CHAPITRE XXI
LiN PAYSAN ET UN DIPLOMATE.
Le prince Dolgorouki arriva inopinément à Kragujevatz. Rien n'élait plus facile que d'aboider Milosch ; une heure après son arrivée, l'envoyé russe ofTrait au chef du gouvernement servien; l'assurance des sentimenls de haute considération et d'affection partici>lièr8
(inc lui portait Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies...
Auxc|uels compliments IMilosch répondu :
([u'il se tenait très-lionoré de la bienieillaftci' rxlrcme dont il était l'objet de la part de Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies.
Alors l'envoyé extraordinaire, comme pour constater la sincérité des sentiments de l'empereur, son maitie, fit tout d'abord une longue énumération : des êminents services que la Russie avait rendus, en i833, à la cause de l'indépendance servienjie; rappela les actives démaiclies (ju'clle avait faites à cette épotpie, pour obtenir du sultan (jue le vaillant chef de la Servie fût confirmé dans le poste élevé (ju'il occupait; il ajouta ([ue, par toutes ces raisons, la Russie était en droit d'espérer que ie prince Miloscb lui montrerait du dévour-
ment et de la re<:onuaissance...
A quoi Milosch répliqua d'un ton pénétré : que d'après te que venait de lui apprendre sou excellence le prince Dolgorouki , la Servie aurait effeclivement contracté do grandes oblii;alions envers la Russie, et que ({uant à la reconnaissance que lui , Miloscli , déviait personnellement à Sa Majesté l'empereui-, sa vie entière ne pouriail suffne à l'acquitter !
- — Dans ce cas, prince, s'empressa de répondre gracieusement l'envoyé, je suis heureux de pouvoir vous indiquer le moyen de témoigner votre gratitude à l'empereur votre ami, \otre protecieur, en faisant une chose qui lui serait agréable... Sa Majesté verrait avec plaisir, dans votre propre intérêt, prince, et parce que aussi cela est dans les convenances, que vous vous tenifz dans des termes tvès-circonspccts vis-k-vis du consul d'Angle-
terre, dont les suggestions ne pourraient qu(' vous être funestes!
Et comme Miloscli le regardait d'un air tout étonné...
— Eh sans doute! voyez, prince, ajoula-t il avec sensibilité, voyez les maux, que les conseils de l'Angleterre et de la Eiance ont attirés sur la malheureuse Pologne!!!
— Qu'est-ce que la France et l'Angleterre? demanda humblement Milosch. Moi , je ne suis qu'un pauvre paysan, bien ignorant de ce qui se passe dans le monde! j'ai bien assez de m'occuper de mes propres afiaires! d'ailleurs, la politique de ces pays-là ne nous regarde en aucune manière; je ne dois avoir de rapports qu'avec la Turquie et le sultan, mon auguste suzerain.
L'ambassadeur du czar sentit fort bien ,
qu'à l'aide de celte feinte bonhomie, Miloscb, dans sa réponse habilement calculée, venait de trouver le moyen de passer la Russie sous silence , de lui assigner la véritable place qu'elle occupait dans son esprit... Cependant comme il ne lui convenait pas encore de se fâcher, il reprit du ton de l'approbation :
— Vous agissez sagement, prince. Mais Sa Majesté l'empereur est l'ami sincère , le seul ami du sultan , et c'est avec l'autorisation et d'après le désir qu'en a exprimé Sa Hautesse, que je viens vous demander votre entière confiance envers la Russie, sa fidèle alliée, et vous engager à vous laisser diriger par ses conseils.
— Cela est bien différent! s'écria Miloscb; puisqu'il en est ainsi, le sultan doit être exactement informé de tous mes rapports avec vous, et je vais lui écrire pour lui en rendre
compte. Votre excellence trouvera sans cloiife que ceci est dans les convenances ?
La réponse railleuse de Miloscb déconcerta un moment le noble ambassadeur, il avait cru avoir bon niarcbé du paysan servien 5 il s'indigna de le voir si babile, surtout si osé... La Russie savait bien que la Servie avait intérêt à se tenir unie à la Porte, mais comment admettre la sincérité d'une soumission aussi complète, de la part du chef de tant d'insurrections dirigées contre sa domination? Et, d'ailleurs, cette ironie cachée, imperceptible, qui se révèle dans un geste, dans une inflexion, n'indiquait-elle pas suffisamment, depuis le commencement de l'entretien, l'intention formelle du chef de la Servie de décliner la protection de la Russie, sans prendre même trop de souci de se laisser pénétrer par son envové ?
