‹ Le BergsonismeChapitre 122 sur 171 · I . Introduction à la Métaphysique (in Rev, Met., p · texte numérisé non relu

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de vie philosophique, sans cela. Mais si la vie c(Misiste à remonter en l'organisant un courant de matérialité, elle est toujours plus ou moins captive de la matérialité, et ses chaînes c'est sa solidité et son poids. Comme les moments de pure liberté, ces efforts de la philosophie contre la pensée, ces inversions de mouvement, sont rares. La pensée sculpte ses pentes, et les suit. Tout système comporte un effort de ce genre, mais aussi un ordre inévitable d'habitudes. Penser c est créer des idées, et l'heure de Lamartine arrive toujours, l'heure où vos idées pensent pour vous, l'heure où le corps de la pensée est pris par l'automatisme qu'il a créé. Il n'y a de bergsonisme qu'à cette condition : une philosophie c'est un système, un système c'est un corps et un corps ce sont des habitudes. Mais précisément une vigilemcc constante peut différer le règne de ces habitudes, retarder l'automatisme, maintenir le contrôle sur ces idées qui tendent toujours à penser pour vous. Si M. Bergson s'en était complètement préservé il ne sertùt pas homme et il n'y aurait pas de philosophie bergsonienne. La science peut-elle se garantir jusqu'à un certain point de cet automatisme ? Certes on a pu voir de très grands savants devenir pour la science, dans leur vieillesse, des poids morts. A partir d'un certain moment, chez un Cuvier, un Elie de Beaumont, un Berthelot, l'automatisme de la science acquise l'emporte sur les enseignements de la science qui se fait, leurs idées pensent pour eux. Mais d'autres savants, probablement plus dépourvus d'esprit philosophique, ont pu conserver jusqu'au bout leur ingénuité dev«uit la nature, leur docilité aux leçons de l'expcrience. D'une façon générale l'automatisme des habitudes est d'autant moins dangereux pour une intelligence qu'elle se tient plus près des faits, qu'elle donne moins aux idées et plus à l expérience, ou plutôt qu'elle prend les idées mieux comme moyens et moins comme fins. Il en pKxirrait être de même de la philosophie. EJle courra d'autant moins vite à son risque inévitable qu'elle se tiendra sur la ligne où elle pourra le mieux se recharger d'expérience, rester en contact avec l expérience. M. Bergson a souvent protesté contre la séparation de principe qu'on établit entre les procédés de la science et ceux de la philosophie. La philosophie, pour lui, doit comme la science étudier des faits, des faits que la science n'aura pas encore su expliquer ; dans l'Essai c'est l'intensité des états psychologiques, dans Matière et Mémoire ce sont les phénomènes d'aphasie :^ dans l'Evolution Créatrice c'est la structure de l'œil pKHir ce qui est de l'ordre vital, la dégradation de l'énergie pour ce qui est de l'ordre physique ;

en esthétique c'est le rire. L'interprétation théorique des faits n'en gardera pas moins en philosophie une place plus considérable que dans la science. Et le philosophe se résignera beaucoup moins que le savant à ne formuler que des hypothèses provisoires, qui seront utiles dix ans et décimeront après. En tout cas, s'il a ajouté à l'acquis positif en démasquant sur un fait précis une explication fausse, et en suggérant une explication qui tienne compte d'un plus grand nombre de données, son effort n aura pas été vain. La dialectique des philosophes a engagé dans les deux mondes une multitude de combats singuliers (ces combats devant notre glace où nous sommes toujours vainqueurs) contre la dialectique de M. Bergson. Mais la partie positive de ses recherches sur les faits privilégiés dont il est parti n'a pas été entamée par les philosophes et a été en général confirmée par les savants. C'est beaucoup.

