sûre, de joindre ici ceux apportés en France par un autre témoin oculaire aussi, M. Blanqui, envoyé, je crois, par notre a.ouvernement en Servie. Avec quel intérêt , quelle curiosité furent accueillis dans les salons de Paris ces détails , qu'avec sa bonne grâce accoutumée, il donna entre autres sur la princesse Lioubitza, la paysanne servienne, cette femme si extraordinaire :
« A mon arrivée à Belgrade, racontait-il , je m'empressai d'aller faire une visite au prince Michel. En traversant la ville, je remarquai quelques casernes, un ljôj)ital, une prison, bâtis sur le modèle des noires; la présence enfin d'une civilisation naissante, rœuvre de Miloscli , fjni, ainsi qu'on va le voir, pensait h faire exécuter l'utile avani tout :
« La voiture qui me transporta au Konaclj (c'est le nom qu'on donne au palais, bien modeste demeure royale, assurément), eut beaucoup de peine à touiner dans la coui d'honneur, où poussait l'herbe entre des pavés mal joints.
« Je trouvai deux factionnaires au pied d'une larire échelle de bois, décorée du nom d'escalier.^ et , après avoir franchi quelques marches , j'entrai dans l'appartement du prince régnant...
« C'était un jeune homme de dix-neuf ans, grand, pâle, timide, l'air et les manières distinguées, dont la contenance trahissait l'etnbarras. Je fus fort étonné de l'enlendre s'explicpier en français, et il eul l'obligeanco de s'entretenir avec moi dans celte langue, qu'il parle assez bien, mais lentement et par monosyllabes. Elait-cc défiance de lui-même ou
conlrainle, je ne sais lequel; l'entielieii , au lesle, ne fut pas long, et je m'aperçus l)ientôt que le vérilahle souverain du pays nélait pas (levant moi , mais il n'éiail pas loin.,.
(( Au moment où j'enlrai dans le salon du prince, j'avais vu s'ouviir et se refermer mvslérieusement la porte d'un appartement contigu au sien : c'était celui de sa mère, la ])rincesse Lioubilza, la femme de IMiloscli.
« Je demandai et j'obtins aussitôt la faveur de lui être pix'senlé. Cette femme béroique, qui a joué un si grand rôle dans 1 bisîoire des trenle dernières années de la Servie, me lecut avec une sorte d'effusion pleine de dignité , dempressement et de curiosité. Elle savait que j'avais pour mission de venir constater la situa! io.i des cbrétiens de la Bulgarie, et bon borreur des Turcs lui faisait sup-
poser qirun chrétien comme elle ne pouvait avoir que de la haine pour eux.
« La princesse Lioubitza doit avoir quarante-cinq ou six ans peut-être : elle est iM-ande ; les traits piononcés et corrects ; la physionomie martiale, rêveuse et austère; le legard sombre et fier. Elle avait la tête nue, couronnée par une natte de cheveux tressés avec des rubans noirs; ses bras, accusant la force et la vigueur , étaient découverts jus- ((u'aux coudes, d'où flottaient, pour tout oinement, des manchettes de dentelle couleur noii'e, comme le reste de son costume, d'une sévérité et d'une simplicité remarquables. Telle était la princesse régnante; car c'est elle qui règne en effet, ou du moins qui essaie de régner, au milieu des périls, au nom de son fils.
(( Elle me fil un salut plein de grâce et de
noblesse , et nie pria de ni'asseoir auprès d'elle.
« — Je sais, monsieur, medit-elle, (pievous êtes un Français chaigé par voire gouvernement de voir ce que les Turcs font en ce pays des chrétiens. Pas ici encore, nous ne nous
laisserions pan faire Je suis bien aise que
vous voyiez ce que ces barbares en ont fait en Bulgarie. Vous ne saurez pas tout, mais vous pourrez en voir assez pour que l'Europe apprenne une partie de la veiiîé.
« Ah 1 continua-t-elle avec énergie, si tous ces hommes n'étaient pas des femmes , ou s'ils èlaient des femmes comme moi, ils se débarrasseraient de leurs oppresseurs... Elle ajouta :
«( Vous èles bien heureux en Europe! on ne vous insulte pas impunément; vos femmes, on ne les oulragfî pas. Mais, est-ce (pi'on ne leur parle jamais de ce que soufiVent les
lemmes cliiétienues en Orient? Est-ce que les Serbes ne sont pas vos frères? »
« Je vous redis les mois, mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'expression de la physionomie de cette noble femme, ce sont les inflexions vibrantes de sa voix pendant cette allocution saisissante, qu'elle avait l'attention d'interrompre à chaque phrase, poui donner à l'interprète le temps de me la traduire exactement.
« Quand elle avait lu dans mes yeux que j'avais tout compris, elle me confirmait par un geste muet et significatif ce qu'elle venait de me dire en langue servienne, en général claire, riche et sonore, et puis elle soupirait profondément.
<( La conversation continua dans ce sens, grave et douloureuse , pendant près d'une heure, toujours vive et exallée de sa part en
parlant de la condition des chrétiens d'Orient. Je craignis de la fatiguer en demeurant plus longtemps. Je lui donnai, en terminant, des nouvelles du prince IMiloscb, qui se trouvait à Vienne lorsque j'y passai.
— Que le temps doit lui durer!!! dit-elle avec nue expression de tristesse amère. Et elle nie cong^édia avec la majesté bienveillante et naturelle d'une reine. '> -.jH-hj'i
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