Alors , blessé dans son amour-propre de diplomate, froissé dans son orgueil, le prince Dolgorouki prit un autre ton vis-à-vis du prince Milosch.
— Songez, lui dit-il avec hauteur, que vous ne dépendez pas seulement de la Porte, et sachez que la Russie , qui a le pouvoir de faire des princes souverains ; peut aussi les remettre à la place qu'ils occupaient auparavant C'est à mon maître que vous devez
tout Si vous l'oubliiez, il ne dépend que
de sa volonté de vous envoyer mourir en Sibérie comme une bête fauve!
A cette inqualifiable sortie , l'ancien gardeur de bestiaux, le héros servien, se dressa de toute sa hauteur devant le grand seigneur russe.
— Monsieur, répondit-il avec une intraduisible expression, je suis assis sur le trône
de la Servie par la volonté de trois millions d'hommes... qui ne craignent que Dieu... Que personne ne l'oublie... Peu m'importe! sachez-le , qui s'attribue la puissance de m'y avoir placé, j'y suis, et je ne souffriiai pas qu'on vienne m'y insulter. Si vous prétendez régner ici à ma place... apportez un firman de la Porte qui me chasse du poste que j'occupe, et nous verrons!...
— Mais , mon prince , s'écria vivement l'imprudent envoyé, il n'est pas question de cela. Vous vous alarmez à tort.
— Non, monsieur, je ne m'alarme pas, interrompit dédaigneusement Milosch.
— J'ai riionneur de vous répéter . mon cher prince , que je ne suis envoyé ici que pour vous éclairer sur vos véiitables intérêts , comme aussi pour consolider votre autorité, dont mon souverain désire sincèrement le
niainlien, et c'est dans ce seul but, ci oyez-le l)ien, que Sa Majesté a voulu vous faire parvenir personnellement, des avis qui peuvent vous être utiles.
Prince, il est revenu à l'empereur, que quelques-uns des hauts fonctionnaires de votre gouvernement se plaignent de vos efforts tendant à annihiler peu à peu , les pouvoirs que leur attribue le statut organique... Sa Majesté pense que vous feriez peut-être bien de vous renfermer d'une manière plus absolue dans la lettie de ce règlement, afin d'éviter des froissements toujours fâcheux!
— Monsieur, répondit froidement Milosch, je n'empiète sur les attributions d'aucun des pouvoirs de l'état: il n'a dépendu que de moi d'exercer, sans contrôle, l'autorité suprême. Nos institutions n'existent que par l'effet de ma volonté , et je les maintiendrai. Mais ,
ajouta-l-ii avec force, je ne sounVirai pas tjuc ijuelques-uns des membres du gouvernement , influencés par mes ennemis, ou mal inspirés par eux-mêmes, s'emparent peu à peu de l'autorité souveraine, qui a été commise en mes mains, par le peuple.
— Prince, s'empressa de reprendre l'envoyé, l'empereur a su également d'une manière certaine , que le peuple servien réclamait des lois plus libérales dans le sens de la liberté individuelle... et Sa Majesté m'a spécialement cliargé, prince, de vous engager de sa part, à céder à ces justes exigences, auxquelles vous ne pouvez résister sans danger.
Ici eut lieu une de ces scènes muettes que la plume est impuissante à reproduire.
Milosch se levé silencieusement , et , les bras croisés sur sa poitrine, son regard long
et pénéhant s'atlacbe sur l'envoyé russe, le frappe au visage de ce quelque chose sans nom, qui darde la honte au cœur, qui fait monter la rougeur au front, qui fait osciliei
le sol sous les pieds d'un homme puis,
après l'avoir considéré quelques instants sur le pilori où il le tenait cloué, il dit avec calme :
— Le peuple n'exige rien de moi , monsieur , parce qu'il sait que je lui suis resté fidèle; parce qu'il sait qu'il n'a pas de plus sûr défenseur de ses libertés que moi l'homme du peuple...
Il y a un an que je m'occupe, avec les conseils de l'état, du travail relatif aux règlements dont vous parlez; et il y a plus d'un mois, monsieur, que j'ai donné ces règlements. Vous en trouverez des copies imprimées chez les consuls d'Angleterre et d'Au-
liidie; elles doivent être aussi sur le bureau de \olre ininislre des affaires étrangères — » Et d'un geste plein de dignité, le noble chef de la Servie indiqua à l'envoyé extraordinaire de la Russie que l'audience était terminée.
nN Dt PREMIER VOLUME.