Le mot de Lamartine exprimait la moelle même de son génie : la facilité. En philosophie la facilité est un grand danger. Cousin a pris toute sa vie certaine facilité de sous-éloquence lamartinienne pour de la philosphie. Mais, à un étage bien supérieur, il y a souvent dans Renouvier ou dans Hamelin une facilité dialectique aussi dangereuse que la facilité oratoire. Une des raisons pour lesquelles Socrate (le socratique et le platonicien) peut être considéré comme le père de la vraie philosophie, c'est que non seulement il a posé le connais-toi, mais qu'il l'a senti comme quelque chose de difficile et de redoutable, qu'il a réagi contre la philosophie facile des sophistes ainsi que Descartes contre la philosophie facile de la scolastique. Le commenconent du discours de Socrate dans le Banquet, son contraste avec les discours des autres convives, sont caractéristiques : la vérité sur l'Amour se présente à lui comme une pente à remonter, comme une réflexion sur des choses compliquées, qui ne se sont pas faites toutes seules et ne sauraient se penser toutes seules. Toute grande philosophie a le sentiment d'un hiatus entre l'intelligence et la réalité, et le sentiment aussi qu'elle ne franchira ce hiatus que par un bond. Dès que ce sentiment fait défaut à la philosophie, elle devient une scolastique. Sans doute M. Bergson montre-t-il quelque injustice pour les Grecs quand il écrit : ' Faut-il s étonner si la philosophie a d'abord reculé deveint un pareil effort ? Les Grecs avaient confiance dans la nature, confiance dans l'esprit laissé à son inclination naturelle, confiance dsms le langage surtout, en tant qu'il extériorise la pensée naturellement. Plutôt que de donner

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tort à l'attitude que prennent, devemt le cours des choses, la pensée et le langage, ils aimèrent mieux donner tort au cours des choses ^. » Il n'y a pas de philosophie qui n'ait sa pente de facilité, pas d'élan qui ne retombe partiellement en automatisme, et il semble que M. Bergson trouve sa pente de facilité lorsqu'il considère l'histoire de la philosophie. Platon vit (jusqu'à ce qu'il trouve dans les derniers dialogues son automatisme) dans un état de perpétuelle défiance contre les courant spontanés de l'esprit (on écrira un jour un Platon bergsonien comme on a écrit à Marburg un Platon kantien). Et toute la philosophie grecque ne tourne pas autour des arguments de Zenon d'Eléc. Notons même comme un point important que la philosophie grecaue ne tombe pas ou ne tombe que peu dans cet automatisme qu on appelle une scolastique. Il semble que par platonisme M. Berigson entende moins la pensée des Dialogua que la scolastique qui aurait dû sortir en Grèce de la théorie des Idées, si les Grecs avaient eu une scolastique, et qui en est sortie effectivement au moyen-âge occidental.

Il n'en est pM moins vrai qu'un intellectualisme absolu (qui ne fut celui d'aucun grcind philosophe) coïnciderait, à la limite, avec la pente d'automatisme impliquée dans l'esprit philosophique. « Cette dénonciation d'un intellectualisme universel, dit Péguy, c'est-à-dire d'une paresse universelle consistant à toujours se servir du tout fait aura été l'une des grandes conquêtes et Vinstauratio magna de la philosophie bergsonienne '. » Et Péguy ajoute (ce qui met au point l'excès de son affinnnation) : « Il y a aussi peu de peintres qui regardent que de philosophes qui voient. » Soit. Mais être un grand peintre consiste généralement en trois étapes, qui vont de la vie à une mort : savoir regarder, aider les autres à regarder, dispenser les autres de regarder. Pareillement pour un philosophe : voir, aider les autres à voir, dispenser les autres de voir. La troisième phase est celle de la scolastique (Le bergsonisme aura-t-il sa scolastique ?) Eln tout cas M. Bergson aura donné à la vision le sens de l'effort ; il aura montré dans l'œil philosophique (conune dans l'œil physiologique) une « marche à la vision ». Et dans la mesure où sa philosophie saura inspirer et renouveler, serait-ce contre elle, la défiance de la facilité, elle sera gardée, par un sel intérieur, de dégénérer en scolastique.

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